Lise Willar - Ecrits

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(
Mon fils et moi )

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(
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Tour-leader en Inde

   

Quand mon fils Thierry, agent de voyage à l’époque, me proposa en 1978 d’accompagner un groupe de quarante personnes en Inde et au Népal, j’acceptais sa proposition avec joie car j’aurais ainsi non seulement l’occasion de faire l’apprentissage d’un nouveau métier mais également le plaisir de connaître deux pays à priori fascinants.

Je passais les quinze jours qui nous séparaient du départ dans l’euphorie la plus complète. Avoir la charge de quarante personnes et la mener à bien représentait un challenge qui n’était pas pour me déplaire. Thierry avait organisé une rencontre au cours de laquelle je fus présentée aux participants du voyage qui se rendaient à New Delhi pour le Congrès International de Gestion. Leurs travaux terminés, nous  ferions un périple qui nous conduirait de Delhi à Katmandou puis nous reviendrions en Inde pour descendre vers Bombay avec des étapes exaltantes au Rajasthan, à Bénarès et dans les grottes d’Ellora entre autres. Mon travail consisterait à escorter le groupe et à pallier à toutes les difficultés qui pourraient survenir au niveau des formalités de douane et d’hôtels. Je devrais veiller à ce que le voyage se déroule le plus naturellement du monde et m’assurer du bien-être de tout le groupe, des malaises pouvant être occasionnés par une nourriture et un climat différent des nôtres. Les correspondants de Thierry ayant pour charge de fournir les transports locaux et les guides francophones,[1] je devrais faire en sorte que les interventions soient bien coordonnées, les chambres équitablement distribuées et les bagages dirigés sur leurs propriétaires respectifs.  Ma connaissance de l’anglais aidant, cette langue étant demeurée l’idiome officiel à côté de l’hindi (une des raisons pour lesquelles mon fils m’avait choisie), je ne doutais pas de réussir dans une tâche dont je ne connaissais pas encore les difficultés.

Le voyage aller sur Air France, de Roissy à New Delhi, se passa le mieux du monde. Je circulais de temps à autre pour m’entretenir avec les personnes du groupe et me familiariser avec leurs visages et leurs noms. J’espérais les connaître suffisamment pour les mettre en confiance et ne plus avoir à me servir de la liste contenue dans le dossier que Thierry m’avait remise à l’aéroport. Sachant qu’une bonne partie de la première semaine de notre séjour serait consacrée aux séances du congrès de gestion pour les messieurs, à des promenades organisées pour les dames, je savourais à l’avance le temps libre que j’aurais pour visiter la capitale et surtout l’ancienne cité de Delhi.

Durant toute ma jeunesse mon père nous avait donné l’Inde du Mahatma Gandhi comme l’exemple idéal de la démocratie et nous avions suivi toutes les péripéties de l’ascension de cet immense pays vers l’indépendance de 1947. J’étais informée des graves problèmes qui avaient opposé les musulmans pakistanais aux hindous, j’avais souffert pour le Bangladesh naissant, je connaissais tous les grands films de Satyajit Ray que je considérais et que je considère encore comme l’un des plus grands metteurs en scène contemporains, en particulier sa sublime trilogie de « Pather Panchali, l’Invaincu et le Monde d’Apu » qui m’avait familiarisée avec la campagne indienne, Bénarès, Calcutta et ses « Joueurs d’Echecs » où l’impérialisme britannique était décrit sous un jour égoïste et dominateur, très différent de celui qu’on distillait au grand public où le colonisateur était empreint de mansuétude et de tolérance face aux aspirations de la multitude. Nous avions coutume en effet de comparer en fustigeant les nôtres les méthodes coloniales des deux pays et Satyajit Ray m’avait personnellement convaincue que tout n’était pas rose dans l’art britannique d’organiser son expansion. Une chose est toutefois de lire et d’entendre, une autre de voir de ses propres yeux un pays que l’on disait aussi fascinant que misérable. Bien sûr, nous n’allions en découvrir qu’une partie infime sans doute mais suffisante peut-être pour apprendre certaines choses, en admirer d’autres et avoir surtout envie de revenir.

A Delhi où nous atterrîmes dans la soirée, toutes les valises étaient arrivées à bon port sauf la mienne qui avait poursuivi son chemin vers Hong Kong et que je devais récupérer deux jours plus tard au retour de l’avion d’Air France. Accueillis par notre correspondant local avec des colliers de fleurs, un autocar nous attendait au dehors pour nous conduire à notre hôtel, l’Oberoï Intercontinental. Le choc fut immédiat, cette vision incroyable, insoutenable de petites filles tendant vers nous leurs moignons pour mendier les roupies que nous n’avions pas encore ou tenant dans leurs bras des poupons rachitiques à l’immobilité telle qu’on les aurait cru morts.

Une fois les chambres distribuées, je souhaitais à tout le monde une bonne nuit, précisant que je me tiendrais tous les soirs à la disposition de chacun au cas où l’on aurait besoin de mes services. Le programme du congrès étant très dense et des réceptions devant avoir lieu chaque jour, je savais que je pourrais profiter de mes journées pour faire toutes les visites que je voudrais. En effet, dès le lendemain matin je pris un taxi pour me rendre à la ville ancienne après avoir jeté un coup d’oeil rapide sur la capitale, sorte de Washington aux dimensions de l’Inde, construite entre 1920 et 1930 et dont les principaux bâtiments étaient le Parlement et le Palais présidentiel, autrefois la résidence du vice-roi.

Delhi est la ville fortifiée construite en 1638 par Shah Jahan, cinquième empereur Moghol, dont le monument le plus fameux est le Fort Rouge qui contient deux des constructions les plus somptueuses de l’Inde, le Diwan-i-Am, salle des Audiences Publiques, et le Diwan-i-Khas, salle des Audiences Privées. Cette dernière est sans doute la plus somptueuse des deux. Elle est une perle de l’architecture moghole, maîtresse dans l’art d’utiliser le marbre blanc. Sur ses murs est gravé un sonnet persan dont le thème est : « Si le Paradis existe, il est là, il est là. » C’est dans cette salle que l’empereur réunissait ses ministres et les personnalités qu’il désirait consulter, assis majestueusement sur le célèbre trône du Paon, incrusté de pierres précieuses, transporté par l’envahisseur persan, Nadir Shah, à Téhéran en 1737, après la conquête de Delhi. 

Si j’ai du Fort Rouge un souvenir vivace c’est que, m’étant penchée sur les prairies qui bordent les Diwans, j’ai assisté à ma première expérience de lévitation : un homme jeune, très maigre, aux longs cheveux séparés par une raie, se tenait au milieu du champ les pieds sur un vieux drap percé en son milieu d’un trou rond. L’homme s’allongea sous le drap, sa tête seule apparaissant parmi cette blancheur sale, et soudain le drap se souleva, entraînant avec lui à plus de dix mètres du sol la tête qui semblait s’être détachée du corps. La pauvreté des moyens employés, l’absence de spectateurs, la solitude du lieu, l’impossibilité où avait été l’homme de m’apercevoir jusqu’à ce que je lui lance quelques roupies, me paraissaient confirmer le manque de stratagème.

Je restais pétrifiée d’étonnement parce que j’étais loin de m’attendre à ce spectacle dès les premières heures de mon arrivée. L’Inde et sa magie étaient là, personnifiées par un mendiant et un drap sale. Chaque fois qu’on a contesté devant moi l’art de la lévitation, je me suis souvenue de cette expérience. J’étais persuadée (mais je me trompais peut-être) qu’elle n’avait rien à voir avec les séances d’illusionnistes qui font la joie des enfants occidentaux et surtout je n’ai jamais voulu minimiser l’effet de surprise ressenti à l’époque. J’acceptais ce pays magique dès le départ avec tout ce qu’il pourrait m’apporter même si je n’arrivais pas à en comprendre les subtilités.

Face au Fort Rouge, de l’autre côté d’une grande pelouse, se dresse la plus grande mosquée de Delhi, la Djama Mastid, l’une des plus importantes du monde entier, flanquée de dômes et de deux minarets, sur l’esplanade de laquelle les fidèles prient en plein air sous les rayons ardents du soleil après avoir procédé aux ablutions rituelles. Il ne faut pas oublier que l’Inde du Nord comporte des millions de musulmans et que nombreux sont les sites majestueux qui rappellent leur présence. Partant du Fort Rouge est l’une des plus fameuses rues du monde, Chandni Chowk, la rue de l’argent. Elle a ceci d’extraordinaire qu’elle est absolument offerte à tous les trafics : chars à boeufs, pousse-pousse, voitures à chevaux, portefaix croulant sous les charges les plus diverses, taxis, charrettes à bras dégoulinant de paille... Elle était considérée comme la rue la plus riche du monde quand Shah Jahan la parcourait au XVIIème siècle et elle est certainement restée la plus grouillante et la plus animée. A un point où elle se rétrécit, il n’est pratiquement plus possible de s’y tailler un chemin et les magasins qui la bordent contiennent sans doute plus de pacotille que de bijoux de valeur.

Aux abords de la Grande Mosquée sont les boutiques d’herbes, de grains et d’épices tenues par des musulmans et dans lesquelles j’ai retrouvé les senteurs du Maghreb et de la Turquie. Plus on s’éloigne du Fort Rouge, plus Chandni Chowk se détériore et se segmente en un labyrinthe d’étroites allées incroyablement sales et pauvres où les femmes aux saris délavés accroupies devant leurs tristes maisons cuisent à même le sol des galettes ou du riz pendant que les hommes offrent pour quelques roupies aux passants leurs mille petits métiers: barbiers, écrivains publics, cireurs, vendeurs d’eau ou fabricants de paan, cette feuille de bétel que les Indiens mastiquent, mélangée à de la chaux et de la noix d’arec.

Mais c’est en m’enfonçant vers la station de chemin de fer, longeant au passage les affiches démesurées qui vantent à l’infini les productions du cinéma indien, que j’ai rencontré les véritables pauvres de Delhi, ces centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, incapables de se mouvoir tant ils sont décharnés, gisant à même le trottoir et ne survivant que par le miracle du sommeil et de l’immobilité. Comment ai-je pu m’aventurer seule dans cette zone de misère absolue dont les occupants n’ont pas de nom et qui ne font jamais l’objet d’un décompte ou d’un recensement ? Sans doute parce que je l’ai fait partout dans le monde, aux heures les plus chaudes de la cinquante deuxième rue de New York comme parmi les millions de Chinois de Kowloon. Je dois reconnaître cependant qu’il n’était pas possible de regarder ces gens sans être choqué : ils ne mendient pas, ils n’en ont pas la force. On dirait qu’ils sont au-delà de la faim comme de tout désir matériel. Ils naissent on ne sait où et meurent sans que personne ne s’en aperçoive ou ne s’en soucie. C’est peut-être là, aux milieux de ces corps immobiles, que j’ai compris une chose : la révolution ou la révolte même est le fait d’hommes et de femmes dont les forces vives sont intactes. Les millions de migrants d’Afrique qu’on repousse de camps de réfugiés en camps de transit, les villageois qu’on égorge sous les yeux de leur famille ne sont pas plus capables que ces gisants de l’Inde de se révolter. Ils subissent leur sort parce qu’ils n’ont pas les capacités physiques de faire autrement. Ont-ils même encore en eux la notion de désespoir puisque seules la fatigue et la faim les terrassent sans qu’ils aient une seule fois la tentation d’en finir et de se donner la mort ? Oui, c’est parce que j’ai poussé jusqu’à la station de chemin de fer de Delhi que j’ai mieux compris la différence non entre les riches et les pauvres mais entre les pauvres et les morts-vivants.[2]

De l’autre côté de Delhi, l’un des plus beaux monuments que j’aie visité est le Qtab Minar ou Minaret Coupé, commencé en 1199 par le Sultan Qutb-ud-Din Aiba. Un escalier de 376 marches conduit au sommet de la tour, haute de plus de 70 mètres. C’est un bel exemple de l’architecture indo-islamique de Delhi bien qu’il ressemble plus à une tour médiévale qu’aux minarets graciles de Sinan. Dans les jardins qui l’entourent, un mage enturbanné m’a dit la bonne aventure en anglais et m’a promis que si j’y tenais vraiment je reviendrais en Inde. Je n’y suis jamais retournée même si j’ai éprouvé l’envie de connaître Calcutta, la ville de Satyajit Ray. D’autres voyages m’ont entraînée vers d’autres cieux et, l’âge étant venu, je ne pense pas que la prédiction du mage se réalise jamais.

Quand je rentrais le soir, j’avais toujours la chance de croiser un mariage, somptueux sur les grandes avenues où un éléphant caparaçonné d’or et de brocard transportait les jeunes époux voilés qui se balançaient au rythme du pas lourd du pachyderme, simple et accompagné seulement d’une petite fanfare de cymbales et de trompettes dans les ruelles mal éclairées. Je n’ai pas manqué non plus le spectacle des vaches, symboles de la mère nourricière, qui se promènent en liberté, au gré de leur fantaisie, traversant les artères surpeuplées sans aucune crainte et dévorant de temps à autre les éventaires des marchands de fruits et légumes qui les écartent sans conviction.

Si je veux raconter Delhi en quelques lignes, je ne saurais oublier mes promenades à Rajghat, près de la rivière Yamu, où est enterré le Mahatma Gandhi, prophète hindou de la non-violence, assassiné par un brahmane extrémiste pour son attitude protectrice envers les musulmans et dont la philosophie se résume par ces lignes : « la non-violence absolue est l’absence complète de mauvaise volonté contre tout ce qui vit, c’est le pur amour. »

Une autre expérience fut mon incursion dans la cuisine de la rue. Je savais que si je ne devais en aucun cas toucher à des produits frais, je pouvais en revanche me régaler de papadum, ces galettes croustillantes à base de lentilles cuites dans un bain d’huile bouillante. Au restaurant, je me délectais de poisson et de poulet cuits au four tandoori après avoir été macérés dans du yoghourt et des épices que j’accompagnais de raïta, une sauce au yoghourt et aux tomates, et de chapati rôti, une galette que l’on fait gonfler lentement dans le même four. J’étais fascinée par la dextérité des femmes en saris multicolores qui saisissaient avec grâce leur nourriture à l’aide d’un morceau de chapati et, de la même façon qu’en Chine, je m’étais habituée aux baguettes, je me refusais en Inde l’usage de l’occidentale fourchette.

Le congrès étant terminé, nous quittâmes Delhi pour Jaïpur, la ville rose, capitale du Rajasthan, fondée en 1728 par le Maharaja Swai Jai Suigh, prince astrologue, où la curiosité est le « Palais des Vents », appelé ainsi parce que ses cinq étages de dentelle délicate ne sont qu’une façade filigranée derrière laquelle les femmes du harem se réfugiaient pour accueillir sans être vues la brise rafraîchissante du soir.

A deux cents kilomètres environ de Jaïpur, Le Tadj Mahall ou « Palais de l’Elue », commandé par Shah Jahan, le petit-fils du fondateur Akbar et construit de 1630 à 1652 par vingt mille ouvriers sous les ordres d’architectes venus de Perse et d’Asie Centrale, repose, tel un énorme biscuit de marbre blanc, au milieu d’un parc féerique où jaillissent des milliers de jets d’eau. Sa renommée, son image familière, l’histoire célèbre de ce monument d’amour dédié par Shah Jahan à sa femme bien-aimée Mumtaz Mahall, le fait qu’il soit l’une des plus belles oeuvres de l’architecture Moghole, ne m’a pas fait oublier les mosquées de Sinan, en raison sans doute des quatre tours qui le flanquent et qui s’apparentent plus à des phares qu’à ces minarets dont j’aime l’apparente fragilité. Pour ma part, je crois que la beauté pure de cet endroit réside dans les jardins où le reflet du mausolée de marbre blanc dans l’eau limpide est peut-être plus beau que la réalité.

C’est à Bénarès bien sûr que j’ai ressenti toute l’attirance que l’Inde peut exercer sur le visiteur non préparé. Bénarès, le Varanasi des Hindous, est l’une des sept villes saintes des communautés hindoues et bouddhistes, la concrétisation de leurs rêves. La vision des milliers de pèlerins qui viennent prier, boire, se purifier, mourir, être incinérés sur les bords du Gange avant que leurs cendres ne soient éparpillées dans le fleuve au gré du courant qui les entraîne est une vision inoubliable. C’est depuis le bateau que nous prîmes au lever du soleil que nous pûmes observer toute l’activité du Gange et de ses rives bordées de temples : ce jour-là un long cortège de femmes en sari, parées de colliers de fleurs fraîches, se déroulait sur un chemin de sable, pénétrant de temple en temple pour y prier. Le spectacle était aussi inattendu qu’extraordinaire et nous ne nous lassions pas d’admirer à la fois le paysage et les êtres qui le peuplaient.

Après que le bateau nous eût déposés sur la rive, nous poursuivîmes notre chemin dans les rues bordées elles aussi de temples à l’intérieur desquels se dégageait une odeur indéfinie et douce de pétales fanés. Nous fûmes surpris de constater qu’un petit garçon nous suivait à quatre pattes depuis le début de notre promenade. Au début nous n’en comprîmes pas la raison puis nous réalisâmes soudain qu’il devait être mutilé. Notre guide nous apprît en effet qu’il avait été voué dès sa naissance à un avenir de mendiant, son seul cadeau de bienvenue au monde ayant été une colonne vertébrale brisée qui lui permettait de gagner les quelques roupies qu’il remettait chaque soir à son employeur.

Les beaux vieillards aux longs cheveux argentés venus de tous les coins de l’Inde pour attendre sereinement, leur baluchon aux pieds, que la mort les surprenne, n’avaient pas voulu cela tout de même : un enfant accroupi tendant vers le ciel sa petite main sale pour obtenir quelques misérables roupies ! Mais si sans doute car telle était l’Inde qui acceptait des choses inouïes avec fatalisme. Combien à cette minute même les récriminations de certains membres de mon groupe me paraissaient vaines : l’un s’était plaint en me téléphonant dans ma chambre à cinq heures du matin de n’avoir pu se raser avant de partir sur le Gange en raison des coupures d’électricité dont ni moi ni l’hôtel de luxe où nous résidions n’étions responsables, l’autre avait protesté contre le manque de climatisation des autocars de la ville et s’était assis sur le sol comme un enfant mal élevé. J’avais dû l’admonester pour qu’il consente à remonter dans le car.

Face à l’enfant mutilé et aux vieillards sereins, je me disais que nos exigences occidentales avaient peu de commune mesure avec l’acceptation implicite des rigueurs d’une existence indienne : l’enfant ne vieillirait pas suffisamment pour se raser jamais. Quant aux vieillards, ils avaient emprunté pour atteindre Bénarès des autobus grouillants de passagers et n’éprouvaient aucun désir pour des réalisations matérielles sans intérêt. Les yeux fixés sur le Gange et songeant au nirvana, ils avaient depuis longtemps renoncé à nos indispensables futilités même s’ils avaient appartenu autrefois à des familles aisées ou même fortunées.

De notre étape à Bénarès, je conserve le souvenir d’un temple qui est évidemment unique au monde, celui de Durga où vivent des tribus de singes qui ne semblent pas effarouchés à l’approche des hommes dont ils espèrent recevoir des friandises avant de s’élancer avec la dextérité qu’on leur connaît sur les façades du temple. Je crois que je n’ai jamais contemplé un tel grouillement de singes si ce n’est au Kenya où leur nombre est parfois tel qu’ils peuvent nuire au déroulement de la vie quotidienne.

C’est de Bénarès en définitive que nous avons pris l’avions pour le Népal, survolant les hauteurs immenses de l’Himalaya dont certaines paraissaient encore inviolées en dépit du nombre de cordées qui gravissent à longueur d’année ses pentes vertigineuses. J’étais évidemment impressionnée mais pas plus que par le survol des Alpes dont les superbes cimes sont aussi reconnaissables que célèbres. Il faisait en ce mois de décembre un temps lumineux et sec et la chaleur des jours ensoleillés succédait à la fraîcheur des nuits. Katmandou, bien que privée des hippies qui avaient investi la capitale népalaise quelques années auparavant mais dont la présence n’était plus souhaitée par le roi Birendra Bir Bikram, est une ville agréable avec ses temples de bois ouvragés, sa petite déesse vivante condamnée à la solitude jusqu’à l’âge de seize ans et qui, par souci touristique sans doute, apparaît à son balcon pour quelques secondes escortée d’un duègne, ses marchés grouillants, ses nuits trop calmes depuis que le roi a interdit le trafic de la drogue, les campagnes alentour semées de stupas (temples funéraires bouddhistes) dont les immenses yeux blancs regardent vers les quatre coins de l’horizon... et toujours la blancheur immaculée des hautes montagnes où l’on part faire du trekking avec des sherpas qui, venus des grandes courses, accompagnent maintenant les simples marcheurs.

Avant de poursuivre notre voyage dans l’Est de l’Inde puis dans l’ouest vers Bombay, nous avons passé deux autres jours à Delhi. J’eus à cette occasion le plaisir de faire plus ample connaissance avec la jeune femme du vice-président du Congrès de Gestion, une orientaliste qui n’avait pas pris part à notre excursion. J’avais remarqué dans l’avion du départ qu’elle portait le sari et qu’elle était accompagnée de deux enfants, une petite fille de trois ans et un  petit garçon de dix huit mois, tous deux visiblement indiens. En fait, elle avait passé cinq ans dans un ashram et avait interrompu les cours qu’elle donnait en Sorbonne pour adopter les deux enfants, une petite Pakistanaise et un bébé du Bengladesh. Elle les emmenait partout avec elle, en Inde surtout, afin qu’il ne se produise pas de hiatus entre eux et leurs pays d’origine. Il émanait de cette jeune femme une auréole de sagesse qui me la rendait à la fois proche et lointaine. Elle m’indiqua les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber si l’on veut poursuivre sereinement son chemin à travers les énigmes de l’Inde après que je lui eus raconté notre aventure avec l’enfant mutilé de Bénarès.

Avant notre départ pour Udaipur, un commerçant de Kaboul et son frère dont j’avais fait la connaissance au Fort Rouge vinrent me rendre visite à l’hôtel. Ils me donnèrent leur adresse et me dirent qu’ils espéraient ma visite dans leur pays. Malheureusement la dernière carte que je conserve d’eux me déconseillait de venir à Kaboul : elle était datée de la veille de l’invasion des troupes soviétiques dans la capitale afghane. Il était dit que je ne connaîtrais pas ce pays du Moyen-Orient malgré tout le désir que j’en avais, la guerre civile ayant éclaté dès le départ des Russes et le pouvoir islamiste s’étant installé dans le pays, d’abord avec les moudjahidin puis avec les taliban qui n’ont certainement pas envie d’entretenir des relations avec l’occident perverti.

A Udaipur où nous séjournâmes dans le Palais d’Eté du Maharaja situé sur un lac de rêve et transformé en hôtel depuis les années soixante dix environ, je fis venir des danseurs dans le patio fleuri de la suite qu’on m’avait réservée. C’est une habitude à laquelle je suis restée fidèle durant mes cinq années d’accompagnement. Je pratiquais ainsi une sorte d’auscultation qui me permettait de savoir sans le demander précisément si mes services étaient appréciés. Mes cocktails ont eu en général beaucoup de succès et la fatigue seule après un voyage éprouvant en Egypte m’a conduite à renoncer à ce travail pour m’adonner à d’autres hobbies: l’écriture évidemment mais aussi le golf, le bridge et le scrabble. De notre visite au Palais du Maharana situé au sommet d’une colline sur les pentes de laquelle s’étage la ville depuis les rives du lac, je me souviens des paons de mosaïque qui ornaient les murs et des sols dallés ornés de motifs exquis.

Le voyage entre Delhi et Bombay s’étant effectué en autocar (climatisé), nous eûmes la chance de pouvoir nous arrêter à Khajuraho, site le plus extraordinaire de l’Inde pour ses sculptures érotiques évoquant des scènes rituelles de la philosophie brahmine. L’art ésotérique des sculpteurs de Khajuraho atteint son point le plus audacieux dans le spectacle de jeunes nymphes dont les étreintes amoureuses suivies de baisers passionnés sont couronnées par l’acte sexuel.

Les trente quatre caves d’Ellora que nous visitâmes ensuite, taillées à même le roc sur des dizaines de hauteur à l’âge d’or de l’art indien, du IVème au VIIIème siècle après J.C., évoquent les cultes bouddhiques, hindous et jains et constituent une rencontre des trois religions qui en quelque sorte s’y entrelacent : le visiteur passe par exemple de la cave 5, la plus importante du groupe bouddhiste à la suivante pour y découvrir une déesse hindoue entourée d’images bouddhistes. Les plus remarquables des sculptures représentent des épisodes du Ramayana dans lesquels un démon nommé Ravana décida, pour montrer sa force, de porter sur sa tête le Mont Kailas. Siva, l’un des trois grands dieux de l’hindouisme avec Brahma et Vishnou, mit calmement fin à ce non-sens en appuyant avec son pied si fort sur le mont que Ravana dut renoncer à son entreprise. Ces monastères creusés dans la montagne sont aux Bouddhistes, aux Hindous et aux adeptes du jainisme ce que sont aux Chrétiens Notre-Dame ou la Cathédrale de Chartres, aux Musulmans la Mosquée Bleue ou l’Aya Sofia, aux Khmers le complexe funéraire d’Angkor Vat. Ils en ont la splendeur et m’ont rappelé les églises rupestres d’Anatolie ou les couvents d’Arménie taillés comme eux à même le roc. 

Bombay, malgré sa situation privilégiée de Porte de l’Inde, m’apparut comme une cité très victorienne. Les sites dont je me souviens le mieux sont le quartier des Blanchisseurs où j’appris que ces hommes qui battent le linge à longueur de journée sont plus pauvres que les Intouchables car s’ils sont chargés à la  fois de recueillir chaque semaine les affaires sales dans les familles, de les laver puis de les livrer à domicile, c’est à leur patron que va en définitive tout l’argent dont ils ne touchent qu’une infime partie bien insuffisante pour assurer leur vie et celle de leur famille souvent nombreuse. La disparition officielle des castes ne semble pas avoir de vérité tangible et si quelques Intouchables sont aujourd’hui membres du gouvernement ou possèdent de grandes fortunes, il n’y a pratiquement aucune possibilité pour un membre d’une caste inférieure d’intégrer un autre groupe. Les mariages mixtes en particulier sont impensables même et surtout dans les villages où les femmes Intouchables se plaignent de ne pouvoir envoyer leurs enfants à l’école et subissent les violences des gens de castes supérieurs sans qu’aucune poursuite ne soit entamée contre eux.

Les Tours du Silence m’ont impressionnée. Je savais depuis mon premier séjour en Iran et pour avoir vu de telles tours en dehors de Téhéran que les Zoroastriens chassés par l’invasion arabe quand ils refusaient de se convertir à l’Islam, s’étaient pour la plupart réfugiés en Inde où ils constituent la communauté des Parsis. Ne pouvant ni enterrer leurs morts ni les incinérer car ils respectent la terre et le feu, ils les déposent devant la grille des jardins dont l’entrée leur est interdite. Les prêtres, seuls autorisés à s’en approcher, disposent les cadavres à découvert sur les tours où les oiseaux carnassiers font le reste. Les mêmes prêtres jettent alors les ossements dans les profondeurs des tours et les recouvrent de chaux. Les Parsis, végétariens, font partie de la bourgeoisie riche de Bombay qu’ils ont construite en grande partie.

J’ai également aimé le grand marché de Crawford où la senteur des épices se mêle au parfum des  fleurs et au gazouillis des oiseaux multicolores et le quartier des pêcheurs dont les cabanes ne traduisent qu’une misère apparente car on peut admirer sur les femmes les bijoux d’or qui étincellent face aux couleurs pastels de leurs magnifiques saris quand elles sortent pour faire leurs commissions ou pour se rendre chez des amis. Le poisson est délicieux à Bombay et j’ai pu me régaler une dernière fois de poisson tendoori avant de m’envoler vers la France avec des images en tête aussi nombreuses que contradictoires, la vision du garçonnet mutilé se superposant à celle des stupas du Népal ou à celle des admirables grottes d’Ellora. La jeune Orientaliste avait raison: il est difficile de rester objectif  quand on visite un tel pays. J’aurais aimé toutefois y retourner comme l’avait promis le mage du Qtab Minar. Les cieux en ont décidé autrement mais je songe parfois aux vieillards de Bénarès et je me demande si j’attendrai un jour que la mort ne vienne avec une telle abnégation et un tel regard empreint de douceur et de sérénité.

 


[1] Il est naturel que la plupart des pays exigent que les groupes étrangers utilisent les guides autochtones pour diriger les visites de leurs propres sites. je crois que les Etats-Unis font exception à la règle car, aussi bien dans l’Est que dans l’Ouest de ce grand pays, j’ai toujours eu la charge des excursions que je préparais longtemps à l’avance à Paris et sur place. Il est évident qu’il faut avoir une solide connaissance du pays que l’on visite et de sa langue si l’on ne veut pas décevoir les participants du voyage. Il m’est aussi arrivé de faire de la traduction simultanée quand nous ne pouvions pas disposer d’un guide francophone. Le lecteur aura compris que mon fils fut assez content de ma performance pour me confier d’autres tâches : j’ai accompagné des groupes d’Egypte en Thaïlande et des Canyons du Colorado à Hong Kong pendant cinq ans avant de prendre une retraite méritée !

[2] En considérant ces hommes, ces femmes et ces enfants, je me suis rappelée mon voyage en Chine Populaire quelques vingt ans plus tôt. Malgré tout ce qu’on a pu dire du régime communiste, je n’ai jamais vu au cours des milliers de kilomètres que j’ai parcourus du nord au sud de cet immense pays des enfants affamés. Nous arrivions dans de petits villages et devant leur maison, aussi humble fût-elle, des enfants joufflus tenaient entre leurs mains un bol de riz qu’ils avalaient goulûment. Tous les gosses qui nous ont suivis à Pékin, Shangaï ou Nankin, que nous avons rencontrés dans les jardins ou dans les banlieues surpeuplées avaient toujours l’air bien portant de garçons et de fillettes qui mangent à leur faim. Je suis triste de constater que je ne peux pas en dire autant des enfants indiens car des amis sont allés cette année-même dans le sud-est du pays à Madras et ils ont assisté aux mêmes scènes que j’ai décrites plus haut. Je sais qu’on parle de la Silicone Valley indienne, que de nombreux chercheurs sont appelés à exercer leurs performances aux Etats-Unis. J’ai moi-même lié amitié avec une physicienne de Calcutta dont le père et le frère étaient médecins et qui était elle-même chef de laboratoire dans trois centres de Floride, d’Allemagne et de France qui coordonnaient leurs recherches et leurs résultats mais justement l’Inde est à un tel point une terre de contrastes qu’on peut tout y trouver, le meilleur comme le pire.