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(
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2003 – 2004

 

Juifs. Israéliens et Palestiniens : Mes Résolutions

                    

 

            Depuis plusieurs semaines, je me suis réfugiée dans la lecture de divers livres et films dont j’ai fait le compte-rendu pour ces Mots…dits avec une bonne raison : il est plus facile de lire et de raconter que d’entrer dans des polémiques qui, vraisemblablement, me dépassent ou du moins dont je suppose qu'elles me dépassent. J’ai eu du mal pourtant à assimiler cette dépêche de l’AFP du 1er Avril : Un groupe de pacifistes occidentaux, avec au premier rang José Bové, le militant français anti­mondialisation, brandissant un drap blanc, a défié les blindés israéliens et malgré quelques tirs d'avertissement est entré dans les bureaux d'Arafat. Un groupe d'une quarantaine de pacifistes a ensuite annoncé son intention de rester avec le dirigeant palestinien. Un militant pacifiste a affirmé que José Bové et 12 autres personnes qui avaient quitté le QG ont été arrêtés par l'année israélienne, après la rencontre.

Je me suis d'abord dit : - bien sûr le célèbre José, si heureux qu’on parle une fois de plus de lui dans les médias (il était en direct sur la 2 il y a une semaine je crois chez Marc-Olivier Faugiel) est allé faire son petit tour en Palestine mais, contrairement à quelques uns de ses compagnons, en est repartit aussitôt pour se faire arrêter par les Israéliens. Quoi de plus médiatique qu'une petite semaine dans les prisons de l'Etat Hébreu dont un bon avocat international sera susceptible de le tirer bien vite ?[1]

Et puis je me suis posée la question : Quel est le rapport entre la lutte contre mondialisation et un bref séjour chez Arafat ? Je ne sache pas que le leader Palestinien ait à voir avec ATAC même si le professeur Benjamin Barber a parlé de djihad dans son livre... J'ai alors téléphoné à celui qui sait si bien m'expliquer, m'orienter dans un sens que je n’accepte pas toujours, et de loin, du premier coup, à Yves. Se référant à José Bové, il m'a donné acte que les passages de l'anti mondialiste étaient souvent de courte durée, ajoutant que dans ce cas, sa prise de position aux côtés d'Arafat s'inscrivait dans son total anti américanisme et cela, je pouvais bien le comprendre. Yves a ajouté - tout de même après une heure de conversation - que je devrais repenser à tout ce qui avait conduit à la situation actuelle et voir ou en tout cas essayer de voir les choses sous des angles différents de ceux que j'avais envisagés depuis la résolution de l'ONU du 29 Novembre 1947 en faisant le plus possible la différence entre l'Etat hébreu dont je ne suis pas mais avec lequel je me suis toujours sentie des liens de religion sinon de citoyenneté et la nation française dans laquelle mes pères et moi-même, nous nous sommes reconnus depuis la Révolution française en tout cas.

Je devrais essayer de faire également la différence[2] entre les événements israélo-palestiniens et les deux dernières destructions de synagogues de Lyon et de Marseille qui, elles, provoquent ma colère car je n'ai pas le souvenir que les mosquées aient subi de telles attaques qu'on doive exercer des représailles sur nos lieux de prières. Ces destructions ne peuvent être que les actes de personnes influencées négativement par des antisémites comme notre pays en a toujours connus. J'ajoute que je ne mets pas à cent pour cent la responsabilité de telles entreprises sur de jeunes musulmans comme il est si facile de le faire, me rappelant la profanation des tombes du cimetière de Carpentras dont les auteurs étaient des fascistes bien de chez nous.

S'ils ne semblent pas oser perpétrer de tels crimes contre les mosquées - car je ne suppose pas qu'ils soient plus tendres pour l'Islam que pour le judaïsme - c'est qu'ils redoutent des représailles peut-être pas contre leurs églises (je doute qu'ils en fréquentent) mais contre leurs personnes.

Avant de poursuivre et pour bien montrer que je ne suis pas dupe, je me permets, contrairement à de nombreux coreligionnaires de la diaspora, de placer dans une  « mouvance » antisémite des gens tels que Dieudonné qui a proféré dans son discours des paroles de haine contre le judaïsme dont il a parlé comme d’une  « secte », dont on a cru un moment qu'il poursuivait à Dreux un combat anti FN mais qui, tout à coup, a tenu le même langage que les extrémistes de droite et les mêmes propos racistes. Je suppose qu'il s'est fait des illusions quand il croyait à son avenir politique sur les intentions de vote de nos concitoyens de tous bords. Je voudrais encore dire avant de poursuivre que nos synagogues n'ont pas cessé pratiquement d'avoir besoin d'une protection policière depuis les guerres israélo-arabes, ce qui est à proprement parler inacceptable car, encore une fois, c'est nous assimiler aux Israéliens que nous ne sommes pas. Un exemple, ma mère avait environ quatre-vingts ans, mon âge d'aujourd'hui à un an près. C'était en 1973, pendant la Guerre du Kippour : vers cinq heures de l'après-midi, au moment de la prière du Yskor qui rappelle chaque année ce jour-là même le souvenir de nos morts, on a dû évacuer le temple de la rue Notre-Dame de Nazareth où nous nous recueillions, un coup de téléphone venant d'annoncer qu'une bombe avait été déposée dans les parages. J'ai quitté la synagogue avec Maman et je lui ai dit que Dieu lui pardonnerait si elle faisait dorénavant ses prières à la maison. A-t-on jamais parlé d'une protection nécessaire pour les mosquées ? A-t-on jamais raconté qu'un enfant juif avait arraché un foulard de la tête d'une femme musulmane alors que des petits garçons portant la kippa dans nos banlieues ont dû supporter qu'elle soit enlevée brutalement par de jeunes beurs ? 

Les personnes qui me connaissent comprendront que j'aie d'autant plus de peine que j'ai toujours aimé l'Islam, que j'ai séjourné à de nombreuses reprises au Moyen Orient, que l'Anatolie Orientale fit partie de ma vie durant plusieurs années et que j'ai fréquenté des musulmans de tous les milieux, riches bourgeois et ouvriers avec la même amitié fraternelle.[3]

Il est temps de me plonger maintenant dans un passé que je ne dirai pas vieux de cinquante cinq ans mais de plus d'un siècle car j'ai toujours pensé que les Anglais nous avaient fourré dans un drôle de pétrin en proclamant presque simultanément la Déclaration Balfour[4] le 2 Novembre 1917 par laquelle le Cabinet Britannique, après consultation avec des leaders sionistes, admettait officiellement l'idée d'établir un home juif en Palestine (Eretz Israël) et en envoyant le très cultivé agent de L'Intelligence Service T.E. Lawrence, auprès d'Hussein ibn AU, Chérif de La Mecque et chef de la grande famille des Hachémites, pour l'aider à soulever les tribus arabes contre les Ottomans, entreprise dans laquelle il fut aidé par les trois fils du Chérif, Ali, Abdallah et surtout Fayçal, le futur roi d'Iraq. Comme toujours, l'Angleterre jouait sur deux tableaux et divisait pour mieux régner même si aucun membre du Cabinet ne pouvait se rendre compte quand la seconde décision fut prise que Lawrence irait bien au-delà des espérances de sa patrie d'origine.

Il est certain que la décision d'accepter la notion d'un home juif était de la part des Anglais toute politique car au départ le sionisme n'avait pas de connotation essentiellement religieuse mais que bien sûr le choix de la Palestine, cette terre où les conduisit Abraham à la sortie d'Egypte et où les Juifs souhaitent retourner depuis le début de la diaspora plutôt qu'un territoire en Afrique Centrale (par exemple), ne pouvait qu'avoir tôt ou tard  - vu la faiblesse des hommes - des conséquences religieuses dont nous verrons plus tard les raisons.

Les premiers colons juifs étaient venus s'installer en Palestine avant même la Déclaration Balfour et sous l'occupation ottomane. Dans les deux dernières décennies du dix neuvième siècle[5] en effet des Juifs russes lassés des pogroms avaient décidé de partir y travailler la terre et de montrer par l'exemple comment fonder de nouvelles colonies de paysans juifs. L'enthousiasme des premiers colons fut immense, mais le résultat s'avéra bien mince, comparé à leur vaste programme national. Avec beaucoup de difficultés, près de trente colonies furent fondées en vingt ans (Richon le Sion, Hedera, Roch Pina, Zichron- Jacob, Rehovot et autres) comptant plusieurs milliers d'habitants.

On les installa grâce à l'aide des Hovevé-Zion (Amis de Sion) qui se trouvaient en Russie et du baron Edmond de Rothschild, de Paris. Le gouvernement turc entravait considérablement l'immigration en Palestine, mais rien n'arrêtait les ardents « Amis de Sion » tant leur était chère l'idée de ressusciter la patrie historique juive. Le nombre des habitants juifs augmenta dans les villes aussi : Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Tibériade, Safed. Aux pieux vieillards, qui y venaient pour passer leurs dernières années en Terre Sainte, pour prier et pleurer sur les ruines du Temple, s'étaient joints des hommes dont le but était de relever les ruines, de ranimer le pays.

On peut dire que ces premiers colons étaient en but aux violences de l'occupant autant que les arabes palestiniens et qu'ils n'ont pas eu de grands problèmes avec ces derniers si ce n'est entre 1928 et 1939 quand des troubles graves éclatèrent entre les communautés sionistes et arabes. Il faut dire qu'une fois de plus les Anglais divisaient pour régner : En 1920 déjà le gouvernement anglais avait nommé au poste de haut commissaire Herbert Samuel, un des artisans de la déclaration Balfour et un pilier du mouvement sioniste. Lui et ses collègues n'avaient qu'une idée : inciter les Arabes palestiniens à quitter la Palestine et encourager les Juifs à acheter des terrains.[6] Diverses législations furent adoptées en vue de favoriser l'établissement d'un Foyer national juif. Le gouvernement de Londres approuva toutes ces actions, comme s'il n'avait aucune obligation envers la communauté arabe. En 1933, plusieurs milliers d'Arabes palestiniens manifestèrent à Jérusalem contre les Anglais qui permettaient l'entrée des Juifs venant d'Allemagne où Hitler, déjà au pouvoir, les maltraitaient.

De nombreux Juifs de Palestine s'engagèrent pour combattre au côté des Anglais durant la Seconde Guerre Mondiale, ce qui n'a pas empêché ces derniers de refouler vers leurs ports d'embarquements les rescapés de la Shoah jusqu'à la création le 14 Mai 1948 de l'Etat d'Israël suivi du départ des Britanniques. Mais comme je l'ai promis à Yves, je m'arrête sur la résolution de l'ONU du 29 Novembre 1947 prévoyant un plan de partage de la Palestine, la partie que nous connaissons sous le nom de Cisjordanie étant attribuée aux Palestiniens afin qu'ils puissent constituer leur nouvel Etat.

Cette résolution fut rejetée par les nations arabes limitrophes mais surtout par le roi Abdullah qui, plutôt que d'attribuer aux Palestiniens un territoire qu'il considérait comme sien, réunit en 1949 le royaume hachémite de Jordanie et la Cisjordanie, créant le royaume de Jordanie et se faisant assassiner en 1951 par un Palestinien pour cette seule raison. Nous savons que l'interdiction faite aux Israéliens d'aller à Jérusalem Est, territoire jordanien, pour prier au Mur des Lamentations a provoqué la première Guerre israélo-Arabe.

Je n'ai pas l'intention de poursuivre trop loin le rappel de ces pages historiques. Je veux simplement dire que depuis 1949, depuis cinquante trois ans, je n'ai pas arrêté de défendre la thèse selon laquelle les responsables de tous les maux qui ont suivi, de toutes les guerres qui ont suivi étaient les Jordaniens. Je n'en démordais pas. J'étais butée, je l'ai été pendant plus d'un demi-siècle sans me rendre compte que même si la responsabilité d'Abdullah ne pouvait être mise en doute, ne peut encore être mise en doute, il est plus que temps pour moi de passer à autre chose et de considérer l'Histoire maintenant, comme elle se déroule maintenant.

Je me permets de faire un saut jusqu'à 1982 parce que tout le monde est au fait des guerres qui ont mis aux prises les Israéliens et les nations arabes, celle de 1956 ou deuxième Guerre Israélo-Arabe survenue à la suite de la nationalisation du canal de Suez par l'Egypte, celle de 1967 ou Guerre des Six Jours, celle de 1973 ou Guerre du Kippour. En 1975, mon plus jeune fils était dans un kibboutz à Kfar-Giladi dans le Golan. Je pus alors observer, en allant le voir, les excellents rapports qui existaient entre les Israéliens et les Chrétiens libanais. Les ouvriers agricoles de ce pays venaient chaque jour travailler en Israël, traversant le matin ce que l'on avait coutume d'appeler « la bonne frontière » et retournant le soir dans leur pays, leur sac à provisions bien garnis. C'est le 14 Septembre 1982 qu'eurent lieu les massacres des camps de Sabra et Shatila. Depuis cette époque, j'ai toujours entendu les Palestiniens affirmer que les Israéliens étaient les seuls responsables des meurtres perpétrés dans les deux camps. Même si une commission d'enquête israélienne[7] a étudié la responsabilité de Sharon dans la permissivité qu'il a montrée vis-à-vis des Phalanges, le fait n'est même pas discutable :

 

 Du côté libanais, en revanche, les faits n'ont à ce jour jamais été reconnus ou revendiqués. Un avocat franco-libanais a fait il n'y a pas longtemps un long discours à Paris où il a retracé « tous » les événements qui ont marqué la guerre civile de son pays. Les camps de Sabra et Chatila et par conséquent les massacres n'ont pas une seule fois été évoqués. Ce sont les Phalanges Chrétiennes, dirigées par EU Hobeika et Samir Geagea, qui sont entrées dans les camps et ont massacré plusieurs centaines de personnes. Les leaders palestiniens ayant accusé publiquement Israël, le centre de l'OLP, dirigé par Sabri Jiris, a présenté à Arafat un rapport accusant directement les Phalanges d'avoir commis le crime. Les Phalanges n'en étaient pas d'ailleurs à leur premier coup de main puisqu'on Janvier 1976 celles-ci et la milice de Camille Chamoun avaient exterminé plusieurs centaines de Palestiniens dans le grand camp de Tell Al Zaatar, à Beyrouth Est. Même aujourd'hui et même s'il faut, comme je l'ai dit, voir les choses maintenant et tenter de trouver maintenant une solution, je ne reviendrai pas sur mon amertume qui n'est pas tellement due au fait que des massacres aient été perpétrés (les actes des hommes ne m'étonnent plus depuis longtemps), à celui que les Libanais n'aient jamais assumé leurs responsabilités (la « capacité d'oubli » chez certains hommes ne m'étonnera jamais) mais à celui que jamais au grand jamais le Vatican si prompt à reconnaître les erreurs de la Serbie et à oublier celles des Croates (par exemple) n'ait élevé la voix pour stigmatiser la responsabilité de Chrétiens dans une affaire imputée aux seuls Israéliens.

II n 'en demeure pas moins qu 'il y a eu du côté israélien une commission d'enquête dont je donne ici la traduction des conclusions. Rapport de la Commission d'Enquête sur les événements dans les camps de réfugiés de Beyrouth du 8 Février 1983 : La Commission a déterminé que le massacre à Sabra et Shatila a été perpétré par une unité des Phalanges, agissant de son propre chef mais que son entrée dans les camps était connue d'Israël. Aucun Israélien n 'a été directement responsable des événements qui sont arrivés dans les camps. Mais la Commission a affirmé qu 'Israël était indirectement responsable pour le massacre puisque les forces israéliennes tenaient la région. Monsieur Begin été jugé responsable de n 'avoir pas exercé une plus grande influence en la matière et laissé les Phalangistes pénétrer dans les camps aussi bien que de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour éviter cette effusion de sang, Monsieur Shamir pour n’avoir pas alerté Monsieur le Ministre Zippori, Monsieur Eitan, Chef d'Etat Major, pour n 'avoir pas donné les ordres nécessaires pour prévenir le massacre. La Commission a recommandé la démission du Ministre de la Défense, du Directeur des Services de Renseignement et d'un certain nombre d'autres officiers supérieurs responsables.

Du côté libanais, en revanche, les faits n’ont à ce jour jamais été reconnus ou revendiqués. Un avocat franco-libanais a fait il n’y a pas longtemps un discours à paris où il a retracé « tous » les évènements qui ont marqué la guerre civile de son pays ? Les camps de Sabra et de Chatila et par conséquent les massacres n’ont pas une seule fois été évoqués.

Passons maintenant - et c'est là bien sûr où le bât me blesse - à l'histoire récente que je situe au jour où Ariel Sharon a été nommé Premier Ministre de l'Etat d'Israël. Il est évident et maintenant, je ne vais plus m'appuyer sur des faits avérés mais sur les élans de mon coeur. Victime moi-même ainsi que les miens, je n'ai jamais voulu penser à une quelconque revanche mais simplement reprendre ma place après la Seconde Guerre mondiale au milieu de mes concitoyens. J'ai instinctivement, viscéralement, toujours été du côté des victimes, des Vietnamiens qui se battaient pour s'arracher à la colonisation française et à la main mise des Américains sur leur territoire, des Algériens pour la même raison, des Sud Africains pour que vienne la fin de l'apartheid... Eusse-je été plus jeune, j'aurais rejoint ma chère ville de Sarajevo comme je l'avait fait durant la Seconde Guerre Mondiale quand j'ai rejoint les Forces Françaises Libres et j'ai toujours voué une admiration sans borne aux gens qui s'étaient physiquement impliqués dans la défense des communautés musulmanes attaquées pour des raisons toutes indéfendables, surtout quand elles étaient ethniques. Alors, comme je l'ai fait pour tous ceux que je viens de nommer, je dois accepter sans condition l'existence de l'Etat Palestinien et oeuvrer par les mots puisque de plus en plus les années m'empêchent de le faire physiquement pour que les armes, la violence, les meurtres laissent place à une voie négociée.[8]

Je me dois de me positionner au côté des pacifistes israéliens, palestiniens et du monde (des vrais, pas des politiciens) qui rejettent les extrémistes de tous bords. Je dois me souvenir de mon passage au King David de Jérusalem, à ce super palace religieux et kasher qui ne m'a pas une minute comblée mais plutôt causé une sorte de malaise. Je ne dois jamais oublier André Chouraqui et son Testament : Le feu de l'Alliance dans lequel il affirme une fois de plus son espoir en la création d'une fédération Israélo-Palestinienne dans un premier temps, de tous les pays de ce Moyen-Orient-là dans un deuxième temps, je dois infiniment et de toute ma volonté croire en cette utopie obligatoire.

Je dois rendre grâce aux Palestiniens et aux Israéliens qui essaient de conserver le contact en dépit de toutes les difficultés qu'ils rencontrent, à ces institutrices qui essaient avec les plus grandes difficultés de maintenir des classes mixtes, à ces médecins dont parle Yves dans le mail que je transcris maintenant (et qu'il m'a donné l'autorisation de citer) : En tant que destinataire de ce message[9], je souhaite manifester ma profonde gratitude à ces femmes et ces hommes, palestinienne) s et israélien(ne)s, qui ont la lucidité et le sang-froid de favoriser, où faire se peut, la cohabitation des villageoises et villageois de ces deux peuples, la création et le partage d'écoles communes. Dans le même esprit, je tiens à saluer, entre autres, l'action politique et humanitaire de ces médecins israéliens qui, en ce moment même et en dépit du blocus des territoires palestiniens, se rendent sur place pour prodiguer des soins. Il me semble, en effet, qu'encourager de telles initiatives et les faire connaître du plus grand nombre contribue plus efficacement à l'oeuvre de paix que la propagation sur le Net de dénonciations, si animées qu'elles veuillent se montrer de ces bonnes intentions dont nos enfers sont pavés.

C'est sur ces mots de mon ami que je m'arrête en espérant faire désormais partie des hommes et des femmes de bonne volonté même si je ne puis affirmer tout en le souhaitant bien sûr que je verrai la réalisation de nos plus chers désirs dans les quelques années qui me restent à vivre. Mon testament ne peut être Le Feu de l'Alliance, André Chouraqui l'a écrit mieux que je ne saurais le faire et en tant que Française je ne puis être impliquée autant que lui dans des affaires qui demeurent, je le répète, en particulier israélo-palestiniennes et en général moyen orientales.

 

 

La France dont je suis et le monde auquel j'appartiens se doivent, en toutes circonstances et quand ils sont les témoins de batailles, de destructions, d'effusions de sang, de morts, d'outrages, de néo­colonialisme, de fanatisme, d'intégrisme... s'interposer par la parole d'abord et peut-être - mais qui suis-je pour conseiller les princes qui nous gouvernent - par les actes afin que les armes se taisent et que les hommes et les femmes concernées s'arrêtent, reprennent leur souffle et se réunissent autour de la même table pour se poser cette première question :  « Qu’avons-nous fait ? » Y répondre ou tenter d'y répondre serait déjà un progrès.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Proche-Orient n'est pas le nombril du monde :

Les autres guerres, les autres victimes, y pensons-nous quelquefois ?

 

M'étant arrêtée de longues heures sur les événements du Proche-Orient, je ne peux m'empêcher cette semaine de faire chorus avec Bernard-Henry Lévy qui, rentrant d'un séjour d'un mois en Afghanistan, a suggéré au cours d'un programme télé dont j'ai oublié le nom qu'on pourrait peut-être se pencher sur les autres guerres et sur les autres victimes de par le monde. Ainsi je remets à plus tard le compte-rendu d'un livre fort intéressant dont je parcours quelques pages le soir, avant de m'endormir, et qui a trait une fois de plus à des événements de la Seconde Guerre Mondiale.

Le rapprochement spectaculaire entre la Russie et l'Occident amorcé après le choc du 11 septembre, le montre à nouveau: rien de mieux qu'un ennemi commun, en l'occurrence le terrorisme international, pour forger une amitié. Oubliés ou presque la Tchétchénie ou les bombes de l'Alliance sur Belgrade. Passés au second plan, le conflit sur le bouclier anti-missile et l'élargissement de l'OTAN aux pays baltes. Ce revirement est dû au soutien sans précédent offert par Moscou aux Etats-Unis après les attentats à New York et Washington. Une décision que le président russe avait prise seul. Selon un libéral russe, Boris Nemtsov, sur une vingtaine de dirigeants des principaux partis, deux seulement ont soutenu le geste de Vladimir Pouline. Celui-ci a ouvert aux avions de la coalition antiterroriste l'espace aérien russe et d'anciennes bases aériennes soviétiques en Asie centrale, en Ouzbékistan et au Tadjikistan. Moscou a pris un risque. Les Américains peuvent s'installer pour longtemps dans ces pays qui, tout bien ancrés qu'ils soient dans la zone d'influence russe, ont grand besoin d'aide internationale pour faire bouger leurs économies. Mais c'est aussi un avantage potentiel. La présence américaine peut contribuer à réduire le danger islamiste et le trafic de drogue dans la région.

Par ailleurs, la Russie a changé d'image. Sans qu'on s'en aperçoive, l'une des tapes dans le dos échangées avec le président américain dans son ranch texan a dû faire tomber l'étiquette d'ancien agent du KGB, collée à M. Poutine à son arrivée au Kremlin. Et le monde entier a vu les chopes de bière dégustées avec le chancelier allemand Gerhard Schroeder et les sourires radieux faits au maître du Kremlin par le Premier ministre britannique Tony Blair. Ce dernier a proposé qu'un nouvel organe réunisse la Russie et l'Otan, remplaçant le conseil permanent conjoint créé en 1997. Ce dernier avait déçu Moscou, lui offrant peu de prise sur les décisions. Le 7 décembre, les 19 membres de l'Otan et la Russie ont décidé à Bruxelles de créer d'ici au mois de mai un nouveau conseil où les décisions se prendront « à 20 et non plus à 19+1. » La formule reste pour le moment une coquille vide qu'il faudra remplir. La Russie n'aura pas de droit de veto et l'on ignore quels seront les domaines de compétence de cette nouvelle enceinte. Mais Moscou pourrait renforcer, ne serait-ce qu'un peu, son influence sur l'Otan.

A ce sujet, que s'est-il donc passé en Tchétchénie depuis quelques mois ? J'ai selon mon habitude fait des recherches partout où je le pouvais, consulté les dépêches des agences internationales, lu les articles de journaux et je crois n'avoir pas trouvé une raison de penser que Monsieur Poutine n'aurait pas toute latitude pour continuer à mener son combat - que dis-je, son combat ? - son extermination du peuple tchétchène.

On a pu lire dans un article du Monde du 31 Décembre 2001 intitulé « L'arbre afghan ne doit pas masquer la forêt d'exactions en Tchétchénie » : Un violent coup de gueule, un véritable brûlot, que la prise de position sur le conflit tchétchène de l'ancien dissident russe Sergueï Kovalev, aujourd'hui président d'honneur de l'organisation de défense des droits humains Mémorial. Les propos de Kovalev ne sont pas taillés dans la langue de bois. Appelé à commenter la chape de silence qui s'est abattue sur la situation en Tchétchénie, suite au ralliement de la Russie à la coalition antiterroriste dans la foulée des attentats du 11 septembre, il fustige les Occidentaux pour leur subite cécité quant aux exactions commises par les soldats russes. « Vous ne voulez rien voir », clame-t-il. « A l'origine, le Conseil de l'Europe (qui avait nommé un émissaire) devait veiller au respect des droits de l'homme en Tchétchénie. Au bout du compte, il s'est vendu.

L'attitude bienveillante des Occidentaux à l'égard de Vladimir Poutine attise le courroux de Sergueï Kovalev : Vous, Occidentaux imbéciles, vous regardez et vous ne comprenez pas que, dans tout cela, il y a la main du KGB. Le Président est issu du KGB, il a appelé ses collègues au pouvoir. Que faites-vous ? Vous cirez les chaussures de ce minable. Que diriez-vous si, en Allemagne par exemple, un ancien membre de la Gestapo gagnait les élections et devenait chancelier ? Quelle serait la réaction internationale ? Or vos dirigeants se pressent aujourd'hui pour serrer la main de Vladimir Poutine. Sont-ils si imbéciles pour le croire lorsque celui-ci affirme que ce qui se passe en Afghanistan et en Tchétchénie relève du même phénomène ?

Comment d'ailleurs les Russes pourraient-ils avoir une quelconque considération pour la communauté tchétchène puisqu'ils doivent déjà régler leurs propres comptes, comme en témoigne ce qui suit : Le procès de trois officiers russes poursuivis pour la mort de 22 soldats en Tchétchénie s'est ouvert, lundi 14 janvier, à Moscou. Il doit établir leurs responsabilités dans les événements du 2 mars 2000, au cours desquels des soldats du ministère de l'intérieur se sont trouvés sous le feu de leurs camarades. C'est la première fois que de hauts responsables sont mis en cause devant la justice pour la conduite de la guerre dans la république rebelle. (Le Monde, 14 janvier 2002.)

 

Voici ce que dit une dépêche de l’Agence FP du 24 janvier 2002 :

Confortées par leur adhésion à la coalition antiterroriste formée au lendemain des attentats de New York et Washington, les autorités russes n'autorisent plus aucun Etat à se mêler de leurs affaires tchétchènes. Le ministère russe des Affaires étrangères vient en effet de convoquer l'ambassadeur de Grande-Bretagne en poste à Moscou pour «protester contre l'accueil au Foreign Office, à Londres, d'un représentant indépendantiste tchétchène. » « Cette rencontre avec un représentant d'AsIan Maskhadov (dernier président élu en Tchétchénie) est un acte dirigé contre la coopération antiterroriste russo-britannique », affirment les autorités russes. « On ne peut pas mener une politique du deux poids, deux mesures dans la lutte contre ce mal, le terrorisme, qui menace la stabilité mondiale. » Depuis le début du conflit dans la république caucasienne, Moscou parle d'une « opération antiterroriste » et non d'une guerre.

Le matin du 25 janvier, un dirigeant tchétchène. Monsieur Ahmed Zakaev, a été reçu au Ministère de l'Education nationale. Il a été reçu l'après-midi à la Direction de l'Europe Continentale du Ministère des Affaires Etrangères (Actualités de France Diplomatie). Je n'ai trouvé aucune information sur ce qui a été dit au cours de ces entretiens, encore moins sur les décisions qui ont pu être prises... (comme si la France avait une quelconque possibilité d'entreprendre seule une action en faveur d'un peuple opprimé).

Médecins sans Frontières a évoqué le 4 Février la situation actuelle en Tchétchénie : Alors que le Conseil de l'Europe n 'a pas sanctionné la Russie sur sa conduite de la guerre en Tchétchénie, les conditions de vie des civils continuent à se détériorer. Le Conseil de l'Europe n'a pas sanctionné la Russie sur sa conduite de la guerre en Tchétchénie, le 24 janvier dernier. Malgré le tableau particulièrement sombre de la situation dans ce pays en matière de violations graves et continues des droits de l'Homme, l'Assemblée parlementaire s'est contentée d'inciter les autorités russes à continuer à coopérer avec toutes les instances du Conseil de l'Europe. En ne sanctionnant pas la Russie sur sa conduite de la guerre en Tchétchénie, le Conseil de l'Europe, pourtant censée faire respecter les droits de l'Homme sur le territoire de ses 43 Etats membres, se range ainsi aux côtés d'un Etat qui a pour politique de bafouer les droits les plus élémentaires des civils dans la guerre.

Une dépêche Reuters du 22 Février reprend les mêmes arguments :

Lorsque les troupes dont il est le commandant suprême utilisent des armes prohibées par les conventions internationales, procèdent à des massacres, à des exactions contre les civils, dès lors qu'ils vivent sur un territoire où s'expriment des revendications indépendantistes, la responsabilité d'un chef d'Etat - et celle de ses généraux - ne saurait être exonérée de ces crimes. Ainsi, 'Vladimir Poutine pourrait un jour avoir à rendre des comptes pour la guerre qu'il mène en Tchétchénie ', avançait en 2001 un politologue russe atypique, inspiré par le sort de l'ancien dictateur de Belgrade, sous les verrous à La Haye...

Je pourrais continuer ainsi des heures et des heures et malheureusement, je ne trouverais rien qui pourrait donner un semblant d'espoir à quiconque et surtout pas aux victimes dans ce conflit odieux, inhumain, perpétré contre une communauté dont la seule revendication (comme celle de nombreux peuples de la terre) était d'être libre dans son propre pays. Il est temps ainsi de passer à d'autres points de la terre où les droits de l'homme sont mis à mal. Je voudrais ne pas avoir de mal pour trier et choisir. Bien au contraire, je ne sais par où commencer. Alors, avant de le faire, si je parlais des enfants tués au cours de guerres inacceptables. Voici une constatation de l'UNICEF intitulée Une Vision Pour le XXIème Siècle :

Au cours de la dernière décennie, plus de 2 millions d'enfants sont morts du fait des guerres qui ont aussi handicapé à vie plus de 6 millions d'autres enfants, et traumatisé bien d'avantage encore. Pour le seul continent africain, une trentaine de conflits meurtriers ont surgi depuis 1970, aggravés par les différends territoriaux et la recherche des richesses minérales. Toutes les guerres sont des guerres contre les enfants qui en sont les premières victimes, d'autant qu 'elles utilisent des armes aveugles, comme les mines antipersonnel (que les Américains entre autres se refusent à interdire et conservent dans leur arsenal militaire) qui continuent à mutiler et à tuer. En outre, dans un nombre croissant de conflits, des enfants sont recrutés comme soldats.

Je trouve que l'UNICEF dans les lignes qui suivent ce commentaire prononce les mots que chacun, que chaque gouvernement, que chaque homme de bonne volonté devrait prononcer : il faut faire la guerre à la guerre, ajoutant : alors même que de nombreux pays du monde acceptent de consacrer des sommes colossales à leur effort de guerre, leurs dirigeants sont extrêmement réticents à s'engager dans les efforts de démobilisation, de démilitarisation pourtant indispensables. Investir dans l'effort militaire ne pose pas souvent de problèmes, alors qu 'affronter le coût de la paix et de la reconstruction parait inabordable. Où est la priorité ?

Les guerres sont cruelles, elles détruisent tout sur leur passage, les hommes, leurs toits, leurs villes, leur sol, leurs cultures, leurs animaux, tout ce qui constitue « leur vie. » En 2000-2001, les guerres civiles ont fait 100.000 morts en un an, 60% d'entre elles en Afrique sub-saharienne, selon l'Institut international d'études stratégiques de Londres. Les guerres civiles ont continué en Afrique, en Asie du sud-est (on sait les tensions constantes entre l'Inde et le Pakistan), en Indonésie, en Amérique Latine et bien sûr au Proche-Orient. Pour mémoire, je voudrais rappeler que la guerre civile en République Démocratique du Congo (ex-Zaïre) a causé, directement ou indirectement, depuis août 1998, 2,5 millions de morts (chiffre fourni par l'International Rescue Committee, l'Organisation Humanitaire Américaine).

Il faut lire pour se pénétrer de l'horreur des guerres des récits tels que L'Instauration de la Paix : Histoire d'un Soldat par Djibril Diallo. Celui-ci raconte le parcours de Domingues Manuel Sampaio, ancien combattant angolais à 23 ans après dix années (il débuté sa guerre à 13 ans!) vécues comme soldat dans la brousse, la perte d'un bras dans la lutte qui opposait l'ancien gouvernement marxiste au mouvement rebelle de l'UNITA. Ce bras, il l'a perdu quand un projectile de mortier est tombé près de lui et a déclenché une mine terrestre enfouie. Quand tout s'est terminé, il n'avait plus de bras droit, chanceux dans son malheur car les autres soldats n'avaient pas pu sauter de leur véhicule transformé en brasier et sont tous morts brûlés.

Il faut lire pour se pénétrer de l'horreur des guerres les cinq récits de Bernard-Henry Lévy : Les Diamants Noirs de l'Angola dont je ne citerai que le début qui indique à brûle-pourpoint l'implication des gouvernements étrangers dans des guerres qui ne devraient pas les concerner et auxquelles ils ne devraient pas prêter main forte : Le vieux Holden Roberto n 'en démord pas. Cette nuit, dans Luanda, il a vu, de ses yeux vu, un camion bourré de Cubains et de Soviétiques passer sous ses fenêtres. J'ai beau m'étonner. M'exclamer. J'ai beau lui expliquer que les Cubains ont quitté l'Angola depuis dix ans et que les rares à être restés sont devenus dentistes sur la Marginal. Il insiste... La Longue Marche des Tigres : Kamikases et enfants-soldats d'un côté, bombardements et tortures de l'autre, la guerre opposant les indépendantistes tamouls - les Tigres - aux forces armées du Sri Lanka est d'une férocité sans égale, un massacre quotidien d'innocents devenus, pire que les otages, les enjeux de cette guerre insensée... Fin de l'Histoire de Bujumbura ? : Les individus se suicident bien, pourquoi pas les pays ? Le Burundi, dévasté, pillé, vidé par l'affrontement sans merci opposant l'armée gouvernementale tutsie aux rebelles hutus n'est-il pas saisi de cette rage d'autodestruction qui confine à la folie ? Les Mots de Tête de Carlos Castano : En Colombie, les FARC, les forces révolutionnaires, exploitent la drogue au nom du marxisme et gèrent un quasi-Etat, tandis que les milices fascistes, dites les «paramilitaires », organisées comme une armée, leur livrent une guerre sans merci. Dans le dos d'une armée absente, et au détriment des simples gens, pris entre les deux feux... Le Pharaon et les Nubas : Au Soudan se déroule la plus longue guerre du monde : vingt ans et deux millions de morts, quatre millions et demi de déplacés. Pour islamiser de force le Sud animiste et chrétien ? Ou pour « nettoyer le terrain » au profit des compagnies pétrolières ?  Ou encore pour dompter les indomptables, ces Nubas venus du fond des âges ?

Bernard-Henry Lévy n'a pas composé ces récits sans être d'abord allé voir sur place, selon son habitude, ce qui s'y passait. Il le dit lui-même : Je suis allé y voir. Pendant quelques mois, avec la complicité, ici d'une ONG française, là d'un évêque burundais épouvanté par l'éclipsé de Dieu sur son pays, là encore, chez les Nubas, avec l'assentiment de leur chef exilé, à l'agonie dans une clinique londonienne, j'ai voulu faire un pas de l'autre côté, sur l'autre rive, celles des guerres intouchables qu'occultent les autres guerres, les guerres nobles, les grandes guerres brahmaniques dans la trace desquelles persiste à flotter un parfum d'historico mondial.

Je ne terminerai pas - considérant comme un devoir de le faire, comme un signe aux millions d’Algériens et de Français d’origine algérienne intallés en France - sans me référer à la situation algérienne actuelle dont il me semble qu'ils devraient se préoccuper autant sinon plus que de la Guerre du Proche-Orient :

La tragédie que vit l’Algérie depuis bientôt deux siècles s’est brutalement illustrée cette dernière décennie par une guerre civile féroce, interminable et meurtrière de plus de cent mille victimes. Les émeutes désespérées qui ont agité les régions kabyles en juin 2001 n 'en est que le énième épisode. L'Algérie d'aujourd'hui se retrouve très sensiblement dans la même situation que dans la période coloniale au cours de laquelle le peuple algérien avait connu la discrimination du code de l’indigénat.

A côté du droit formel et écrit existe un ordre officieux non écrit mais effectif et puissant. C'est ainsi qu'il y a un peuple avec deux ordres juridiques : Un ordre juridique écrit qui prohibe la torture dans un sens minimal favorable aux tortionnaires, et un ordre implicite non écrit qui la prescrit comme moyen de gouvernement. Exercée par de nombreux fonctionnaires et assimilés, la torture est tolérée, cautionnée et couverte par les pouvoirs réel et apparent algériens. Une analyse de la torture basée sur la variété d'origine de ses auteurs a été publiée en novembre 1999. La police torture bien sur, mais aussi la gendarmerie, les services de sécurité militaire, l'armée et encore les milices paramilitaires et des agents parapublics qui peuvent être des maires, des fonctionnaires assimilés, des militants de l'idéologie éradicatrice, y compris des militants actifs de partis politiques et des membres d'associations civiles manipulées.[10]

Le Soir de Bruxelles (centre-gauche), a publié le 16 Mai 2001 une carte blanche sous le titre L'Europe doit agir face aux événements d'Algérie : Signée par une trentaine d'intellectuels européens dont Pierre Bourdieu, Pierre Vidal-Naquet, et en Belgique par Luc Carton, Baudouin Dupât, Bernard Duterme, la missive est rédigée dans un style qui ne laisse aucune ambiguïté quant à l'intention de ses auteurs. Citoyens européens, nous jugeons inacceptables le silence ou les atermoiements de nos gouvernements et de l'Union européenne face aux événements d'Algérie. Plus loin, il y est noté Depuis plusieurs années, de nombreux témoignages ne laissent plus déplace au doute : ce sont bien les quelques généraux à la tête de l'armée qui constituent le pouvoir réel en Algérie... Ce sont eux qui ont décidé, froidement, de mettre en œuvre une guerre d'éradication de toute opposition, ne reculant devant aucune des exactions constitutives de la qualification de crimes contre l'humanité... Ce sont eux qui paraissent avoir opté, à nouveau, comme ce fut le cas des émeutes d’Octobre 1988 et en d’autres occasions, pour la politique du pire... » Par rapport aux récents événements de Kabylie, les pétitionnaires estiment : « Ils n 'ont pas hésité, ces dernières semaines, à multiplier les provocations de la gendarmerie en Kabylie. Et de réprimer, ensuite, sauvagement, au prix de dizaines de morts, les émeutes d’une jeunesse révoltée...

Il faut lire pour se pénétrer de l'horreur des gouvernements et des hommes, le livre Maintenant, ils peuvent venir d'Arezki Mellal dont Catherine Bédanda parle dans le Monde du 12 Mars 2002 en ces termes : Arezki Mellal a d'abord cherché à toucher le cœur des Algériens, saturés de violence. « Les journaux et la télévision ne parlaient que du terrorisme, montraient des images horribles. Pourtant, je ressentais autour de moi une indifférence qui me révoltait. En Espagne, quand l'ETA commet un attentat, le lendemain des milliers d'Espagnols descendent dans la rue pour protester.

En Algérie, c 'est le mutisme. » Si la toile de fond est bien celle de l'Algérie des terreurs, le roman d'Arezki Mellal n'est pas une chronique des années de sang. La citation de Boris Vian qu'il a choisie en exergue à l'édition française annonce le parti pris de la fiction : «L'histoire est entièrement vraie, puisque je l'ai imaginée d'un bout à l'autre. »

II est évident qu'on ne peut parler de violences en Algérie sans évoquer le rôle qu'y jouent les Islamistes comme ils le jouent dans tous les pays du monde. Je me souviens d'une interview de Rachid Boudjedra lors de la publication en 1994 de son livre : Le FIS  de la Haine. Je venais d'éprouver une immense tristesse que j'ai retracée dans mon récit : Une Amitié Perdue et qui a mis le FIS en travers de ma route. J'ai d'autant mieux compris l'émotion de ce grand romancier dont le mot d'ordre était Rester en vie pour ne pas donner raison aux égorgeurs.

Rachid Boudjedra, jusqu'à son départ (pour combien de temps ?) d'Algérie a vécu traqué. Condamné à mort par une fatwa intégriste, il s'est caché, déguisé, armé. Et pourtant son livre La Vie à l'endroit (1997) fut un livre d'espoir. Roman de la peur, de la mort, de la résistance, ce fut également un roman de la vie où l'auteur se livrait à l'exercice périlleux d'être à la fois l'acteur et le spectateur de sa propre histoire. Et l'on comprend assez vite que le personnage principal du roman, Rac, ait été lui-même et son double, habité par la peur de la mort et la narguant tout à la fois.

Parlerai-je de toutes les femmes et des jeunes filles dont on a tué dans les villages les maris et les frères, que des hommes « religieux », possédés par une idée satanique de la charia, détournant le Saint Livre de la vocation que lui donna Mohammed, emmenèrent de force dans des granges éloignées, violèrent et pendirent, les laissant mortes et sans sépulture pour vaquer à d'autres affaires criminelles ? Je crois que si l'on y met un peu de bonne volonté on aura compris mon propos. Alors avec les récits dont je viens de parler, avec mes propres souvenirs, je vais boucler l'une des boucles de l'insoutenable légèreté des hommes. Je pourrais aussi paraphraser Giscard D'Estaing : « Aucun peuple n'a le monopole de l'horreur » et en finir mais je dois ajouter qu'au-delà du massacre des hommes par les machines à tuer, il y a les maladies des hommes par les virus à tuer et de celles-là et de ceux-là non plus, nous ne sommes pas prêts d'être quittes. Alors aurons-nous au moins l'assurance que la mort est le chemin le plus sûr pour atteindre les paradis de Jeovah, de Jésus ou d'Allah, pour atteindre tous les nirvanas de la terre ? Là au moins, j'en suis sûre, je n'ai pas de réponse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Irez-vous aux Jeux Olympiques de 2008 ?

 

En tout cas, vous n'aurez pas grande chance de m'y rencontrer car si je suis encore de ce monde, j'aurai quatre vingt cinq ans. Alors, Beijing comme on dit maintenant, il y a peu de chances que je fasse le déplacement ! Remarquez, j'y suis allée à Pékin (on disait Pékin de mon temps) il y a trente huit ans. De Gaulle venait de reconnaître la Chine Populaire ou peut-être faut-il dire la République Démocratique de Chine maintenant qu'elle est entrée dans le concert économique des nations riches. Enfin, pour en revenir à 1964, nous avons fait le même périple que Nixon, logé dans les mêmes hôtels, pris nos repas dans les mêmes restaurants (délicieux, je n'en disconviens pas), fait les mêmes excursions, visité les mêmes villes, entendu les mêmes discours, parcouru à pied la même Grande Muraille... C'est bien simple, organisé par David Eisenhower pour l'ancien Président des Etats-Unis ou pour des touristes français par la Luksingshe, l'Office National du Tourisme Chinois, le voyage était le même. Attention, je ne dis pas que ce n'était pas formidable et que descendre dans le tombeau des Ming ne constitue pas une expérience mémorable ou séjourner à Hangzhou sur l'île « Lune d'Automne sur le Lac Calme » construite il y a des millénaires par un gouverneur poète un souvenir émouvant. A Shanghai, nous avions même pu visiter grâce au Dr Wang le Centre anti-cancéreux le plus important de Chine (sur la demande de mon mari médecin). A Moscou, on nous avait dit qu'on pourrait peut-être obtenir l'autorisation de visiter une usine de confitures, c'est vous dire ! De toutes façons, nous n'y sommes pas restés assez longtemps pour que ça se fasse et puis les confitures, je les fais encore moi-même alors une usine soviétique, vous pensez! Comme dit l'autre, je n'en avais rien à cirer.

Mais me direz-vous, pourquoi parler tout à coup des Jeux Olympiques ? Simplement parce qu'il me fallait une entrée en matière à mon troisième volet sur les guerres, civiles ou autres et les violations du droit des gens dans leur pays ou hors de leurs frontières. Et pourquoi ce troisième volet ? Parce que j'avais oublié sur ma liste la semaine dernière notre chère amie des futurs Jeux Olympiques de Beijing et que je répare cet oubli de taille, vous avouerez. Avant de m'y mettre toutefois, je vous donne une image, elle n'est pas très réjouissante mais que voulez-vous, je fais avec ce que j'ai sous la main : Un jeune homme vit en marge de la société, cloîtré dans son appartement de Hefei (province de l'Anhui). Il se déplace sur un fauteuil roulant depuis 1989 et les événements de Tiananmen. Son destin a basculé le 4 Juin de cette année-là, au petit matin, quand un char a foncé sur un groupe d'étudiants. Fang Zheng (c'est le nom de mon étudiant) n'a pas eu le temps de fuir. Il a eu les deux jambes écrasées et a subi par la suite une double amputation. Gentils, les médecins chinois, ils sont immédiatement intervenus. De toutes façons, s'ils sont tous comme notre cancérologue de Shanghai, ça ne m'étonne pas. Fang Zheng, lui, il a repris le dessus, il était un sportif, un champion, il s'est entraîné dès qu'il a pu pour les Jeux d'Extrême-Orient et du Pacifique pour les handicapés de 1992. Au lancer du disque et du javelot, il a gagné deux médailles d'or. Seulement, il a fait un peu de politique en même temps, il a signé des pétitions de dissidents, il a été placé sous étroite surveillance policière. Et puis, surtout, on s'est aperçu en haut lieu que son handicap procédait de la répression de Tienanmen. Alors il vient d'apprendre qu'il ne sera pas sélectionné pour les jeux Paralympiques. Il a mal mais que voulez-vous qu'il fasse ? Il sait de toutes façons que son avenir sportif est foutu. Si je pouvais m'adresser à lui, je lui dirais : « Mon jeune ami, vous ne pouvez faire le poids de toutes façons avec vos deux médailles : votre pays détient le record des médailles d'or pour la violation des droits de l'homme ! »

Allons, le décor est planté, le hors d'oeuvre devrais-je dire, je vais passer aux réjouissances, aux plats bien consistants, ceux qui parfois pèsent trop sur notre estomac et laissent des traces indélébiles. Ah ! oui, j'allais oublier mais c'est bien pour commencer : la Chine attendait sans doute avec un peu d'anxiété l'annonce du choix de la prochaine ville des Jeux prévue pour le 13 Juillet 2001. Alors pour calmer son angoisse, elle a procédé en Avril à l'exécution de 480 personnes. Evidemment dans un pays qui compte plus d'un milliard trois cents millions d'habitants ça fait à peine 0,0000004%, alors il n'y a vraiment pas de raison d'en faire tout un fromage ! (je deviens vulgaire, excusez-moi). Mais passons aux choses sérieuses : La Chine Populaire, c'est un drôle de pays. Elle a une réputation incroyable en ce qui concerne l'opposition au racisme dans ses formes internationales. Elle a par exemple été toujours opposée à l'apartheid en Afrique du Sud bien avant que tous les autres gouvernements ne s'y mettent. Par contre elle n'a jamais accepté qu'un débat soit organisé publiquement dans le pays. On a même pu entendre des choses aberrantes: l'ancien Président du Parti Communiste Zhao Ziyang a dit en 1988 : Dans certains pays occidentaux développés, des phénomènes comme la xénophobie, l'intolérance et la discrimination contre des travailleurs immigrés ont apparu... Ici, les peuples chinois de tous groupes ethniques vivent en harmonie (!) Et comment les gens auraient pu faire entendre qu'ils n'étaient pas complètement heureux, qu'ils gagnaient pauvrement de quoi manger, que la vie dans les campagnes était aussi difficile que dans les villes puisqu'il fallait abandonner à la commune, à la province, au pays, les trois quarts des récoltes ou des animaux d'élevage, que les logements étaient étroits, le travail dans les usines très dur... puisqu'ils n'avaient pas le droit de l'ouvrir (je ne demande plus qu'on m'excuse d'être vulgaire, c'est plus fort que moi !) J'en ai visité des maisons, à la campagne et dans les villes, je suis allée dans les usines... tout le monde avait l'air content, c'est vrai, mais comme nous avions toujours avec nous, en dehors de notre jeune guide francophone. Monsieur Tchen, un représentant officieux de la police, ni les gens ni nous-mêmes ne pouvions avoir de véritables échanges. Et puis, le coup des ouvriers immigrés... ils n’en ont jamais eu besoin en Chine, ils sont bien trop nombreux alors de quoi il parle l'ancien président du Parti Communiste ?

On me répondra que tout a changé depuis cette lointaine époque où j'étais à Pékin, Shanghai, Nankin... que depuis l'ouverture et la réforme de la Chine, Beijing a pris un nouvel aspect en enregistrant des progrès remarquables dans tous les domaines, la protection environnementale, les transports, les télécommunications, la construction urbaine de base (c'est beau ça !), le développement économique et quoi encore ? Je parle êtres humains, exécutions sommaires qui continuent en 2002, travail forcé dans les camps où se fabriquaient il y a encore deux ou trois ans et peut-être même aujourd'hui pratiquement tous les objets chinois qui se vendent en Occident (même chez IKEA où ayant fait l'acquisition d'un superbe thermos norvégien, je me suis aperçue en rentrant à la maison qu'il avait été fabriqué en République populaire de Chine. J'avais envie de le bazarder mais il est tellement beau et incassable avec ça que je l'ai lâchement gardé !)

Ajouterai-je que la Chine s'est servie des événements du 11 Septembre pour justifier ses mesures de répression politiques et religieuses dans ses régions occidentales, plus particulièrement à Xinjiang (Turkestan Oriental) : Les autorités chinoises ont procédé à l'arrestation arbitraire de milliers de personnes, fermé des centres religieux, des écoles et des mosquées, les condamnations publiques sont devenues la norme, même quand la peine de mort était appliquée. Au 10 Mai 2001, de source officielle, les autorités avaient porté 3701 causes en justice et fait disparaître (?) 185 « bandes ». En fait la Chine n'a jamais respecté les engagements pris lors de sa signature de différentes Conventions, notamment le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, la Convention relative aux droits de l'enfant, la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants, le Pacte relatif aux droits civils et politiques (signé en 1999)... Malgré des rapports persistants de torture dans les prisons, la demande de se rendre en Chine exprimée par le rapporteur de l’ONU chargé d'examiner cette question, n'a pas abouti après qu' « on » ait contesté le bien-fondé de son mandat ? Ajouterai-je que les ouvriers syndicalistes continuent à subir le déni de leurs droits à la liberté syndicale et qu'ils sont arrêtés, condamnés à de nombreuses années de détention ? L'avocat syndicaliste Xu Jian de Baotou en Mongolie Centrale a été arrêté en décembre 1999 et accusé de tentative de renversement du gouvernement et du système socialiste. Sous couvert de sa « stratégie de développement occidental », Beijing a lancé une campagne visant à réprimer toute dissidence politique dans ses régions occidentales, notamment à Qinghai, Gansu, Sichuan, Yunnan, Shannxi, Uigur, Hui et... au Tibet.

Allons, je me calme, si l'on peut dire, et puisque je viens d'en parler je passe au Tibet. Non, je ne me calme pas, la chaleur va plutôt monter sur le thermomètre ou le baromètre de ma colère. Remarquez que les Chinois Populaires n'ont pas été les premiers à vouloir cette « belle province ». Les Mongols, du XHIème au XVIIIème siècle, les Empereurs Chinois Qing du XVIIIème au XXème siècle ont occupé le pays qui a essayé de s'en débarrasser avec l'aide des Anglais. Lord Curzon, à la tête d'une expédition britannique, a même occupé Lhassa en 1903. Heureusement les Chinois, occupés par leur première révolution de 1911, n'ont pu se maintenir au Tibet qui, coupé du monde, a été « presque » indépendant durant quatre décennies environ. Indépendant, pas tout à fait puisque les Chinois ont continué à se mêler plus ou moins des affaires du pays, nommant le dalaï-lama et le Panchen-lama  (le Dalaï-lama est le premier leader du bouddhisme tibétain, le panchen-lama le second) membres de la Conférence consultative de la Chine populaire après la révolution et son accession à l'indépendance car bien sûr dès 1950 (la création de la Chine Populaire date du 1er Octobre 1949), quatre cent mille hommes ont occupé le Tibet et ont réprimé en 1959 la révolte de la population qui a permis au Dalaï-lama de s'enfuir pour chercher refuge en Inde.

C'est en 1982 seulement que les Chinois ont tenté de s'appuyer sur le Panchen-lama qu'ils avaient emprisonné mais il est mort en 1989. Les ressortissants chinois se sont peu à peu établis au Tibet, un peu comme les Soviétiques dans les Pays Baltes de telle façon que Lhassa semble aujourd'hui aux deux tiers chinoise. La répression de la Chine Populaire aurait fait jusqu'aux années 1990 plus d'un million de morts et il semble qu'elle n'ait plus à faire face aujourd'hui, malgré tous les efforts du Dalaï-lama, prix Nobel de la paix 1989, pour obtenir un statut fédéral pour son pays, qu'à des émeutes sporadiques.

Au cours de mes recherches, j'ai découvert des choses étonnantes et que je ne soupçonnais pas. Je ne pouvais par exemple concevoir que certains Américains - un en tout cas et de taille - penchaient du côté des occupants et reconnaissaient que le Tibet constituait une province chinoise. Dans des archives de l'Ambassade populaire de Chine en France, voici ce que j'ai pu lire : Le Dr Tom Grunfeld, tibétologue distingué et professeur à l'Université d'Etat de New York, a dit à Beijing que ce que prône le Dalaï-lama dans les pays occidentaux est un 'Tibet Virtuel' qui est totalement différent de la réalité. Le Dalaï-Lama décrit le Tibet comme une 'oasis de paix’, si bien que l'admiration des gens en Occident pour ce 'Tibet Virtuel ' est devenue une Mode qui ne durera pas.

En dépit de la personnalité presque mondialement reconnue du Dalaï-lama, les Chinois disent de lui que, sous couvert de la religion, il mène des activités visant à diviser « la patrie » et ils ajoutent qu'il est tout à fait normal que le gouvernement central d'un pays exerce le droit juridictionnel sur son territoire. Le Tibet est ainsi en danger de sinisation pour de multiples raisons, l'une d'entre elles étant que l'annexion chinoise n'a pas eu que des effets négatifs: des écoles ont été construites de même que des hôpitaux. A l'exception des monastères qui dispensaient un enseignement d'abord religieux, il n'y avait à toutes fins pratiques pas d'écoles au Tibet. On y pratiquait des médecines traditionnelles mais il n'y avait pas d'hôpitaux véritables. Des infrastructures urbaines ont été mises en place (je les ai vues dans un reportage, elles ont été construites en dehors de la cité de Lhassa proprement dite où l'on a détruit des centaines de maisons traditionnelles) pour améliorer les conditions de vie et favoriser le développement. Mais comme ce sont les Chinois d'origine qui profitent le plus largement de ces nouvelles conditions de vie, les Tibétains affirment que l'assimilation qui les menace représente un prix trop élevé à payer en contrepartie.

J'ai parlé plus haut de répressions religieuses exercées par le Gouvernement chinois dans le Turkestan Oriental. Je ne peux passer sous silence une de ses actions les plus viles au Tibet : Voici ce que j'en ai lu dans une pétition adressée au Président du Parlement Européen afin que la jeune religieuse dont il est question soit libérée de prison et obtienne le prix Sakharov des droits de l'homme : ... Nous sommes plus particulièrement inquiets quant au sort réservé à une jeune religieuse, Ngawang Sangdrol, âgée aujourd'hui de 23 ans, et condamnée par les autorités chinoises à une peine de 21 ans de prison pour le seul fait d'avoir pacifiquement manifesté le souhait de voir son pays, le Tibet, redevenir indépendant... Elle ne sera pas libérée avant 2013. Depuis le début de son incarcération, elle subit tortures, brimades et se retrouve régulièrement en cellule d'isolement. Pourtant, elle ne manque jamais une occasion de tenir tête à ses geôliers et de revendiquer la liberté pour son pays.

Je suppose qu'il est temps de m'arrêter même si je sens que je n'ai pas tout dit, même si je sais que d'autres viols de la liberté des hommes s'exercent en ce moment même dans des pays que je n'ai pas nommés, je suis sûre par exemple que le Pakistan et l'Inde ont bien des choses vilaines à se dire et des actes vils à entreprendre (elles ne peuvent pas se blairer ces deux-là), mais que puis-je contre l'inanité des gouvernements et des pseudo gouvernements, des lois et des caricatures de lois, des déclarations rigoureuses et des mensonges éhontés, qui suis-je pour essayer de voler plus haut, là où sans ailes je ne puis aller ? Je n'ai que ma voix pour dire : « attention, les mecs, ne poussez pas le bouchon trop loin, vous allez détruire notre terre et tous ceux qui l'habitent !» Ah ! oui, j'allais oublier (décidément que ferais-je si je n'avais pas ce verbe à portée de la main mais, que voulez-vous, il y a tellement de choses à dire sur toutes ces choses-là et qui suis-je pour en dénicher plus qu'une infime partie d'entre elles ?) : « Quand allez-vous ratifier. Messieurs les Américains, le protocole de Kyoto? Mais nous pourrons en parler une autre fois, don't you think ?

(En définitive, je vais renoncer à ouvrir un volet sur le Protocole de Kyoto. Ce serait très technique et tous les gens intéressés peuvent se reporter à des revues scientifiques pour apprendre les détails des faits qui auront, qui ont déjà des conséquences énormes sur la vie de notre planète. Je dirai seulement que les Etats-Unis en la personne de Bill Clinton et de Georges Bush se sont comportés aussi mal (et continuent à le faire) que la Jordanie quand elle n 'a pas écouté les résolutions de l'ONU de 1948. Il semble bien que ce qui est bon pour le monde ne le soit pas forcément pour les Etats-Unis quand leurs intérêts immédiats sont enjeu, ce qui est le cas dans leur refus d'adhérer au Protocole de Kyoto sur les effets de serre qui entraînent des changements climatiques dont nous avons déjà constaté les effets dramatiques. Et puis, si je voulais continuer à remplir des pages sur les destructions des hommes, je n'en finirais pas et mes Mots—dits ne seraient alors qu'une longue jérémiade sans espoir. J'ai abordé le chapitre des guerres civiles ou perpétrées contre le voisin qui vous veut du mal ou auquel vous ne souhaitez vous-même rien de bon puisque je mentionne ici la non reconnaissance du Protocole de Kyoto qui est une autre forme de méchanceté non seulement à l'égard des humains mais à celui des animaux et de la nature. Il me faudrait alors aborder d'autres formes de mises à mort comme la propagation maléfique du Sida ou de maladies que souvent les nations développées ont introduites dans des pays qui ne nous demandaient rien que plus d'aide et de mansuétude, il faudrait que j 'aborde les désastres causés par la famine, la sécheresse, les inondations.... Alors que faire devant des choses qui me dépassent et dont je n 'ai pas tous les éléments en mains ? M'arrêter sans doute pour passer à d'autres sujets sans pour autant oublier ce qui fait partie de notre mémoire universelle et de notre responsabilité.)

 

Additif : Hier soir dimanche 28 Avril, dans le nouveau programme Double Je où Bernard Pivot invite des femmes et des hommes qui ont décidé de choisir la France comme seconde patrie ou comme second lieu de résidence, une jeune femme chinoise qui écrit des poèmes, des nouvelles et des romans depuis l'âge de sept ans (à quinze ans elle était membre du comité des écrivains chinois), a parlé de ses derniers mois à Pékin où elle a participé au mouvement estudiantin de Tienanmen. Ses parents, professeurs d'université tous les deux, trouvaient la démarche de leur jeune fille de 18 ans tout à fait normale même s'ils avaient peur pour elle. Ils recevaient d'ailleurs des étudiants poursuivis par l’Etat chinois dans leurs murs. Le jour des tueries, elle avait son premier rendez-vous amoureux et elle a choisi de ne pas aller sur la place. Quand elle est rentrée chez elle, tard le soir, le visage de sa mère était décomposé. Elle croyait sa fille morte ou blessée, ne l'ayant pas vu revenir à l'heure habituelle. C'est peu après que la jeune fille a décidé de venir vivre en France alors que, parlant Anglais, il eût semblé normal qu'elle choisît les Etats-Unis. Seulement Paris l'avait toujours fascinée, raison même de son choix. D'autre part son père ayant été envoyé en France pour quelques mois par le gouvernement de son pays pour donner des cours dans une université française, elle ne se trouverait pas, dans les premiers temps du moins, isolée. C'est ainsi qu'elle s'est retrouvée à Paris, a appris le français, et a passé son baccalauréat avec mention très bien deux ans après son arrivée. Entre temps, son père l'avait quittée pour rejoindre sa femme à Pékin. Les premières années furent difficiles comme le furent les premières années d'écriture jusqu'à ce qu'elle ne traduise plus dans sa tête du chinois en français mais qu'elle pense les mots dans sa nouvelle langue. Ecouter cette jolie jeune fille qui va avoir trente ans et a déjà publié plusieurs ouvrages en France (et en excellent français !) était émouvant mais m'a donné ajuste titre une raison de plus pour ne pas aller aux Jeux de 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                               

Réaction à chaud, très à chaud

Dimanche 14 Avril - 13h45

 

Je sors de la séance de onze heures au cinéma de Boulogne où j'ai vu Hable con Ella (Parle avec Elle). Si je réagis aussi vite c'est que jusqu'à présent, entre Pedro Almodovar et moi, il n'y avait pas d'affaire de coeur même dans son avant-dernier film qui faisait, je crois, référence à sa mère. Elodia m'a dit hier quand je la conduisais à la Gare du Nord qu'elle l'avait vu six fois et qu'en une fois je n'avais pas pu absorber le film. Alors pourquoi est-ce différent avec celui de ce matin ? D'abord je suis restée jusqu'à la dernière minute pour ne pas perdre une seconde de la musique. Si cet Iglesias-là est le fils ou un parent de Julio, alors je vous le dis, le fils dépasse le père ou l'élève dépasse le maître. Il était 13 heures quand j'ai quitté le cinéma et j'avais une petite faim, Impossible d'entrer dans l'un des trois restaurants qui jouxtent la salle. Il fallait que je sois seule, que je monte dans ma voiture. Heureusement au geste instinctif d'ouvrir la radio après avoir mis le contact a succédé non un flot de nouvelles dont je n'avais que faire mais de la musique qui s'égrenait de « Radio Classique ». Je ne pouvais absorber aucun mot, je voulais penser aux images que je venais de voir, rester seule et me précipiter dans mon bureau pour écrire.

Hable con Ella, c'est une émotion pure du début jusqu'à la fin. Ce sont des personnages plus touchants les uns que les autres, de Pina Bausch à la petite infirmière qui aide Benigno auprès d'Alicia. Pina Bausch : je ne savais pas encore pourquoi elle était dans le film ou si elle faisait partie du film, je la regardais simplement, mince, non maigre, décharnée, tragique, trébuchant sur les chaises, se cognant la tête contre les murs et tombant par terre, inanimée, morte peut-être. Je ne savais pas non plus pourquoi cet homme pleurait en la regardant, je voyais seulement ses larmes couler le long de ses joues mal rasées. Et puis cet autre homme à côté de lui, que faisait-il dans la salle ? Il n'avait pas l'air malheureux. Je l'ai tout de suite revu d'ailleurs, le deuxième, il était à la clinique, un infirmier avec une blouse bleu ciel qui faisait la manucure à une jolie jeune fille qui dormait. Après, avec la petite infirmière, il l'a lavée complètement la jeune fille, de la tête au pied. Elle devait être bien endormie car elle ne bougeait pas même quand on la retournait, même quand on l'a nettoyée parce qu'elle avait ses règles, même quand l'homme a noué les cordons de sa robe et tendu au-dessus d'elle un drap léger. J'ai lentement commencé à comprendre qu'elle ne dormait pas la jeune fille, elle était dans le coma, et son infirmier avait l'air de l'aimer beaucoup, il lui parlait, il lui racontait Pina Bausch, il lui avait même apporté une photo de l'artiste pour l'accrocher au-dessus de son lit.

Quand il a fini son service, il est retourné chez lui où il a vécu avec sa mère dont il s'est occupé jusqu'à sa fin, il a regardé par la fenêtre le studio de danse d'en face qui est dirigé par une ballerine, Géraldine Chaplin, vieillie mais toujours aussi superbe et fine. Je comprends alors que la rencontre Benigno-Alicia n'est pas fortuite. Il l'avait vue danser et s'était fait connaître du père psychiatre sous un faux prétexte pour revoir la jeune fille qu'il avait surprise à la sortie de sa douche et à laquelle il avait volé son peigne d'écaillé. Enfin, j'abrège mais c'est difficile si je veux vous faire comprendre les choses, si je veux que vous sachiez combien il l'aimait Benigno, son Alicia, que vous sachiez qu'il n'est pas pédé comme le croit le père psychiatre (la raison pour laquelle il l'a choisi comme infirmier quand sa fille a été renversée par cette voiture), qu'il est vierge complètement, qu'il est l'homme d'un seul grand amour. Je veux aussi vous dire que Géraldine Chaplin, je ne me souviens plus de son nom dans le film, elle est comme Benigno, elle parle à Alicia, elle lui raconte tout, le studio, ses projets, sa prochaine tournée... elle la caresse et l'embrasse, elle croit en elle et en sa guérison.

Tout à coup, le décor a changé. Une grosse femme faisait l'interview à la télé d'une dame matador. Elle voulait lui tirer les vers du nez, lui parler de Nino, des amours qu'elle avait eues avec Nino et la jeune femme, pas véritablement belle mais majestueuse, s'est mise en colère et s'est sauvée. Devant la télé, il y avait le monsieur qui avait pleuré en regardant Pina Bausch. Il s'est levé, s'est précipité sur sa voiture et est arrivé assez vite aux studios de télévision pour rattraper la jeune femme matador et lui demander s'il pouvait faire un article sur elle parce qu'il était journaliste. Elle a accepté qu'il la raccompagne chez elle mais l'a prévenu qu'elle ne dirait rien si on la forçait à parler de Nino, le torero qui avait profité d'elle, de son aura, puis était parti en quête de gloire personnelle. Le journaliste n'a pas insisté. Il l'a déposée devant sa maison d'où elle est immédiatement ressortie après avoir poussé un grand cri. Il y avait une couleuvre dans sa cuisine et elle avait peur des couleuvres mais il ne fallait le dire à personne. Le journaliste a tué la couleuvre. Bien sûr, après cela, Lydia, « la » matador, et Marco (c'est le nom du journaliste) ont filé le parfait amour, enfin qui aurait été parfait si Marco n'avait pas encore sa femme en tête qui le tracassait. Ils font tout de même de superbes balades qui nous permettent d'écouter des chansons que nous connaissons tous mais qui sont si belles.

Images superbes de la corrida (Pour quelqu'un qui n'a jamais aimé la corrida... je crois que mon enthousiasme est capable de me faire dire des « contre vérités » que j'assume avec joie au moment où je les écris. Après, on verra !) : Lydia toujours majestueuse dans son habit de lumière qui fait avec sa muleta des passes plus difficiles et plus dangereuses les unes que les autres, Lydia qui nargue le danger et la mort jusqu'à ce que la mort se fâche et la punisse de son orgueil, enfin pas la mort tout de suite mais un coma profond qui la conduit dans la même clinique que la petite Alida endormie. Et voilà que Mario se retrouve dans la chambre de Lydia tout d'abord puis dans celle d'Alicia où il fait la connaissance de Bénigne, l'infirmier qui s'occupe de la jeune fille depuis quatre ans comme il s'était occupé de sa mère, Benigno qui essaie de lui apprendre les gestes d'amour, mais c'est difficile parce que Mario ne comprend pas, n'accepte pas, ne croit pas à la résurrection du corps et de l'esprit, parce qu'il ne supporte pas la vue de Lydia endormie à côté d'Alicia. Quand Nino revient près de Lydia, renonce à ses contrats pour demeurer près d'elle, amoureux comme au premier jour, Mario s'en va. Il décide de partir très loin pour peut-être oublier... C'est de loin qu'il apprendra la mort de Lydia.

Mais voici qu'Alicia n'a plus ses règles depuis deux mois et Benigno n'a rien dit, Benigno qui a consommé son grand amour n'a rien dit. D se retrouve en prison à Ségovie. Il ne serait pas malheureux s'il savait que son Alicia est toujours endormie mais que le bébé est venu, garçon ou fille. Seulement on ne lui dit rien, on ne lui dit pas que si l'enfant est mort-né, l'accouchement a rendu la vie physique et cérébrale à la petite Alicia. On dit au sauveur du corps et de l'âme d'Alicia, le père psychiatre et l'avocat y compris, qu'il est un psychopathe. Marco apprend la nouvelle en Jordanie. Il rentre précipitamment, rend visite à Benigno, s'installe dans son appartement. Il regarde le studio de danse et il voit Alicia assise au fond, éveillée, assise sur une chaise, ses béquilles auprès d'elle. Il voit Géraldine Chaplin la faire travailler. Il se précipite chez l'avocat mais doit promettre qu'il ne dira rien à son ami. Celui-ci n'est pas malheureux. Il a tout décidé dans sa tête. Un jour, quand Mario arrive à la prison, le directeur lui remet une lettre de Benigno : l'infirmier amoureux a décidé d'entrer dans un coma profond. Il a les médicaments nécessaires et c'est la meilleure façon pour lui de rejoindre son grand amour. Il lègue son appartement à Mario et tout ce qu'il y a dedans. Seulement Benigno rate son coma et meurt. Mario le fait enterrer avec le peigne d'écaillé de sa belle et les photos de sa mère et d'Alicia.

Dernier tableau : ce n'est plus Pina Bausch qui danse mais Géraldine Chaplin. Dans la salle il y a devant Alicia, sur le fauteuil derrière Mario. La boucle est bouclée : Ceux qui devaient mourir sont morts, ceux qui sont vivants vont s'aimer, et c'est très bien comme cela. Je crois que je vais avoir une affaire de coeur avec Pedro Almodovar.

 

                                            

 

 

 

Le 11 Septembre : In Memoriam

 

Vous vous souvenez peut-être que l'année dernière, peu après les attentats du 11 Septembre, j'avais intitulé ma chronique: «Vos Mots...dits». Je voulais que vos réactions « à chaud » ne tombent pas dans l'oubli après que vous les ayez émises. A cette occasion pourtant et comme une semaine s'était déjà écoulée depuis les terribles événements dont je ne voudrais en aucun cas minimiser la gravité en raison même des victimes innocentes enfouies sous des décombres fumantes et qui n'auraient jamais de sépultures, quelques voix s'élevaient déjà pour dire que les Etats-Unis devaient s'attendre à ce qu'un jour ou l'autre des représailles s'exercent contre l'hégémonie qu'ils voulaient exercer sur le monde.

L’une d'entre elles était celle de Susan Sontag, la journaliste américaine que j'admire entre toutes pour les positions qu'elle a toujours prises en faveur des peuples opprimés, en particulier pour sa présence à Sarajevo durant la terrible guerre que supporta la Bosnie.[11] Elle avait publié dans le New Yorker du 17 Septembre 2001 l'article que j'ai déjà cité mais que je me permets de reproduire aujourd'hui. Je vous donnerai plus bas les raisons de mon choix :

 

Pour cette Américaine écoeurée et triste que je suis, jamais l'Amérique n 'a semblé plus éloignée de la réalité que face à cette monstrueuse injection de réalité de mardi dernier. Le décalage entre ce qui s'est passé, la manière dont cela pourrait être compris, et le radotage suffisant, les duperies éhontées, colportés par la quasi-totalité des personnages publics américains et par les commentateurs de la télévision est stupéfiant, déprimant. Toutes les voix autorisées à suivre l'événement semblent s'être liguées pour mener une campagne destinée à infantiliser le public.

Où peut-on entendre qu'il ne s'agissait pas d'une attaque 'lâche' contre la 'civilisation', la 'liberté', l’‘humanité' ou encore 'le monde libre', mais d'une attaque menée contre les Etats-Unis, autoproclamée première superpuissance mondiale, en répercussion à certains intérêts, certaines actions de l'Amérique ? Combien de citoyens américains ont connaissance des bombardements continus sur l'Irak ? Et s'il faut utiliser le mot 'lâche ', peut-être devrait-il désigner ceux qui tuent à l'abri de toutes représailles, de là-haut dans le ciel, et non pas de ceux qui sont prêts à mourir pour tuer d'autres gens. Dans le domaine du courage (une vertu moralement neutre), quoiqu 'on puisse dire concernant les auteurs du massacre de mardi, ce n’étaient pas des lâches.

Les leaders de l'Amérique ont entrepris de nous convaincre que tout est OK. L'Amérique n'a pas peur. Notre moral est intact. 'Ils' (quels qu'ils soient) seront traqués et punis. Nous avons un président-robot qui nous affirme que l'Amérique reste grande. Apparemment, un large spectre de personnalités fortement opposées à la politique menée à l'étranger par cette administration se sentent obligées de déclarer qu'elles font bloc derrière le Président Bush. On nous dit que tout va, ou ira bien; même si ce jour est marquée de l'infamie et si l'Amérique est désormais en guerre. Mais tout n'est pas OK. Et cette attaque n'était pas Pearl Harbor. Il est nécessaire de refléchir longuement et peut-être qu'on s'y attelle à Washington et ailleurs, à l'échec colossal des services de renseignements et de contre-espionnage américains, aux choix qui s'offrent à la politique étrangère américaine, particulièrement au Moyen Orient, et à ce qui constitue un programme de défense militaire intelligent. Mais les gens qui occupe des fonctions représentatives, ceux qui voudraient en occuper et ceux qui en ont occupées autrefois - avec la complicité délibérée des principaux médias - ont décrété qu 'il fallait épargner à l'opinion le terrible poids de la réalité. Les inepties unanimement applaudies et les autocongratulations des congrès du Parti communiste soviétique nous semblaient méprisables. L'unanimité de la rhétorique moralisatrice et trompeuse, débitée ces derniers jours par les responsables américains et les commentateurs des médias, est indigne d'une démocratie adulte.

Les leaders et les leaders potentiels de l'Amérique nous ont montré qu'ils considéraient que leur mission consistait à manipuler : instauration de la confiance et gestion de la tristesse. La politique, la politique d'une démocratie - qui comporte des désaccords et qui encourage la franchise - a été remplacée par la psychothérapie. Partageons tous le même deuil. Mais ne partageons pas tous la même bêtise. Quelques bribes de connaissance historique pourraient nous aider à comprendre ce qui vient de se passer et ce qui risque d'arriver. 'Notre pays est fort', nous rabâche-t-on. Personnellement, je ne trouve pas cela totalement réconfortant. Qui peut douter que l'Amérique est forte ? Mais l'Amérique ne doit pas être que cela.

 

Je dois maintenant vous expliquer la raison pour laquelle j’ai tenu à reparler de Susan Sontag plutôt que de revenir sur les attentats eux-mêmes[12] : Télérama de cette semaine est évidemment un « hors série » sur les attentats du 11 Septembre mais j'ai été immédiatement attirée par un document intitulé : Les intellectuels mis au ban de la nation : Les voix étouffées de l’Amérique. J’étais sûre que le nom de Susan Sontag serait un des premiers à être évoqué dans l'article. Je ne me trompais pas : on se souviendra peut-être qu'en février dernier, Samuel Huntington, Francis Fukuyama et une soixantaine d'autres intellectuels américains faisaient paraître dans le Monde un manifeste adressé à leurs homologues du Vieux Continent et aux musulmans du monde entier. Sous le titre Les Raisons d'un combat ils se déclaraient solidaires des valeurs américaines et de ce qu'ils appelaient la « guerre juste » menée par Georges Bush en Afghanistan. Télérama nous rappelle que deux semaines plus tard, cent trente-sept intellectuels de gauche ripostaient par me Lettre de citoyens des Etats-Unis à leurs amis en Europe qui dénonçait à la fois l'illusion de la guerre juste et l'interprétation des attentats du 11 Septembre » comme une attaque contre les valeurs américaines. Qui trouvons-nous parmi ces intellectuels ? Francis Boyie, professeur de droit international à l'Université d'Illinois et l'un des premier signataires de la Lettre. Il a dit par la suite (c'est Télérama qui nous le rappelle encore) : Le lendemain des attentats, on n’était pas nombreux à mettre en garde contre les réactions épidermiques. Il y avait bien Susan Sontag, Noam Chomsky, Gore Vidai, Howard Zinn, Edward Said et deux ou trois autres, mais à l'arrivée on n’était pas foule.

Je savais quand j’ai lu l’article du New Yorker que Susan Sontag ne s'en tirerait pas indemne. Il est bien connu que les intellectuels américains n'ont jamais eu le même « statut » que les intellectuels français même s'ils sont souvent aussi courageux, aussi humanistes et aussi cultivés que leurs homologues de la vieille Europe. Mais se mettre en travers des projets de Bush en un temps où en ayant fini (du moins il le croit) avec l'Afghanistan, il ne pense qu'à engager une guerre contre l'Iraq, c'est bien sûr prendre de gros risques. Il est aujourd'hui avéré que la journaliste a été traînée dans la boue par la presse conservatrice. La chaire de droit de Francis Boyie est menacée et comme l'a dit un autre intellectuel : Ici, on n’a jamais fait carrière en attaquant l'administration sur sa politique étrangère. Les éditeurs eux-mêmes sont frileux et si des centaines de livres ont été publiés à la gloire des valeurs américaines, on peut compter sur les doigts les ouvrages qui ne les célèbrent pas. A se demander même si les quelques voix dissidentes feront des émules dans la prochaine génération, si grande est la tentation d'être politiquement correct. Il reste que les intellectuels américains, s'ils veulent être entendus, ont toujours la solution d'aller sur le Net ou de se faire publier par des maisons d’édition françaises ou allemandes. (Je suppose que les éditeurs anglais ne sont pas trop chauds si des « dissidents » américains s'adressent à eux, le gouvernement de Monsieur Blair étant sans doute le plus impliqué des Européens dans la politique américaine mais je peux me tromper.)

Voici ce que je voulais dire. Il reste que je veux continuer à ne pas confondre les actes d'un gouvernement et les sentiments de familles qui portent encore et pour toujours sans doute les stigmates de cette journée terrible du 11 Septembre 2001. Les peines, les souffrances sont les mêmes, qu'elles soient ressenties par les citoyens d'une démocratie riche ou ceux d'un pays pauvre. C'est la raison pour laquelle j'ai intitulé ces Mots...dits : « Le 11 Septembre : In Memoriam. »

 

 

 

 

 

          Un de mes Mots...dits de l'année 2002 s'intitulait « Original et Copie. » Je n'y avais pas fait référence toutefois aux « remakes » qui sont un bon exemple de ces copies qui, pour la plupart d'entre elles, ne valent jamais l'original. Comme je suis entrain de recopier sur ordinateur un long texte que j'ai appelé « Horizon 2002 » parce que j'en ai commencé la rédaction il y a tout juste vingt ans mais dont je vais sans doute changer le titre, ne pensant pas avoir la possibilité de recopier plus de cinq cents pages d'ici la fin de l'année... je retrouve parfois des réflexions qui m'interpellent et j'ai envie de vous faire part de celle que j'ai faite il y a une dizaine d'années. Mon titre pour ces Mots,.,dits ? Et pourquoi pas

 

« Remakes »

 

On parle souvent de « remakes » et le mot est bien entendu passé dans nos dictionnaires avec nombre d'autres anglicismes. Si j'ai décidé de mentionner aujourd'hui ces nouvelles versions de films anciens (avec cette restriction qu'elles sont de nos jours pratiquement simultanées), c'est qu'il m'est arrivé une aventure assez originale que pourraient sans doute démêler plus facilement qu'une novice les spécialistes des « Cahiers du Cinéma. » II a beaucoup été question ces derniers temps de Trois Hommes et un Couffin, du Retour de Martin Guerre et de leurs moins heureuses versions américaines mais dans les deux cas les producteurs américains ont acheté officiellement les droits d'exploitation aux producteurs français. Abonnée par le biais d'une antenne parabolique à plusieurs chaînes cryptées anglophones, j'ai eu l'occasion durant les mois de février, avril et mai de voir trois versions presque semblables du même film sans que jamais ne soit mentionné pour le deuxième et le troisième en tout cas le terme « remake- » Je n'ai évidemment pas été choquée mais relativement surprise.

Il s'agit pour le premier d'entre eux que j'ai revu en février d'une œuvre assez bouleversante et dramatique, Music Box, dont l'héroïne est Jessica Lange : les cinéphiles se souviendront que dans le film américain de Costa-Gavras (1990), Jessica Lange joue le rôle de l'avocat d'assises Ann Talbot. Elle est informée un jour par le Département d'Etat que son père, Armin Mueller-Stahl (interprété par Michael J. Laszio) va être dépossédé de sa nationalité américaine et renvoyé dans sa Hongrie natale afin d'y être jugé pour des crimes de guerre qui remontent à 1944-45. Ann accepte de le défendre car elle suppose que le Département d'Etat est entrain de commettre une erreur d'identité. Elle découvre alors que son père est accusé d'avoir appartenu à une section spéciale SS de la police hongroise qui a violé puis assassiné d'innocentes victimes. Elle arrive bien sûr, grâce à son talent, à le faire acquitter mais comme entre-temps elle a été convaincue que les faits étaient exacts, elle obtient que soit fait à son père un second procès où sa culpabilité ne fera plus de doute. « Music Box » a été couronné par plusieurs récompenses aux Etats-Unis comme en Europe.

En Avril, je tombe par hasard sur un film sans doute inconnu des spectateurs français (comme c'est souvent le cas sur ces chaînes qui balaient large pour se procurer toutes les copies nécessaires à un auditoire de dizaine de millions d'Européens) :

Descending Angel (Ange Déchu) un film québécois de 1990. Le héros n'est plus la jeune femme mais le père interprété par George G. Scott : Irina et Michael sont amoureux et tout semble parfait jusqu'à ce que le fiancé découvre que son futur beau-père, Florian Stroia, a un « squelette dans son placard » qui pourrait détruire leurs vies. Michael se rend à Grand Rapids, Michigan, pour rencontrer Florian afin qu'il lui donne sa bénédiction. Bien que le vieil homme accueille Michael dans sa communauté roumaine où il s'est parfaitement intégré, le jeune homme apprend bientôt que Florian est accusé d'avoir été un collaborateur nazi durant la Seconde Guerre Mondiale. Michael en arrive même à suspecter que le père d'Irina a pris part à l'assassinat de huit cents Juifs au cours du massacre de Kayatsa. Découvrant de plus en plus de choses à propos de Florian, sa relation avec Irina est alors mise à l'épreuve. De plus sa vie est menacée parce que le collaborateur nazi est prêt à tout pour que sa fille n'apprenne jamais l'horrible vérité.

Quand au mois de mai, je me retrouve devant Father, 1991, toujours par hasard car je ne peux me procurer en France un magazine détaillé des programmes de la chaîne, je suis proprement éberluée : ce film est australien et le rôle de l'ancien criminel de guerre est tenu par Max Von Sydow. Un couple modeste a deux fillettes et possède un bar-restaurant où le père exerce ses talents de cuisinier. La femme de celui-ci, australienne, innocente, n'ayant jamais eu conscience du passé de son mari, est décédée. Dans les trois films d'ailleurs on se réfère à la vie exemplaire de tout ce petit monde au sein de leur communauté, avant la découverte de l'infamie. Les atrocités se sont produites cette fois-ci dans l'Allemagne nazie et l'homme est rejoint en Australie par la fille d'une de ses anciennes victimes lithuaniennes qui l'a traqué depuis près d'un demi-siècle dans tous les pays du monde. Il reçoit évidemment un non-lieu grâce au talent de son avocat, ami de la famille. A la suite du procès, la plaignante s'introduit dans le bar-restaurant malgré le déclenchement d’une alarme stridente, monte les marches de l'escalier conduisant aux chambres, découvre celle du criminel dont elle obtient les aveux en braquant un revolver sur toute la famille accourue à l'heure de vérité puis... se tire une balle dans la tempe. La fille (qui avait tout de même quelques doutes) se contente de chasser son père : il s'éloigne le dos courbé non par le remords mais par la tristesse d'être séparé d'une famille qu'il aimait tendrement. Ces gens-là ont un cœur. Monsieur, et puis il n'avait fait après tout qu'obéir aux ordres venus d'en haut!

J'ai esquivé dans mon récit les détails sanglants qui montrent les trois hommes entrain de commettre leurs forfaits « de jeunesse » parce tel n'était pas mon propos. J'étais intéressée tout d'abord par le problème des « remakes. Je pose maintenant la question : puisque seul « Music Box » méritait d'être tourné en dépit du talent de George G. Scott et de Max Von Sydow, pourquoi deux autres films sur exactement le même sujet et tous deux anglophones ? Existe-t-il une législation internationale permettant ce genre d'action ou le vide juridique est-il à ce point défaillant qu'on puisse tout se permettre en la matière ?

Ceci dit, autre chose est tout de même enjeu : la relecture de ces pages écrites il y a dix ans tombe presque jour pour jour avec la libération de Papon qui a fait couler beaucoup d'encre et le fera encore. On constate dans de tels films - et c'est peut-être pour cela qu'ils se doivent d'être tournés - que la vérité rattrape presque toujours les criminels même quand ils ont su la cacher durant toute une vie. Je souhaite ainsi qu'il soit possible en ce qui concerne l'ancien Préfet de Vichy de revenir sur la décision malencontreuse prise à son égard et de le remettre là où il doit être en dépit de son âge : il a commis des crimes pour lesquels la condamnation se doit d'être imprescriptible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Heureusement que ces Mots... dits me donnent le privilège de ne me voir imposer aucun sujet. Je peux ainsi aller au gré de ma fantaisie, lire, écouter, me souvenir. Il est évident qu'à mon âge le rappel d'événements vécus ou observés l'emporte de plus en plus sur l'espoir d'être le témoin des choses à venir. Malgré tout j'essaie en général de faire un lien entre ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. C'est la raison pour laquelle mes deux dernières chroniques se réfèrent à des événements qui remontent à quelques années. Celle d'aujourd'hui, en tout cas, m'a permis de voir si l'action commencée par une femme que j'admire avait pu se poursuivre en dépit de la fluctuation de la politique dont on sait qu'elle n'a pas toujours une bonne influence sur les actes des hommes.

 

Le Parlement International des Ecrivains

 

Voici ce que j'écrivais en novembre 1993 : « Dimanche soir Arte, la chaîne dont notre cœur et notre intelligence ont besoin, a diffusé depuis Strasbourg un compte-rendu des premières assises du Parlement International des Ecrivains en présence, entre autres, de Salman Rushdie, Tony Morrison et Susan Sontag. L'arrivée de l'écrivain proscrit par l'Islam intégriste a bien entendu soulevé une salve d'applaudissements. Il a parlé clairement du symbole très protégé qu'il représente (les gardes du corps qui l'entouraient en témoignaient suffisamment) face aux fondamentalistes d'une part et à la pensée libre d'autre part mais il a immédiatement fait référence à tous les intellectuels qui subissent aujourd'hui la loi intransigeante des religieux et meurent chaque jour pour leurs idées. Une romancière iranienne est intervenue pour dire que les attaques dont l'écrivain était l'objet relevaient essentiellement de la politique, ce qui minimise évidemment les choses. Salman Rushdie a rétorqué que ces menaces relèvent au contraire de l'obscurantisme religieux des responsables. Les Imams en colère n'ont en effet pas lu Les Versets Sataniques (dont j'ai parlé peu après leur parution aux Etats-Unis), ils n'ont pas l'intention de reconnaître qu'il s'agit là d'une œuvre de fiction et qu'il condamne le créateur de personnages pouvant avoir des similitudes avec des personnes existantes ou ayant existé mais ne sont en aucun cas ces personnes.  Ils projettent de tuer ou de faire tuer parce que la seule mention des « Versets Sataniques » en référence au prophète justifie leur décision de lancer une fatwa.[13] Autant l'intelligence politique de la romancière, essayiste, dramaturge Susan Sontag m'a frappée par sa connaissance profonde et sentimentale des problèmes bosniaques (elle a parlé de tous les séjours qu'elle a fait à Sarajevo où elle vient de monter En attendant Godot}, autant j'ai trouvé Tony Morrison, Prix Nobel de Littérature 1993, plus évasive en ce qui concerne l'Europe. Tout en respectant l'intelligence certaine de ce professeur d'Université, je n'ai pu m'empêcher de la considérer comme un représentant typique de la littérature et de l'ethnie latino-afro-américaines. Elle ne semble pas être comme Susan Sontag une citoyenne du monde car elle a parlé de la Bosnie et des attaques dont font l'objet les intellectuels et les journalistes d'Algérie en termes peu convaincante. Le lendemain elle était l'invitée de Michel Field au « Cercle de Minuit » : étant seule concernée, elle a paru beaucoup plus percutante. On lui parlait de ses livres et des problèmes américains dont elle a une perception viscérale autant qu'intellectuelle : elle pouvait répondre avec une pertinence que je n'avais pas constatée la veille.

Pour en revenir à Strasbourg, il ne faut pas manquer d'applaudir l'initiative de son maire, Catherine Trotman, qui accompagnait Salman Rushdie et a solennellement promis l'asile politique à tous les intellectuels frappés par des condamnations diverses et injustifiées dans tous les pays du monde. Cette femme respire une sagesse humaine et politique dont bien des hommes devraient s'inspirer. Ah ! Si nos gouvernants avaient cette trempe, ce caractère, il y a belle lurette que Sarajevo et Mostar ne souffriraient plus.

Les malheurs de Mostar et de Sarajevo, pour autant qu'on y ait porté entièrement remède, semblent avoir été dépassés par ceux d'Afghanistan et j'ai été heureuse hier de voir que des archéologues du monde entier avaient l'intention, si la permission leur en était donnée par les autorités afghanes, de reconstruire les Bouddhas géants de Bamyan. Lorsqu'on parle de redonner vie à ce qui fut un des trésors de la culture mondiale, c'est peut-être que les détresses humaines s'atténuent quelque peu, du moins je l'espère de tout mon cœur.

Ceci dit, mon propos d'aujourd'hui n'a pas de rapport avec la Bosnie ou l'Afghanistan : je voudrais savoir si le Parlement International des Ecrivains fat l'affaire d'un instant où si son action s'est poursuivie aujourd'hui car je n'ai pas entendu mentionner depuis ce jour de novembre une action quelconque menée par ce qui me paraissait une entreprise inédite et digne d'intéresser toute l'humanité « pensante »,

Décidément, je suis allée dans mes recherches de surprise en surprise. J'avais cru en suivant sur Arte la séance de Strasbourg que la création de ce Parlement datait des années 90. J'ai découvert en allant sur le site Internet Autodafé pour avoir des renseignement sur la création d'une série de « villes refuges » qui puissent accueillir les écrivains menacés dans leur pays pour leurs écrits qu'un tel Parlement avait existé dans les années 30, date à laquelle Stefan Zweig et d'autres écrivains non moins célèbres tentaient vainement d'attirer l'attention sur la montée des fascismes. Je me suis alors penchée sur les actions du Parlement depuis sa renaissance due comme je le pensais au souci que ressentaient les écrivains devant les flambées d'intolérance qui se multipliaient depuis la fatwa lancée contre Sahnan Rushdie en 1989. Ils ont voulu réfléchir ensemble aux formes d'interventions auxquelles ils pourraient recourir. Plus de trois cents écrivains ont reconnu la nécessité de créer une nouvelle structure capable d'organiser une solidarité concrète avec les écrivains victimes de persécutions. Une déclaration d'Indépendance rédigée par le premier Président, Salman Rushdie, a servi de charte à la nouvelle organisation. Après Sahnan Rushdie (1994-1997) et Wole Soyinka, écrivain nigérian, premier Africain à avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1986, (1997-2000), l'actuel Président est Russel Banks.

Autodafé, avant de paraître sur Internet a été une revue publiée en cinq langues et dans cinq pays (aux éditions Denoël en France). Une trentaine d'auteurs connus (Jacques Derrida, Antonio Tabucchi, Salman Rushdie, Hélène Cixous...) sont au sommaire de la revue mais il est extraordinaire de constater que des personnalités telles que Gao Er Tai et Bei Dao pour la Chine, Rogelio Sanders Chile pour Cuba, Latif Pedram pour l'Afghanistan, Bashkim Shehu pour l'Albanie, Stanko Cerovic, directeur de la rédaction serbo-croate de Radio France Internationale, Vule Zuric, né à Sarajevo en 1969 et contraint de fuir les persécutions de la police musulmane en raison de son origine serbe orthodoxe... ont participé à la revue.

Pierre Bourdieu lui-même est intervenu à Bruxelles en avril 1996 pour parler de la création des Villes Refuges. Il a dit : Jamais les conditions de la libre création et de la pensée libre n’ont été aussi menacées, par la violence politique ou religieuse. Face à cette violence, les écrivains et les intellectuels ne peuvent plus se contenter de pétitions de principe et de protestations. Leur tâche prioritaire est aujourd'hui de répliquer à la censure en créant de nouveaux espaces de liberté, d'échange et de solidarité. C'est le sens du projet des Villes Refuges. Plus loin dans son intervention, Pierre Bourdieu a tenu a préciser que plus de quatre cents villes européennes réunies en congrès avaient voté une Charte des Villes Refuges. Berlin, Strasbourg, Caen et Valladolid avaient été les premières villes à accueillir des écrivains proscrits. Suivraient Arles, Barcelone, Copenhague, Dombim, Femey-Voltaire, Göteborg, Graz, Helsinki, La Rochelle, Lausanne, Orléans, Saint-Jacques de Compostelle, Salzbourg...

Autodafé a lancé un appel pour la paix en Palestine signé par des dizaines d'écrivains dont Paul Auster, Breyten Breytenbach, Edouard Glissant, Juan Goytisolo, Tony Morrison... Le Parlement International a pris, selon Autodafé, les dispositions nécessaires pour accueillir des écrivains palestiniens en résidence au sein des Villes Refuges et ouvert son site Internet à tous ceux qui, en Israël et en Palestine, souhaitent s'organiser et témoigner. Un colloque international a eu lieu du 4 au 6 mars 2002 au Kursaal de Besançon. Alain Finkelkraut, Michel Déon, Ephaïm Meir, Francis Rosenstiel... y participaient et ont traité de deux sujets: L'humanisme européen à l'épreuve des réalités contemporaines et Humanisme européen : Quelles leçons à tirer du passé ?

Mon problème est que j'ai du faire des recherches pour obtenir ces précisions au sujet du Parlement International des Ecrivains. La question que je me permets ainsi de poser est la suivante : Même si des rencontres ont lieu, même si des appels sont faits, même si des écrivains étrangers sont accueillis, qui, en dehors de Catherine Trotman et d'Arte, a produit pour les téléspectateurs assidus que nous sommes des émissions qui auraient pu être en quelques sorte une continuation, un pendant à celle de Strasbourg à laquelle je me suis tout d'abord référée ? Personne, que je sache.

Ce qui tendrait à dire que les entreprises des intellectuels, même quand elles nous apparaissent comme indispensables et essentielles, ne semblent pas dignes d'intéresser le grand public et susceptibles de promouvoir l'audimat nécessaire pour que les médias les prennent en compte.[14]

 

 

 

                                                                 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Racines du Ciel

                                                         Dieu, c’est la grammaire

                                                                           Armand Gatti

 

J'ai envie d'écrire sur un auteur dont on parle moins aujourd'hui mais qui a marqué ma vie d'adulte, Armand Gatti.[15] Curieusement, c'est parce qu'on vient d'évoquer à propos de la Turquie le problème kurde que me sont revenus en mémoire les entretiens qu'eut l'auteur avec Marc Kravetz (A voix nue, sur France Culture.) Je m'étais aperçue alors que nous avions des passions communes assez exceptionnelles en France : le passé et l'avenir kurdes, le soufisme et le hassidisme. Avant de passer au théâtre, je vais donc faire les digressions dont je suis friande :

Mon second mari était originaire de Mazgirt, un village d'Anatolie Orientale au cœur du Kurdistan turc. Son parrain était un ancien chef kurde et le garçonnet dont la famille était turque avait grandi au milieu des enfants kurdes, allant en classe avec eux et entretenant avec ses compagnons les mêmes liens que les enfants de Sarajevo des différentes ethnies croates, serbes et musulmanes avant la guerre.

Je suis allée pour la première fois au Kurdistan turc en 1978. J'ai visité non seulement la petite ville de Mazgirt mais également le site enchanteur du château kurde de Dogubayazit d'où l'on aperçoit le Mont Ararat[16] et la grande ville de Diyarbakir[17]. A l’époque on déconseillait très fortement de se promener à l'intérieur des enceintes en raison des violences et des rixes quotidiennes entre les Kurdes et les forces de l'ordre (il faut se souvenir que ces dernières se battaient alors sur deux fronts : L'estudiantin depuis plus de dix ans à Istanbul surtout et le kurde qui n'a jamais connu de repos si l'on exclut la courte période de la Guerre du Golfe durant laquelle la Turquie dut ouvrir ses frontières à quelques Kurdes iraqiens échappés de leur propre enfer.)

Mon mari tint malgré tout à parcourir les rues de la vieille ville : il y retrouvait les odeurs de son enfance, les boutiques de bakiava et de kadaïf, les boulangeries aux fours antiques à bois où l'on cuit le « pide », les femmes aux vêtements de couleurs vives, les mille cireurs aux boîtes de cuivre étincelant, les vieilles cours des anciens caravansérails reconvertis en fabriques de kilims, les sacs brodés chers aux cavaliers kurdes montant à cru au milieu de leurs troupeaux... Nous fîmes une longue promenade dont nous revînmes indemnes : je me souviens comme si c'était hier des seaux de yoghourt attendant sur le trottoir d'être lavés à grande eau avant d'être remplis à nouveau du breuvage national[18]. Les gens nous regardaient parfois avec une certaine perplexité, réalisant que nous n'étions pas des leurs. Ils ont même eu des propos moqueurs à mon encontre (je l'ai compris à leurs sourires) mais ils ont été proprement estomaqués quand mon mari leur a répondu en kurde sans pouvoir imaginer une seconde que c'était en quelque sorte sa langue maternelle. A part cela, je n'ai ressenti aucune hostilité véritable et j'ai pu savourer la joie de découvrir une ville orientale comme je l'ai ressentie plus tard en parcourant les rues de toutes les villes du Moyen-Orient qui m'ont accueillie.

Dès cette époque, j'ai su qui était Yilmaz Gunay, le grand metteur en scène kurde réalisateur de Yol qui fut accusé d'avoir tué un juge turc dans un restaurant d'Adana et condamné à quatre vingt dix neuf ans de prison par le cumul de plusieurs peines. Je savais qu'autorisé à voir certains de ses collaborateurs il écrivait des scénarios et dirigeait ses acteurs depuis sa cellule en confiant des instructions à son premier assistant. En fait c'est à travers des films comme Le Troupeau, un merveilleux western d’Anatolie Orientale dont le thème est la transhumance des bovins et des ovins depuis les villages jusqu'à Ankara que j'ai aimé les Kurdes et le Kurdistan. J'ai parcouru seule par la suite les plaines semées de tentes noires, de moutons et d'enfants assez sauvages qui riaient en me voyant passer mais acceptaient tout de même les bonbons que je leur offrais.

J'ai appris assez vite que des Kurdes iraqiens avaient été gazés sur l'ordre de Sadam Hussein. J'étais d'autant plus choquée que le dictateur iraqien appartenant à la communauté agnostique Baas[19], était alors loin d'être le mystique aberrant qu'il est devenu pendant la Guerre du Golfe. Quand Armand Gatti a prétendu que personne en France ne s'est intéressé aux Kurdes, il oubliait que Danièle Mitterrand, dès qu'elle fut mise au courant de la situation infernale des Kurdes d'Iraq, a créé la Fondation « France Libertés » et fut une des rares femmes occidentales à se rendre sur place pour constater la détresse des populations éternellement déplacées, spoliées, tuées auxquelles on dénie l'appartenance à un Etat viable, bien défini géographiquement, ayant sa propre langue, ses coutumes, ses ressources naturelles, le Kurdistan, tiraillé entre les pays colonisateurs : l'Iran, l'Iraq, la Syrie et la Turquie dont le jeu diabolique consiste à manier la carotte et le bâton selon les circonstances et les besoins de la cause. Le Shah lui-même avait à un moment promis l'indépendance à ses ressortissants kurdes mais il est revenu comme tous les autres chefs d'Etat sur sa parole.

Il en a été de même pour l'ayatollah Komeyni auquel les Kurdes avaient tout d'abord fait confiance. Seuls les Kurdes d'Iraq eurent l'espoir d'un sauveur en la personne du Général Barzani[20] avec sa mort s'enfuit cet espoir d'être un jour libres.

Le gouvernement turc a bien sûr profité des problèmes internationaux posés par la situation en Bosnie, de la montée des « terrorismes » et des « intégrismes » pour exterminer non seulement les représentants du PKK[21] mais une grande partie de la communauté kurde. La difficulté majeure est toujours provenue du fait que les Kurdes ne représentent que l'une des dizaines de minorités qui luttent pour obtenir le plus beau des biens, la liberté de vivre au milieu des leurs dans leur propre pays, la seule majorité qui ait pris le pouvoir durablement (nous le souhaitons) étant celle des Noirs d'Afrique du Sud mais on connaît les difficultés et les problèmes qui se sont posés à Nelson Mandela pour reprendre en mains un pays où les Blancs afrikaners vouaient un culte à l'apartheid. Et ce ne sont pas André Brink, Breyten Breytenbach ou Nadine Gordimer qui me contrediront. Quant aux autres communautés noires, toutes les luttes auxquelles nous avons assisté depuis des décennies, toutes les guerres civiles, tous les génocides, ce qui se passe actuellement en Côte d'Ivoire... prouvent que les hommes, de quelque couleur soient-ils, ne savent pratiquement jamais accomplir des actes politiquement sages et préfèrent avoir recours à une violence qui ne génère jamais que de la violence.

Au cours de son second entretien avec Marc Kravetz, Armand Gatti avait évoqué l'espoir de réunir dans une même pièce de théâtre des Israéliens et des Palestiniens. C'est à ce propos qu'il a mentionné les deux mystiques auxquelles je m'intéresse plus particulièrement, le soufisme et le hassidisme, mais il n'a rien dit en quelques minutes que je ne connaissais déjà. Armand Gatti a en tout cas ravivé mes souvenirs de théâtre.

J'ai vu la plupart de ses pièces mais je garde en tête, aussi proche que le premier jour, ce Chant du Monde devant deux chaises électriques monté au TNP alors dirigé par Georges Wilson en 1966 et qui mettaient en scène Sacco et Vanzetti, les anarchistes immigrés d'origine italienne condamnés à mort par les Américains en 1921, sans preuves certaines, pour un double assassinat et les époux Julius et Ethel Rosenberg condamnés à mort par les mêmes Américains juste après la Seconde Guerre Mondiale pour espionnage en faveur de l'Union Soviétique. Un souvenir encore plus vivace est la lecture à Dauphine par Armand Gatti lui-même d'une pièce interdite par crainte d'un incident avec l'Espagne : La Passion du Général Franco.[22]  La lecture était tellement belle, tellement expressive que je n'ai pas regretté une minute (sinon pour l'auteur lui-même) de ne pas assister à la mise en scène de la pièce dans un vrai théâtre.[23]

 

 

Bowling for Columbine

 

J’ai beaucoup aimé les Etats-Unis, les villes qui furent les plus chères à mon cœur sont New York et Istanbul, les deux hommes que j'ai aimés le plus profondément, ceux que j'appelle mes « Tentations » dans la première autobiographie que j'ai écrite, sont un Américain et un Turc. Je ne renie pas mon passé mais je dois dire qu'être allée voir Bowling for Columbine a jeté un drôle de coup à mes souvenirs et à mes amours. Heureusement ils ne sont plus et celui que j'appelais « mon prince venu de l'Ouest » n'a pas assisté aux événements du 11 septembre. Je ne peux ainsi savoir comment il aurait réagi mais je veux seulement espérer qu'il aurait face à ce que l'Amérique est devenue les mêmes sentiments que Michael Moore.[24]

J’avais écouté des interviews de Michael Moore après qu’il ait reçu son prix au festival de Cannes. Elles étaient savoureuses et ses propos trop passionnants pour qu'on puisse les oublier. Au cours de l'un d'entre eux que j'ai entendu sur une chaîne américaine mais dont j'avais manqué le début, je ne savais pas qui parlait. Je fus séduite seulement par le bon sens de l'homme qui s'exprimait et qui paraissait connaître aussi bien les imbroglios de la politique française que ceux de son propre pays. Il a dit le plus clairement du monde que l’homme qui présidait aux destinées des Etats-Unis n’était à ce poste suprême que par la suite de magouilles effectuées par son frère, gouverneur du Texas, et son père, ancien Président des Etats-Unis, qui a manipulé la Cour Suprême de Floride.[25] J'ai alors pensé à tous les intellectuels américains que j'avais nommés dans un de mes Mots... dits et je me suis dit - quand j'ai su qui parlait - que Michael Moore n'était pas le plus mauvais exemple de l'humanisme américain.

Voici ce qu'il a écrit le 27 mai 2002 après avoir été primé à Cannes :

 

Chers Amis

 

Vous vous êtes éveillés avec la nouvelle que la nuit dernière, à Cannes, mon nouveau film « Bowling for Columbine » avait reçu le Prix Spécial du 55e""' Festival de Cannes par décision unanime du jury. L'équipe du film et moi-même n 'avions jamais fait une telle expérience.

Maintenant vous vous demandez sans doute ce qui est arrivé à ce type qui a écrit « Stupid White Men[26] ? » Je sais, on aurait pu penser que j’ai disparu pendant les mois d'Avril et de Mai. Contrairement aux rumeurs sauvages que cette nouvelle a sans doute suscité, je n 'ai pas été enlevé par les amis d'Ashcroft pour avoir violé le nouveau « Patriotic Act » (loi patriotique)[27]

En vérité, le périple organisé pour présenter mon livre a perdu toute mesure et avant que je ne m'en rende compte j'étais apparu 64 fois dans quarante sept villes différentes quand, le matin de mon anniversaire, j'ai été réveillé par un appel téléphonique de France me demandant si j'autorisais mon film à être montré au Festival de Cannes. Que répondez-vous à un tel appel ?  « Hé ! C'est mon anniversaire, que diable ! J'essaie de dormir ! »

Je suis tout de même retourné précipitamment à New York pour m'envoler trois heures après vers la France. Je suis à Cannes depuis lors et le directeur du Festival a dit que la « standing ovation » après l'annonce de ma récompense avait duré 13 minutes. En quelques heures, des douzaines de pays avaient acheté les droits de distribution du film à la compagnie canadienne qui le «possède » (oui, les producteurs reçoivent tout le fric et nous... rien de plus qu'un billet d'avion !)

... « Bowling for Columbine » est mon regard personnel de l'Amérique à l'aube de ce nouveau siècle. Il n'est pas spécifiquement sur Columbine et certainement pas sur le bowling. Ce que j 'ai le plus aimé dans mon speech de remerciement au Festival est : « Ce film est la garantie que George W. Bush ne sera pas réélu.» Après tout, on peut toujours rêver et puis ce n'est qu'un film mais je remercie tout le monde du plus prof ond de mon cœur.

 

 

 

            Si j'ai voulu traduire quelques passages de cette lettre, c'est pour montrer que si Michael Moore a des convictions profondes quant au devenir de son pays, il ne manque jamais d'humour. Ceci dit, il faut peut-être revenir à cette Columbine qui n'a malheureusement aucun rapport avec la soubrette à l'esprit vif de la « commedia dell'arte. » Columbine est une école américaine sise à Littleton dans le Colorado où deux élèves ont tué en 1999 douze de leurs camarades et un professeur avant de se donner la mort. Pourquoi « Bowling » ? Parce que Eric Harris et Dylan Klebold avant de commettre leur forfait ont joué dans la « bowling alley » proche de l'école, allée fatidique qui sera trois ans plus tard la scène d'un vol et d'un triple homicide.[28] J'ai pour ma part trouvé le documentaire un peu long et répétitif et je voudrais essayer d'en extraire ce que je considère comme les moments les plus exceptionnels de cette expérience :

Le début du film pose le problème des armes d'une façon imprévue et typiquement américaine en ce sens qu'il n'est pas possible qu'une telle chose puisse arriver dans un autre pays. Michael Moore arrive à Littleton, se rend à la banque, annonce à la préposée qu'il est membre de La NRA (National Rifle Association :

Association des Possesseurs d'Armes à Feu.) A ce titre il demande si le fait d'ouvrir un compte lui permettra de se voir remettre un fusil. La dame lui répond le plus simplement du monde par l'affirmative et lui révèle sans la moindre difficulté que le coffre-fort de la banque comporte cinq cents armes prêtes à être remises aux personnes désireuses d'ouvrir un compte. Elle ne saisit même pas l'humour noir de Michael Moore se permettant de souligner qu'il est tout de même rare de voir une banque tout à la fois organisme public de dépôt d'argent et dépôt d'armes !

Charlton Heston est également un personnage essentiel de cette tragédie. Par deux fois, suite aux catastrophes de Littleton et plus tard de Flint, il est venu sans vergogne et malgré la peine que pouvaient ressentir les familles des victimes faire devant les membres de l'Association l'apologie des armes ou mieux de la possession d'armes qui permet aux  « Blancs » américains de se défendre contre les « Blacks. » Je crois que j'avais déjà entendu mentionner quelque part l'appartenance de Charlton Heston à l'extrême-droite bien pensante des Etats-Unis mais je ne le savais pas tellement impliqué.

Le troisième moment fort du documentaire est la visite que font le cinéaste et deux garçons blessés lors des événements de Columbine au siège social du supermarché qui a vendu les balles aux adolescents. Reçus une première fois par une employée qui ne peut prendre aucune initiative, ils vont acheter toutes les balles au « Q. Mart » qui les a vendues et reviennent les bras chargés de leurs emplettes au siège social. Ils sont prêts à y demeurer jusqu'à ce qu'un responsable les reçoive. Ils sont récompensés (nous le sommes également) quand la responsable fait la promesse solennelle que d'ici quatre vingt dix jours toutes les balles seront définitivement retirées de la vente.

Je pourrais également parler de l'entrevue de Michael Moore et du chanteur Marilyn Manson[29] qui a la réputation d'entretenir l'esprit de violence des adolescents, de sa rencontre avec tous les responsables des fabriques d'armes qui, tel le PDG de Nike, se donnent bonne conscience en exploitant les employés sans travail, de sa visite à Charlton Heston lui-même qui, bien à l'abri dans sa résidence de Beverly Hills, protégé par des fusils qui ne lui sont d'aucune utilité, le renvoie après quelques instants d'audience quand il s'aperçoit que Michael Moore, sous couvert de son appartenance à la NRA, est venu au contraire stigmatisé son combat pour les « valeurs » américaines.

Je pourrais parler de tout cela mais je ne résoudrais pas plus que le cinéaste lui-même le problème de la violence aux Etats-Unis. Je ne saurais dire pourquoi plus de onze mille personnes sont tuées chaque année aux Etats-Unis alors que le Canada voisin où huit millions de ressortissants sur une population totale de trente possèdent des armes (parce qu'ils sont chasseurs) ne voit tomber qu'une soixantaine de victimes dans le même laps de temps.

Je ne saurais dire la raison pour laquelle Charlton Heston prétend que les Etats-Unis ont toujours été obligés de tuer pour assurer leur survie alors que l'Allemagne qui a tué plus que la plupart des Etats de la planète n'a pas plus de deux cents victimes à son palmarès (toujours annuellement.)

D’où provient la violence ? Les réponses sont trop nombreuses pour qu'on puisse choisir l’une d’entre elles plutôt qu'une autre car il ne semble pas que la pratique des armes à feu ait une seule cause dans les événements de Littleton, de Flint ou de toutes les autres villes où des tentatives meurtrières ont eu lieu. Michael Moore accuse en particulier la présence oppressante des usines d'armements à proximité des petites villes. D'autres observateurs disent que les enfants ou les adolescents n'agissent pas toujours de leur propre volonté. Ils sont amenés à la violence par d'autres facteurs que l'habitude de manier les armes à feu qu'ils ont pu observer chez les adultes. Dans le cas de la tuerie de Columbine, on a parlé ouvertement d'une drogue nouvelle qu'auraient absorbée les deux garçons avant de commettre leur méfait et, comme on va le voir, de musique violente. En examinant l'ordinateur de Michael Cameal, 14 ans, l'assassin de trois fillettes, Jessica James, Kayce Steger, Marie Hadley[30] et d'un professeur, (blessant cinq autres personnes) à Paducah dans le Kentucky, la police a découvert qu'il aimait les films obscènes et violents et les jeux. Parmi les films favoris qu'il regardait sur Internet figuraient Basket Bail Diaries (Chroniques du Basket Bail) et Tueurs Nés, film qui a influencé également les tueurs de Columbine. Dans Tueurs Nés, la mère est brûlée vive dans son lit après que le père ait été poignardé et noyé. Les enfants qui ont perpétré ces forfaits sont célébrés partout dans le monde. Dans Basket Bail Diaries, sur fond de heavy métal rock[31], un jeune garçon pénètre dans une salle de classe et tue plusieurs élèves et un professeur.

Michael Cameal était également un passionné de Doom[32], le jeu extrêmement en vogue aux Etats-Unis qui consiste pour l'essentiel à passer rapidement d'une cible à l'autre et à tirer sur ses « ennemis » en visant surtout la tête. Le jeune Cameal, qui n'avait jamais utilisé d'armes auparavant, a réussi à toucher huit personnes, cinq à la tête, trois à la poitrine, avec seulement huit balles !

Comment puis-je conclure alors sinon dire que Michael Moore est un bon observateur, qu'il a des idées saines à l'égard des princes qui nous gouvernent et de ceux qui les suivent aveuglément, que nous avons raison d'avoir peur quand nous connaissons les intentions belliqueuses de Bush à l’égard de l'Iraq et des autres pays qu’il a l'intention de mettre à l'épreuve des « valeurs » américaines. Oui mais... a-t-il trouvé un remède à la violence des hommes ? A-t-il même trouvé la cause de la violence des hommes ? Je ne le crois pas et si je me range à ses côtés, c'est parce que ses mots sont les plus justes et les plus courageux que j’aie entendus dans la bouche d'un « ami » américain.[33]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Souvenirs, souvenirs

 

Il y a déjà huit ans, je revenais du Canada où j'étais allée pour la seconde fois, ma première visite remontant à 1988. J'avais à cette époque entrevu le pays, de la paisible Québec à Toronto, la métropole verticale, en passant par la belle capitale Ottawa où les ambassades sont des oasis de charme et de verdure, aperçu un coin des Laurentides et parcouru en bateau les quelques kilomètres de rivière qui portent les « Mille Iles » aussi enchanteresses que leurs sœurs lointaines de la côte dalmate. Je ne dirai pas que pour cette seconde visite j'ai connu l'immense contrée qui, partant des lacs supérieurs des Etats-Unis et des Etats du Dakota du Nord, du Montana et de Washington, rejoint sur la rive est du St Laurent la presqu'île de Gaspésie tandis que du côté ouest elle s'étend inlassable jusqu'aux territoires qui jouxtent le Pôle Nord : J'ai seulement eu la chance de remonter la rive ouest du St Laurent jusqu'à Rimouski et Matane, de traverser la Gaspésie et le Nouveau Brunswick à l'est duquel vivent les Acadiens dont la plus célèbre représentante est Antonine Maillet, auteur entre autres de Pélagie la Charrette, La Sagouins, l'Oursiade, La Vie de Jeanne de Valois…,volumes bien connus des Français qui ont découvert l'écrivain chez Bernard Pivot lorsqu'elle a reçu le Concourt au bon temps d'Apostrophes.

Reçue par une amie de Montréal (malheureusement décédée depuis) qui vivait à l'Ile des Sœurs au sud-ouest de la ville, j'ai parcouru les rues les plus pittoresques, Sherbrook, St Laurent, St Denis, Ste Catherine... qui fourmillent de boutiques et de restaurants délicieux, j'ai dégusté le brunch du dimanche chez Thursday's, rue Crescent, au cœur du quartier British et j'ai pris une calèche pour visiter la vieille ville et son couvent des Récollets, le quartier chinois, revoir le balcon d'où le général de Gaulle lança son équivoque « Vive le Québec Libre », le port, son marché aux puces couvert, avant de prendre un rafraîchissement dans l'un des nombreux cafés qui bordent la place Jacques Cartier sur laquelle se produisent les baladins du dimanche. J'ai vu l'université Mc Gill et j'ai passé des heures dans la plus grande librairie francophone de Montréal, Champigny, où l'on peut trouver je crois tous les livres publiés dans notre langue. J'ai découvert des écrivains québécois tels que Michel Tremblay et Yves Beauchemin que les éditeurs français auraient intérêt à publier plus fréquemment car ils m'ont fait vibrer d'émotion et m'ont prouvé qu'Antonine Maillet était loin d'être la seule romancière francophone du Canada. J'ai visité le Musée des Beaux-Arts, le Musée Régional, remonté la Côte des Neiges le long du Parc Mont-Royal, mangé chez Schwartz la meilleure viande fumée du Québec selon mon amie Diane. J'ai joué au scrabble à St Laurent, La Salle et Bel Œil où j'ai été amicalement accueillie.

J'ai accompagné Diane au Golf de Cedar Brook où elle a eu la gentillesse d'être mon professeur particulier sur le parcours magnifique et vallonné. Comme elle ne s'y rend pour travailler au pro shop que durant le week-end, nous avons profité des autres jours pour aller au Mont Tremblant, la plus haute montagne du Québec. Ainsi que je le fais aux Arcs j'ai pris la benne qui monte au sommet et j'ai dévalé la pente qui surplombe deux lacs argentés, courant parmi les fleurs et les milliers de fraises des bois. J'ai mangé des tourtes à la viande ou aux fruits, de la poutine[34] accompagnée de frites et goûté le « chômeur », ce gâteau du pauvre célèbre depuis les années de dépression et composé de farine et de sucre.

De retour à Montréal, j'ai fait encore quelques promenades, dîné dans l'un des meilleurs restaurants de la ville « Anne de Champlain » où j'ai eu la surprise de constater que Diane, ancien professeur de littérature française, tutoyait le personnel, du maître d'hôtel au serveur. Bien sûr elle ne parle pas vraiment le jouai, ce parler montréalais autrefois à base anglo-française mais qui oublie de plus en plus sa double origine pour se consacrer à notre langue, elle le frôle toutefois et c'est touchant car l'emploi systématique du « tu » n'est en définitive (je prie les Québécois d'excuser mon explication) que la transposition du « you » anglais.[35] Je n'ai pas osé lui demander si pour faire bonne mesure les Québécois avaient choisi de vouvoyer Dieu...

J'ai quitté Montréal avec regret, le seul mauvais souvenir que je conserve étant d'avoir été piquée sur les golfs par un infime insecte noir, le « brûlot » ou maringouin qui sévit paraît-il en été depuis le nord des Etats-Unis jusqu'en Alaska et au Labrador et qui peut mettre en péril la vie de touristes qui s'aventurent dans certaines forêts où les terribles insectes vivent en essaims. Je suis partie pour le parc de Bic et la Gaspésie, séjournant au bord du fleuve dans des chambres d’hôte,  un système très en vogue au Québec et qui tend à se propager en France où les gens commencent à se méfier du prix exorbitant des hôtels. En chambre d'hôte l'accueil est chaleureux et l'atmosphère conviviale : on apprend à se connaître autour de la table généreuse du petit déjeuner.

Je suis restée plusieurs jours à Bic pour prendre le temps de jouer au golf, photographier les bélougas (baleines blanches) en compagnie de Tom, un Canadien anglophone qui s'est parfaitement acclimaté au français et aux us du Québec. Il a eu la gentillesse de parcourir douze miles transversalement sur le fleuve afin de rechercher pour mon plus grand plaisir le rare cétacé. J'ai mangé au « Capt'tain Homard » de Ste Flavie où l'on déguste pour quelques dollars canadiens ce qui en Bretagne coûterait une fortune, les homards canadiens étant avec un peu moins de finesse les frères de nos Demoiselles de Cherbourg. Je suis allée au théâtre de Bic avec un peu de réticence car je ne suis pas assez familière avec le joual[36] pour apprécier à sa juste valeur un drame fantastique L'Américain. Je suis partie à l'entracte car je n'arrivais pas à entrer dans le vif du sujet.

J'ai traversé la Gaspésie, face au Labrador, à l'Ouest de terre-Neuve, admirant ça et là des fermes modèles où les pis des vaches m'ont fascinée à l'heure de la traite quand elles rentrent en file indienne à l'intérieur des bâtiments, lourdes d'herbe et de lait. Au Nouveau Brunswick (une des deux Provinces Maritimes qui, avec la Nouvelle Ecosse, recouvrent l'ancienne Acadie), ayant choisi de m'arrêter à grand Sault, j'ai contemplé les chutes bouillonnantes au centre même de la ville. J'ai ensuite passé la frontière pour entrer dans le Maine, suivant le cours de la rivière que j'ai photographiée au moment même où les pêcheurs envoyaient leur ligne argentée depuis leurs embarcations de bois comme dans ce merveilleux film dont le nom m'échappe mais qui illustrait si bien la splendeur souvent méconnue de la campagne américaine : nos concitoyens préfèrent en général l'Ouest et ses canyons flamboyants ou New York qui n'est pas toute l'Amérique. J'ai dormi près de l'océan que la brume envahissait, fait la connaissance au breakfast de Canadiens qui se trouvaient comme moi sur l'Atlantique il y a cinquante ans (que de souvenirs échangés !) puis je suis repartie à la recherche de mes souvenirs dans la Salem d'Hawthorn au Massachussets où j'ai revu le Musée des Sorcières et Thé House ofthe Seven Gables ( La Maison aux Sept Pignons) qui jouxte la première résidence de l'écrivain et constitue le sujet de l'un de ses principaux ouvrages.

J'ai revu la maison des douanes où il a travaillé avant de devenir célèbre et marché avec plaisir dans les rues bordées par les maisons de bois si caractéristiques de la Nouvelle Angleterre. J'ai terminé ce périple chez mon ami Vincent dans le New Jersey. Comme toujours il m'a entraînée pour un tour des manoirs dont certains furent construits sous la colonie britannique : briques rouges pour quelques uns d'entre eux, bois pour d'autres comme en Nouvelle Angleterre, granit à New Hope, la ville charmante pleine de boutiques et de restaurants français, au bord de la rivière Delaware. L'apothéose enfin, quatre jours à New York où m'attend le Metropolitan Muséum avec les sculptures de Degas et les Impressionnistes (une jeune danseuse de quinze ans[37] vêtue pour l'éternité de son tutu d'origine et le plus beau Renoir du monde), Broadway où j'ai ri et pleuré en voyant Les Misérables et La Fille de Saigon (respectivement huit et deux ans de triomphe à Londres et à New York) : dialogue, musique et mise en scène des deux Français les plus connus d'outre-Manche et d'outre-Atlantique, Boutbil et Shônberg, inconnus pratiquement dans notre beau pays où la comédie musicale n'a pas encore reçu ses lettres de noblesse. (Starmania exceptée)[38]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le commando tchétchène

 

Je me suis trop souvent émue de la situation en Tchétchénie pour me poser cette question au lendemain de la prise d'otages dans un théâtre de Moscou par des « autonomistes » tchétchènes : « La fin justifie-t-elle les moyens ? » Il y a cependant une chose dont je suis persuadée et que j'ai répétée à maintes reprises : la Russie, en refusant de respecter l'indépendance de communautés musulmanes pour des raisons diverses dont une des plus importante est en relation directe avec la production et le transport de l'or noir, a radicalisé la tradition religieuse de ces communautés : On a pu constater les effets désastreux de cette attitude en Afghanistan. Il semble qu'elle ait eu pratiquement les mêmes conséquences en Tchétchénie.

J'aimerais à cet égard évoquer deux articles, l'un du Nouvel Observateur rapporté par Laurent Jauffrin en 2002 à propos de la Tchétchénie, l'autre Les jihadistes et la guerre de Tchétchénie (paru dans la Revue Militaire Canadienne - Vol.l – N°3) rédigé par Patrick Armstrong qui est un spécialiste canadien de la Russie dont l'analyse me paraît extrêmement pointue. J'ai choisi dans chaque article un passage qui me parait essentiel pour faire comprendre l'évolution inéluctable prise par les événements dès que les Russes ont décidé de reprendre la guerre en Tchétchénie après une période où cette république du Caucase a été relativement indépendante. Je connais trop cette mystique d'amour et de paix qu'est le soufisme[39] pour me dire que les Russes en général et Poutine en particulier sont bien trop agressifs pour comprendre les motivations de communautés qu'ils ont décidé de prendre sous leur coupe en rappelant que les tsars ne faisaient pas autrement. Devant les exactions, les crimes, les destructions systématiques, les partisans de al-Qaïda et de Bin Laden ont eu beau jeu d'entrer en scène. Voici les deux passages : Quand les Tchétchènes ont pu voter librement, ils se sont prononcés à 90% en faveur de l'indépendance. Ils demandent l'ouverture de négociations, que le gouvernement russe refuse. Celui-ci agite le danger islamiste. Or les Tchétchènes sont, pour l'essentiel, adeptes du soufisme, cette variante mystique et pacifique de l'islam. Des milices islamistes sont présentes en Tchétchénie, les « wahhabites. » [40] Tout en acceptant leur présence, qui le sert sur le plan militaire, le président Maskhadov s'en tient à distance et décline les offres de soutien militaire faites par les pays musulmans.

 Lors de la première guerre,[41] nous combattions sous la bannière de « la liberté ou la mort». Nous menons cette deuxième guerre[42] sous la bannière de l'islam. Tous les Tchétchènes, tant leurs dirigeants que chaque membre des mujahiddin, combattent pour faire régner sur ce pays la Loi divine d'Allah le très Haut.  Selon Shamil Bassayev, commandant le plus important des jihadistes tchétchènes, « Le Jihad durera jusqu’à ce que les musulmans libèrent leur pays et rétablissent le Khilafa, un califat étatique islamique. » Ou encore, selon les mots de Khattab, le chef arabe des forces mujahiddin, « Cette guerre est effectivement une guerre des chrétiens en croisade contre l'islam et son peuple. » Ces gens recherchent bien plus que l'indépendance envers la Russie. Pour eux, la Russie n’est qu’un ennemi et la Tchétchénie un front parmi d'autres d'un jihad mondial.

 

 

A la lecture de ces lignes si explicites, comment ne pas essayer de comprendre sinon de l'approuver[43] la prise d'otages par Arbi Barayev[44] et son commando ? Mais évidemment on se demande comment une opération d'une telle envergure a pu être menée à bien sans une aide efficace à l'intérieur même du théâtre ? Et puis, je voudrais être sûre que jamais, au grand jamais, des forces d'intervention occidentales[45] n'auraient pris le risque, quand le but était d'éliminer les « terroristes », de tuer autant d'otages - 117 à l'heure où j'écris n'ont pu être ranimés - je voudrais être sûre que si les « sauveteurs » avaient eu l'ordre d'employer un soporifique[46], ils auraient eu l'antidote afin de pouvoir l'administrer aussitôt les victimes sorties du théâtre.

 

Additif : J'ai entendu ce matin même (Lundi 12 novembre) aux nouvelles de France Inter que jamais Poutine n'accepterait de rendre son indépendance à Kaliningrad, l'ancienne Königsberg, malgré les demandes réitérées de l'Union Européenne. Quand je persiste à dire : Russie des Tsars, Union Soviétique, Russie de Poutine, même combat, je ne crois pas avoir tort. L'histoire de Kaliningrad est exemplaire de cette volonté d'expansion qui a toujours poussé la Russie plus avant vers l'Est et vers l'Ouest. Cette région de Kaliningrad était au XIIème siècle peuplée des tribus prussiennes, lituaniennes et Coures (peuples proto-baltes d'origine indo-européenne, cousins de lituaniens et des lettons, les Coures ont donné leur nom à la région appelée « la Courlande ». Les Chevaliers teutoniques y arrivèrent en 1230. Depuis cette époque la Lituanie a connu son apogée au XVème siècle, a disparu au XVIIIème pour vivre sous le joug de la Russie de 1795 jusqu'à la première guerre mondiale. L'Allemagne a occupé la Lituanie de 1915 à 1919, l'a perdue entre les deux guerres mondiales, a repris les territoires perdus par le Kaiser en 1939. En 1945, l'Armée rouge envahit la Prusse Orientale. Kônigsberg est investie : Staline donne 24 heures à la population allemande pour évacuer la ville et installe à leur place des citoyens soviétiques originaires de tout l'empire, le russe est la langue obligatoire, la russification et la soviétisation sont totales. La ville est rebaptisée Kaliningrad. En 1991, avec la fin de l'Union soviétique, la Lituanie est redevenue indépendante mais pas la ville de Kaliningrad : la ville prussienne a été entièrement démolie par les Soviétiques et sont apparus les mêmes bâtiments qui ont été l'apanage de toute l'Union durant le régime stalinien. Seul port sur la mer baltique qui ne soit pas pris par les glaces en hiver, situé sur un territoire enclavé, le transit des convois militaires représente le point névralgique des négociations pour la Russie avec ses voisins directement concernés. Ce transit est vital pour sa sécurité et celle de ses échanges commerciaux.

Dès l'intégration de la Pologne et de la Lituanie au sein de l'UE, le territoire de Kaliningrad deviendra une enclave russe dans l'Union européenne. Et bien sûr l'Europe et la Russie ne parviendront pas à s'entendre au sujet de cette situation paradoxale car il n'est pas une seconde envisageable que Poutine accorde à la ville son indépendance. Les personnes âgées, toutes d'origine russe, ne peuvent qu'accepter le statu quo mais les jeunes ne sont pas heureux, la ville étant gérée entièrement par les militaires. Ils entrevoient un monde où ils auraient du travail, ils cherchent à sortir du carcan où ils sont maintenus et, bien sûr, Poutine ne les laissera pas faire. A noter que le nouveau KGB, le Fsb, est solidement implanté dans la ville.

         

 

Ecrivains, chronologie et films

 

Une fois de plus, je me permets de remonter dans le temps pour raconter mes aventures, mes amours... de naguère tout en essayant bien sûr de les relier au présent dès que j'ai découvert un fil conducteur. Aujourd'hui ce ne sera pas difficile car les auteurs que j'aimais n'ont pas quitté mon cœur. Nous étions en 1995, j'avais séjourné (comme cela m'est arrivé bien souvent) une partie de l'été à Montréal et passé des heures chez Martigny, l'une des grandes librairies de la ville. J'avais découvert en furetant parmi les livres des auteurs québécois qui m'avaient enthousiasmée, en particulier Yves Beauchemin[47] et Michel Tremblay dont les œuvres les plus récentes étaient écrites en joual.[48]

De retour en France, j'ai voulu continuer ma quête des écrivains québécois, une tâche bien difficile puisqu'on publie dans notre pays les traductions de milliers d'écrivains anglo-saxons mais qu'on oublie le talent de nos cousins d'outre-Atlantique. Un jour Bernard Pivot a interviewé Denise Bombardier, journaliste et romancière montréalaise, mais elle est loin de m'avoir fait la même impression qu'Antonine Maillet encore que je n'aie pu 1' « apprécier » avant d'avoir lu ses ouvrages dans l'ordre chronologique.

A ce propos, vous me pardonnerez une digression de plus mais comme je l'ai dit souvent je les aime, elles m'éloignent parfois du sujet que je viens d'aborder mais j'y reviens en général avec enthousiasme.

J'ai toujours eu envie, naïvement peut-être, de connaître les auteurs chronologiquement et de suivre ainsi leur évolution et la manière dont ils maîtrisent de plus en plus leur art car si je lis une dernière œuvre et remonte ensuite dans le temps, j'éprouve parfois d'amères déceptions. Ainsi j'ai lu André Brink[49], aimé profondément ses ouvrages, correspondu avec lui pour exprimer mon admiration vis-à-vis non seulement de son attitude sociale d'intellectuel afrikaner face au problème de l'apartheid mais pour son talent d'écrivain. En 1985 il eut, selon moi, l'étrange idée de faire une nouvelle traduction anglaise de son premier livre écrit en 1963, Die Ambassador. Ainsi qu'il l'a dit lui-même dans la préface de la nouvelle édition, L'Ambassadeur est une vision romantique du monde expérimenté par un jeune homme et ne représente qu 'un point de départ sans lequel l'ensemble de son œuvre n 'aurait pu voir le jour. Oui mais il n'y avait pas de commune mesure entre le jeune auteur et l'écrivain adulte qui a vécu, fait des expériences terribles mais enrichissantes, qui est sûr - autant qu'on peut l'être - de son écriture et je n'ai pas été capable d'aller jusqu'au bout de ma lecture. Plus même, j'ai commencé à éprouver à l'égard d'André Brink comme un blocage et je n'arrive plus à le lire avec le même empressement qu'autrefois. C'est peut-être que j'aimais infiniment les ouvrages liés à l'apartheid et que je n'identifie plus l'auteur aux nouveaux sujets qu'il traite : s'ils ont toujours pour support l'Afrique du Sud, ils sont devenus d'énormes pavés[50] de plus de mille pages, tel cet Act of Terror (Acte de terreur) qui m'a complètement déconcertée.

Le même phénomène s'est répété avec deux romanciers américains dont la célébrité est venue (en France tout au moins) suite à des films tirés d'œuvres postérieures à leurs premiers ouvrages. Quand on a comme moi la passion de lire on ne va pas automatiquement au cinéma surtout quand un film est trop matraqué avant sa sortie.

Pour ce qui est par exemple de Thomas Harris, mon fils de San Francisco m'avait dit que j'aurais du mal à supporter Le Silence des Agneaux dans sa version cinématographique. N'ayant pas abordé systématiquement jusqu'alors (je suis devenue une fan depuis !) les « sérial killers », j'avais acheté le livre qui m'a passionnée. J'ai eu envie de connaître Red Dragon[51] dont l'un deshéros est déjà le Dr Lecter. Même enthousiasme parce que j'avais à faire à une série dont j'espérais que l'auteur écrirait la suite.[52] Quelle ne fut pas ma déception quand j'abordai Black Sunday (Lundi Noir)[53] : il n'avait été réédité qu'à la suite du succès cinématographique du Silence des Agneaux.[54] et rien dans ce livre ne laissait présager l'apparition du célèbre Dr Lecter et le talent de Thomas Harris.

Pour ce qui est de Michael Crichton[55], je l'ai connu en lisant Jurassic Park. C'était d'autant plus fascinant que mon imagination acceptait les dinosaures avec aisance : ils étaient réels et non pas des créations techniques ou des images virtuelles aussi réussies fussent-elles. Bien sûr, Michael Crichton qui publie des centaines d'ouvrages est un écrivain trop prolifique pour que je remonte avec lui dans le temps. Je dois reconnaître que je n'ai même pas lu The Great Train Robbery dont la version filmée fut un grand succès. J'ai parcouru Rising Sun (Soleil levant) qui montre l'hégémonie des firmes japonaises installées aux Etats-Unis et leur intention bien définie d'abattre leurs homologues américains et Disclosure (Harassement) qui aborde le sujet très actuel des rapports patrons-employées. De même que pour Jurassic park, l'intrigue et les événements qui l'entourent sont assez suggestifs pour qu'on se contente amplement des livres sans aller obligatoirement au cinéma. Je pourrais d'ailleurs ajouter à ces deux auteurs un troisième, John Grisham[56], dont on connaît bien les versions filmées de trois livres : The Firm (La Firme), The Pelican Brief (Le Dossier Pélican) et The Client. J'ai eu l'occasion de voir The Firm en allant aux Etats-Unis. Là encore, il n'y avait pas de commune mesure entre l'angoisse suscitée par les événements tragiques et la version filmée qui doit faire des choix pas toujours heureux. J'ai eu la chance avec John Grisham que j'apprécie particulièrement de lire tous ses livres chronologiquement, ce qui est tout de même moins important pour un auteur de polars même fort bien écrits, argumentés, construits que pour un auteur comme André Brink par exemple.

Vous le constatez, je me suis singulièrement éloignée de Denise Bombardier mais j'y reviens maintenant. Il n'était pas question que j'achète le livre prôné par Bernard Pivot avant de connaître les premiers ouvrages de cette inconnue. J'ai trouvé à la Fnac Une enfance à l'eau bénite et Tremblement de cœur. Dès que j'ai abordé l'histoire de cette enfance catholique, je n'ai pu me concentrer sur un texte qui, à mon avis, ne valait pas grand chose : Denise Bombardier a tout d'abord détruit l'image que j'avais de «mon» Québec. Je sais bien que cette Belle Province et l'Acadie ont des bases solidement ancrées dans la religion et que prêtres et religieuses tenaient en leurs mains la destinée d'enfants qui étaient programmés pour la vie selon leur condition sociale mais je n'ai jamais été aussi choquée par Antonine Maillet. Si en effet elle a pris ses distances avec la religion de son enfance en la fustigeant comme dans certains passages de La Sagouine, elle reconnaît dans Les Confessions de Jeanne de Valois les luttes incessantes des prêtres et des religieuses pour obtenir la reconnaissance et l'enseignement du français dans les écoles et les universités (comme celle de Moncton en Acadie qui est la première université francophone née au Canada.)

La raison de mon désaccord avec Denise Bombardier vient également du fait que son style tient plus du journalisme que de l'écriture et puis tout y est mesquin et sans intérêt. Cependant si ce petit livre est mauvais, il l'est moins que Tremblement de Cœur qui relate la misérable aventure d'une « entrepreneuse » montréalaise parvenue.

Les critiques étrangers reprochent souvent aux écrivains français de ne plus écrire de sagas mais de courtes tranches de vie trop subjectives en général pour intéresser un grand nombre de lecteurs. Alors que trouvent-ils chez Denise Bombardier ? Un français approximatif, une satisfaction de soi déconcertante, des détails sexuels qui frôlent la pornographie. Heureusement que tout ceci tient dans deux cent soixante quinze pages que je n'ai pas lues jusqu'à la fin car je n'en voyais pas la nécessité.[57] Je me pose une question cependant : pourquoi n'ai-je pas trouvé les livres de Denise Bombardier[58] à Montréal alors que mon instinct m'a fait découvrir les autres auteurs ? Peut-être est-elle bien introduite dans les milieux littéraires français en raison de son appartenance à un journal québécois dont elle est la correspondante à Paris ?

Ceci dit, je commençais à me demander si je n'avais pas été trop dure à l'égard des livres de Denise Bombardier - ce qui entre nous ne peut lui faire ni chaud ni froid -quand j'ai entendu, retransmis de la Comédie Française, une version parlée des Maximes, Pensées et Anecdotes de Nicolas de Chamfort (1740 -1794.) Des acteurs et des actrices de grand talent faisaient jaillir sur scène ces improvisations dont l'auteur régalait les salons parisiens avant la Révolution. Une ligne, deux lignes au plus mais un ravissement chaque fois renouvelé, un français chaleureux, gai pétillant, gredin même : J'étais transportée d'un plaisir dû pour moitié à l'écrivain, pour moitié aux acteurs qui le disaient si bien. J'ai alors pensé que notre langue méritait le respect et ne pouvait passer entre les mains de personnes qui n'avaient pas le mérite de la bien connaître. Ainsi j'ai décidé de m'en tenir au jugement que j'avais porté sur la prose de la journaliste montréalaise : il y a trop de livres bien écrits et bien pensés pour qu'on s'arrête même un instant sur des productions vulgaires et inintéressantes.

 

 

 

 

 

 

Max Ernst et l’exclusion

Je me souviens aujourd'hui d’une soirée thématique sur Arte consacrée à Max Ernst, un peintre français d'origine allemande dont les collages attirèrent dans les années 20 les surréalistes. Né à Brühl en 1896, Max Ernst entra en 1909 à l'université de Bonn où il étudia la philosophie, la psychologie et l'histoire de l’art. En contact avec les membres du groupe Der Blaue Reiter, il exposa à Berlin ses premières œuvres, empreintes d'un réel climat expressionniste. Au cours de la Première Guerre mondiale, il servit dans l'armée allemande. Son attirance pour le mouvement dada et la révolte qu'il éprouvait contre les conventions, l'incitèrent à s'établir à Cologne où, avec Jean Arp[59] et Johannes Theodor Baargeld[60], il créa un important foyer dadaïste. C'est à cette époque qu'il commença ses premiers collages. En 1922, un an après avoir participé à l'exposition organisée par André Breton à la galerie parisienne Au Sans Pareil, il s'installa à Paris, adhérant alors au mouvement surréaliste, dont il donna, à travers des œuvres comme l'Eléphant Célèbes (1921, collection particulière) ou Œdipe roi (1922, collection particulière) une interprétation très personnelle. A partir de 1923, ses œuvres relèvent d'une exploration systématique de l'inconscient, à travers des thèmes comme le cosmos, le feu ou l'amour. En 1925, il inventa des techniques particulières, comme le frottage (papier posé sur les rainures d'un parquet puis sur des textures diverses), le grattage (retrait des pigments d'une toile) ou l'intégration d'illustrations du XIXe siècle.

Il fut, comme ses anciens concitoyens résidant en France, interné dans un camp dès la déclaration de Guerre de 1939 et ne put en sortir que sur les demandes réitérées de ses amis peintre et poètes. Divorcé de sa première femme. Gala, qui fut auparavant l'épouse d'Eluard, ensuite celle de Salvador Dali, il se réfugia dans la maison qu'il possédait en Ardèche et s'enfuit aux Etats-Unis grâce à l'intervention d'une Américaine richissime, Peggy Guggenheim[61], qui collectionnait ses oeuvres et devint sa seconde femme. Il peint notamment L'Europe après la pluie (1942, Wadsworth Atheneum, Hartford) et Le roi joue avec la reine (1944, The Museum of Modern Art, New York). De retour en France en 1953, il poursuivit, jusqu'à sa mort en 1976, une production intense, tant en sculpture (Après moi le sommeil, 1958, musée national d'Art moderne, Paris) qu'en dessin et en peinture. Tout au long de sa vie, Ernst, expérimentateur infatigable, a recherché, au travers de son œuvre les moyens de transcrire en deux ou trois dimensions le monde fantastique des rêves et de l'inconscient. Les épreuves du peintre, son incarcération dans le camp français, ont fait de ce surréaliste libertaire, de ce prince du vagabondage - il s'arrêta muet d'admiration et de surprise devant le Grand Canyon qu'il avait peint en Ardèche sans l'avoir jamais vu - le défenseur de la révolte et de la liberté.

J'étais devant la télévision, observant Max Ernst et ses amis, et que m'arriva-t-il ? Un intérêt renouvelé pour les surréalistes ? Une envie de revoir des Picasso ? Une passion accentuée pour les impressionnistes ?... Non, loin de là : je fulminais une fois de plus contre cette France qui, à la première alerte, enfermait les gens sans rechercher les causes de leur présence dans notre pays : républicains espagnols en fuite devant les troupes du caudillo et enfermés dans des camps innommables tels que celui d'Argelès, Juifs allemands échappés de l'enfer nazi et arrêtés comme le fut Max Ernst, ouvriers algériens jetés à la Seine sur ordre de Papon, immigrés évacués par les armes de l'Eglise Saint Bernard, Afghans, Irakiens, Kurdes... retenus dans des centres de rétention privés de toutes installations sanitaires avant d'être renvoyés dans leur pays où les attend une mort certaine...

J’eus bien vite fait de me demander si de telles choses se passaient dans tous les pays du monde comme dans le nôtre. Me revinrent alors en mémoire les arrestations qui suivirent les événements du 11 Septembre et le meurtre d'un sikh parce que son turban ne disait rien qui vaille aux promeneurs de New York. Oui, me dis-je, mais tout ceci ne serait pas arrivé sans l'effondrement des Tours... Qui sait ? De souvenir en souvenir, j'ai évoqué la double avalanche qui détruisit voici de longues années l'UCPA construit dans la partie ancienne de Val d'Isère. Quelques jours après nous skiions, ma fille et moi, sur Solèze, l'une des deux hauteurs qui domine la ville et nous étions prêtes à redescendre à travers un brouillard assez dense. Deux jeunes gens (dont l'un était médecin comme mon mari) nous demandèrent alors s'ils pouvaient se joindre à nous car ils n'étaient pas familiers avec cette montagne. Par la suite des liens d'amitiés s'établirent entre nous et nous fîmes la connaissance de la femme du médecin à Val d'Isère même puis de l'autre épouse lors d'un voyage que nous fîmes quelques mois plus tard aux Etats-Unis avec mon mari et mon plus jeune fils qui réside aujourd'hui à San Francisco.

La seconde jeune femme était une Américaine d'origine japonaise de la quatrième génération. Mariée à un homme de la bonne société de Newport, Californie, elle était membre du Country club et du Yacht club. A mon second séjour, je fus invitée par le couple à demeurer chez eux et j'entrais plus avant dans l'intimité de mon hôtesse qui me raconta son histoire et son malaise quand elle se retrouvait avec les amis « upper middle class » de son mari. Cette histoire, elle me la conta après que son père m'eût invitée au Country club de golf. J'étais prête à lui dire que les choses avaient bien changé depuis le film de Gregory Peck Gentleman’s Agreement qui montrait les difficultés d'un journaliste juif à s'immiscer dans les cercles puritains de l'Amérique profonde.[62] En effet son père japonais (c'est l'expression consacrée aux Etats-Unis : on dit « italien », allemand », «japonais», «chinois»... même quand on parle d'une personne de nationalité américaine) semblait être parfaitement à l'aise au milieu de ses amis qui venaient lui serrer la main et nous saluer. De retour à la maison elle me dit la vérité sur l'admission de son père au country club : il était très lié avec le président du conseil d'administration et quand les autres membres refusèrent catégoriquement l'entrée de son ami, le président menaça de donner sa démission. C'est ainsi qu'un Japonais américain intégra pour la première fois un milieu interdit. A cette époque, le geste ne fut pas renouvelé.

Mon amie ne s'en tint pas à ce premier récit. Comme je l'ai dit plus haut, elle était une Américaine de la quatrième génération et devait ainsi sa nationalité à l'immigration aux Etats-Unis de ses arrière-grands-parents. Après Pearl Harbour ses parents furent placés dans un camp dont ils ne ressortirent qu'au bout de six mois d'internement. Elle-même avait fait ses études d'institutrice et un jour elle décida de conter son histoire aux enfants d'une dizaine d'années qui composaient sa classe. L'un d'entre eux protesta et dit qu'une telle chose n'avait pu arriver dans la nation la plus démocratique du monde. Elle lui suggéra d'écrire à son « représentant » (député) afin qu'il confirme l'authenticité de cette histoire. Le garçonnet reçut la confirmation de ce qu'il avait entendu, le député précisant que depuis 1942 les choses avaient bien changé et que sans doute de telles incarcérations ne seraient plus possibles dans les années 80 !

Ceci dit, la jeune femme, typiquement américaine à mes yeux, conservait trop de dépit au fond de son cœur pour accepter sa vie avec un WASP (Américain blanc d'origine protestante) ainsi qu'on nomme en général les descendants des Européens qui vinrent en Amérique à bord du May Flower chassés par les persécutions papistes. Elle ne voulait pas d'un enfant métissé et j'appris quelques mois plus tard qu'elle avait demandé le divorce. J'étais triste mais comment ne pouvais-je pas comprendre les raisons de son choix ? Je me suis toujours demandée ce qu'avait du ressentir son mari : Il me semble que tout d'abord il ne l'aurait pas épousée s'il avait été raciste et s'il ne l'avait pas année et puis je crois sincèrement que, comme moi, il voyait en elle une jeune femme typiquement américaine dont la présence à ses côtés ne pouvait être que naturelle et implicitement acceptée. Je me suis également dit que j'avais peut-être été inconsciemment un catalyseur : à qui en effet aurait-elle pu se confier et avouer les doutes qui l'assaillaient sinon à une oreille bienveillante comme la mienne ? Ses parents n'auraient sans doute pas compris ses inquiétudes puisqu'ils s'étaient installés dans leur confort américain, étaient très riches (le monsieur cultivait des fraises par centaines d'ouvriers agricoles interposés dans Sonoma Valley), ses amies d'école avaient épousé des Américains d'origine japonaise et, apparemment, elle n'avait pas fait d'amis intimes dans les fréquentations de son mari. Alors avais-je été là pour qu'elle puisse se raconter et se comprendre ? Comme je n'ai plus eu de nouvelles depuis cette époque lointaine, je n'aurai jamais de réponse à ma question. Je peux simplement dire que la bonté vis-à-vis des autres, l'acceptation de la différence, l'acceptation de soi-même dans ce cas, n'est pas pour demain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Festin de Babette - Le Chocolat

 

J'ai eu l'occasion de voir sur Canal+ un film charmant Le Chocolat et je n'ai pu m'empêcher de me dire que le metteur en scène avait du bien connaître Le Festin de Babette car à peine avais-je vu les premières images du premier que le second m'est revenu en mémoire.

Le Festin de Babette a été réalisé par le metteur en scène danois Gabriel Axel en 1987. Les acteurs principaux en étaient Stéphane Audran, Birgitte Federspiel, Bodil Kjer et Jean-Philippe Lafont.

Élégant, délicat et sensuel. Le festin de Babette est une célébration de la création artistique, du don de soi et du bonheur de vivre ! Gagnant de l'oscar du meilleur film étranger en 1988, cette œuvre admirable est à l'image de son héroïne : sous de modestes apparences se cachent de grands moments de plaisir et de volupté. Babette fuit la France troublée de 1871 et devient la domestique de deux soeurs célibataires au Danemark. Dans ce petit village puritain, les deux soeurs dévotes mènent une vie très austère. Elles ne mangent qu'une nourriture fort simple qu'elles partagent généreusement, certes, mais qui ne leur procure aucun plaisir. Or Babette est un génie culinaire. Lorsqu'elle remporte une somme rondelette à la loterie, elle consacre tout son gain à préparer un somptueux festin qu'elle offre à la communauté. Chacun des convives en sortira transformé.

Un très beau rôle est celui du Général qui à la première bouchée qu'il goûte, alors qu'il n'a pas encore vu Babette (elle « est de cuisine » et ne sert pas à table), devine que ce festin est l'oeuvre de l'ancienne patronne du meilleur restaurant parisien qu'il ait eu l'occasion de fréquenter. Il est le seul parmi tous ces modestes protestants à partir sans avoir été transformé par ces divines « nourritures terrestres » parce qu'il avait fait, faisait et ferait toujours partie des amateurs éclairés de ce grand art qu'est la cuisine, preuve qu'il ne pouvait être membre de la communauté « puritaine ».

Je ne résiste pas au plaisir de vous donner deux recettes du festin. A la veille des fêtes que je vous souhaite heureuses, réussies et gourmettes, n'est-ce pas une bonne idée?

 

Blinis Demidoff

 

pour 8 personnes - Préparation : 3 heures (tps de repos compris) tps de cuisson : 15 mns - 1/2 pain de levure fraîche ou 1/2 paquet de levure sèche 1 tasse de lait tiède ou chaud mais pas bouilli 1 + 1/2 tasse de farine 2 jaunes d'œufs battus légèrement 1/4 tasse de crème épaisse 1 pincée de sel 2 blancs d'œufs battus rapidement presqu'en neige 1 cuillère à soupe de beurre doux 1 tasse de crème fraîche ou crème aigre (peut-être lait Ribot ou bulgare) 125 grs de caviar ou plus selon les goûts

 

1 - Dans un grand bol, dissoudre la levure dans lait. Rajouter 1 tasse de farine et battre jusqu'à ce que le mélange soit lisse. Couvrir avec un tissu propre dans un endroit tiède pour lever pendant 2 heures.

 

2 - Ensuite faire un puits et mettre les jaunes d'œufs, la crème et la 1/2 tasse de farine restante. Ajouter le sel et les blancs en neige sans casser les blancs. Couvrir encore et laisser pat 30 à 40 mns (il faut que le mélange soit léger).

 

3 - Placer un poêlon à fond épais ou une tôle sur le feu moyen et ajoute le beurre. En utilisant une cuillère à soupe, former des blinis d'environ 7 cm avec le mélange obtenu et levé. mettre plusieurs blinis en même temps dans le poêlon. Les faire dorer de chaque côté. Quand les blinis sont prêts, les mettre sur une plaque chauffante

 

4 - Servir 3 à 4 blinis par assiette avec de la crème fraîche et le caviar.

 

Cailles en sarcophage

Préparation : 1 heure de cuisson - 1 h 30 en plusieurs étapes - 1 livre (env. 500 grs) de pâte feuilletée - 1 jaune d'œuf battu avec 2 cuillères à soupe d'eau - 8 cailles désossées (à l'exception des jambes et des ailes - réserver les os) - sel, poivre moulu fraîchement - 6 cuillères à soupe de Cognac - 75 grs de truffes noires hachées - 1/2 livre (250 grs) de foie gras d'oie frais de préférence (mais pas cru) - 5 cuillères à soupe de beurre sans sel - 3 échalotes hachées - 1 tasse de vin blanc sec 4 tasse de fond de volaille - 2 cuillères à thé de maïzena dissoutes dans 2 cuillères à soupe de vin blanc - 8 gros champignons avec de grands et parfaits chapeaux - 1 cuillère à thé d'huile d'arachide.

 

1 - Préchauffer le four 200 °C. Couvrir la plaque de papier sulfurisé.

 

2 - Rouler la pâte sur une planche légèrement farinée jusqu'à 6 mms d'épaisseur et découper en 8 ovales de 10 cm de large et de 12,5 cm de long. Piquer avec les dents d'une fourchette et badigeonner avec le jaune d'œuf plus l'eau.

 

3 - Cuire 12 à 15 mns pour dorer légèrement. Sortir du four et mettre sur une étagère pour refroidir. Avec un couteau aiguisé découper le côté sans couper le fond et enlever les couches intérieures pour former un ovale creux.

 

4 - Rincer et sécher les cailles, saupoudrer les cavités de sel, poivre et un peu de Cognac, ainsi que les truffes. Partager le foie gras en 8 portions et placer dans chaque caille. Fermer les cailles en haut (si nécessaire avec de la ficelle de cuisine). Mettre les cailles au frigo jusqu 'à la cuisson.

 

5 - Faire chauffer 1 cuillère à soupe de beurre dans une casserole à fond épais. Ajouter les os réservés et faire dorer légèrement. Ajouter les échalotes, baisser le feu, remuer constamment pendant 3 mns. Ajouter 3 cuillères à soupe de Cognac, le fond de volaille et déglacer la casserole. Laisser mijoter pendant 30 à 40 mns pour réduire la sauce. Passer la sauce et mettre la maïzena, mélanger. Remettre dans une casserole propre et remuer jusqu'à épaississement. Ajouter le reste de truffes, sel, poivre

 

6 - Faire sauter les chapeaux des champignons dans 2 cuillères à soupe de beurre. Réserver.

 

7 - Environ 20 mns avant de servir, préchauffer le four à 175-180 °C.

 

8 - Chauffer le reste de beurre et l'huile dans un poêle à fond épais à feu moyen, faire dorer les cailles de tous les côtés environ 5 mns. Mettre les cailles au four pendant 10 mns.

 

9 - Pendant ce temps, déglacer la poêle avec le Cognac restant (environ 2 cuillères à soupe) et ajouter cela à la sauce.

 

10 - Sortir les cailles du four, enlever la ficelle et les garder au chaud.

 

11 - Pour servir, réchauffer la sauce. Placer les ovales sur une plaque et mettre une caille sur chacune, réchauffer dans le four pdt 5 mns. Dresser sur un plat de service ou dans les assiettes, mettre 1 cuillère de sauce sur chaque caille et placer les chapeaux des champignons en haut de chaque caille. Servir de suite.

 

Tentant, n'est-ce-pas ?

 

Le Chocolat est adapté par Robert Nelson Jacob à partir du roman populaire de Jeanne Harris et mis en scène par Lasse Hallström :

Conduite par le Destin, Vianne (Juliette Binoche) arrive dans un village français apparemment tranquille avec sa fille Anouk (Victoire Thivisol) durant l'hiver de 1959. Elles sont toutes deux revêtues d'une cape rouge[63] et Anouk parle à Culbute, un kangourou imaginaire mais très vivant pour l'adorable petite fille... Vianne se dirige immédiatement chez Armande (Judi Dench), une dame âgée un « tantinet » agressive qui accepte de lui louer sa boutique et l'appartement du premier étage. En un clin d'œil, l'antre assez sordide devient un bijou de propreté, les étagères s'ornent d'objets venus d'Amérique centrale et de toutes sortes de friandises au chocolat le plus fin.

La boutique, en ce début de Carême où le maire (Molina) se refuse à absorber le moindre aliment sucré et fabrique les homélies du jeune curé de la paroisse effrayé par ce catholique réactionnaire, constitue non seulement un repère diabolique, une atteinte au pouvoir du maire qui craint ouvertement qu'on porte atteinte aux traditions répressives de sa famille noble mais agit aussi comme pôle d'attraction pour les personnes qui revivent, lorsqu'elles osent en franchir le seuil, un morceau de chocolat dans la bouche, leurs anciennes passions. Vianne sauve une jeune femme (Lena Olin) des griffes de son mari alcoolique, attendrit la vieille Armande privée par sa fille (Carrie Anne Moss) de la présence de son petit- fils, un dessinateur émérite en dépit de son jeune âge, est envoûtée elle-même par le «rat de rivière» guitariste Roux (Johnny Depp), permet à deux amoureux transis et âgés de retrouver leur jeunesse d'antan, organise un festin digne de celui de Babette où j'ai aperçu des homards fumants prêts à être « conditionnés », assiste terrorisée à l'incendie du bateau des gens du voyage dans lequel se trouve sa petite Anouk, permet enfin au maire de retrouver ses esprits quand, après avoir voulu démolir tous les objets chocolatés du sacrilège, il se retrouve un brin de chocolat au coin des lèvres, un brin suffisant pour qu'il se goinfre de toutes ces merveilles et s'endorme d'un profond sommeil. Quand il se réveille, Vianne est devant lui, un verre d'eau de seitz à la main. Le chocolat a transformé l'homme qui admet ses fautes et la force symbolique du chocolat, comprend que sa femme lassée par autant de conservatisme est partie à jamais, permet aux anciennes coutumes légères de revivre. Tout est bien qui finit bien : Armande, avant de se laisser mourir, a revu sa fille et son petit fils a dessiné son portrait, Vianne décide enfin de prendre racine et Anouk est heureuse au point de laisser son kangourou partir en liberté. Roux revient pour s'installer avec Vianne, en bon sédentaire qu'il ne savait pas être, le jeune curé se permet à la fête de boire une coupe de vin...

Je crois que si Le Chocolat est, comme je l'ai dit plus haut un joli film délicatement interprété par Juliette Binoche, Le Festin de Babette est un chef d'œuvre que j'ai revu plusieurs fois sans me lasser. Le fait que je compare les deux films tient à plusieurs facteurs dont le moins important à mon avis ne relève pas de la cuisine et de la pâtisserie mais du fait que les deux femmes se heurtent à des préjugés et transforment des conservateurs attardés en hommes libres. Ce qui m'émeut est d'une autre nature : Babette et Vianne sont deux perfectionnistes en matière de cuisine, de pâtisserie et de confiserie. Pour elles ce n'est pas le mieux qui est ennemi du bien, c'est le parfait qui est ennemi du mieux ! Et pourtant je sens une différence : les mets de Babette sont naturels. C'est dans l'excellence de ses produits et de son art qu'elle puise cette force qui, atteignant le palais de ses invités, les fait passer du puritanisme à l'épicurisme. La façon de procéder de Vianne est plus ambiguë : son mari, pharmacien, s'est initié dans des communautés indiennes à l'art de transformer le cacao en une sorte de drogue par l'ajout de poudres et d'herbes inconnues en France. Il a transmis avant de mourir ses connaissances à Vianne. Celle-ci est de plus une sorte de pythie : elle prévoit les événement, elle lit dans les pensées, elle sait ce que ses clients préfèrent et peut ainsi mieux les influencer. Disons que Babette, dans son admirable simplicité, est plus touchante que Vianne. Elle n'a pas d'idée préconçue, elle veut simplement accomplir sa mission, une dernière fois, en atteignant la perfection, pour son bonheur et le bonheur de ses hôtes. Elle s'arrêtera là pour revenir simplement sur cette terre dont elle fait partie. Vianne est une enchanteresse et, le film achevé, personne ne peut dire si un jour et en dépit de son bonheur présent, elle ne remettra pas sa cape rouge de prestigiditatrice pour partir sur de nouveaux chemins vers de nouvelles aventures.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Falachas d'Ethiopie

Je ne veux pas refaire ici toute l'histoire du gouvernement marxiste-léniniste Ethiopien qui a sévi à partir de 1977. Il me suffit de noter les quelques lignes qui suivent pour décrire la misère de toutes les populations éthiopiennes tuées, affamées, déplacées, en particulier des Falachas : Dix mille assassinats politiques dans la seule capitale en 1978, massacre des Juifs éthiopiens, les Falachas, en 1979. Voici la raison primordiale pour laquelle les Falachas ont demandé leur rapatriement en Israël qu'ils attendaient depuis des millénaires. Je vais maintenant développer :

 

          L’alya des Juifs éthiopiens : Opération Moïse (1984), Opération Salomon (1991) :

        

Le début des années 1980

Au début des années 80, de nombreux juifs éthiopiens commencèrent à quitter leurs villages des régions rurales, et à se mettre en route pour le sud du Soudan, d'où ils espéraient pouvoir passer au Kenya, et de là, en Israël. La seconde étape de leur périple, à partir du Soudan, se ferait sur les navires de la Marine israélienne qui les attendraient sur les bords de la Mer Rouge et les transporteraient en Israël. A cette époque, la communauté des Juifs éthiopiens en Israël comptait environ 7 000 âmes. Jusqu'à la fin 1981, on assista à l'arrivée de 14,000 personnes supplémentaires, et ce nombre sera doublé jusqu'en 1984.

En 1984 le gouvernement israélien procéda à une opération de sauvetage en masse, appelée Opération Moïse : pendant une période de quelques mois 8.000 juifs s'envolèrent de Khartoum (Soudan) vers l'Europe pour aboutir en Israël. Des informations sur ce sauvetage filtrèrent dans les médias étrangers en novembre 1985 et le président Noumeiri du Soudan mit fin à cette opération, craignant les réactions hostiles des pays arabes. Après l'intervention des U.S.A., Noumeiri autorisa six avions Hercules américains à transporter les Juifs éthiopiens qui se trouvaient encore au Soudan. Leur arrivée en Israël fit monter le nombre de ces immigrants à 16.000 âmes.

 

Les années 1990

En décembre 1989, quinze ans après la rupture des relations diplomatiques entre l'Ethiopie et Israël, l'Ambassade d'Israël fut rouverte à Addis Abbeba. Avec le renouveau des relations diplomatiques, des contacts furent établis entre les Juifs qui avaient quitté l'Ethiopie pour Israël, et ceux qui étaient restés dans ce pays. On transmit ainsi aux familles l'instruction de se rendre à Addis Abbeba et de faire une demande auprès de l'ambassade pour être amenés en Israël. Jusqu'à fin 1990, entre 16 000 et 17 000 Juifs arrivèrent à Addis Abbeba.

En mai 1991, après que le dictateur éthiopien ait fui le pays, le nouveau régime consentit à laisser Israël créer un pont aérien, en échange d'un don de quarante millions de dollars. Les dizaines de milliers de Falachas qui s'étaient rassemblés à Addis-Abeba attendaient dans des camps en espérant pouvoir un jour émigrer vers Israël. Nombreux sont ceux qui avaient des parents au premier degré dans l'Etat hébreu. Ceux-ci avaient eu l'occasion de quitter le pays lors des premières vagues d'émigration, époque à laquelle la question de leur appartenance au judaïsme n'était pas encore d'actualité. Ces Falachas ont donc été autorisés à venir s'établir dans l'Etat juif en vertu du principe du regroupement familial. Par contre, les autres, environ 30.000 personnes, devaient rester en Ethiopie.

C'est le 24 mai 1991, lors de la fête de Shavouoth, que 14.000 personnes furent transportées en une nuit vers Israël. Cette action est appelée Opération Salomon. Elle dura en tout 48 heures, et sept bébés naquirent pendant le transport. Après ce sauvetage en masse, 6.000 Juifs éthiopiens supplémentaires accomplirent leur alya, mettant fin à l'existence de la communauté juive d'Ehiopie, vieille de 3,000 ans.

 

La communauté éthiopienne en Israël

En tout, 35.000 Juifs éthiopiens sont venus s'installer en Israël. L'intégration de cette communauté, différente des autres par leur apparence et leurs coutumes, constituait un enjeu pour le gouvernement et la société israélienne. Un plan fut élaboré pour soutenir l'intégration de cette population particulière dans la société israélienne. La vague d'alya initiale (1981-85) s'était produite pendant une période où l'immigration était rare, et elle s'était étalée sur plusieurs années. En 1986, la moitié des immigrants étaient déjà installés dans leurs logements permanents, après avoir reçu un enseignement de l'hébreu et une reconversion professionnelle. Ils avaient été dispersés dans 40 villes et villages, avec une préférence pour les régions du centre du pays et la proximité des grandes villes.

Par contre, pendant la seconde vague d'alya (1991) les immigrants arrivèrent pratiquement tous ensemble en 48 heures à une époque où le pays devait faire face à l'alya massive en provenance de l'ex-URSS. En 1992, du fait de la pénurie de logement, les immigrants de l’Opération Salomon furent transférés sur des sites de caravanes situés dans diverses régions d'Israël mais leur besoin d'un logement permanent était impérieux et un plan fut adopté en mai 1993 pour leur accorder une subvention qui se montait à 85% du prix d'achat d'un appartement, la différence devant être payée par un prêt à remboursement mensuel. Fin 1995, parmi les immigrants éthiopiens qui demeuraient dans les caravanes, 85% avaient trouvé un logement dans 65 localités différentes à travers Israël.

Des programmes scolaires spéciaux ont été élaborés pour les enfants éthiopiens et les institutions d'enseignement supérieur ont organisé des cours préparatoires pour les étudiants de cette communauté. Tsahal (l’armée) a participé elle aussi à l'intégration des Juifs éthiopiens en proposant des programmes éducatifs. A ce jour, 1.500 immigrants éthiopiens ont servi dans Tsahal et l'on compte parmi eux 23 officiers ainsi qu'un nombre toujours croissant de volontaires pour les unités combattantes. En général, le succès de ces deux vagues d'alya se manifeste surtout parmi les jeunes : dans l'armée, les universités et l'éducation en général. Toutefois, certains domaines de leur intégration restent problématiques :

Le passage d'une vie rurale traditionnelle à la société urbaine et technologique d'Israël est malaisé et pour beaucoup, en particulier pour les immigrants âgés, c'est un processus douloureux. Comme il est plus facile à la jeune génération de s'intégrer dans une société moderne, cela crée entre eux et leurs parents un fossé qui s'élargit de jour en jour. Le processus de transition a provoqué aussi une crise de la direction au sein de la communauté. Les plus âgés qui dirigeaient la communauté juive dans les villages d'Ethiopie éprouvent des difficultés à conserver ce rôle en Israël.

Certes, d'autres vagues d'alya ont connu les mêmes difficultés mais celles-ci ont été pratiquement résolues avec le temps. Il faut espérer que les problèmes qu'affrontent aujourd'hui les Juifs éthiopiens suivront une voie similaire et qu'ils sauront apporter leur contribution particulière à la trame de la société israélienne. L'accueil en masse d'immigrés n'est certainement pas plus facile en Israël que dans les autres pays du monde et je connais des ashkénazes qui, au début, ont mal accepté l'arrivée des Sefardim. Aujourd'hui, de nombreux couples mixtes vivent en parfaite harmonie et dans un avenir plus ou moins lointains, on connaîtra des mariages entre blancs et noirs. Vous voulez qu'en Israël, tout se fasse tout de suite et dans le meilleur des mondes possibles mais les Israéliens ne sont pas meilleurs que les Français des banlieues qui n'aiment ni leurs voisins maghrébins, ni leurs voisins juifs, ni leurs voisins noirs. Les Israéliens sont, il faut bien l’admettre, des hommes comme les autres, ni meilleurs ni pires que les autres.

 

 

 

 

Harput et Sidi Bou Saïd

Elodia m'a rapporté de son dernier voyage en Tunisie un livre sur le village de Sidi Bou Saïd, situé à quelques kilomètres de Tunis, où elle a sa maison « Dar Lasram », un bijou de pierres, de céramiques et de jardins. Le titre du livre est Sidi Bou Saïd, Village de saints et de poètes de Guy de Bosschère. Je me suis rappelée à cet instant la ville sainte musulmane qui m'a le plus profondément marquée avec « Konya », « Harput » en Anatolie Orientale. Une chose en entraînant une autre, je me suis dit que mes Mots...dits comporteraient un chapitre sur l'histoire des deux villes, l'une évoquant Elodia, l'autre une dame très âgée, Bibe[64], qui repose aujourd'hui dans son caveau d'Harput parmi les saints qui ont également choisi de terminer là-haut leur voyage terrestre.

 

L'Histoire d'Harput

 

Selon les sources historiques, les plus anciens habitants d'Harput sont les Humons qui se sont installés en Anatolie Orientale à partir de l'an 2000 A.J. Puis vinrent les hittites et les Urartéens[65] qui installèrent le gouvernement d'Anatolie Orientale avec Harput comme ville principale à partir du neuvième siècle avant J.C. Le château d'Harput qui encore aujourd'hui se dresse dans sa splendeur historique porte la trace des Urartéens. On sait que pour y accéder des marches et des tunnels furent taillés à même le roc ainsi que des aqueducs. Harput, connue comme une place forte depuis cette époque a donc un passé d'au moins quatre mille ans.

Har - la première syllabe du mot Harput signifie « pierre de roc », la seconde  « put » : château. Selon le turc actuel, « Harput » a donc pour traduction « château de pierre. » Si nous allons plus avant, nous constatons que les Romains l'ont dominée politiquement et militairement du premier au troisième siècle de notre ère (sous l'empereur Dioctétien), leur plus grand ennemi ayant été Mithridate VI Eupator, dit Mithridate le Grand (v. 132-63 av. J.-C.), Roi du Pont (111-63). Fils de Mithridate V Evergète, roi de la satrapie perse du Pont, il fut un des plus dangereux adversaires de l'expansion romaine en Asie. Il ne fallut pas moins de trois guerres aux Romains pour le vaincre. La première période d'indépendance d'Harput coïncide avec l'histoire de Byzance au milieu du septième siècle de notre ère. Les Arabes qui possédaient la Syrie et l'Iraq l'occupèrent jusqu'à la moitié du dixième siècle mais n'ont pas laissé de traces architecturales. Byzance s'est battue contre les Arabes pour reconquérir Harput et l'a occupée presque jusqu'à la fin du onzième siècle.

Les Turcs se sont emparés d'Harput d'abord après la bataille de Malazgirt le 26 août 1071 puis en 1085. Le comte d'Edesse, Jocelin 1er, y fut retenu en captivité en 1123 et délivré par un commando arménien de cinquante hommes dans un hardi coup de main. Le premier sage turc d'Harput fut Cubuk Bey qui installa un gouvernement dont le but était de collaborer avec le Sultan seidjouk. Son fils Mehmet Bey lui succéda. Harput qui n'avait constitué qu'une place forte jusqu'alors devint une cité opulente avec les Turcs. Belek Gazi dont on se souvient encore à Harput et à Elazig est considéré comme le plus grand conquérant né et entraîné à Harput[66]. Les sultans ottomans qui régnèrent sur la ville à partir de 1516 en firent une dépendance de la ville kurde de Diyarbakir. Selon un recensement de 1530, Harput comptait alors quatorze quartiers musulmans et quatre arméniens. Il y avait 2670 maisons, 843 boutiques, 10 mosquées, 10 écoles coraniques, 8 bibliothèques, 8 églises, 12 auberges et 90 bains publics à la fin du dix-neuvième siècle.[67]

Harput, malgré toute cette Histoire intense, fut abandonnée pour être remplacée par Elazig (de El Aziz : Le Saint) construite dans la vallée à un emplacement nommé  « mezra » où furent érigés tout d'abord un hôpital et un dépôt de munitions en 1834. La raison principale de cet abandon est que, perchée sur son roc, Harput était difficilement accessible et que les « places fortes » n'étaient plus indispensables en cette fin du dix-neuvième siècle comme elles l'avaient été aux temps médiévaux.

 

 

            Harput, la ville sainte

 

Certaines villes abandonnées meurent et le monde les oublie. Ce n'est pas le cas d'Harput puisqu'elle est, comme je l'ai dit plus haut, l'une des plus grandes villes saintes d'Anatolie, la plus sainte peut-être car, devenue le cimetière d'imams célèbres et de femmes dévotes, elle n'est plus troublée par les affaires du monde et l'on peut s'y recueillir dans un paysage grandiose.

Une journée de mon second voyage en Anatolie Orientale fat consacrée au pèlerinage d'Harput qui, agréablement aérée en été, froide et couverte d'un mètre de neige en hiver, est l'emplacement idéal pour dormir de son dernier sommeil. Les vastes collines qui entourent le village jouissent d'une vue extraordinairement dégagée sur le Keban[68], Elazig et les routes qui partent en étoile vers Malatya, Erzincan et Diyarbakir. Sur ces collines ondulantes, des milliers de tombes blanches dorment sous le soleil ou enfouies sous la neige. Les plus opulentes sont de vastes monuments entourés de grilles. Parsemés au milieu des tombes sont des « türbe » qu'au Maghreb et en France on appelle des marabouts : ils abritent les restes des imams célèbres et des saints hommes. Certains sont polygonaux à toit conique et base carrée, d'autres sont surmontés d'un dôme. Leur origine est seldjoukide et ils reproduisent les anciens ossuaires en forme d'habitations de la région de Samarkand. Leur porte est aménagée en direction de la Mecque et le corps qu'ils renferment disposé de telle façon que sa tête puisse être inclinée à droite, le regard fixé sur la ville sainte.

Harput est en quelque sorte le Bénarès d’Anatolie Orientale, une ville où les sages trouvent qu’il est doux de mourir mais à l’inverse de l’Inde où les corps des défunts sont incinérés puis leurs cendres éparpillées dans le Gange, il est courant ici de venir invoquer Mohamed près des sépultures. Bibe, je le sais, a choisi d’y être enterrée car les ancêtres de sa famille ont vécu ici même avant de s'installer à Mazgirt dans le Kurdistan. La première maison du village avec un beau balcon en fer forgé appartenait à un bisaïeul de la vieille dame. Le restaurant où nous avons déjeuné est également construit sur une terrasse surplombant l'immense plaine que borde à l'ouest le Keban et dont l'est se perd dans les hauts plateaux et les monts de Bingöl.

Sidi Bou Said

 

II est temps de passer à la Tunisie et au village d'Elodia. Premier site protégé au monde, perché sur la falaise qui domine Carthage et le golfe de Tunis, le village médiéval de Sidi Bou Saïd est un petit paradis aux couleurs de la Méditerranée. Au fil des ruelles pavées, le visiteur découvre l'enchevêtrement des maisons vêtues de chaux blanches, de moucharabiehs et de volets bleus. Les lourdes portes cloutées s'ouvrent sur des jardins secrets tapissés de céramique et ceints de bougainvilliers. Dans les palais, tel que le  « Ennejma Ezzahra », Centre de Musiques Arabes et Méditerranéennes, les mille et une nuits s'écoulent éternellement dans la douceur de vivre et le parfum du jasmin. Sidi Bou Saïd que l'on appelle Sidi Bou fait partie de ces endroits dans le monde où l'on croit que le temps s'est arrêté.

Le voyage d'à peine une heure depuis Tunis est agréable. De la Marsa, le promeneur solitaire grimpe vers Sidi Bou en découvrant au fil des pas la magie rare d'accéder à l'un des plus beaux villages du monde. Le village, sur sa colline, a la forme d'une énorme bosse de chameau. La présence humaine sur ce qui fut jadis un promontoire herbeux et calcaire remonte à la période néolithique. Plus tard, on peut imaginer qu'une petite communauté de pêcheurs berbères a vécu sur la plage en bas de la colline. Ces habitants ont sans doute eu des contacts avec les Phéniciens, exilés de Tyr, qui sont arrivés là avec leur reine Didon. Ce sont eux qui ont construit Qart Hadasht (Carthage) et ont acquis les quelques acres de terre qui l'entouraient dont Megara (mentionnée par Flaubert dans son grand roman historique Salammbô) que certains écrivains considèrent comme l'actuelle Sidi Bou Saïd. La région fut bien sûr occupée au premier siècle av. J.-C. par les Romains qui construisirent une nouvelle Carthage inaugurée par César, la capitale de la province romaine d'Afrique. Les Romains furent remplacés par les Vandales et les Byzantins. Après avoir fondé Kairouan et construit sa fameuse mosquée[69], les armées arabes envahirent toute l'Afrique du Nord. Le temps poursuivit sa course et une communauté de jeunes gens sérieux apparut sur les côtes du golfe de Tunis pour prier et méditer. Ces hommes, connus pour leur vie sainte, étaient appelés des soufis, des mystiques.[70]

On raconte ainsi que Sidi Bou Saïd a hérité son nom de celui du saint musulman Abou Saïd Ibn Khalefibn Yahia El-Béji[71] qui repose actuellement sous une coupole proche du café El Allia (café des Nattes). Né à Béja en 1156, Abou Saïd étudia et enseigna les sciences et la religion à la Zitouna[72] de Tunis. Après un long parcours au moyen orient, comme tout Soufi il se retira du monde pour méditer et accomplir ses tâches de Marabout (moine érudit.) De retour à Tunis, il prit le petit village du Jebéi El-Manar (le mont à feu où se trouvait à la place du phare actuel une tour à feu pour guider les embarcations puniques et romaines) pour sanctuaire. Mort en 1231, Abou Saïd fut enseveli sur place et son mausolée devint un lieu de pèlerinage. Ainsi peu à peu le village s'édifia autour de lui. Grâce aux Beys Husseinittes du dix-huitième siècle et plus tard aux bourgeois tunisiens, des résidences ont été construites, des routes ont été tracées.

Sidi Bou Saïd commença petit à petit à prendre sa forme architecturale actuelle. Les Tunisiens en sont fiers et ils ont raison. Rien n'a changé depuis 1912 quand le Baron Rodolphe d'Erlanger décida de restaurer ce village situé à quelques kilomètres de Cartilage et de ses vestiges archéologiques. Il le transforma en une harmonie de bleu et de blanc qui se marient dans une quiétude parfaite pour le plus grand bonheur des flâneurs, des artistes et des touristes. Certains disent que Sidi Bou n'est plus un village mais un musée : Une porte entrouverte laisse échapper un panorama somptueux sur les voiliers de la Méditerranée et les toits de Tunis. Un palmier trône fièrement au milieu de la salle en plein air. Les clients attendent le thé à la menthe accompagné de pâtisseries orientales pendant que le soleil se couche dessinant des reflets abstraits sur le mur du café des nattes. Assis confortablement sur des coussins aux couleurs de la Tunisie, le regard se perd.

En contrebas, les bateaux rentrent au port. C'est une fin de journée ordinaire, mais ici, l'ordinaire s'accroche sur les flancs du Djebel Manar (la montagne du phare), à une vingtaine kilomètres de la capitale. Derrière les portes bleues incrustées dans les murs blancs, on dit qu'un saint roi[73] serait arrivé avec l'intention de christianiser le roi de Thunes et son peuple et qu'au hasard d'une rencontre avec un marabout, celui-ci lui suggéra de soustraire son ambition religieuse à la sagesse. A Tunis, lui dit-il, se trouve un parfait sosie qui se meurt de la peste. Pourquoi ne le remplacerais-tu pas ? Le roi hésita et n'abandonna tout scrupule qu'au passage d'une superbe beauté berbère. L'ayant épousé, il s'initia au Coran et devint le saint personnage que l'on vénère aujourd'hui sous le nom de Sidi Bou Said.

Mais peu importe les légendes. Ce lieu est une invitation. Depuis le XVIIIème Siècle, Sidi Bou attire les princes et les rois, fascinés par la beauté du site, par le calme des ruelles pavées aux couleurs douées. Les détails les plus ordinaires comme une simple porte illuminent la rue par sa personnalité singulière. Même le cimetière trouve l'âme nécessaire pour ne pas revêtir l'habit de tristesse. Tout ici respire la sérénité et l'esthétique.

En dernière minute ( !)je viens d'apprendre que dans son dernier livre sur la légende de Sidi Bou Saïd, Hubert Haddad, écrivain d'origine tunisienne, suggère qu 'en fait Saint Louis n 'est pas mort de la peste devant Tunis mais qu 'il est parti de la ville, est devenu soufi et est lui-même le saint ancêtre de Sidi Bou Saïd. Quand j'aurai pu lire ce livre, j'ajouterai à ces Mots... dits un additif qui viendra peut-être bouleverser ce que nous savons déjà sur ce village aux mille facettes. Les jardins invisibles débordent par les fenêtres, avec cet air inhabité des demeures arabes pleines de monde où ne semble vivre qu 'un jet d'eau s'écria Cocteau. Gide également ne put effacer de sa mémoire ce petit paradis. Mais Cocteau et Gide ne furent pas les seuls poètes, écrivains ou peintres à passer quelques temps à Sidi Bou : Gustave Flaubert, Jean Duvignaud, Michel Foucault et aujourd'hui les écrivains tunisiens Moncef Ghachem et Lorand Gaspar auteur de Egée. Les premiers peintres furent au début du vingtième siècle Paul Klee et Macke. Ils furent suivis par les peintres tunisiens, Ammar Farhat et Zoubéir Turki puis vinrent les Français Pierre Boucherie et Victor Sarfati. Les peintres tunisiens les plus âgés résidant aujourd'hui au village sont Hédi Turki et Jalla Ben Abdallah dont les miniatures sont des évocations de la vie traditionnelle. Voici, je pourrais continuer des heures et des heures mais j'espère en ces quelques lignes vous avoir donné le goût de « nos » villes maraboutiques, Sidi Bou Saïd où Elodia peut revenir sans cesse et Harput qui ne me reverra jamais plus.

 

Panem et Circenses

En ce jour du 5 février 2003 où les Etats-Unis vont - ils nous l'ont seriné depuis des semaines - donner des preuves de la culpabilité de Sadam Hussein et des armes qu'il possède[74] (comme si nous ne le savions pas puisque nous les lui avons nous-mêmes vendues !), en ce jour où nous tremblons tous devant l'annonce de la guerre qui viendra, je voudrais rapporter ici ce que j'ai écrit le 22 juin 1994 :

J’ai aujourd’hui 71 ans et les deux mondes que j’ai connus se sont écroulés. La première fois, c’était en 1940 quand les Allemands occupèrent la plus grande partie de l'Europe : des millions d'hommes, des femmes et des enfants moururent pour des raisons que nous connaissons trop bien. Nous avions alors pensé que l’après-guerre connaîtraient des « lendemains qui chantent. » Nous savons aujourd'hui, cinquante ans après le Débarquement, ce que furent véritablement ces cinquante années : la médecine n'a pas vaincu totalement le cancer, est impuissante pour des années à venir devant l'apparition du SIDA, la peste des temps modernes. Si un astronaute a marché sur la lune, si Ariane lance des satellites de communication autour de la terre, si les nouveaux médias concurrencent, pour le meilleur et pour le pire, la presse écrite, si l'informatique a bouleversé les lois de la science contemporaine... jamais en revanche nous n'avons assisté à autant de révoltes tribales et de guerres sans merci.

La disparition du monde communiste semble avoir déchaîné les autres forces démoniaques qui s'en donnent à cœur joie. La crise économique est mondiale, au Japon même un certain nombre de gens errent sans domicile fixe, un comble au pays du capitalisme triomphant qui se targuait de ne pas connaître le terme « chômage ». En politique, la situation n'est pas plus brillante et l'on observe dans nos pays méditerranéens une résurgence de la Droite conservatrice qui fait peur à plus d'un mais dont la Gauche n'a pas su se préserver sans doute en gouvernant mal. Comment trouver une excuse aux socialistes français (sans parler des Espagnols qui ont élu des conservateurs et des Italiens qui ont abandonné le pouvoir aux néo-fascistes) que deux septennats de pouvoir ont corrompus même s'ils s'en défendent et si deux ou trois exceptions, Pierre Bérégovoy entre autres, confirment la règle ?

Jacques Delors s'est depuis dix ans consacré à l'Europe et Michel Roccard a manqué totalement de psycologie en se faisant nommer à la tête du parti socialiste sans avoir la possibilité de réaliser son programme. J'ai eu de la peine hier quand Michel Colombani du Monde a constaté : Avec Michel Rocard disparaît la Gauche mandésiste et nul ne peut prévoir les implications causées par la fin du mandat mitterandiste. La Gauche n'existe plus. La Droite est une juxtaposition de groupes d'où émergent des personnalités peu rassurantes, Monsieur Philippe de Villiers étant une marionnette qui fait peur à tous les gens sains d'esprit. Je n'ose penser au futur gouvernement français qui contrôlera l'exécutif et le législatif. Sénat compris. Une France totalement conservatrice va se reconstituer, plus extrémiste que celle du Général de Gaulle dont se réclament d'ailleurs tous les constituants d'une Droite dont il est le seul dénominateur commun.

Si Lepen a des relents de poujadisme, Philippe de Villiers est ce que nous appelions dans mon enfance un « camelot du roi. » C'est sans aucun doute la raison qui l'a poussé à vouloir près de lui ce Charles de Gaule dont la présence à ses côtés rappelle aux initiés la jeunesse monarchiste d'un certain capitaine des années trente, antibolchévique, auteur des discours du maréchal Pétain avant - ce fut tout à son honneur - de s'en éloigner à jamais. Tapie à gauche, de Villiers à droite : La France est mal barrée. Que reste-t-il aux personnes de ma génération ? Les jeux télévisés qui sont la marque même de la décadence internationale. Certains les regardent comme des inventions fascinantes alors qu'ils ne sont qu'une réédition obsolète du «panem et circenses », l'attrait du fric remplaçant celui de la mise à mort.

L’existence des Jeux est parallèle à la disparition de la culture. Monsieur Jean-Pierre El Kabbach a supprimé les émissions littéraires et culturelles qui existaient sur les chaînes publiques. Michel Field, las sans doute d’être relégué à une heure indue, le petit matin ayant de plus en plus tendance à remplacer le milieu de la nuit, a accepté les offres de Canal+. Depuis l'arrivée au pouvoir de Monsieur Balladur, la grille de la 5 est restée vide pendant la journée. Arte, la chaîne thématique par excellence, n'a pas un grand audimat. Pourquoi ne pas organiser, à l'exemple de l'Espagne, une chaîne de jeux permanente comme l'est QVC, la boutique qui ne ferme jamais ? « panem et circenses » 24 heures sur 24, c'est tout ce dont notre monde a besoin, ce monde qui ne bouge pas le petit doigt devant les horreurs et les détresses que subissent des millions de victimes innocentes. Je ne verrai pas la mort des Jeux. C'est pourtant elle qui marquerait la renaissance d'une terre dont les merveilles nous échappent peut-être parce que nous ne les méritons plus.

Neuf ans après, à l'aube de mes quatre-vingts ans, il semble que les choses ne se soient guère améliorées et que ce monde qui croulait déjà soit bien près de s'effondrer. Je ne veux pas reprendre point par point ce que j'ai alors écrit mais j'aimerais bien qu'on me dise ce qui va mieux depuis ? A mon humble niveau, il semble que si la technique s'est améliorée - un ordinateur a remplacé ma machine à traitement de textes -le monde que je contemple est pire que celui que je décrivais en 1994. Je voudrais dire que la cause est bien connue, que la destruction des Tours de New York et la volonté qu'a le Président Bush de punir l'Iraq pour un délit commis sans doute par Ben Laden a déclenché tous les maux que nous subissons aujourd'hui, mais ce serait trop simple car depuis la Guerre de Bosnie, tout va de mal en pis, en Afrique, au Moyen-Orient, en Extrême Orient... et ailleurs. Notre Europe qui semble épargnée par de nouvelles guerres - sans oublier pour autant que les Mandais ne peuvent pas sacquer les Anglais, que les Basques haïssent les Espagnols et que les Corses en ont autant à l'égard des gens de la métropole - s'adonne de plus en plus aux jeux et ce qui me paraissait le comble il y a neuf ans n'était rien face aux « loft story » et autre « Star Academy » dont on abreuve le petit écran. J'ai tort de me plaindre puisque je suis entrain d'écouter un concert sur « Mezzo » et que j'ai le bonheur de m'interrompre de temps à autre pour contempler Daniel Barenboïm au piano et Itzhak Perhnan à son violon magique mais tout le monde n'a pas la même chance que moi et ne peut profiter de son âge pour vivre le monde qui devrait être et non celui qui malheureusement est.

Quand je me plaignais de Monsieur Balladur, je ne pouvais croire que nous en viendrons à regretter son « libéralisme » vis-à-vis des princes qui nous gouvernent aujourd'hui : je ne sais à qui revient la palme, je ne sais qui choisir entre monsieur Sarkozy et Monsieur Dominique Baudis ? Je pense que ces deux-là nous en veulent pour des fautes que nous avons ou non commises mais en tout cas, nous allons les payer cher ! Tout va y passer, du permis de conduire aux films pornographiques et à l'interdiction du « racolage passif. »[75]

Pour ce qui est du permis de conduire, les décisions de ces messieurs n'ont pas l'air de contenter tout le monde puisque les « examinateurs » se sont mis en grève. J'ai même entendu dire qu'on nous ferait repasser notre permis de conduire l'année prochaine. Si par hasard ce gouvernement n'aime pas les personnes âgées, je risque bientôt de n'avoir plus droit à ma voiture pour me rendre à Paris et comme je ne veux pas être tributaire du métro, bonjours les nouveaux dégâts dans ma vie! En ce qui concerne les films X, je n'en ai jamais apprécié qu'un seul Deep throat (Gorge profonde) mais je peux vivre sans. Les interdire me paraît cependant une atteinte à notre liberté de choisir en tant qu'adultes. Nos gouvernants nous prennent pour des enfants et je me demande parfois s'ils se rendent compte de leur propre «innocence»? Quant au «racolage passif», je n'ai pas très bien compris ce que l'expression signifiait. Une chose est certaine en tout cas : les belles autos de ces dames fleurissent toujours sur la contre-allée de l'Avenue Foch quand je sors du scrabble et elles n'ont pas l'air d'être atteintes par les décisions du Ministre de l'Intérieur. En quoi sont-elles moins passives que les pauvres filles des quartiers excentrés ? Et serait-il plus convenable de faire du « racolage actif » et motorisé ?

Voici pour ce qui est de notre « national » quotidien. Passons à l'univers international : Monsieur Bush, faites gaffe avant de partir en guerre, c'est dangereux et je crois que vous n'y êtes jamais allé jusqu'à présent (encore que votre présence physique ne soit pas obligatoire, c'est à votre « cerveau » que je m'adresse et non pas au « pétrolier » qui sommeille en vous.) Messieurs les Arabes, ne pouvez-vous pas trouver entre vous une voie de salut qui apporte au problème iraqien une solution moins belliqueuse et sauve la population de la faim, du manque de médicaments et de la destruction annoncée ? Messieurs les Islamistes et Monsieur Ben Laden, arrêtez un peu de lancer vos bombes sur les pays que nous aimons, Bali par exemple que nous connaissions surtout par ces danseuses qui nous charmaient. Messieurs les Israéliens et les Palestiniens, s'il vous plaît, trouvez un terrain d'entente, ne continuez pas à vous entretuer, les attentats nous effraient, l'occupation des territoires également. Messieurs les Russes, arrêtez, si vous le pouvez encore et si tout n'est déjà entériné, de détruire la Tchétchénie qui n'est pas vôtre. Messieurs les Ivoiriens, rappelez-vous que les guerres civiles ont pour seule conséquence, la mise en danger de toutes les personnes innocentes qui ne savent plus où aller pour trouver un refuge. Monsieur Gbagbo, exprimez-vous, ne vous retranchez pas derrière un silence coupable. Monsieur Chirac, expliquez-nous l'intervention française, les accords de Marcoussis et la haine qu'éprouvent maintenant tous les Ivoiriens à notre égard dont à coup sûr les Américains vont profiter pour s'implanter un peu plus dans le pays. Messieurs les Indiens, nourrissez les pauvres qui dorment sur les trottoirs dans les rues de Delhi ou de Calcutta et souvenez-vous : le temps des castes est dépassé, le souvenir du mahatma Gandhi est encore dans nos cœurs. Messieurs les Chinois, arrêtez de produire tous les objets que vous exportez dans des camps de travail dont les occupants ont à peine de quoi manger. Messieurs les Andins, ne détruisez pas toutes les forêts de l'Amazonie, nous avons besoin d'un peu de chlorophylle pour oxygéner nos poumons. Messieurs les Américains, signez le Protocole de Kyoto et arrêtez d'être les plus grands pollueurs du monde. Messieurs les médecins, inventez un antidote au virus du SIDA. Messieurs les scientifiques, après le terrible accident qui vient de tuer les sept occupants de la navette spatiale, ne croyez-vous pas qu'il y a des choses plus urgentes que de construire de nouveaux engins plus sophistiqués les uns que les autres pour aller sur des planètes de plus en plus éloignées de notre terre ou pour tourner autour d'elle ? Ne pourriez-vous penser à la Terre justement et à nous qui sommes bien obligés d'y vivre ? Ah oui, j'oubliais ! Messieurs les producteurs, trouvez des choses plus agréables à nous faire ingurgiter que ces « panem et circenses » pendant que le monde se déchire, ces « panem et circenses » qui poussent les gens à se contenter de trop peu quand ils pourraient exiger beaucoup plus, n'en faites pas des mécaniques bonnes uniquement à taper des mains ou à se balancer aux cadences de vos chansons comme ils ont de plus en plus tendance à le faire. Vous voyez, je ne m'adresse pas à des instances plus hautes, j'essaie encore de croire en l'homme avant qu'on ne le perde ou qu'il se perde volontairement.


[1] En fait je n'ai pas une idée claire de ce qui s'est véritablement passé. Il est certain que les Israéliens ont expulsé José Bové ainsi que ses camarades pacifistes et qu 'ils sont arrivés à Orly où les attendaient des jeunes du BETAR (Organisation juive de la jeunesse dédiée au sionisme activiste et au service de la communauté) qui dépend, paraît-il, des services spéciaux israéliens. Les pancartes brandies par les « pacifistes » et les mots proférés ont apparemment mis le feu aux poudres et l'armée ou la police a dû intervenir pour séparer les combattants. José Bové est arrivé après ces échauffourées dans un salon de l'aéroport et rien dans ce qu 'il a dit, en tout cas dans ce que] 'ai entendu (aurait-on fait le tri dans ses paroles ou les aurait-il lui-même édulcorées dans les interviews suivants comme l'a fait Dieudonné après coup?) n'avait un caractère infamant pour l'une ou l'autre des parties. Il a parlé d'une négociation nécessaire entre les Israéliens et les Palestiniens. J'ai éprouvé suffisamment de rancoeur contre lui pour son intervention dans un conflit qui ne peut être considéré comme concernant directement la mondialisation (bien sûr José Bové est d'un avis contraire)  pour donner acte de ce que j'ai personnellement constaté. José Bavé a été ce soir 3 Avril l'invité de Cari Zéro sur Canal + et, là aussi, je n'ai pas trouvé que son langage était différent de ce qu'il exprime habituellement contre la mondialisation. En revanche, je n'approuve pas l'activité de jeunes gens entraînés militairement, religieusement et psychologiquement dans de nombreux pays, activité que je qualifierai de subversive et de dangereuse.

Je me fais d'ailleurs du souci au sujet de la marche organisée par Le Crif (organisation contre le racisme et l'antisémitisme) en raison des destructions de synagogue à laquelle mon fils, ma belle-fille et mon petit-fils doivent se rendre dimanche après-midi entre Nation et Bastille. Même bien encadrée, si cette marche est reprise par le BETAR (comme mon fils vient de me le laisser entendre), je ne présume pas des conséquences graves car les « pacifistes » interviendront et les deux parties en viendront aux actes violents de la même façon qu'elles l'ont fait à Orly. Je me souviens de « Charonne », la première manifestation à laquelle j'avais emmené mes propres enfants...

            [2] Mais de cela je ne pouvais pas encore parler avec Yves parce que je n'avais pas écouté les dernières nouvelles et n'étais pas encore au fait de la destruction de la synagogue de Marseille au sujet de laquelle le Grand Mufti de cette ville a offert ses regrets, a dit qu'une prière oecuménique serait prononcée le Mardi 2 Avril, à la Mosquée de Marseille, modérant ses paroles en soulignant à un moment qui ne me semblait pas à propos sa parfaite compréhension des actes perpétrés par ses coreligionnaires en Israël et sa solidarité complète avec le peuple palestinien Qu'il le soit n'est pas ce qui me gêne, qu 'il le dise à un tel moment est ce qui me blesse et me paraît un amalgame redoutable

 

            [3] J'ai intitulé un de mes Mots...dits « Une Amitié Perdue » : j'y racontais les liens profonds qui m'attachaient à une famille d'ouvriers d'Auneau, à côté de Rambouillet. Ils étaient originaires d'une oasis du sud de l'Algérie. J'ai vu grandir les enfants, ils me considéraient comme leur marraine et entretenaient des rapports affectueux avec mes petits-enfants. Un jour, quand je suis arrivée chez eux en plein été mon amie Aïsa était habillée d'une longue robe noire à manches longues, la tête couverte d'un foulard noir. Je savais depuis plusieurs mois que son mari et son fils aîné appartenaient au FIS, une organisation intégriste aux idées de laquelle je ne pouvais évidemment souscrire. Je m'étais également aperçue que si j'étais toujours bien accueillie par mon amie, les deux hommes en revanche trouvaient toujours un prétexte pour s'absenter s'ils étaient à la maison quand j'arrivais. Même si Aïsa est vite allée mettre une robe d'été après m'avoir dit tristement qu'elle aimait le noir... j'ai su que des idées subversives s'étaient mises en travers de nos routes et que je devais, pour un temps du moins mais qui dure encore, m'éclipser de leurs vies. Je l'ai fait avec une profonde tristesse et je sais dans mon coeur qu'il en a été de même pour mon amie.

 

            [4] Du nom de Arthur James, Lord Balfour. La déclaration fut envoyée sous forme de lettre par Lord Balfour à Lord Rotschild.         

 

            [5] Au moment même où Théodor Herzl, écrivain juif hongrois (1860-1904) publiait « l'Etat Juif, Essai d'une Solution Moderne à la Question Juive. » Il fut le fondateur du Sionisme dont le premier Congrès se réunit à Baie en Août 1897 et qui se donna pour but « la création en Palestine d'un foyer juif. »

            [6] Quand j 'étais petite fille, il y avait déjà sur le rebord de la cheminée une boîte bleue du Keren Kayemeth Leisraël (Fonds national Juif) dans laquelle nous mettions de l'argent pour le rachat des terres aux Arabes et plus tard, après la Seconde Guerre Mondiale, pour augmenter les plantations d'arbres. Je me souviens que dans de nombreux cas les Arabes étaient très contents de vendre aux sionistes des terres qui leur paraissaient improductives. Je me souviens mal en revanche des échauffourées entre sionistes et Arabes. Je n’avais que cinq ans en 1928, 16 en revanche en 1939.

                 [7] Je traduis ici un passage de « International Campaign for Justice for the Victims qf'Sabra and Shatila » qu'on ne peut soupçonner de mansuétude à l'égard des Israéliens : Le Jeudi 16 Septembre et durant les 40 heures qui suivirent les membres des Phalanges violèrent, tuèrent, blessèrent un grand nombre de civils désarmés, la plupart des enfants, des femmes et des vieillards, à l'intérieur des camps encerclés et bloqués. On estime le nombre des victimes entre 700 (chiffres israéliens) et 3500. Il n'y a jamais eu d'investigation officielle de la tragédie, la Commission Kahan d'Israël n'ayant pas eu un mandat judiciaire et n 'étant pas appuyée par une force légale

 

 

            [8] Au moment même où je me relis pour envoyer ce texte à Anita, j'écoute CNN et je viens d'entendre le Président Bush : il a enfin pris la parole pour conseiller aux Israéliens de se retirer des territoires palestiniens qu'ils ont envahis sans pour autant épargner Arafat et la conscience qu’il a des attaques terroristes sans pour autant les interdire (mais a-t-il le pouvoir politique de le faire ?)

            [9] Ce message, je ne le citerai pas car je ne peux le cautionner. Il m'apparaît comme un de ces amalgames dont sont friands à l'heure actuelle certaines personnes qui assimilent les faits d'aujourd'hui à ceux de l'Allemagne nazie.

            [10] La Torture dans l’Algérie d’Aujourd’hui par Brahim Taouti, avocat à la Cour d’Alger, agréé à la Cour Suprême et au Conseil d’Etat : « La torture est abominable, Malheur à qui bâtit une ville dans le sang (Ancien Testament.)

            [11] Voici comment je présentais l'année dernière Susan Sontag : « Cette photographe, essayiste et romancière engagée (elle a lutté dans les années 60 pour les droits des femmes, contre la présence américaine au Vietnam, était aux côtés de Salman Rushdie lors de la première session à Strasbourg du Parlement Européen des Intellectuels, a passé des mois dans Sarajevo assiégée. Elle montre selon son habitude dans cet article son non-conformisme et sa clairvoyance à l'égard de son propre pays et de ses dirigeants. Il est évident que les Français pourront le lire avec plus de recul que les Américains auxquels les affirmations de Susan Sontag pourraient paraître scandaleuses dans le contexte actuel des événements. »

            [12] De toutes façons, les médias ne cessent pas de nous remettre en mémoire ces événements par des colloques, des images, des commentaires et mon rôle n'est certainement pas d'ajouter ma petite voix à celles de gens mieux informés que je ne le suis moi-même.

 

 

            [13] Salman Rushdie n 'est ni le premier auteur ni le dernier à encourir une fatwa à ce propos. Tous les gens qui, depuis la mort du Prophète, ont fait référence aux « Versets Sataniques » ont subi le même sort. Selon les fondamentalistes le prophète, contrairement à Moïse ou à Jésus par exemple, n'a pu à aucun moment de sa vie douter des paroles d'Allah ou de sa propre mission sur terre.

             [14] Je suppose que notre gouvernement conservateur, plus soucieux de sécurité, de traque des immigrés et des prostituées... n'aura jamais le souci de prendre en compte les villes-refuges D'ici qu'il considère les intellectuels et les journalistes accueillis dans ces villes comme des immigrés clandestins il n'y aqu 'un pas, d'autant plus que les maires peuvent changer et que le nouvel élu n 'est pas forcément de la même obédience politique ou psychologique que le précédent. « France, mère des arts, des armes et des lois », ne serais-tu que la génitrice des armes et des lois ? Nous y perdrions tous notre âme mais qu 'importe à Monsieur le Ministre de l'Intérieur !

          

            15 Grand reporter. Prix Albert-Londres. Il a voyagé partout dans le monde et en particulier dans la plupart des pays du Moyen Orient. Il a longtemps séjourné dans la plupart de ces pays et a notamment couvert la guerre du Liban dans son ensemble de 1975 à 1990, la révolution islamique en Iran, la guerre du Golfe et le conflit israélo-palestinien. J'ai eu la surprise de constater qu'il avait publié dans un magazine littéraire québécois ses entretiens avec Michel Tremblay : « Michel Tremblay et le Théâtre québécois. » Je ne le savais pas au moment où j'ai écrit mes Mots... dits sur un de mes auteurs préférés.

 

            16 Pour les mystiques, c'est la montagne sacrée par excellence : elle est supposée receler des traces de l'Arche de Noé. Pour ceux qui ne croient pas en Dieu, les 5165 mètres couronnés de neige du massif volcanique, entre le Kurdistan turc, l'Arménie et l'Iran inspirent le plus grand respect à cause de l'histoire qui s'est déroulée à son pied.

 

          17  J'avais entendu parler de cette ville kurde par mon amie d'Istanbul, Kamile Karabag, dont le père avait été nommé gouverneur de Diyarbakir par Kemal Ataturk mais elle m'a dit qu 'elle n 'avait jamais pénétré à l'intérieur de l'enceinte, élevée comme les enfants des autres officiers supérieurs dans la ville moderne extérieure.

 

 

                    

            [18] Voici ce que j'ai lu dans « La cuisine au yaourt » de Jean Suyeux : « Le terme yaourt est d'origine turque. D'abord apparaît le terme 'yogurut' vers l'an 800 de notre ère, du côté de l'Euphrate chez des tribus nomades. Trois siècles plus tard, le yogurut se transforme en yogurt, nom que l'on retrouve aujourd'hui avec yaourt dans la plupart des pays occidentaux

            [19] Fondé à Damas dans les années 40 par Michel Aflak, un chrétien orthodoxe, et Salah Al Din Bitar, un musulman sunnite, le parti Baas (en arabe: "renaissance") se développe dans un Proche-Orient encore largement dominé par les puissances coloniales, en premier lieu la Grande-Bretagne, mais déjà ébranlé par les luttes nationales. Retrait des troupes étrangères, indépendance, unité arabe, fin de la « colonisation sioniste » en Palestine, tels sont ses mots d'ordre. Le Baas, qui tient son congrès constitutif en 1947, est le premier parti à considérer l'ensemble du monde arabe comme son champ d'action. Il crée des sections « régionales » en Jordanie (1948), au Liban (1949-1950) et en Irak (1951), mais longtemps la « région » syrienne demeurera la plus puissante. Parti idéologique de type moderne, il place l'unité arabe au centre de sa doctrine. Les divisions artificielles imposées par les puissances colonialistes, en particulier au lendemain de la première guerre mondiale, sont la cause de la faiblesse du monde arabe et expliquent la défaite de Palestine en 1948. De sensibilité laïque - il rejette les divisions confessionnelles, -le Baas reconnaît cependant le rôle de l'islam dans la formation de l'arabisme. Aux origines, la référence socialiste reste vague, et le parti se prononce en faveur d'une démocratie pluraliste et d'élections libres.

 

            [20] Toute l’histoire du mouvement kurde, depuis le début du XX° siècle jusqu’aux années 1970se résume à la lutte pour l’autonomie. C’est ce qu’évoque le Traité de Sèvres (1920), c’est ce que demande Qazi Mohammed pour la République de Mahabad (1946), c’est ce que croyait avoir obtenu le général Barzani avec les accords du 11 mars 1970 signés par Saddam Hussein. (Le leader kurde avait marqué légende patriotique et l'histoire kurde en se battant plus de quarante ans pour les droits du peuple kurde. Finalement trahi par les Américains et un complot international et régional, il est mort en exil en 1979.)

 

            [21] Le PPK (Parti des Travailleurs Kurdes) est l'homologue turc du PDK (Parti des travailleurs kurdes d'Iraq.)

            [22] On raconte qu'un coup de fil du Général de Gaulle réveilla en pleine nuit son ministre de la Culture : « Malraux, qu 'est-ce que c 'est que ce poète surchauffé ? » II faudra attendre huit ans pour voir la pièce en France, mise en scène par Gatti et interprétée par des exilés espagnols : ce sera « La Passion du général Franco par les émigrés eux-mêmes. »

 

              [23] Armand Gatti qui a aujourd'hui 78 ans, n'en continue pas moins à faire des lectures de ses œuvres, la dernière ayant eu lieu au Reid Hall (Columbia University Paris) le 22 Avril 2002 avec pour thème: «De l'anarchie comme battements d'ailes», tome 2 : «Les Pigeons de la Grande Guerre» (éditions Syllepse)

 

            [24] Ancien ouvrier de Général Motors, Michael Moore est devenu la bête noire des capitalistes américains. Révélé par un prix au Festival de Berlin pour son premier documentaire semi-autobiographique, « Roger et Moi » en 1989, il devient le documentaliste N°1 aux Etats-Unis, le seul capable de tourner en ridicule les grands patrons du monde capitaliste. Dans « Thé Big Red One », il mettait à jour la manipulation du PDG de Nike qui jouait la carte de l'homme cool, proche de ses employés américains, tout en infligeant des cadences de fabrication infernales à ses ouvriers asiatiques dans ses chaînes de fabrication délocalisées en Extrême-Orient (c 'est le Canada qui a dénoncé le premier cette attitude durant les Jeux Olympiques en stigmatisant à la fois le PDG et le joueur Mike Jordan qui touchait sans vergogne des millions de dollars pour faire la publicité des célèbres baskets pendant que des enfants mouraient de faim même s'ils travaillaient douze ou quinze heures par jour pour les fabriquer). Michael Moore est l'auteur d'un unique film de fiction, « Canadian Bacon ».

 

            [25] Je sais qu'on peut dire beaucoup de choses en France au sujet des hommes d'Etat et des hommes d'affaires dont on conteste les actes (les Guignols de l'Info ne s'en sont pas privés en ce qui concerne Jacques Chirac ou Jean-Marie Messier entre autres) mais il y a toujours une bonne chance pour qu 'ils soient poursuivis par la Justice suite à une plainte pour diffamation. Aux Etats-Unis, malgré l'existence d'une « libel Law » (loi anti diffamatoire) qui a surtout servi aux stars pour se protéger contre une atteinte flagrante à leur vie privée, l'un des amendements les moins discutés de la Constitution américaine est la liberté de parole. Michael Moore peut être un jour victime d'un attentat perpétré par un membre de la NRA (National Rifle Association) mais je ne crois pas au 'il puisse être poursuivi pour son langage et les attaques qu 'il porte contre le Président des Etats-Unis.

 

            [26] Livre de Michael Moore qui a été six mois avant la sortie de « Bowling for Columbine » N° 1 des « best-sellers » américains malgré les difficultés qu'il eut à sortir en raison des événements du 11 Septembre. L'auteur essayait d'y mettre en lumière pourquoi Général Motors, la principale entreprise de sa région, le Michigan, en avait programmé la ruine. L'Etat du Michigan est aussi le premier bastion de la National Rifle Association (NRA), la ligue de défense des armes à feu, qu 'anime avec d'inépuisables ressources de mauvaise foi, de fierté cocardière et de démagogie l'acteur Chariton Heston. Et c'est à Flint, Michigan, ville natale du réalisateur, qu'à été battu le record du plus jeune meurtrier par balle, le jour où un gosse de six ans a flingue à la maternelle une gamine du même âge. (sources : Le Monde du 18 mai 2002.)

 

            [27] Loi que l'avocat général Ashcrqft a remise en vigueur pour lutter contre les crimes pouvant être perpétrés par les étrangers sur le sol des Etats-Unis (et plus particulièrement pour ceux qu 'on pense être des membres d'Al Q'aïda.) L'Attorney Général est l'homologue de notre Ministre de la Justice ou Garde des Sceaux. Il représente le Gouvernement Fédéral dans toutes les matières légales et donne des avis et des opinions au Président et aux différents ministères quand on le lui demande. L'Attorney Général représente le Gouvernement devant la Cour Suprême de Justice des Etats-Unis dans les cas d'une importance ou d'une gravité exceptionnelle

 

 

            [28] II faut tout de même mentionner que si les Etats-Unis sont un modèle en ce qui concerne la violence, d'autres pays européens ne se font pas faute de l'imiter. N'oublions pas la France où la tuerie du Conseil Municipal de Nanterre a fait huit morts le 27 mars, l'Allemagne où un lycéen de 19 ans a abattu 16 personnes le 26 avril et les Pays-Bas où le leader de la droite populiste Pim Fortuyn a été assassiné le 6 mai sans compter la dernière tentative de meurtre dont vient d'être victime le Maire de Parisz, Bertrand Delanoë.

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             [29] Marilyn Manson est un chanteur de « rock gothique » et de « rock métal ». Admiré par des millions déjeunes, haï par les « bien pensants », il porte sur son dernier album le titre de « Church of Antichrist Superstar» (Superstar de l'Eglise de l'Antéchrist.) Le nom qu'il a choisi (comme d'autres membres de son groupe) est celui d'un célèbre « sériai killer ». Il a pris au contraire comme prénom Marilyn (en souvenir de Marilyn Monroe) parce qu 'il considère au 'il représente la partie blanche de son être face au côté sombre qu’évoque son nom, le y in et le yang de sa personnalité en quelque sorte.

            [30] Les parents des trois fillettes assassinées ont porté plainte contre les producteurs de ces jeux vidéos et films sataniques, réclamant 130 millions de dollars de dommages et intérêts. Leurs avocats font valoir que le film Basketball Diaries représente une glorification nihiliste de relations sexuelles irresponsables, de violence insensée et gratuite, haine de la religion, mépris pour l'autorité, consommation de drogue et autres comportements autodestructeurs, et qu'il a par conséquent une influence pernicieuse sur des mineurs impressionnables.

 

            [31] Le fils d’amis intimes, un infographiste de talent, est en même temps l’auteur avec son orchestre amateur de disques de « heavy métal rock. » Il est, pour autant que je sache, un garçon d’un tempérament paisible même s’il fait pas mal de bruit dans le garage de ses parents le samedi soir !

 

 

            [32] Un des jeunes tueurs de Littleton, Eric Harris, avait passé une centaine d'heures à reprogrammer le jeu vidéo Doom pour que tout corresponde plus ou moins à son école. Des enquêteurs du Centre Simon Wiesenthal, à Los Angeles, ont remarqué qu 'il avait incorporé le plan du rez-de-chaussée du lycée Columbine dans son jeu. En outre, il l'avait reprogrammé pour fonctionner « en mode Dieu », où le joueur est invincible. Un autre jeu est en cause dans le recours des jeunes à la violence, c 'est le « pokemon » ( « Pokemon » est l'abrégé de « pocket monster » (monstre de poche). Ces monstres sont dotés de différents « pouvoirs ». Dans le « jeu du stade », il y a un grand écran et une vingtaine d'écrans plus petits où des parents et des enfants jouent comme s'ils étaient hypnotisés. Chaque joueur peut choisir six « Pokemon » et quatre techniques de combat.

[33] Au moment où je termine ces quelques pages sur la violence vient de tomber la nouvelle effrayante de l'attentat de Bail, cette île enchanteresse qui évoque toutes les danseuses que nous avons pu admirer sur les écrans ou au théâtre, attentat qui a fait parmi les touristes des centaines de victimes. Il n'a pas encore été revendiqué mais peut-être Michael Moore pourra-t-il un jour nous offrir un documentaire sur la violence causée par une lecture erronée du Coran, lecture que n 'aurait jamais voulu faire le Prophète dont les Islamistes se réclament. Voici encore une des raisons pour lesquelles, si nous sommes à même de décrire la violence, ses causes sont tellement nombreuses et diverses qu 'il est bien difficile de les déterminer et par conséquent d'y porter remède.

 

            [34] « La poutine », c'est le Québec. Car au cœur de l'identité de nos cousins de là-bas, il y a la poutine. La poutine, ce sont des frites grasses et molles recouvertes de fromage en grains, nappée de sauce « gravy » (le seul terme anglais autorisé par les puristes de la francophonie), servie dans un bol en carton. Un truc qui vous tient au corps... » Le Français qui a écrit ces quelques lignes et dont je ne connais que le prénom, Daniel, a fait de l'humour sans doute mais n'a pas mangé de bonne poutine. Il faut dire que mes recettes ne viennent pas du Québec mais d'Acadie ! C'est peut-être ce qui fait toute la différence car, que ce soit à Montréal, Tremblant ou en Acadie où je me suis rendue depuis, j'ai adoré la poutine dont les recettes sont multiples.

 

            [35] J'ai toujours pensé que si les Québécois nous reprochaient parfois de n'être pas des puristes en matière de français, ils ont tendance pour leur part à franciser des expressions anglaises. Diane, quand nous jouions au golf, me disait souvent « Lise, viens pratiquer » : elle entendait par là « viens au practice. » Je lui répondais alors que s'il est mal sans doute de conserver le terme anglais, elle par contre employait le verbe «pratiquer » sans complément d'objet direct, ce que nos règles grammaticales refusent en tout cas.

 

            [36] Je dois dire que si j'apprécie l'écriture de Michel Tremblay dont j'ai lu pratiquement tous les livres, son théâtre en jouai m'apparaît comme difficilement abordable par les Français.

[37]  J’ai appris en écoutant la nouvelle émission de bernard Pivot « Double Je » de la bouche même des salles françaises du Metropolita        nt que la jeune danseuse avait été vezndue aux enchères pour permettre l’acquisition de nouvelles peintures. C’est une pratique qui n’est pas autorisée en France dans nos musées nationaux..

[38] Il faut dire que depuis deux ans la France s’est bien rattrapée puisque depuis l’immense succès de « Notre-Dame de paris », on ne compte plus les comédies musicales dont certaines ont beaucoup de succès.

 

[39] Le soufisme est la mystique de l'Islam. Comme tel, il a la particularité d'exister aussi bien dans l'Islam sunnite que dans l'Islam chiite. Décrire le soufisme est une tâche redoutable. Comme toute mystique, il est avant tout une recherche de Dieu et son expression peut prendre des formes très différentes. D'autre part, par ses aspects ésotériques, il présente des pratiques secrètes, des rites d'initiation, eux aussi variables selon les maîtres qui l'enseignent. Je me suis consacrée dans mon étude sur le soufisme à l'œuvre de celui que je considère comme l'un des plus gands poètes soufis « Mevlana ».

 

 

[40] Le wahhabisme, doctrine politico-religieuse, tire son nom de son fondateur, Mohammed ibn Abd el Wahhab, mort en 1792 en Arabie. Cette doctrine, qui gouverne l'Arabie Saoudite grâce à l'alliance entre les descendants d'ïbn Abd el Wahhab et ceux d'Ibn Saoud, fondateur du premier royaume saoudien, prône un retour à la pureté originelle de l'Islam. Elle condamne la pratique du culte des saints (maraboutisme), les pèlerinages à leurs tombeaux, l'usage du chapelet. Elle interdit la mixité, le cinéma, la musique et le tabac. Elle impose le port de la barbe aux hommes et celui du « djelbab » (voile recouvrant le corps et le visage) ou au moins de « l'aboya » (vêtement ample cachant les formes du corps), aux femmes. Tout ce qui s'oppose à cet islam, sévèrement codifié à partir d'une lecture littérale des textes coraniques, est considéré comme  « bidâa » (invention humaine), et donc contraire à la chariâa (loi divine)

 

 

 

41 Le premier conflit de Tchétchénie s'est déroulé de 1994 à 1996 et s'est achevé par les accords de Khasaviourt signés par le général Lebed et le général tchétchène, Asian Maskhadov. Le conflit, très meurtrier, avait entraîné de nombreuses destructions. De plus, la population russe, relayée par les médias,   avait une  attitude très  négative vis-à-vis  de la conduite de cette guerre. Les accords de Khasaviourt n'ont fait que geler la situation politique sans rien résoudre sur le fond.

 

42 Quatre jours, au mois d'août 1999, suffisent pour relancer la deuxième guerre de Tchétchénie. Des commandos dirigés par Bassaïev et Khattab sèment la peur au Daguestan voisin, prennent des otages, pratiquent le kidnapping et instaurent la charia dans les villages qu'ils prennent. Le 7 août, Boris Eltsine envoie son armée. Le 9, il limoge son pâle Premier ministre Stepachine et nomme à sa place Vladimir Poutine, un apparatchik du FSB qui jure bientôt de « buter les terroristes jusque dans les chiottes. » Maskhadov a beau se désolidariser officiellement des commandos tchétchènes au Daguestan, une invasion russe semble inévitable. Et le prétexte arrive bien vite. Entre le 31 août et le 13 septembre, plusieurs attentats spectaculaires sont perpétrés sur le territoire russe. Le Kremlin accuse les Tchétchènes, sans fournir de preuves. Des chasses au Caucasien sont organisées dans les rues de Moscou

 

 

 

 

 

. 43 Quatre jours, au mois d'août 1999, suffisent pour relancer la deuxième guerre de Tchétchénie. Des commandos dirigés par Bassaïev et Khattab sèment la peur au Daguestan voisin, prennent des otages, pratiquent le kidnapping et instaurent la charia dans les villages qu'ils prennent. Le 7 août, Boris Eltsine envoie son armée. Le 9, il limoge son pâle Premier ministre Stepachine et nomme à sa place Vladimir Poutine, un apparatchik du FSB qui jure bientôt de « buter les terroristes jusque dans les chiottes. » Maskhadov a beau se désolidariser officiellement des commandos tchétchènes au Daguestan, une invasion russe semble inévitable. Et le prétexte arrive bien vite. Entre le 31 août et le 13 septembre, plusieurs attentats spectaculaires sont perpétrés sur le territoire russe. Le Kremlin accuse les Tchétchènes, sans fournir de preuves. Des chasses au Caucasien sont organisées dans les rues de Moscou

 

 

 

44 Barayev est le neveu du chef de guerre tchétchène Arbi Barayev qui a joué un rôle clef dansla première guerre de 1994-1996. Il a été tué par les troupes russes en Juin 2001, moins d'un an après la campagne et remplacé par son cousin Movsar, selon un rapport des rebelles tchétchènes.

 

45 J'ai assez souvent critiqué le Président Bush pour dire que dans une intervention américaine, les otages auraient été protégés au mieux des possibilités humaines. Nous avons vu qu 'en ce qui concerne les interventions à New York, les pompiers ont sauvé les victimes au risque de leur propre vie, ce qui n 'est pas concevable dans une intervention militaire russe.

 

46 Pour Michael Yardley, expert des questions de sécurité installé à Londres, le produit utilisé par les forces spéciales russes est vraisemblablement du BZ, un gaz incapacitant incolore et inodore aux effets hallucinogènes. Les images prises après l'assaut des « spetsnaz » montrent notamment une femme affalée dans son siège, la bouche grande ouverte, un paquet d'explosifs attaché à la taille. « Un mouvement de panique s'est emparé de nous, des gens ont crié 'Du gaz ! Du gaz !' et il y a eu des coups de feu », a déclaré à Reuters le directeur du théâtre, Georgui Vassilev, qui était au nombre des captifs. Mais après, tout le monde s'est écroulé sans transition. Une femme m'a dit ensuite, alors que nous étions à l'hôpital (elle ne s'était pas endormie tout de suite parce qu'elle s'était couvert la bouche et le nez), que c'était un spectacle étrange. « Vous voyez, quand les coups de feu ont commencé, ils (les rebelles) nous ont dit de nous pencher en avant dans les sièges du théâtre et de nous cacher la tête. Mais ensuite tout le monde s'est endormi. Et eux (les rebelles), ils étaient assis là, la tête renversée en arrière et la bouche grande ouverte. » Le gouvernement a dit avoir libéré plus de 750 otages, mais sans fournir la moindre précision sur le nombre de ceux qui étaient hospitalisés ou ceux qui avaient été victimes du gaz. Un otage non identifié cité par l'agence Interfax a déclaré: «Après les premiers coups de feu tirés sur les otages, le gaz est arrivé, j'ai vu un terroriste qui était assis se remettre debout et tenter de se procurer un masque à oxygène. Je l'ai vu entrer en convulsion en essayant de mettre le masque sur son visage, et puis tomber. »

 

 

 

 

[47] Romancier, Yves Beauchemin a écrit une cinquantaine de nouvelles, dont plusieurs ont été publiées par les revues Sept-Jours et Dimensions. En 1974, Yves Beauchemin fait une entrée remarquée sur la scène littéraire avec la publication de L'Enfîrouapé (de « enfirouaper », canadianisme, déformation de l'anglais « in for wrapped » signifiant approximativement « se faire rouler ») qui lui vaut le prix France-Québec 1975. Mais c'est en 1980, avec Le Matou que Yves Beauchemin connaît vraiment le succès. Ce roman remporte à la fois le Grand Prix littéraire de la Communauté urbaine de Montréal (1981), le Prix des jeunes écrivains du Journal de Montréal (1982) et le Prix du roman de l'été (Cannes, 1982). Gros volume de près de 600 pages, débordant d'action et d'imagination joyeuse. Le Matou est rapidement devenu un succès de librairie au Québec et a été repris en France par l'éditeur Julliard. Jean Beaudin en a fait l'adaptation cinématographique. Le Matou fut présenté en primeur au Festival des Films du Monde de Montréal, édition 1985. En 1989, Yves Beauchemin publie un autre roman à succès, Juliette Pomerleau. Ce nouveau roman de Beauchemin détrônera Le Matou auprès du public et des critiques, tant en France qu'au Québec. En effet, on lui attribue le Prix du grand public au Salon du Livre de Montréal (1989), le Grand Prix des lectrices de Elle, France (1990) et finalement le premier prix Jean-Giono 1990.

 

[48] On se souviendra que j’ai parlé  de Michel Tremblay en évoquant son dernier livre « Bonbons Assortis. »

[49] J'ai parlé longuement d'André Brink dans un précédent Mots... dits.

 

[50] J'ai dit que j'avais eu la même réaction vis-à-vis des derniers ouvrages de Salman Rushdie qui ou bien sont également des pavés ou bien, comme « Fury » sont des romans « à la mode » incomparables avec ses ouvrages antérieurs. Voici d'ailleurs ce que j'ai écrit à propos des livres de Salman Rushdie : J'ai lu « Les Versets Sataniques » dès que j'ai eu vent de la fatwa lancée par les fondamentalistes suite aux propos soi-disant blasphématoires de l'écrivain à l'égard du Prophète. Je me suis plongée avec délices dans ce nouveau conte des mille et une nuits avant d'acheter tous ses livres antérieurs parce qu'il y avait là un problème d'urgence et de priorité. Ensuite j'ai eu recours à mon processus habituel et j'ai repris ma lecture de Rushdie chronologiquement pour constater une fois déplus que son écriture et sa pensée mûrissaient et s'enrichissaient avec le temps avant de s'épanouir dans « Les Versets Sataniques » qui restera sans doute son grand livre.

 

[51] Trois monstres sont en présence : on ne peut plus brièvement résumer l'intrigue du « Dragon rouge. » Deux monstres asociaux : la Mâchoire ou le dragon, un mordeur, un psychopathe à l'enfance douloureuse, et le docteur Lecter, psychiatre, qui a choisi lucidement de faire un art de la mort, de la souffrance et du cannibalisme. Le troisième, dont le rôle social est positif, est professeur de médecine légale au FBI. Schizophrène et dépressif, il a une telle intuition de la psychologie des monstres qu'il ne peut qu'en être un lui-même, comme le lui dit Lecter et le pense La Mâchoire. Lecter, cannibale de l'espèce la plus raffinée, purge sa peine à perpétuité après avoir été arrêté par Graham. Tous trois éprouvent la même fascination de la mort. J'ai vu à San Francisco il y a plusieurs années la première version de « Red Dragon » qui est passé en France sous le titre « Le cinquième sens. » Anthony Hopkins ne jouait pas encore le rôle du Dr Lecter qu'il vient de reprendre. Avant de terminer ces Mots—dits, j'irai voir la nouvelle version.

 

[52] J'ai bien sûr lu depuis « Hannibal » et j'ai vu le film. Le livre m'a impressionnée, le film moins parce que s'il suit fidèlement la trame du film, la fin échappe à l'énigme que représentait la fin de l'ouvrage où n'étaient pas dévoilées les intentions de la jeune femme du FBI vis-à-vis de Lecter qui bien sûr continuait à la fasciner.

 

[53] « Black Sunday » (Dimanche Noir), premier livre de Thomas Harris, est l'histoire de Michael Lander, l'homme le plus dangereux d'Amérique. Il conduit un dirigeable de la télévision chaque week-end au-dessus d'un stade de foot plein à craquer. Il est fasciné par les explosifs. Et il est très, très fou. C'est la raison pour laquelle, le dimanche du Super Bowl (la rencontre la plus importante de foot aux USA), le monde assisterait à l'assassinat du Président des Etats-Unis et à la pire exécution de masse de l'Histoire si quelqu'un ne découvrait pas ce que Michael Lander a l'intention défaire et ne le tuait pas avant au 'il ne puisse parvenir à ses desseins macabres.

 

[54]  Je suis allée voir « Le Silence des Agneaux » et je dois dire que la réalisation du film était si réussie et le jeu de Jody Foster et Anthony Hopkins si parfait que je n 'ai pu m'empêcher de devenir également une fan des sérial killers, version cinématographique !

 

[55] Il est même le réalisateur de la série « Urgences » qui passe sur la 2.

[56] Je crois que j’ai aimé tous les livres de John Grisham, le dernier plus que le précédent et moins que le prochain : Le Client, La Firme, l’Affaire pélican, L’Idéaliste, l’Associé, La loi du plus faible, l’Engrenage, le couloir de la mort, l’Héritage de la haine, Non coupable, le Maître du jeu…

[57] Elle en a pondu un certain nombre depuis parmi lesquels « Les Rêves Brisés » (2001), « L'Art de la Polémique » (2001), Le Choc des générations » (2002).

        

                [58] De toutes façons, Denise Bombardier jouit de hautes protections au Québec comme en France. Depuis que j'ai arrêté de lire cette auteur e que je ne suis pas la seule à vouloir ignorer, elle a reçu la légion d'honneur en France et à l'occasion de la sortie en novembre 2000 de son livre « Lettre ouverte aux Français qui se prennent pour le nombril du monde » (tout un programme), elle a été félicitée officiellement par Madame Louise Beaudoin, Ministre des Relations Internationales du Québec !

 

 

 

 

[59] Jean Arp est né en 1886 à Srasbourg. En 1904, après avoir fait l'Ecole des Arts et Métiers de Strasbourg, il est venu à Paris et a publié ses premiers poèmes. Après avoir étudié à la Kunstshule de Weimar, il est revenu à Paris en 1908 où il a fréquenté l'Académie Julian. En 1909, il est parti en Suisse où il fut un des fondateurs du groupe Modemer Bund. Il a rencontré l'année suivante Robert et Sonia Delaunay à Paris, Kandinsky à Munich et en 1914 à Paris Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Modigliani et Picasso. En 1915, il est reparti à Zurich où il a exécuté des collages et des tapisseries, souvent en collaboration avec sa future femme Sophie Tauber-Arp. C'est en 1916 qu'Hugo Bail a ouvert le Cabaret Voltaire qui est devenu le centre Dada de Zurich fréquenté par Arp, Janco, Tzara...Arp a créé son propre groupe Dada à Cologne en 1919 et c 'est là que le rejoignit Max Ernst.

 

60 Theodor Johannes Baargeld est un auteur de collages, dessinateur, écrivain et éditeur né à Stettin (Poméranie) en 1892, mort à Chamonix en 1927. Bien qu'ayant servi en Allemagne pendant la Grande Guerre, il est devenu pacifiste et adhérait aux lignes de la sociale démocratie après la guerre.

 

[61] Peggy Guggenheim (1878 - 1979) était la nièce du fondateur du musée de New York, Solomon Guggenheim, dont elle a partagé l'amour pour les collections. A la fin des années 30, elle a ouvert sa première galerie à Londres. C'est à New York qu'elle a organisé avec le soutien d'André Breton, Max Ernst, Marcel Duchamp, Piet Mondrian « Tournant du Siècle », la première exposition d'Art Moderne. En 1949, elle a installé le plus grand musée d'Art européen et américain dans la maison qu 'elle occupait depuis le Festival de Venise de 1948, le Palazzo Venier dei Leoni sur le Grand Canal, pour y exposer sa propre collection de toiles maîtresses du 20ème siècle. Récemment s'est ouvert le Musée Guggenheim de Bilbao. La collection Peggy Guggenheim est possédée et dirigée par la Fondation Solomon R. Guggenheim qui supervise également les musées de New York, Bilbao, Berlin, Le Guggenheim-Ermitage de St Petersbourg et le musée Guggenheim de Las Vegas.

 

 

[62] Mes amis juifs n'étaient pas admis dans les années 30 à joindre les country clubs de tennis ou de golf. C'est la raison pour laquelle ils ont créé leurs propres clubs.

 

            [63] Je ne veux pas reprendre ici toutes les interprétations de la couleur rouge dont j'ai parlé « abondamment » dans Johnny Guitar. Les lecteurs de mes Mots—dits pourront s'y reporter.

 

[64]  Bibe était la tante de mon amie d'Anatolie Orientale, Nevziye. Elle avait 90 ans quand je l'ai connue et me suis occupée d'une vilaine toux qui l'empêchait défaire ses cinq prières rituelles. Bibe était une femme d'une intelligence exceptionnelle et je l'ai beaucoup aimée.

 

            [65] Le château historique d'Harput a sans doute été construit par les Urartéens (Peuple ancien de l'Anatolie implanté dans la région montagneuse du Lac de Van, dans la partie orientale de la Turquie actuelle) en deux parties : un château intérieur et un château extérieur. Les murs du château qui existent encore ont été restaurés à plusieurs reprises. On raconte différentes histoires à propos du château. Selon une rumeur, les bâtisseurs ont utilisé du lait pour fabriquer le mortier. C'est la raison pour laquelle il est également connu sous le nom de « Château de Lait. »

            [66] Sa statue à cheval a été inaugurée en 1965 à Elazig.

 

[67] Quand j'entends aujourd'hui parler de la Turquie en termes parfois méprisants, je me permets de rappeler que je suis entrain de raconter l'histoire d'une petite ville d'Anatolie Orientale située à des milliers de kilomètres d'Istanbul

 

            [68] Le Barrage du Keban est immense et fournit en électricité toute la région a"Elazig à des centaines de kilomètres à la ronde. Il fut construit par différentes entreprises européennes et américaines. Sa surveillance est assurée par des ingénieurs français.

 

 

[69] Kairouan est la quatrième ville sainte de l'Islam Sunnite avec La Mecque, Médine et Jérusalem.

            [70] Tu vois, Elodia, j’y reviens sans cesse

 

            [71] C'est la première légende : au XI siècle après J.C, la colline de Sidi Bou Saïd fut choisie par les Almor avides pour la défense des côtes nord-est de la Tunisie contre un retour offensif des romains, et ce par la construction de tours de guet ou tours à feu, de là son appellation Djebel El Manar. Un siècle plus tard, le Djebel El Manar fut choisi comme lieu de retraite par l'un des vénérables disciples de Sidi Bou Médiane de Tiemcen (Enseignant soufï), Abou Saïd Al Beji, né à Tunis en 1156, mort et enterré à Djebel El Manar le 09 juin 1231. Depuis, ce lieu est devenu sacré et Abou Saïd Al Béji est désormais nommé Rai'es El Bhar (Saint protecteur de la mer) mais ce n 'est qu 'à la fin duXDS""1' siècle que l'on adopta pour la colline et son village le nom de leur saint protecteur, Sidi Bou Saïd.

 

            [72] Située au cœur de la cité, la Grande Mosquée appelée EÎ-Zitouna (Mosquée de l'Olivier) est le plus vaste et le plus vénérable sanctuaire de Tunis. Sa fondation se confond avec la naissance même de la ville (698).

           

            [73] Sans doute le Saint Roi est-il Louis IX plus connu des Français sous le nom de Saint Louis puisque nous savons qu 'il est mort de la peste devant Tunis en 1270 durant la huitième croisade. C'est en tout cas la seconde légende quant à l'origine du nom de Sidi Bou Sai'd mais je ne saurais dire quelle part de vérité entre dans l'une et l'autre, sans doute un peu des deux.

            [74] J'ai écouté le discours de Colin Powell et les réactions des membres de l'ONU? Apparemment les preuves fournies ne sont pas convaincantes et l'on attendra les nouveaux rapports des inspecteurs avant de décider d'une guerre. Nous ne sommes pas rassurés, simplement nous avons quelques jours pour reprendre notre souffle.

 

            [75] Je ne veux pas énumérer tout ce qui nous attend y compris les mesures envisagées pour élargir notre sentiment de sécurité. Même ceci méfait peur car je me sens de moins en moins protégée quand je sors de chez moi et j'ai pris une habitude que je n'avais pas, celle de boucler les quatre portes de ma voiture dès que je sors de chez moi.