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Lise Willar - Ecrits |
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MOTS…DITS partie 1 2001-2002 J’ai commencé à collaborer au site « Ecrits-vains » en Mars 2001. Jacques Teissier, à qui j’avais adressé certains de mes écrits m’a immédiatement proposé la rubrique « Mots…dits » en me laissant l’opportunité de pouvoir y exprimer mes réactions aux évènements, littéraires ou non. Ainsi j’ai pu depuis cette époque parler de tout ce qui m’intéressait ou pouvait intéresser les lecteurs sans que jamais ne soit porté atteinte à ma liberté d’expression même quand la passion m’emportait. C’est la raison pour laquelle, réunissant les Mots…dits que j’ai écrits pour la revue entre 2001 et 2003, je me permets de les dédier à Marie, Jacques et Anita qui a repris le flambeau après que nos amis de Caderle aient renoncé à la présidence de notre site. J’adresse mes amitiés, non seulement à ces trois-là, mais également à tous les collaborateurs de la revue et du forum, Jordy, Rob, Jean et les autres ainsi qu’à tous les lecteurs qui ont toujours témoigné de leur intérêt en m’envoyant nombre de messages que je garde en mon cœur.
La Fosse Commune des Vaches Britanniques Je viens d’entendre comme tous les samedis matins « Répliques » d’Alain Finkielkraut sur France Culture. L’émission s’intitulait : « Quelle agriculture pour demain ? » et quand Monsieur Finkielkraut a évoqué l’intention qu’ont les Britanniques d’abattre cinq cent mille bovins susceptibles d’avoir la fièvre aphteuse au bord d’une immense fosse construite sur une base militaire, j’ai su avant même qu’il concrétise sa pensée ce qu’il allait dire: L’image qui me vint en tête était bien sûr celle de l’holocauste. Personne ne peut nous faire le reproche de comparer le martyre d’animaux à celui d’hommes et de femmes puisque l’un comme l’autre nous avons eu de la famille parmi les victimes. Non, ce qui était suggestif c’était l’image d’un être vivant tué au bord d’une fosse commune, image parfaitement insoutenable. Je n’irai pas jusqu’à dire comme Lamartine : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et nous force d’aimer » mais je sais que les animaux, quels qu’ils soient, même peut-être ceux qu’on dit à sang froid, souffrent quand ils sont blessés ou qu’on les tue. Comme l’ont dit de nombreux éleveurs qui pleuraient leur cheptel disparu et l’anéantissement de toute une vie de travail : Nous avons toujours connu la fièvre aphteuse mais nous n’avons jamais assisté à un tel spectacle de destruction systématique. A se demander - la majorité d’entre nous le fait d’ailleurs car nous sommes ceux qui ne savent pas et ne peuvent que supputer - si les gouvernements européens ne sont pas entrain de profiter de la maladie pour réduire le cheptel commun dont on a dit qu’il était beaucoup trop important et pouvait constituer une menace économique pour la communauté ? Et puis, une chose nous étonne: pour quelle raison les écologistes dont Monsieur Bougrain-Dubourg ne s’élève pas sur la destruction des bovins et des ovins comme ils le font pour les animaux dits sauvages. Il est vrai sans doute qu’on peut toujours « refaire » des veaux et qu’il faut protéger les palombes mais tout de même comme dirait l’autre “trop c’est trop” et nous aimerions qu’il n’y ait pas deux poids et deux mesures. Je n’ai jamais été tendre avec les chasseurs même quand ils se posaient en protecteurs des espèces et en amoureux de la nature mais je ne puis approuver le manque absolu de réaction des écologistes et des Verts devant ce qui se trame à l’heure actuelle dans les pays de la communauté européenne. J’ai une autre pensée que j’ose à peine exprimer : le monde de la culture s’est élevé justement contre la destruction des Grands Bouddhas de Bamyian mais est-il si loin des réalités de la vie pour ne pas prendre la parole quand il s’agit d’animaux qui n’ont pas demandé à venir au monde et qu’on élève pour la seule ambition de nourrir les carnivores que nous sommes ou de donner du lait à nos enfants et à nos vieillards ? Je suppose qu’il ne se considère ni concerné ni responsable en la matière et laisse les spécialistes juger de l’opportunité du massacre. Je m’arrête vite car j’entends déjà d’ici les personnes qui vont crier au sacrilège ! Monsieur Bush n’est pas tendre à l’égard de certaines catégories d’individus sans doute et nous ne savons pas quelle pourrait être sa réaction si la fièvre aphteuse atteignait son pays. Il vient d’avoir une attitude réactionnaire face aux accords de Kyoto qu’il a sans vergogne refusés de signer, ignorant que les effets de serre sont pires que la mort pour notre univers, il veut munir son pays d’un bouclier qui le protégera de fusées problématiques... Il a tout faux mais ce n’est pas une raison pour croire que nous sommes meilleurs que lui. Tous les hommes se valent en vérité. Ils ont en tête la nécessité immédiate et ne voient pas plus loin que leurs yeux. Ils sont prêts à critiquer les autres mais ne balaient jamais devant leur porte. Quand on me montre à la télévision ce chirurgien français qui fait venir par centaines des enfants atteints de maladies cardiaques éradiquées depuis plusieurs décennies dans notre pays et dont les parents ne peuvent assumer les dépenses d’une chirurgie lourde, je l’applaudis et je le respecte mais je me dis qu’il n’y a pas de manichéisme évident entre les gens du bien et ceux du mal, le nombre des premiers paraissant infime vis-à-vis de celui des destructeurs. Additif :
J’avais écrit cette chronique le 31 Mars 2001 et je ne connaissais pas alors les implications que pourrait avoir la décision de tuer des centaines de milliers d’animaux au bord d’une immense fosse commune. La relation entre les entreprises du gouvernement britannique et l’holocauste avait simplement germé dans mon esprit sans que je veuille particulièrement m’attacher aux suites matérielles qui pourraient intervenir. Aujourd’hui, près d’un mois s’est écoulé depuis ma première réflexion et je me sens obligée de revenir sur cette « affaire » qui semble se compliquer singulièrement puisque l’incinération des cadavres dont une photo dramatique prise le 16 Avril par Paul McErlane de l’Agence Reuters a été publiée dans The Independent du Dimanche 22 Avril engendrerait une forte production de produits très toxiques. Je m’arrête un instant sur cette photo avant de poursuivre car on y voit un rapace planer au-dessus de la fumée dense dégagée par le bûcher gigantesque. Elle me rappelle les Tours du Silence de Bombay où les vautours viennent se repaître des cadavres parsis avant que les prêtres n’enfouissent les ossements sous une épaisse couche de chaux. Dans le cas précis qui nous intéresse, l’oiseau en sera pour ses frais car il n’a pas la moindre chance de récolter une seule miette de nourriture. J’avais cru tout d’abord que l’abattage et l’incinération n’avaient eu lieu que sur la base militaire de Cumbria, au nord-ouest de l’Angleterre (où d’ailleurs un employé semble avoir contracté une forme humaine de la maladie) mais il n’en est rien puisqu’ « une grande partie du Devon est devenue inhabitable » a déclaré le directeur de la National farmer’s Union (syndicat national des fermiers). Dans ce comté du sud-ouest proche de la Cornouaille, réputé pour sa belle race de vaches « irlandaises » élevées dans la vallée d’Exeter, gisent quelque 200.000 carcasses à même le sol. On peut comprendre que la population comme les éleveurs soient épouvantés par une telle situation. Mais comment procéder aujourd’hui à une incinération quand on découvre que celle des 500.000 animaux a produit à Cumbria 63 grammes de dioxines mortelles et que, selon l’Organisation mondiale de la Santé, un individu ne doit pas être exposé à plus de 30 milliardièmes de gramme de dioxine par an ? Il y a plus : L’Organisation Vétérinaire sans Frontières (VSF) a déclaré que la crise de la Vache Folle ne pouvait être une crise européenne dans la mesure où « des produits à risques, identifiés comme facteurs potentiels de la contamination, ont été importés par des pays en voie de développement, soit directement comme farines pour l’alimentation du bétail, soit comme engrais ». VSF ajoute qu’au Népal, en Inde ou au Pakistan “des vaccins antirabiques à usage humain sont produits à partir du tissu cérébral ovin”, que l’Australie et la Nouvelle-Zélande sont les seuls pays au monde indemnes de la fameuse tremblante du mouton. Nous pouvons imaginer la suite dans des pays où la mort a toujours été le seul apanage des familles les plus pauvres. Et il y a plus encore, Monsieur Bush ! Je viens d’apprendre, toujours selon VSF, que des phénomènes de contamination croisée, les recyclages de déchets en farines animales peuvent être à l’origine d’une maladie détectée chez les cervidés du nord des Etats-Unis et d’une partie du Canada, la « Chronic Wasting Disease » dont beaucoup de symptômes ressemblent à ceux de l’ESB. Comme votre pays ne procède pas au dépistage systématique sur les animaux à risque, vous n’êtes pas à même de nous dire ce qui se passe véritablement outre-Atlantique d’autant plus que votre gouvernement n’a pas interdit l’alimentation des bovins par des farines de cheval ou de porc ainsi que des farines de sang ! Je serais tentée à ce point de crier « mais de qui se fout-on ? » Je sais que si d’une part vous êtes très réticent quand il s’agit d’importer les produits européens en général et ceux de France en particulier, vous avez d’autre part la ferme intention de nous envoyer le plus grand nombre des vôtres. Gardez-les, Monsieur Bush ! Je n’irai pas jusqu’à dire, contaminez-vous les uns les autres car un de mes fils vit dans votre beau pays et je l’aime (les mères sont égoïstes, c’est bien connu) mais surveillez votre cheptel comme vous le faites si bien de vos prisons et le monde ira peut-être mieux.
Probabilité Quand je mets en marche mon ordinateur le matin, j’ai l’habitude avant toute chose de fureter sur Yahoo car j’y trouve mon suffisant d’actualités, n’ayant pas le courage de consacrer une demi-heure ou une heure aux journaux télévisés dont je ne conteste pas l’utilité mais qui me fatiguent rapidement. Le samedi 23 Juin, quelques dépêches m’ont déconcertées puis m’ont permis de réaliser qu’il peut y avoir une progression de l’horreur à travers une ou deux lignes de texte. Je me permets de livrer telles quelles les informations que j’ai pu recueillir, je crois qu’elles n’ont pas besoin de commentaires à priori: - Puissant séisme dans le sud du Pérou : pas de victimes - samedi
23 juin - Puissant séisme dans le sud du Pérou : deux morts - dimanche 24
juin – 7h - Puissant séisme dans le sud du Pérou : au moins douze morts -
8h - Au moins 26 morts au Pérou dans le séisme qui a frappé la région
andine - 11h - Puissant séisme dans le sud du Pérou : au moins 31 morts - 15h - Puissant séisme dans le sud du Pérou : au moins 40 morts - 17h
- Puissant séisme dans le sud du Pérou : au moins 43 morts - 19h - Un violent séisme a fait une cinquantaine de morts au Pérou - 21h - Au moins 71 morts et raz-de marée à Camana - lundi 25 juin - Un nouveau bilan du séisme au Pérou fait état de 97 morts - mardi
26 juin
- Pérou : le bilan s’alourdit - mardi 26 juin 2001, 19h08 :
Trois jours après le violent séisme qui a frappé le sud du Pérou, les
autorités péruviennes annoncent les chiffres de 102 morts, 1368 blessés et
plus de 46.000 sans abri. Je suppose qu’en attendant quelques heures ou quelques jours, les chiffres iraient s’amplifiant mais mon but n’est pas de faire une énumération des victimes ou des sans abri qui se comptent par vingtaines de milliers dans le sud du Pérou. Je voudrais montrer plus simplement que la vérité d’un jour, d’une heure, d’une minute n’est jamais la vérité absolue et qu’il faut toujours se garder d’émettre des jugements catégoriques qui peuvent être infirmés à peine sont-ils sortis de la bouche de leur auteur. Certains rétorqueront que les seules vérités qui ne prêtent pas à controverse sont les vérités scientifiques. Nombre d’entre elles le sont sans doute, ne serait-ce que la célèbre formule établie par Einstein : E = mc2, introduisant une équivalence entre la matière et l’énergie. Les chercheurs disent pourtant que si la Science est objet de création, cette création n’est pas arbitraire et doit être soumise au jugement de l’expérience. Einstein lui-même a été en bute avec la jeune génération de physiciens comme Eisenberg, Pauli, et surtout Bohr qui ont adhéré à la vision probabiliste de la réalité dont fait partie « le hasard. » Le calcul des probabilités a permis en effet de maîtriser partiellement cette notion qui apparaît comme un caractère fondamental de l’existence. Einstein, le dernier grand physicien classique, a refusé jusqu’à la fin de sa vie que le résultat d’une expérience ne puisse être unique et voulait prédire avec certitude. Il n’a jamais accepté les théories sur la probabilité. Il n’en demeure pas moins que même en matière de science, la vérité d’aujourd’hui ne peut être considérée comme infaillible et définitive si une longue expérience ne vient pas l’étayer. « Probable », c’est un mot qui me convient parfaitement et auquel nous devrions penser chaque fois que nous voulons émettre une vérité qui n’est peut-être que celle d’un instant : Le nombre final de victimes de l’effroyable séisme du Pérou est probable mais ne pourra être confirmé qu’après avoir procédé à tous les déblaiements au cours desquels on pourra peut-être constater de nouvelles pertes humaines... Je t’aimerai probablement toute ma vie si rien ou personne ne vient détruire notre couple... Notre situation est prospère et nous n’avons probablement rien à craindre pour l’avenir sauf évènements imprévisibles... La France jouit d’un climat tempéré et ne connaîtra probablement pas les cataclysmes qui atteignent d’autres Etats moins privilégiés... Ma santé est relativement bonne et j’atteindrai probablement un bel âge si une maladie ne se révèle pas qui détruise mon bel équilibre... Je pourrais continuer à émettre des centaines de jugement auxquels seule l’expérience peut apporter un véritable soutien. La vie est ainsi faite que rien n’est jamais acquis et définitif. Quand j’étais jeune, j’étais persuadée que je deviendrais une grande virtuose mais je n’en avais probablement pas l’étoffe et je ne savais pas que la petitesse de mes mains ne me permettrait pas de bien octavier. Jeanne-Marie Darré y est arrivée, elle, et pourtant elle avait des mains plus menues que les miennes. C’est probablement qu’elle avait des dons qui ne m’ont pas été accordés. Quand parvenue à un âge avancé, je suis tombée désespérément amoureuse, j’ai su ce qu’était une grande passion mais il n’était probablement pas dans mon destin qu’elle fût partagée. J’écrivais chaque nuit des missives enflammées dans lesquelles je mettais autant d’amour que Kafka dans ses « Lettres à Milena » mais l’homme qui les a reçues ne les a probablement pas lues avec le coeur et les a sans doute jetées à la corbeille après y avoir jeté un coup d’oeil nonchalant. Alors j’ai voulu mourir parce que plus rien n’avait pour moi de saveur. J’ai tenté par trois fois de me prendre la vie et par trois fois ma tentative a échoué. C’est probablement que mon heure n’était pas venue puisque je suis encore sur cette terre pour raconter mes aventures. On m’a demandé parfois la raison pour laquelle le judaïsme appliquait la loi mosaïque et ne reconnaissait la filiation que par la mère. La raison en est relativement simple : c’est parce que la probabilité pour que le père soit le géniteur n’est pas fiable à cent pour cent et ne l’était même pas en ces temps bibliques où tous les membres d’une communauté se connaissaient bien. Je sais qu’aujourd’hui, il peut y avoir changement de nouveaux-nés à l’hôpital mais c’est un fait tout de même rare et la mère peut être raisonnablement considérée comme la génitrice de l’enfant. Depuis que s’est multiplié le nombre de bêtes atteintes de la maladie de la vache folle ou encéphalopathie spongiforme bovine, les médecins et les chercheurs se sont dit qu’il y avait probablement corrélation entre cette affection et la maladie de Creutzfeldt-Jakob, encéphalopathie spongiforme humaine. Ils ont alors étudié le « prion » ou « agent transmissible non conventionnel (ATNC) appartenant à une nouvelle classe de micro-organismes aux propriétés fort différentes des agents infectieux (virus, champignons ou bactéries.) » Ils ont également parlé de « la contamination interhumaine » qui peut être la « conséquence d’actes neurochirurgicaux ou du traitement par hormones de croissance. » J’arrête de m’exprimer dans ce jargon scientifique parce que soudain j’ai peur : la transmission de la maladie par hormones de croissances ? Mais l’un de mes petits-fils dont la taille n’avait pas varié durant près de cinq ans en a reçu de ces fameuses hormones ! Il paraît que la période d’incubation peut être longue et que la maladie atteint en général les êtres humains âgés de cinquante à cinquante-cinq ans. A ce point, je me trouve devant une quasi certitude : Je ne serai plus de ce monde quand Nicolas sera cinquantenaire et il n’est probablement pas contaminé mais comment le savoir à coup sûr et le protéger s’il en était autrement ? La France, je l’ai dit plus haut, est un pays de zone tempérée et n’est pas soumise aux cataclysmes qui atteignent d’autres parties de la planète. Ce n’est probablement plus aussi vrai que nous le croyions puisque nous avons subi cette terrible tempête qui a détruit une bonne partie de nos forêts et a causé des destructions appréciables. Et depuis quelques jours, ce pays de zone tempérée subit des températures qui atteignent les 40°, 36° hier soir quand je suis rentrée chez moi à 23 heures. Avec le fameux réchauffement de la planète, nous devrons probablement revoir certaines données qui ne paraissaient pas devoir être remises en question. Alors, n’ai-je pas raison quand je dis que nous ne vivons pas dans le domaine du « vrai » mais seulement du « probable » ? Ce qui est vrai, c’est ce qui a eu lieu et que j’ai pu constater et encore, je me suis peut-être trompée en prenant des vessies pour des lanternes, en mangeant des légumes que je croyais sains parce qu’issus de la culture biologique mais dont on me dira demain qu’ils ne sont pas plus fiables que n’importe quel autre car la terre n’est plus ce qu’elle était... Disons que je suis raisonnablement sûre d’hier mais que je ne sais probablement rien de ce qui est à venir. Je ne peux que supputer, espérer ou tout au moins ne pas trop désespérer. Et au train où vont les choses, ce n’est pas facile. Les images de femmes qui me hantent Une image me hante : celle d’une femme algérienne dont on ne voit le visage que de biais en raison des conséquences que pourraient avoir ses paroles. Elle raconte comment toute sa famille a été assassinée par les islamistes et elle-même enlevée puis battue et violée avant d’être par miracle libérée. Elle n’a plus de mari pour la protéger, plus d’enfants pour les chérir, plus rien devant elle qui la pousse à survivre. Elle est seule devant une page blanche qu’elle ne pourra remplir. Elle n’a même plus de maison où cacher sa détresse car les islamistes l’ont brûlée après avoir perpétré leurs crimes et avant d’entraîner leur victime dans une cachette infâme. Les tortionnaires de cette femme me font horreur mais j’en éprouve aussi pour les dirigeants du FLN qui, dès l’indépendance de l’Algérie, créèrent le sinistre code de la famille : il portait en gestation tous les crimes futurs. Personne à l’époque n’a véritablement compris l’ignominie de cette mesure et puis le monde avait bien d’autres chiens à fouetter ! Des images me hantent : celle de réfugiés afghans dans un camp pakistanais, une institutrice en particulier qui a fui le nord de son pays avec son mari amputé d’une jambe et ses sept enfants. Elle veut bien partir n’importe où, en Orient ou en Europe, mais ce qui l’attend c’est le pur et simple retour dans son pays où toute sa famille et elle-même seront immédiatement exécutés parce que le Pakistan n’a pas les moyens d’assumer l’existence de ces pauvres gens et que l’aide internationale est minime. Quand elle a fui son pays, ce fut pour ne pas courir le risque de vivre le calvaire quotidien des femmes afghanes sous le règne des taliban, ces femmes dont le seul devoir est d’être l’esclave d’un mari qui a droit de vie et surtout de mort sur la mère de ses enfants. L’image des fillettes afghanes et de leurs mères me hantent : les petites ont comme leurs frères d’ailleurs l’interdiction de jouer dans la rue mais en plus celle de fréquenter l’école, les femmes adultes n’ont plus le droit d’exercer une quelconque profession, manuelle ou intellectuelle. Elles sortent, enfouies sous le « chadri » (immense voile muni d’un grillage à hauteur des yeux) qui les recouvrent entièrement et peuvent être lapidées en pleine rue si les forces de police considèrent qu’elles ont failli aux règles infernales qui les régissent. Les Iraniennes sont des reines en comparaison puisque la loi islamique ne les empêche pas de poursuivre leurs études et d’exercer des professions diverses. Je sais par des amis qu’à la maison en tout cas elles se comportent comme toutes les femmes du monde et qu’elles n’ont renoncé ni aux réceptions ni aux agréables réunions de familles. Mais ces nouvelles images qui me hantent ne peuvent me faire oublier celles de nonnes de Bosnie qui furent violées par des militaires serbes, une horreur d’autant plus insoutenable que ces femmes avaient fait voeu de chasteté. Au-delà de la souffrance physique, il y avait ce déchirement moral insupportable qui les contraignaient à mener à terme un fruit défendu puisque l’avortement leur était interdit pas le Saint-Siège. Je voudrais crier à toutes ces femmes qui ne peuvent m’entendre que si leur histoire est tragique, elle n’avait pas forcément raison d’être. La femme, malgré toute l’emprise infernale que les hommes ont voulu exercer sur elle, a su triompher depuis des millénaires, partout dans le monde et dans tous les domaines. La femme n’est pas à priori une esclave. Une lettre adressée le 23 octobre 1857 par Johann
Jacob Bachofen (1815-1887) à A. Gervasio montre que c’est à l’étude
de la famille comme institution sociale que l’ont finalement conduit ses
recherches sur l’Antiquité classique : Quoi de plus surprenant
écrit-il à l’archéologue italien, que de voir la femme des premiers
temps de l’histoire humaine occuper le rang et la position qu’un développement
plus avancé a irrévocablement assigné aux êtres du sexe masculin ?
Avant Bachofen, J.F. Lafitau, dans ses Moeurs des sauvages américains
comparées au moeurs des premiers temps (1724) avait observé qu’à
l’origine c’est dans les femmes que consiste proprement l’ordre des générations
et de la conservation des familles [1]
Il est évident que des sociétés matriarcales ont existé partout sur notre planète en dehors des Amazones de la mythologie grecque ou des Walkyries de la mythologie nord-Germanique. Dans la tradition judéo-chrétienne en tout cas la femme fut créée pour être la compagne de l’homme et non sa servante. Le nombre de femmes célèbres dont Eve, Sara, Rebecca, Rachel, Lia et plus tard Marie sont dans la même tradition judéo-chrétienne les modèles les plus prestigieux, est tellement immense qu’on ne peut émettre la moindre hypothèse à ce sujet d’autant plus que l’homme s’est toujours efforcé de donner non seulement une fausse idée de la valeur féminine mais également une image erronée de ce que l’on appelle « les us et coutumes. » La première fois que j’ai entendu parler de la ceinture de chasteté par exemple, c’était bien sûr quand on m’a expliqué que les nobles croisés la faisaient porter à leur femme durant leur longue absence afin qu’elle ne pût les tromper. Inutile de dire qu’elle connaissait fort bien la cachette où l’on avait enfermé la clef, comment débloquer la ceinture au moment opportun mais là n’est pas mon propos. La femme restée au château devait tout assumer en l’absence de son mari, l’éducation des enfants, la gestion du patrimoine familiale, l’entretien des terres, leur ensemencement et les moissons, la protection des familles paysannes et les soins à leur prodiguer, le regroupement de ces mêmes familles dans l’enceinte du château quand s’avérait nécessaire la lutte contre des bandes armées qui n’avaient cure du tombeau du Christ en Terre Sainte... Il a pratiquement fallu que je lise « La Chambre des Dames » de Jeanne Bourin, un livre qui ne m’aurait pas autrement frappée si je n’y avais appris la vocation des femmes de la bourgeoisie dans les villes du Moyen-âge, Paris surtout. Elles exerçaient apparemment tous les métiers de boutiquières et les professions d’art, soit en compagnie de leurs maris, soit seules si elles étaient veuves. Quand j’étais enfant, aucun professeur et aucun livre d’Histoire n’ont jamais (en ce qui me concerne tout au moins) mentionné de tels faits. Je crois que le monde sait reconnaître ses poétesses, ses artistes, peintres et sculpteurs, ses grandes interprètes, ses chercheuses... et comme je ne peux les nommer toutes de peur d’en oublier une, je choisis au hasard pour les représenter Marie de France, Louise Labé, La Belle Cordière, dont la voix pure s’élevait en sonnets ardents au début du seizième siècle, Clara Schumann, Berthe Morisot, Suzanne Valadon sans laquelle Utrillo n’aurait pas vu le jour, Camille Claudel, Florence Nightingale, Marie Curie, Sarah Bernhardt, Jessye Norman qui me chanta Satie dans le parc du couvent d’Alziprato, près du désert des Agriates. Je me tiens devant les rayons de ma bibliothèque et elles sont si nombreuses, mes femmes, que je m’y perds. Lesquelles choisir pour les honorer toutes? Allez, je lance mon épuisette et j’en tire deux parmi des milliers: Sigrid Undset la Norvégienne, prix Nobel de Littérature (1928), Antonine Maillet, l’Acadienne, Pris Goncourt (1979). Je n’en peux plus, je suis épuisée à force de parler d’elles, de parler de nous, de parler de moi et pourtant je dois continuer. Il y a Ste Geneviève qui sauva Paris, Jeanne d’Arc qui voulut bouter les Anglais hors de France et mourut sur le bûcher, les courageuses qui se sont illustrées dans les révolutions de tous les pays pour que le monde évolue, telle Olympe de Gouges (1748-1793, année de son exécution), auteur d’un texte admirable, la « Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne » dont je veux citer l’article 10 : « Une femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également le droit de monter à la tribune », telles les suffragettes qui ont lutté dès 1865 en Angleterre et aux Etats-Unis pour donner à leurs soeurs le droit de vote, les femmes qui sont entrées en politique, Golda Meir en Israël, Indira Gandhi en Inde, Simone Veil en France, Benazir Bhutto au Pakistan, Corazon Aquino aux Philippines... celles qui ont revendiqué puis obtenu le droit d’avorter mais qui continuent leur combat pour l’égalité des chances et des salaires, la parité, le droit à l’homosexualité, à la transsexualité... Y-a-t-il autre chose ? ai-je tout dit, tout pressenti, tout énuméré ? Loin de là : Je veux que les avancées ne soient pas l’apanage des citoyennes de nos pays opulents. Je veux que l’Algérienne qu’on a violée, l’Afghane qu’on lapide et qui se cache derrière son chadri, l’Africaine qui meurt du SIDA parce que son mari refuse les préservatifs et qu’elle n’est pas soignée, l’Indienne qui gît à même le sol dans les rues de Delhi, près de la gare (je l’ai vue, je l’ai vue), la femme du Bangladesh qui n’en peut plus des cyclones et des inondations, la Brésilienne des favelas qui ne célèbre pas le Carnaval, l’Ethiopienne qui crève de la guerre, de la famine et des invasions de chenilles légionnaires... je veux que toutes ses femmes aient enfin une petite chance de survie. Et puis je veux que les hommes cessent de s’entretuer et réalisent que les femmes, leurs femmes, ont tout de même besoin d’autre chose dont jusqu’à présent ils n’ont pas eu conscience. Les Vois du Paradis C’est parce que j’ai vu un téléfilm « Les Voies du Paradis » dont Télérama (l’hebdomadaire qui fut autrefois, quand la pub n’avait pas envahi ses pages, l’apanage des intellectuels de gauche) n’a pas dit grand bien que je ne peux m’empêcher de revenir aux dernières lignes des « Mots...dits » sur les femmes : « Et puis je veux que les hommes réalisent que les femmes, leurs femmes, ont tout de même besoin d’autre chose dont jusqu’à présent ils n’ont pas eu conscience ». L’action du téléfilm se situe en 1961, quand la guerre d’Algérie touche à sa fin et que les pieds-noirs rentrent en métropole avec les quelques biens qu’on leur a permis d’emporter. Camille, une jeune institutrice dont le mari a été assassiné lors d’un attentat de l’OAS[2], arrive à Vierzon où elle vient d’être nommée par l’Education Nationale. Elle est accompagnée de sa petite fille qui va très vite se lier d’amitié avec Jacques, le fils de Robert, un cheminot, et de Paule, une ouvrière en usine. Les années soixante dont le pic est bien sûr 1968 apparaissent dans le téléfilm comme une période de transition entre l’ère coloniale et l’ère économique. Le père de Jacques, mécanicien sur une locomotive à vapeur et ancien résistant du rail comme la plupart de ses compagnons va être amené à conduire une machine électrique et, comme eux, il supporte mal un changement qui, selon eux, va les transformer en robots sans que leur situation pécuniaire n’en soit améliorée pour autant. L’idée d’une grève générale naît immédiatement dans l’esprit de ces hommes, tous membres de la CGT. C’est dans ce contexte que Robert rencontre Camille et qu’il tombe éperdument amoureux d’elle. Ils deviennent amants quelques jours avant que la grève ne soit déclenchée. Jacques, un garçon de treize ans, qui adore son père et sa mère, sait tout de la situation alors que Paule se perd en conjectures quand elle constate que son mari rentre de plus en plus tard ou ne rentre même pas de la nuit. Le soir même où la grève est déclenchée, l’enfant révèle à sa mère une liaison qu’elle suspectait mais dont elle ne connaissait qu’un des deux protagonistes. Pensant que son mari est chez sa maîtresse, elle veut les surprendre, se précipite sur son vélo et, sous l’orage, pédale vers son destin. Au passage à niveau, elle se prend dans les rails et tombe sans pouvoir se relever. Une locomotive survient, conduite par son mari qui rejoint Châtellerault où il doit attendre les ordres du syndicat : elle est écrasée et meurt à l’hôpital pendant que Robert qui a détourné la machine sur une voie proche de la maison de Camille puis l’a laissée entre les mains de son chauffeur, fait l’amour comme chaque soir. Ce prologue est bien long mais, sans lui, comment expliquer l’angoisse qui m’a étreinte durant une heure et demie ? Voici un homme qui a désobéi aux ordres de son syndicat en détournant sa machine pour rejoindre sa maîtresse, un homme qui a tué sa femme - accidentellement peut-être - mais qui n’en est pas moins l’auteur du forfait. Il va devoir payer, n’est-ce pas ? d’une façon ou d’une autre. C’est ce que je pense, c’est ce que penserait tout être humain normalement constitué... Eh bien non ! Il va être lavé de tout soupçon, relaxé par le juge qui n’a pas un instant l’intention de le déférer au Parquet pour homicide involontaire, épaulé par tous ses compagnons qui connaissent la vérité, pardonné par son fils qui durant des jours ne pouvait plus supporter sa présence ou sa voix et nommé à la tête de sa section de la CGT après la grève et la démission du responsable touché par l’âge de la retraite. J’oublie le principal : il a repris ses rapports avec Camille un ou deux jours après l’enterrement de sa femme. C’est elle qui lui conseille d’interrompre leurs relations pour ne s’occuper (pendant quelques temps du moins) que de son fils. Le pleutre n’en aurait même pas eu le courage. Tout ceci n’est que de la fiction et je ne devrais pas prendre la chose au tragique. Mais voilà, je réagis violemment parce que le lot d’une femme aimante et qui se croyait aimée ne peut être de se voir abandonnée un jour, sans la moindre explication, parce que quinze ans de fidélité c’est déjà bien, parce que son homme a des pulsions qu’elle ne peut comprendre et qu’il ne sait pas contrôler, parce qu’elle n’a plus le charme de la nouveauté, la grâce de la jeunesse... Je réagis violemment parce que les hommes sont ainsi faits, maintenant comme naguère, comme autrefois, comme demain, qu’ils se croient autorisés à partir, à revenir, à partager, à oublier. Je crois que l’époque n’a rien à voir là-dedans, même la nôtre qui n’est plus permissive parce qu’elle a légalisé toutes les tendances. Attention, je ne voudrais pas qu’on me prenne pour une « quasi octogénaire » anachronique. Je réalise parfaitement que les expériences extra conjugales ne sont pas les apanages des seuls hommes et que bien des femmes ne sont pas fidèles. Là n’est pas la question : ce qui me choque, c’est le non dit. En mon temps, j’ai pris des décisions qui ont changé ma vie mais j’en ai fait part ouvertement à celui qui partageait mon lit depuis près de trente ans. C’est au moment où, repoussant l’équivoque, j’ai choisi l’option de dire la vérité que j’ai appris l’abondance des aventures de mon mari et l’existence d’une maîtresse qui est par la suite devenue sa femme. Je dois avouer que tous les gens qui savaient depuis toujours ont comblé mes lacunes, plus abondamment peut-être que je ne l’aurais souhaité. J’ai alors ressenti une certaine honte, non pas tant des excès commis par l’homme qui me côtoyait et que j’admirais pour ses connaissances, sa profession, ses recherches, ses découvertes, mais pour ma propre naïveté, mon propre aveuglement. Je n’avais rien vu et surtout j’avais toujours repoussé les avances d’hommes auxquels je plaisais, non pour respecter la morale d’une société bourgeoise aujourd’hui révolue mais parce que je ne ressentais pas le besoin de répondre à leurs avances. Quand le temps de la passion est venue un bel été, déjà tard dans ma vie, une passion qui a explosé sans préméditation de ma part parce j’étais seule, parce que mon mari s’était absenté sur un prétexte quelconque, je n’ai rien caché à quiconque, même pas une minute. D’ailleurs, comment l’aurais-je pu ? Je devais crier mon amour au vent, à la mer, au sable de la plage, aux arbres de l’île où nous nous promenions, à mes enfants et bien sûr à leur père quand il est revenu. Je n’ai jamais compris comment on pouvait se taire, se cacher, faire semblant. Même si des catastrophes ont suivi, même si ma vie ne s’est pas déroulée comme je l’aurais souhaité, même si le temps de la passion est révolu depuis de longues années, je n’ai jamais regretté un instant d’y avoir cédé et je suis heureuse de n’avoir ni envisagé, ni toléré de compromis. Si j’accepte le fait que la femme soit l’égale de l’homme à bien des niveaux, je ne pense pas qu’elle doive ou surtout puisse réagir comme lui émotionnellement et affectivement. Nous ne sommes pas des clones, que je sache, et si j’avais aimé mon mari comme cette Paule du téléfilm, j’aurais réagi comme elle et je serais morte comme elle. C’est un hommage que je dois lui rendre même si elle n’est qu’un personnage de fiction car durant une heure et demie je l’ai sentie bien réelle, bien proche de moi et de toutes les femmes abandonnées sans qu’on ait jugé bon de les mettre au courant de leur infortune. De la Tour de Babel aux Langues Régionales Quand je suis arrivée en Juin 1940 à Villemur-sur-Tarn en Haute-Garonne, j’avais bien entendu parler des trouvères qui parlaient la langue d’oil et des troubadours qui utilisaient, eux, la langue d’oc mais je ne faisais pas de différence à l’époque (nous avions d’autres choses en tête) entre patois, dialectes et langues régionales. C’est ainsi qu’en bonne Parisienne (originaire de Besançon, vieille ville espagnole) je fus ébahie de constater que je n’avais pas de langage commun avec la « mamey », la mère de notre ami Jean Mouyssac qui venait de nous accueillir. Elle ne parlait que la langue d’oc mais avait tout de même une supériorité sur moi : elle comprenait mon français. Je me promis donc, au cas où j’en aurais le temps, d’apprendre suffisamment d’occitan pour avoir une conversation directe avec la chère vieille dame. Je m’aperçus bien vite, en parcourant les rues de la petite ville, que la majorité des habitants adultes s’interpellaient en langue d’oc et j’appris très vite des expressions courantes. En revanche, si les enfants comprenaient fort bien le langage de leurs parents et de leurs grands-parents, ils ne parlaient que français. Je ne dirai pas que je le saisis aussitôt dans son intégralité car ils usaient d’expressions colorées qui ne m’étaient pas familières (mais qui me sont revenues quand on a critiqué le vocabulaire de l’ensemble NTM !) Et puis ils avaient l’accent du midi qui me déconcertait autant que le mien qu’ils disaient « pointu » les divertissait. Ces souvenirs d’il y a plus de soixante ans me sont revenus parce que le sujet des langues régionales est à l’ordre du jour. Il semble que nos gouvernants travaillent dans deux sens, celui de l’unification de l’Europe et celui de la diversité des langues, l’un n’apparaissant pas à la novice que je suis comme le corollaire de l’autre. J’ai bien peur que nous n’ayons bientôt plus que deux choses à partager dans cette communauté qui s’étendra de Brest à l’Oural : l’euro et l’anglais. Je ne veux pas dire par là que je n’aime pas les langues de mon pays et des autres pays, bien au contraire, mais trop c’est trop et je ne peux les parler ou les comprendre toutes. Examinons dans un premier temps ce qui se passe en France métropolitaine : il y a donc l’occitan ou langue d’oc, un terme inventé par Dante qui, dans De vulgari eloquentia, classe les langues romanes d’après la façon de dire oui dans chacune d’entre elles (oil, oc, si). Mais attention, la langue d’oc ne se parle pas qu’à Villemur où je l’ai découverte ! Elle se divise en six dialectes, le gascon, le languedocien, le provençal, le vivaro-alpin (ou provençal alpin), l’auvergnat, le limousin et je ne parle pas ici des variantes et des influences italiennes. Il y a les langues d’oil : je croyais pour en avoir discuté longuement avec un prêtre australien qui a soutenu sa thèse sur le sujet que le français venait du bas latin que parlaient les soldats romains installés en Gaule. Ce n’est sans doute qu’une partie de la vérité: je viens d’apprendre que le français standard est une forme codifiée de la langue d’oil, issue principalement du francien, dialecte de l’Ile de France et de l’Orléanais. Les langues d’oil sont le picard, le wallon, le franc-comtois (la langue de ma province dont je n’avais pas conscience qu’elle existait), le normand, le gallo (en haute Bretagne), le poitevin-saintongeais, le bourguignon, le lorrain, les parlers du Centre et du bassin parisien (champenois, berrichon, angevin, bourbonnais...). Il y a la langue régionale d’Alsace et de Moselle qui n’a rien à voir avec l’alsacien alémanique parlé par mes grands-mères et par une grande partie de la population, le breton, le basque, le corse qu’a pris l’une de mes petites filles comme deuxième langue parce que son père est originaire de l’Ile de Beauté. J’en ai fini, du moins je le crois, avec la France métropolitaine encore que j’aurais dû mentionner (je suis impardonnable) le yiddish, le romani, le berbère, l’arabe maghrébin... mais j’ai bien peur de ne pouvoir arriver à bout des langues parlées dans les départements d’outre-mer. Personne ne va me croire: il y en a environ soixante quinze qui sont parlées en Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion, Nouvelle Calédonie, dans les territoires de Polynésie française, de Wallis et Futuna et de Mayotte... des langues avec des noms enchanteurs, le nyelâyu, le pwaapwâ, le fangauvea, le tahitien, le marquisien, la langue des Tuamotou, celle des Ruturu, le shimaoré, le shibushi qui est une variante du malgache... Et je le jure, toutes ces langues dont je viens de parler sont reconnues par l’Education Nationale et peuvent être considérées comme langues à part entière dans toutes nos écoles, lycées, collèges et universités. Je n’ose passer à l’Europe et l’on me comprendra car je n’ai pas les connaissances nécessaires pour parler des dialectes allemands, espagnols, portugais, italiens, norvégiens, danois, polonais, russes, islandais, norvégiens, suédois... déjà qu’en Suisse on en compte plusieurs selon qu’on soit de Suisse Romande ou de Suisse alémanique. Mes cousins de Zurich parlaient le switzerdeutsch, une variante de l’allemand comme le ladino en est une du castillan. Et les Balkans, me direz-vous ? Je répondrai que mes amis serbes et croates croyaient parler la même langue mais que c’est aujourd’hui chose impensable. Alors leurs linguistes cherchent des variantes telles qu’un habitant de Belgrade ne puisse plus jamais comprendre un natif de Zagreb. Il faut dire que cette Europe centrale comporte à la base dix nations principales, trois religions, trois alphabets, le cyrillique, le grec et le latin. Je m’arrête, je suis épuisée et je me dis que j’aurais besoin de l’aide éclairée de Claude Agège pour m’en sortir. Cette diversité qui n’en finit pas est-elle due à la « babélisation » d’une langue originelle unique à la suite d’un châtiment divin ? Vérité ou légende, il semble que l’homme fut toujours nostalgique de cette communication universelle: Bacon, Cornelius, Leibniz le furent en tout cas comme plus tard le Polonais L.L. Zamenhof (1859-1917) qui publia son premier essai, Langue internationale, sous le pseudonyme de Dr Esperanto. Moi, en tout cas, à mon humble niveau, je ne suis pas en quête d’une langue mère absolue comme cet ami de Londres qui, lui, n’est plus à sa recherche mais l’a trouvée : « Quel besoin avons-nous de l’espéranto » me dit-il « puisque nous avons l’anglais comme langue universelle ? » D’un autre côté, je suis sans doute trop âgée pour croire que la conservation ou la renaissance de tous les dialectes puisse être nécessaire quand on s’attelle simultanément à un processus d’unification. J’appartiens à la vieille école et je me dis que si l’on multiplie les langages, que va devenir mon français que j’aime et que je veux voir se perpétuer ? Ne va-t-il pas se perdre ou au mieux devenir l’égal du corse, du breton, du basque ou de l’alsacien ? J’ai revu un beau téléfilm « Les Alsaciens ou les Deux Mathilde » et j’ai pu comprendre l’angoisse de cette femme qui durant quarante huit ans, de 1870 à 1918, a lutté pour que le français demeure sa langue et celle de tous les siens. Attention, je ne voudrais pas qu’on suppose un instant que je suis attachée à une langue archaïque. J’aime le français mais j’accepte son évolution, sa transformation, l’inclusion de mots qui me semblaient au prime abord déplacés ou vulgaires. Il faut dire que je suis une scrabbleuse acharnée qui joue en duplicate et a des rapports fréquents avec toute la francophonie puisque non seulement nos amis viennent jouer en France mais que le Championnat du monde a lieu chaque année dans un pays francophone (ce qui nous donne une bonne raison de voyager !) Je crois que mes liens avec les Suisses, les Belges, les Roumains qui ont toujours aimé le français - tel ce vieux maître d’hôtel d’un grand restaurant de Bucarest au temps de Ceausescu qui, s’il n’avait pas un grand menu à me présenter, le fit dans une langue qu’il parlait couramment - et sont venus nous rejoindre après la chute du communisme, nos compatriotes d’outre-mer, Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais, Polynésiens, Calédoniens…, les Québécois, les Maghrébins, les Libanais, les Vietnamiens, les Sénégalais (mes amis Arouna Gaye et Ndongo Samba Sylla jouent en première série internationale et mènent de pair leurs études), les Guinéens, les Camerounais, les Congolais... tiennent au fait que nous nous efforçons de réagir avec vigueur quand les Anglo-Saxons, les Chinois, les Russes, les Espagnols et les Hispano-américains nous lancent un challenge bien compréhensible mais que nous n’avons pas l’intention de perdre sans nous battre. Si les dialectes et les langues régionales prennent un essor tel que semblent le souhaiter certains autonomistes, pourrons-nous de notre côté maintenir comme nous nous efforçons de le faire la francophonie ? Nous devons déjà lutter sur le plan international, le ferons-nous contre des Français qui ne parlent pas comme nous mais vivent à côté de nous ? C’est une question que je me pose mais à laquelle il est bien difficile de répondre. Alors, une fois de plus, je me réfugie derrière mon âge. Je suppose que je pourrai supporter certains changements s’ils ne sont pas trop radicaux. Ensuite, mes enfants et mes petits-enfants devront bien se débrouiller car la prolifération des dialectes et des langues régionales n’est qu’un problème parmi tous ceux auxquels les générations futures qui devront peaufiner l’unification de l’Europe seront confrontées. Je ne peux résister à la tentation de noter ici des réflexions que j’ai faites le 23 Mai 1994 au temps ou Jacques Toubon était Ministre de la Culture et songeait à imposer le français de Vaugelas sur le Service Public. Mes Mots…dits d’aujourd’hui montrent que les gouvernements se suivent mais ne se ressemblent pas : J’aime
la langue française et je ressens un choc lorsqu’elle est employée à
mauvais escient et que les règles de grammaire sont oubliées ou méconnues.
Des expressions telles que « être en concert » au lieu de « donner
un concert » m’indisposent et j’accepte mal (mais là je suis en
retard de plus de soixante dix ans !), que le terme « incommensurable »
soit devenu pratiquement le synonyme d’ « immense » alors
qu’il s’appliquait autrefois à deux grandeurs qui n’avaient pas de
commune mesure. J’aime
la langue française mais je ne puis accepter qu’elle n’évolue pas
librement. Au dix-septième siècle, le grammairien Vaugelas, auteur des
« Remarques sur la Langue Française » (1647), livre dans lequel il
s’attachait à régler et unifier notre langue, contribua pour trois siècles
à la « geler ». Sans vouloir attribuer à Monsieur Toubon le titre
de linguiste qu’il ne mérite pas, je trouve qu’il va dans le sens de
Vaugelas. Un langage, pour demeurer vivant, a besoin d’accueillir non
seulement des mots étrangers mais également des gallicismes qui, s’ils ne
sont pas toujours heureux (vioc, vioque, hosto, osto…) font partie intégrante
du vocabulaire contemporain en n’en modifient pas abusivement le sens. Le
scrabble, jeu d’origine anglo-saxonne mais qui a trouvé dans les francophones
ses plus fidèles adeptes, intègre outre les gallicismes, les anglicismes,
africanismes, helvétismes, belgicismes et autres québécismes. Cette
incorporation à notre langue des mots venus d’ailleurs (et je ne parle pas
des mots saxons, arabes, ibériques, turcs, asiatiques, bas-latin surtout qui
sont une base importante de notre parler quotidien depuis que s’établit la
civilisation gallo-romaine) permet des rencontres enrichissantes entre les
membres de la Fédération Internationale de Scrabble et donne au français une
richesse dont notre Ministre de la Culture ne semble avoir aucune idée. Nos
compatriotes sont en général confrontés légalement, médicalement, pénalement…
à des codes restrictifs ou déontologiques qui n’existent pas en particulier
dans les pays anglo-saxons obéissant à la « common law » ou droit
coutumier. N’oublions pas que le Président Kemal Ataturk a demandé dans les
années 20 à ses grammairiens de passer des caractères arabes aux caractères
latins afin de rendre le turc plus accessible aux masses populaires. Ce fut une
décision grave mais qui permit aux enfants une intégration rapide à la
culture générale. La langue turque moderne est en effet un exemple phonétique
intéressant : tout élève d’une dizaine d’années peut, s’il écoute
bien l’énonciation d’une dictée, ne faire aucune faute de vocabulaire ou
de grammaire, chaque voyelle ou consonne accompagnée ou non d’un signe
distinctif correspondant à un son facilement identifiable. J’ai été témoin
de ce fait lors de mes nombreux séjours en Turquie. Je n’émets pas ici un
jugement sur la décision du Président Kemal Ataturk qui pouvait ne pas plaire
aux puristes de son pays mais je constate une chose : l’évolution ou même
la transformation d’un vocabulaire n’est pas néfaste à une langue. C’est
l’emploi de faux-sens, de contre-sens ou de non-sens qui l’est. Pour
ce qui est de notre langue, j’ai ouï dire que l’Etat, en la personne de son
Ministre de la Culture, a l’intention de pénaliser les journalistes du
Service Public qui emploieraient des mots étrangers non conformes au nouveau
dictionnaire de la langue française (que j’assimile à un code en ce qu’il
aurait d’obligatoire) : je tremble ! Cette forme singulière de
totalitarisme ferait peur à n’importe quel démocrate respectueux non
seulement de sa langue mais de la liberté d’autrui. Et puis mes oreilles sont
si souvent écorchées par le contre-emploi que ces gens de télévision ou de
radio font de notre langue et par leurs innombrables fautes de grammaire
(bonjour la concordance des temps !) que je n’aurais plus le temps d’écouter
si les mots employés sont conformes. Et qui jugerait le transgresseur ?
Une commission de sages aux aguets ou moi qui l’aurais entendu ? Et que
devrais-je faire en ce cas ? Le dénoncer à qui de droit ? Je préfère
m’arrêter car tout ceci a le relent d’un passé funeste. Ma Mémoire et Emmanuel Je suppose que je ne puis éviter, comme chacun le fait depuis une quinzaine environ, de parler de « Loft Story », l’émission de la 6 au cas où un seul Français ne serait pas au courant, et quand je dis Français je me trompe sans doute car TV5 a bien dû transmettre les informations au monde entier qui de toutes façons peut se régaler en consultant Internet contre espèces sonnantes et trébuchantes. Je jure pour ma part que je n’ai jamais regardé Loft Story en direct. Je n’en ressens pas et n’en ressentirai jamais le besoin mais comment pourrais-je l’ignorer puisque toutes les chaînes sans exception en ont fait leurs choux gras ? A croire qu’elles sont heureuses non seulement d’augmenter la popularité de l’émission et de la chaîne responsable mais aussi d’avoir quelque chose à se mettre sous la dent. C’est étrange tout de même parce que les nouvelles et les sujets de discussion ne manquent pas, au niveau national comme à l’international. C’est sans doute qu’elles sont en manque de variétés et qu’il est plus facile de faire du voyeurisme que de créer ses propres divertissements. Je ne me donnerai même pas la peine de donner mes impressions personnelles parce que je ne veux pas être la cent millionième personne à parler de ce que j’appellerai un « contre-événement ». Les choses vont si vite d’ailleurs que les Français auront bientôt oublié que les vaches furent folles, les moutons atteints de la fièvre aphteuse et les pauvres gens d’Abbeville envahis par les eaux de la Somme. A fortiori, ils ne se souviendront plus dans quelques mois que quinze jeunes furent enfermés durant soixante jours dans un loft de deux cent vingt cinq mètres carrés où ils firent des choses pas toujours bien honnêtes. Ainsi va notre bouillonnante vie. Je dois dire que depuis le 6 Avril le sujet d’actualité est le nouveau voyage du pape. Il s’est rendu cette fois-ci en Grèce et en Syrie. Je ne sais pas encore s’il poursuivra son voyage au Moyen-Orient mais ces deux premières étapes font déjà couler beaucoup d’encre et de salive. Nous pressentions que la population orthodoxe largement majoritaire de Grèce ne ferait pas au représentant de l’église catholique romaine un accueil chaleureux en dépit des excuses formulées vis-vis de son homologue orientale. Décidément, l’église doit se sentir bien coupable pour que le pape étale son repentir à chacun de ses voyages. On dirait qu’il ne veut pas mourir sans avoir fait son mea culpa vis-à-vis des religions qui furent longtemps considérées par Rome comme des soeurs ennemies ou pratiquement ignorées comme l’Islam jusqu’à ce qu’une tentative d’oecuménisme pointe à l’horizon et que le Vatican s’aperçoive qu’il était une des trois religions révélées. Il n’empêche, l’entrée pour la première fois de l’Histoire d’un pape dans une mosquée, fût-elle une des plus prestigieuses, est à marquer d’une croix blanche, plus encore peut-être que sa visite au Mur des Lamentations ou à Yad Vachem. Si la visite en Syrie laisse à nombreux d’entre nous un goût amer, la faute n’en incombe certainement pas au souverain pontife mais au discours prononcé par Monsieur Bachar el-Assad, Président d’un Etat qui, ne l’oublions pas, occupe le Liban et considère le pays comme sien au même titre que l’Iraq de Sadam Hussein considérait comme sien le Koweit. Il a fait un parallèle insoutenable entre les souffrances subies par les Palestiniens du fait des Israéliens et celles de Jésus du fait des Juifs au premier siècle de notre ère. En présence de Jean-Paul II, successeur de Jean XXIII auquel on doit l’aggiornamento et l’encyclique Pacem in Terris, c’est déjà impensable mais c’est surtout ou augmenter tragiquement les souffrances des Palestiniens ou diminuer singulièrement celles du Christ. De toutes façons, Bachar el-Assad n’en est pas à sa première tentative puisqu’il y a un mois, il avait qualifié les Israéliens de « racistes pires que les Nazis. » Je suis totalement consciente que si je souffre particulièrement quand j’entends prononcer de telles paroles, c’est parce que je suis juive, ce qui ne veut pas dire que j’approuve tout de la politique israélienne devant laquelle j’essaie toujours de rester objective. Je crois cependant que le monde, lui, n’est jamais objectif en ce qui concerne les Juifs et les Israéliens. Je regardais hier une excellente émission de la 5 « Ripostes » où tous les invités ont commenté la situation actuelle de la chrétienté. J’ai été très étonnée d’entendre plusieurs intervenants dire que si le commentaire d’un intellectuel juif dans n’importe quelle situation est toujours mentionné ou discuté, il n’en est pas de même quand il s’agit d’un intellectuel chrétien. Mais justement, René Rémond était là pour prouver le contraire et je ne pense pas que cet historien que j’admire manque de « fans » et de lecteurs. En fait, ce que je viens de dire éclaire mon propos. Les Juifs sont peut-être acceptés dans tous les domaines. On tient compte de ce qu’ils pensent, de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils représentent jusqu’à une certaine ligne à ne pas franchir, celle où ils justifieraient trop ouvertement la nécessité de conserver aux Israéliens leur Etat. Je tiens tout de même à mettre l’accent sur un point d’histoire contemporaine : si les Palestiniens sont à ce point démunis, la faute n’en incombe pas aux Israéliens mais au roi Abdullah, oncle de Hussayn, qui a refusé en 1947 les résolutions de l’ONU d’établir un état palestinien en Cisjordanie, refus qu’il a payé de sa vie puisqu’il fut assassiné par un Palestinien en 1951. Il avait toutefois eu le temps de créer en 1949 le royaume de Jordanie en réunissant le royaume hachémite de Transjordanie et la Cisjordanie, étendant son pouvoir sur Jérusalem Est et interdisant par là-même aux Juifs de venir prier sur le Mur des Lamentations auquel ils n’ont pas eu accès jusqu’à la troisième guerre israélo-arabe de 1967 et l’occupation de la Cisjordanie. Pour en revenir aux propos racistes du Président Bachar el-Assad (que n’a jamais tenus son propre père), je crois qu’ayant été depuis le début des guerres néo-coloniales pour l’indépendance de nos anciennes colonies, n’admettant d’aucune façon la torture, qu’elle soit perpétrée par les Nazis, les Khmers Rouges, les Français, les Vietnamiens ou les Américains (les cinquante minutes ajoutées au célèbre film de Francis Ford Coppola « Apocalypse Now » viennent à propos pour rappeler les exactions commises par les G.I. qui ne torturaient peut-être pas au sens littéral du mot mais provoquaient des catastrophes non seulement sur les cultures mais parmi les êtres humains en arrosant les campagnes au napalm), j’ai le droit et peut-être le devoir de dire qu’il devrait observer ses propres frères avant de jeter l’opprobre sur Israël. Je déteste les comptes et je n’aime pas dire que la culpabilité est proportionnelle au nombre de crimes qu’on a commis. Le fait de mettre fin à la vie d’un homme innocent est suffisamment grave pour qu’on punisse sévèrement le responsable. Mais voilà, trop c’est trop : je ne puis à cet instant oublier la terrible guerre qui opposa l’Iraq à l’Iran et fit des centaines de milliers de victimes, la guerre du Golfe, la guerre « civile » qui met l’Algérie à feu et à sang depuis le départ des Français et qui a pratiquement commencé avec le massacre des harkis de 1961 pour en venir aujourd’hui à celui des Berbères de Kabylie, la lutte des taliban contre leur propre population... Alors qui blâmer le plus ? Ces frères ennemis qui s’entretuent pour des raisons diverses mais certainement plus mauvaises les unes que les autres car on ne peut excuser ni les mobiles religieux ni ceux déterminés par une raison d’Etat ou d’autres qui se battent pour occuper un territoire qu’ils considèrent comme leur depuis la nuit des temps? On va me dire que je saute du coq à l’âne mais à l’instant même où j’écris ces lignes me vient en tête et au coeur la critique qu’Emmanuel Bing a faite sur le dernier livre d’Alain Finkielkraut « Une voix vient de l’autre rive ». J’ai eu mal en la lisant, non parce qu’Emmanuel a des paroles très dures envers l’écrivain, des paroles de dérision même, tout critique ayant le droit de juger selon ses critères, son coeur et son intelligence, j’ai eu mal parce qu’il fait un sort à notre devoir collectif de mémoire. Je ne veux pas dire par là que nous puissions tout nous permettre parce que notre punition a été telle que nous ayons droit au salut éternel quoique nous fassions. Je ne trouve pas ma légitimité dans la Shoah. Elle n’est pas pour moi une garantie d’être indéfiniment protégée. Je ne me sens pas le droit d’être ignoble et parce qu’on a détruit les biens de mes parents, parce qu’on a déporté quatorze personnes de ma famille, le droit de détruire à mon tour. Ma longue vie a rencontré suffisamment d’obstacles pour que je reste humble et n’aie jamais l’intention de renoncer à cette humilité sans laquelle un être humain ne peut se regarder en face. Toutefois, je continue à penser qu’on ne peut reprocher à ceux qui le veulent (je peux le dire puisque je n’en suis pas) de retourner à Jérusalem, ce souhait que les Juifs expriment chaque année depuis le début de la diaspora. Les Israéliens se battent pour maintenir ce droit et leur armée commet sans doute des exactions inexcusables comme toutes les armées du monde. Le Président syrien a-t-il pour autant le droit de les traiter comme il l’a fait et de se bander les yeux devant ses propres méfaits et ceux de ses frères qui tuent partout dans le monde, ne respectant pas une seule des sourates du Coran, ce Livre qui, s’ils le lisaient avec toute l’attention et le respect désirés, leur apprendrait que Mahomet n’aurait jamais voulu cette terrible djihad. Comme j’écris sur le même site littéraire qu’Emmanuel Bing[3], j’ai voulu tout de même expliciter ma pensée, n’ayant réservé à sa critique du livre d’Alain Finkielkraut que quelques lignes dans ma chronique, et je lui ai envoyé les lignes suivantes : Mon
Cher Emmanuel, j’ai retourné ma langue sept fois dans ma bouche avant de vous
envoyer ce mail car je préfère en général constater les évènements, lire
les livres et donner mon opinion personnelle plutôt que de polémiquer. Je
crois en effet que le contact direct entre le lecteur et l’auteur est plus
enrichissant que sa connaissance à travers une critique qui peut ne pas me
satisfaire. J'ai la même réaction avant d'aller voir un film. Je n'aime pas
qu'on me dise s'il est bon ou mauvais, je préfère juger par moi-même. Sur
le conseil de notre ami commun, Jacques Teissier, j’ai tout de même lu votre
compte-rendu du livre d'Alain Finkielkraut. Je ne suis pas en mesure de
contester votre opinion de l'homme car elle est vôtre et qui suis-je pour ne
pas admettre que vous y ayez droit autant que moi à la mienne ? Pour ma part,
je suis son émission le samedi matin sur France Culture et j’ai toujours éprouvé
beaucoup de plaisir à l’écouter, lui et ses invités qui, venus de toutes
les sphères intellectuelles ou philosophiques, m’ont beaucoup apporté et
beaucoup appris. Il
va sans dire que l’alinéa auquel j’ai violemment réagi et dont j'ai parlé
sur le site est celui qui débute par « Il en va de même de tout
anti-racisme primaire. Trouver sa légitimité dans la shoah, c'est pour les
juifs qui s’en réclament une sorte de garantie d'intouchabilité. »
Heureusement que vous avez introduit les mots « pour les Juifs qui s’en
réclament.» Sans eux, je ne me serais pas fait violence pour vous dire ma véritable
pensée à votre égard. Ils sont là pour modérer votre propos et c’est bien
puisque vous admettez implicitement que nous ne sommes pas tous à mettre dans
le même panier. Quand
les déportés sont revenus des camps de concentration, ils étaient si peu
nombreux qu’on voulut leur faire honneur et certains d’entre
eux furent nommer à des postes importants qui ne me semblaient pas
correspondre à leurs dons naturels ou à leurs études : je me suis dit alors
qu’on ne pouvait pas être forcément un bon ministre parce qu'on avait
beaucoup souffert. Je tâchais d'être objective dès le départ. Je tiens à
vous répéter ici, à vous-même et sans la présence d'un tiers, que si je
ressens parfois le droit de juger, je ne me permettrai jamais de détruire, d'être
ignoble, de croire en mon impunité éternelle. De toutes façons, j’ai
suffisamment reçu de coups dans ma longue vie pour savoir que la thèse de
protection ad vitam aeternam ne tient pas la route. Je
crois que la différence entre vous et moi vient du fait que je ne me pose pas
de questions parce que mon ascendance est claire : je suis juive du haut en bas
et de gauche à droite. Je ne pose pas non plus de dilemme parce que je ne veux
rien changer à ma situation, j’accepte ce que je suis et je vous assure que
je le fais avec toute la modestie de rigueur, n’ayant pas de responsabilité
dans un état qui m'a été transmis et que je n'ai pas eu la possibilité ni
l'envie de modifier. Il
reste que je peux aimer mon prochain même s’il est différent de moi, en
particulier mon frère sémite en Abraham, l’Arabe musulman. Il a la même légitimité
(même s'il ne peut la puiser dans la shoah!), les mêmes droits et les mêmes
devoirs que moi-même. J'ai mal quand ce frère se considère comme mon ennemi,
j'ai mal quand on veut le détruire et qu'il a les mêmes sentiments à mon égard. Je
préférais autrefois quand je pouvais aller au Maghreb, en Turquie, en Anatolie
Orientale, au Kurdistan, en Inde du Nord, en Iran sans jamais me sentir en terre
étrangère. Je me recueillais dans les mosquées, je faisais le Ramadan avec
mes amis qui me considéraient comme une « misafir », une voyageuse
privilégiée. Je parcourais ces pays seule car je n'avais pas besoin d'escorte
pour m'y sentir en sécurité. Je faisais soigner la vieille Bibe de 92 ans à
Elazig, au bord du barrage du Keban, pour qu'elle puisse reprendre ses cinq prières
rituelles. Alors,
vous voyez, mon cher Emmanuel, je n’ai pas envie de parler des négationnistes,
des anarchistes, des nationalistes ou anti-nationalistes... Je me permets
seulement d’ignorer les extrémistes de tous bords, les chrétiens comme les
juifs ou les musulmans car ce sont eux qui ont introduit la haine parmi nous. Je
n'irai pas à Kaboul où les taliban m’interdisent de voir des amis que j'ai
rencontrés au Fort Rouge de Delhi et qui ne m'attendent sans doute plus car ils
en ont perdu l’espoir. Et
pourtant, comme Péguy, je ne crois qu’en l’espérance : La
foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l’espérance. La
foi ça ne m’étonne pas Ce
n’est pas étonnant. J’éclate tellement dans la création. Dans
le soleil et dans la lune et dans les étoiles. Dans
toutes mes créatures. Dans
les astres du firmament et dans les poissons de la mer. Dans
l’univers de mes créatures... La
charité, dit Dieu, ça ne m'étonne pas. Mais
l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m'étonne Moi-même. Ca, c’est étonnantLa
Foi est une épouse fidèle La
Charité est une mère... L’espérance
est une petite fille de rien du tout... C’est
cette petite fille pourtant qui traversera les mondes, Cette
petite fille de rien du tout. Elle
seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu
De la Colonisation à l’Islamisme On pouvait dire naguère : l’actualité est l’ensemble des évènements qui appartiennent à un passé proche. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où les nouvelles tombent heure par heure si ce n’est minute par minute. Quand j’ai écrit les lignes qui suivent, on ne parlait que du livre indigne d’Ossaresse. Il était l’homme du jour, celui qu’on devait fustiger, arrêter, juger, condamner sans plus attendre. Rien d’autre n’était plus important que cela... Il semble qu’il ait fallu bien vite laisser place à autre chose: le tournoi de Roland Garros, le terrible attentat de Tel-Aviv, la mort d’Anthony Quinn, l’assassinat de toute la famille royale népalaise, les obus de 14-18 enterrés dans le Nord de la France et qu’on déterre aujourd’hui, le passé trotskiste de Lionel Jospin, le spéléologue perdu à plus de soixante dix mètres de fond et qu’on vient heureusement de repérer, les élections britanniques demain, les élections iraniennes après-demain, la victoire de Sébastien Grosjean sur Agassi en présence de Bill Clinton qui est reparti du Central un peu décontenancé... On ne parle plus pour le moment de la Tchétchénie : est-ce pour autant qu’il ne s’y passe rien? Alors il ne me reste qu’à faire comme je l’avais décidé parce que je ne peux pas, sous prétexte d’urgence, oublier l’Algérie surtout qu’on vient de reparler du fameux général il y a quelques secondes à propos de la seule sanction « appropriée » que le Président de la République ait décidé de prendre à son encontre : l’interdiction de porter l’uniforme. C’est tout de même moins dur que d’être poursuivi pour crime contre l’humanité ! En tout cas, je demande pardon à ceux qui trouveraient que mon discours est un peu décalé mais je cours aussi vite que je peux ! J’ai comme chaque semaine regardé « Ripostes » sur la 5 et je ne peux contester un seul mot de ce qui a été dit par les invités algériens de l’émission au sujet des tortures infligées à tout le peuple par l’armée française. Chacun d’entre eux, de toutes façons, a eu un père ou une mère ou plusieurs membres de sa famille arrêtés à un moment ou à un autre. Les sévices qu’ils ont subis ont dans le meilleur des cas laissé des traces indélébiles et dans le pire entraîné leur mort. Les intervenants savaient donc de quoi ils parlaient. Ils ont d’ailleurs affirmé à plusieurs reprises, et là encore je ne peux que les approuver, que la maltraitance avait commencé non avec la Guerre de Libération mais avec l’occupation du pays en 1830. La France par l’intermédiaire de son gouvernement et du chef de l’Etat doit effectivement demander pardon aux Algériens non pour plusieurs années de guerre atroce mais pour plus de cent vingt cinq ans de sévices infligés à un peuple colonisé dont une partie seulement de la population était française à part entière, en l’occurrence les pieds-noirs venus de métropole et les Juifs suite au décret Crémieux du 24 Octobre 1870. J’ai peut-être été surprise par le fait que ces gens qui sont venus parler au nom de tout un peuple fassent partie de l’élite du pays à l’exclusion de tout représentant de la masse qu’on dit laborieuse. Il y avait une célèbre avocate, une député au Parlement algérien, le représentant des Droits de l’homme en Algérie, un écrivain, un professeur à l’Université de Grenoble... Je me suis alors posée cette question : Toutes ces personnes sont-elles représentatives de l’Algérie d’aujourd’hui, les femmes surtout, très « occidentales » d’apparence et peu conformes à l’image que nous avons de la femme algérienne dont les droits sont constamment remis en question depuis la proclamation du « Code de la Famille » par le FLN jusqu’aux crimes commis aujourd’hui contre elles par les fondamentalistes de l’Islam ? On me répondra sans doute qu’il ne faut pas faire l’amalgame de deux problèmes bien différents: celui de la colonisation française qui est le nôtre et celui de l’islamisme qui doit être résolu sur place et par toutes les parties concernées dont nous ne sommes pas. Seulement, je ne suis pas d’accord, je pense que nous sommes concernés par toutes les actions qui portent atteinte à la dignité de la vie humaine en France, en Europe ou dans le monde. Un des invités de l’émission a dit que la mise en jugement du Général Ossaresse était aussi urgente que celle de Pinochet. J’en suis bien persuadée mais justement cette réflexion met en évidence le devoir qu’ont les gens de bonne volonté à exercer un droit moral d’ingérence sur tout ce qui se passe d’ignoble dans le monde. La montée de l’islamisme est une des tares que nous devons nous efforcer d’éradiquer même si la tâche paraît surhumaine. J’aurais aimé qu’on en parle un peu plus hier et qu’on en fasse au moins la conclusion de ces entretiens. Seul le professeur à l’Université de Grenoble dont le père est mort sous la torture et dont la belle-mère en a porté les stigmates toute sa vie a évoqué les affres de l’Algérie d’aujourd’hui. Une des questions qui se posent aux Français, que je me pose en tout cas, est de savoir dans quelle mesure un lien peut exister entre la fin de la colonisation et la naissance d’une autre forme de main mise sur des population innocentes. Il faut préciser cependant qu’on n’est pas passé de l’une à l’autre sans transition car on ferait l’impasse sur ce que j’appelle le « néocolonialisme », c’est-à-dire l’emprise que les nouveaux princes ont exercé sur le peuple, cet esclave éternel, et continuent à le faire dans bien des Etats d’Afrique ou d’Asie où les guerres civiles succèdent aux guerres civiles et les prises de pouvoir militaire aux essais presque toujours avortés de démocratie. Je crois que deux hommes en Afrique constituent une exception qui confirme la règle : Léopold Sédar Sanghor au Sénégal et Nelson Mandéla en Afrique du Sud. Je ne peux inclure le Président Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire dans ces exceptions car il a certainement appauvri son peuple par son goût démesuré du luxe et de constructions qui n’étaient peut-être pas indispensables à la bonne marche de l’Etat. L’islamisme est en fait une conception relativement récente pour les occidentaux de la troisième religion révélée (si elle ne l’est pas pour les musulmans qui ont conscience que ses racines sont dans le wahhabisme, mouvement politique et religieux, à tendance puritaine, né en Arabie Saoudite au dix huitième siècle.) Disons qu’elle s’est matérialisée pour eux avec le départ du Chah d’Iran et l’arrivée de l’imam Khomeyni. Je suppose que peu de nos compatriotes savaient alors qu’il y avait une véritable dichotomie entre le sunnisme, courant majoritaire de l’Islam, et le chiisme né du schisme des partisans d’Ali à propos de la désignation du successeur du Prophète. Si j’ai connu personnellement le chiisme avant l’apparition de l’imam Khomeyni, c’est parce qu’invitée aux fêtes de Persépolis par des amis de Téhéran proches du Premier Ministre, je me suis rendue dans le pays à cette époque. Après cette célébration un peu tapageuse du deuxième millénaire de l’empire Perse qui s’est terminée avec le début du Ramadan, j’ai passé quelques jours à Chiraz avant de me rendre à Ispahan. Je n’avais à cette époque aucune connaissance de l’Islam et le Ramadan n’avait d’autre signification pour moi que celle d’un jeûne de trente jours durant lesquels les musulmans ne doivent prendre aucune nourriture entre le lever et le coucher du soleil. J’étais seulement curieuse de tout voir et de tout entendre. Je louais donc un tchador, ce long rectangle de tissu gris ou noir d’origine persane dont se couvrent les femmes iraniennes et qui est devenu familier aux téléspectateurs occidentaux depuis la révolution islamique, afin d’entrer sans me faire remarquer à l’intérieur de la Grande Mosquée. Dans la cour extérieure, des milliers d’hommes et de femmes priaient bruyamment, alternativement debout puis prosternés sur leurs tapis de prières. Dans la mosquée, autour de la châsse étincelante d’un saint, le bruit était encore plus intense. Les fidèles, serrés les uns contre les autres, pleuraient, priaient, baisaient les parois de verre serties de pierres précieuses. Depuis cette époque, j’ai visité à plusieurs reprises le Maroc et la Tunisie, je suis allée en Inde du Nord où vivent plus de quatre vingt millions de musulmans, j’ai parcouru de nombreuses fois la Turquie et l’Anatolie Orientale. Je devais me rendre en Afghanistan chez des amis de Kaboul mais l’invasion soviétique m’en a empêchée. Ainsi je me suis peu à peu initiée à l’Islam et je suis entrée pour m’y recueillir dans de nombreuses mosquées sunnites: je n’y ai jamais retrouvé cette atmosphère de fanatisme qui s’exaltait en s’extériorisant. Je me souviens avoir pensé alors que l’occident n’était pas entré dans les moeurs du peuple iranien et lui resterait étranger à jamais. J’ai souffert pour Salman Rushdie quand une fatwa fut prononcée contre lui en 1988. Un ami de New York m’avait envoyé les versets Sataniques dès leur publication et j’ai assimilé ce livre dont la référence au Prophète n’a rien de blasphématoire à un merveilleux conte des Mille et une Nuits mais il va de soi que la condamnation de l’écrivain était typique de l’agressivité chiite. Peut-on pour autant établir un lien entre la fin de la colonisation et la montée de l’intégrisme dans de nombreux pays qui ont fait de l’Iran leur modèle et qui semblent lutter pour avoir la palme du fanatisme ? Je ne saurais le définir avec précision et je ne peux qu’exprimer mes sentiments : La colonisation, malgré toutes ses tares et ses excès, semblait vouloir apporter dans les pays qu’on dit en voie de développement la civilisation occidentale qui apparaît aux Américains et aux Européens comme porteuse de progrès social. En dépit de tout ce qu’on peut dire de la colonisation française, elle a oeuvré positivement dans deux sens, celui de l’alphabétisation (que ce soit en Afrique ou aux Caraïbes, de grands intellectuels ne manquent pas pour dire ce qu’ils doivent à la métropole: je pense en particulier à Léopold Sédar Senghor et à Aimé Césaire qui se sont connus à l’Ecole Normale Supérieure de Paris) et celui de la médecine. Dans ce dernier cas, je crois pouvoir dire que les enfants de nos colonies furent mieux soignés que ceux des Indes par exemple dont les Anglais se sont peu préoccupés en deux cents ans d’occupation. Je me souviens toujours avec émotion du merveilleux film « Les Joueurs d’Echecs » de Satiajit Ray qui montrait avec précision le désintérêt des Britanniques pour les centaines de millions de gens qui vivaient et vivent encore misérablement dans toutes les parties du pays. Mais voilà ! Les intégristes rejettent dans son ensemble cette civilisation occidentale. Les taliban ont prouvé qu’ils ne voulaient d’aucune civilisation ou d’aucun rappel d’un passé glorieux. Ils ont pour charge d’appliquer strictement le code religieux, juridique, social qu’est à leurs yeux le Coran. Le bien-être des hommes et des femmes est une notion qui n’a pas pour eux de valeur tangible. Que dire alors ? La colonisation avait pour but de brimer les peuples et d’exploiter leurs richesses, celui du néocolonialisme d’enrichir les nouveaux maîtres, celui de l’intégrisme est de revenir à des conceptions ancestrales où le bonheur et les progrès sociaux n’ont évidemment pas leur place. Je me tourne à nouveau vers ces personnalités algériennes dont l’action est sans doute louable et les idées généreuses mais je me permets de leur poser cette question : « Où est votre place dans l’intégrisme montant ? » Je crois que s’ils pouvaient me répondre, conscients de l’emprise des islamistes sur une bonne partie du peuple, ils me diraient : « Nulle part ». C’est la raison pour laquelle j’ai ressenti comme une crainte à l’idée de leur retour en Algérie où, qu’ils le veuillent ou non, ils ne sont pas considérés comme des gens qui ont souffert dans leur corps et dans leurs âmes du fait de la colonisation et de la Guerre d’Algérie mais comme des intellectuels qui n’ont pas leur place dans un Islam pur et dur.
Le Temps des Voyages Quand j’ai commencé cette chronique, j’ai dit que j’avais soixante dix huit ans. En fait, je me vieillissais de deux mois. Née sous le signe du cancer au premier jour de l’été, je voudrais fêter mon anniversaire en oubliant les tracas de l’actualité et en « me » racontant : j’aurais ainsi l’impression d’établir un contact plus chaleureux avec les personnes qui ont la gentillesse de lire ces Mots...dits. Comme certains le savent, j’ai beaucoup bourlingué de par le vaste monde même si ce ne fut pas toujours en bateau. Je crois avoir toujours savouré mes voyages, même le premier dont j’ai tenu à raconter les péripéties et pourtant il n’eut rien d’une croisière de plaisance puisque nous l’entreprîmes, mon frère et moi-même, pour nous évader de France Occupée afin de rejoindre l’Angleterre et les Forces Françaises Libres. Il est cependant nécessaire à ma mémoire et à celle de ma famille. C’est la raison pour laquelle j’ai cru devoir l’inclure dans « Le Temps des Voyages ». Si j’ai raconté ensuite mon séjour en Chine, c’est que 1964 est une date importante pour notre Histoire de France. C’est en effet cette année-là que le Général de Gaulle décida de reconnaître la Chine Populaire, quinze ans après que Mao Tse Toung eut mit fin à la Guerre Civile et proclamé l’existence de cette nouvelle puissance communiste qui allait faire parler d’elle, O combien! Nous fûmes conviés à prendre part à ce voyage par un couple dont la femme était professeur de philosophie et le mari chimiste. C’est mon mari médecin qui a filmé notre voyage. J’ai moi-même pris environ six cents photographies et je fus chargée personnellement par Monsieur Durand-Monti, l’organisateur du périple, d’en faire le compte-rendu. Le film fut projeté en son temps à la salle Pleyel dans le cadre de « Connaissance du Monde » et eut beaucoup de succès comme en eut quelques semaines plus tard la projection privée à laquelle nous conviâmes l’attaché culturel de l’Ambassade de Chine qui nous fit l’honneur d’accepter notre invitation en compagnie de trois de ses collègues. De même que nous avions apprécié la cuisine délicieuse de toutes les provinces chinoises, ces Messieurs firent honneur après la projection du film au buffet où j’avais essayé de « mettre en exergue » les plus fins produits de nos terroirs de France. Pendant des années, nous fûmes invités pour cette raison à la réception annuelle qui commémorait la création de la République de Chine Populaire. Quand s’arrêtèrent les invitations ? Je n’en ai pas le moindre souvenir. Les autres voyages que j’ai choisis ont un caractère plus émotionnel et affectif. J’ai passionnément aimé certains d’entre eux, en particulier ceux qui m’ont conduite en Turquie au « Jardin de Nevziye » et mon dernier voyage en Anatolie Orientale. Je ne suis bien sûr pas restée insensible à l’Inde qui fascine ses visiteurs quand ils arrivent à oublier - mais le peuvent-ils jamais ? - les « morts-vivants » de la rue et à se pénétrer de tout ce qui fait son charme, sa grandeur et sa pérennité et puis je me suis rappelée mes aventures à Pompéi et je les ai dites afin que l’Italie ne demeure pas en reste. Je n’ai pas raconté les Etats-Unis que j’ai souvent parcourus des lacs du Nord à la Louisiane et de New York à San Francisco où mon coeur ne se lasse pas de retourner puisque mon fils cadet y réside depuis près de vingt ans alors que le voyage me semble de plus en plus contraignant. Je ne reverrai plus les « piers » où je me suis promenée au bord de la baie avec mes petits-enfants de France et d’Amérique. J’ai accompagné des groupes dans l’Ouest des Etats-Unis et je me suis efforcée de leur faire connaître des sites moins impressionnants peut-être que le Grand Canyon du Colorado mais tout aussi pittoresques. J’ai grimpé avec eux sur les mesas et nous avons sympathisé avec des tribus indiennes dont les objets artisanaux étaient plus émouvants que ceux des drugstores d’en bas. Nous avons vu les ours s’approcher des loges dans les parcs nationaux où certains d’entre eux sont parvenus à creuser des tunnels dans les immenses séquoias. Je suis allée en barque sur les bayous au mois de janvier quand les alligators invisibles hibernaient, j’ai bavardé avec les chasseurs acadiens de gibier d’eau (ceux qui ne sont pas remontés dans les provinces maritimes du Canada après le « Grand Dérangement » et qui parlent un créole assez proche de celui des Antilles françaises). J’ai skié sur la neige de velours des Montagnes Rocheuses au-dessus de Denver, j’ai vu cracher le vieux geyser « Old Faithful » tous les quarts d’heure à Yellowstone, j’ai joué au golf à Pebble Beach, l’un des plus beaux parcours du monde sur le « Seventeen Mile Drive » entre San Francisco et Carmel, et en Floride où les alligators réveillés par le printemps se promenaient au milieu du parcours pour rejoindre leur trou d’eau. Je me suis arrêtée à Big Sur où vécut Henry Miller et j’ai déjeuné au Phoenix, un restaurant de la terrasse duquel on plonge avec les yeux sur la Route N°1 et l’Océan Pacifique sur lequel j’ai fait du bateau mais plus bas, à Southport, avec des amis que j’avais rencontré à Solèze dans le brouillard. Après la double avalanche de Val d’Isère qui a détruit l’UCPA, ils m’avaient demandé où ils en étaient de la piste et je les avais précédés vers le bas. Une jeune femme a monté pour moi des chevaux semi sauvages sur les collines d’avoine derrière Santa Barbara et sur la rivière Maine, j’ai photographié les lignes argentées que lançaient les pêcheurs depuis leurs barques de bois. Je suis passée par Hannibal où vivait Mark Twain (dont le nom de plume dérive de « mark, two » que chantait Samuel Langhorne Clemens quand il était pilote sur le Mississipi avant de prendre un nom de plume) et comme Huckleberry Finn, j’ai longé le grand fleuve jusqu’à Memphis et la Nouvelle-Orléans, j’ai assisté aux « musicals » sur et off Broadway, visité le Metropolitan Museum et le Guggenheim, New York fut ma ville comme l’a été plus tard Istanbul, mes deux amours que je n’oublierai jamais. Non, je n’ai pas raconté les Etats-Unis, j’y serais encore ! Par contre j’ai narré l’Acadie parce que je l’aime autant et plus peut-être que le Québec en raison des efforts qu’elle fait pour demeurer francophone et attachée à ses origines en dépit de son environnement anglo-saxon. Et puis j’ai voulu réserver une place privilégiée à Antonine Maillet, la grande écrivaine de Bouctouche, Prix Goncourt 1979 pour sa Pélagie La Charrette qui raconte le voyage de tous les risques entrepris par une femme et ses compagnons depuis la Louisiane où ils avaient été déportés par les Anglais, vainqueurs des Français en 1763, pour rejoindre leur Acadie natale, Antonine Maillet dont les personnages revivent chaque été grâce à des artistes amateurs « Au Pays de la Sagouine », un village de pêcheurs construit au milieu de la rivière à cet effet. Je me suis toujours souvenue de la phrase d’un confrère de mon mari qui s’était vanté d’avoir « fait vingt et une villes en vingt et un jours.» Je n’ai jamais « fait » les villes, je les ai regardées, savourées, je m’y suis promenée, j’ai côtoyé les passants, je leur ai parlé quand nous nous découvrions un langage commun, j’ai pris le temps de déguster les tourtes du Québec comme les langoustes de Thaïlande ou le caviar d’Iran, j’ai remonté les rives du St Laurent et vu les bélougas, j’ai contemplé les plantes exotiques du Jardin de Gaspésie et traversé la Baie des Chaleurs, j’ai retrouvé mon fils dans un kibboutz du Golan au temps où les ouvriers agricoles libanais passaient la « bonne » frontière chaque matin pour venir travailler en Israël et repartaient le soir chez eux, leur sac à provisions bien garni. Mon petit-fils a prié devant le Mur des Lamentations et nous avons pris le téléphérique de Massada où les Juifs résistèrent aux Romains de 66 à 73 après J.C. avant de mourir l’un par l’autre face à la plus vieille synagogue du monde. Nous avons flotté sur la Mer Morte. J’ai subi une bourrasque de sable sur Assouan, une tempête sur le Nil, j’ai admiré le coucher du soleil sur les Pyramides. J’ai vu les « boat-people » dans la baie de Victoria, j’ai séjourné sur le Rocher de Gibraltar et survolé l’Atlas, j’ai mangé avec les Chinois de Kowloon et découvert à Macao la morue séchée, suspendue au-dessus des échoppes comme on le fait au Portugal. Aux premiers jours du Printemps, j’ai fait le pèlerinage de Bruges où les jacinthes fleurissent aux pieds des grands arbres du Béguinage avant de traverser en bac pour admirer les premières tulipes au Keukenhof et poursuivre mon chemin vers Frans Hals de Haarlem, Rembrandt du Rijksmuseum, Van Gogh du Kröller-Müller. J’ai écouté les joueurs de cymbalums à Budapest en me délectant de goulasch crémeux, admiré les lipizzans de l’école de Vienne et rendu visite à l’Aiglon au château de Schönbrunn, j’ai parcouru l’Alte Pinakothek de Munich et longé le lac Majeur où se mirent les îles Borromées, j’ai vu le Palais des Offices, traversé le Ponte Vecchio, contemplé les fresques de Fra Angelico sur les murs du Couvent San Marco. Je me suis reposée sous les pins parasols d’Ostia Antica et j’ai jeté une pièce dans la fontaine de la Piazza Navona pour revenir à Rome, j’ai vu l’Acropole et Delphes et j’ai préféré cent fois Ephèse l’Egéenne, je me suis baignée à Pamukkale dans les bassins bordés de roses trémières... J’ai contemplé les neiges du Kilimandjaro à sept heures moins dix du matin quand la cime ne porte pas encore sa couronne de neige et j’ai survolé les cimes prestigieuses de l’Himalaya, j’ai skié sur la neige de soie depuis le Petit-St Bernard jusqu’au Val d’Aoste où nous fêtions au chianti notre victoire sur la pente, je me suis promenée en barque sur le Mékong, j’ai fait tourner au Népal les moulins de prières et salué à Katmandou sa jeune déesse. De Doubrovnik à Sarajevo, les mosquées de village pointaient vers le ciel leurs minarets graciles, je les ai vues se mêlant aux clochers des vieilles églises. J’étais aux fêtes de Persépolis et j’ai ri avec les jeunes bergers du désert qui sortaient de leurs tentes noires pour manger mes bonbons avant de partir dans la nuit persane vers le spectacle Son et Lumière, tout près des tombes de Darius et Cyrus haut perchées dans les creux du roc. J’ai revêtu le tchador pour me mêler aux fidèles dans la mosquée de Chiraz pendant le Ramadan, j’ai marché sur la Place Royale de Téhéran si proche des pentes de l’Elbourz où le chah et mes amis Shariatzadé avaient leur villa d’été avant que Khomeyni ne les en chasse, j’ai visité le Palais du Golestan et son jardin de Roses, je me suis recueillie dans la mosquée d’Edirne construite par l’admirable Sinan, j’ai couché dans une maison coloniale aux abords de la Soufrière et dans la baie du Gosier des bancs de poissons argentés ont surgi de la mer, animant de leur éclat la nuit parsemée d’étoiles, je les ai vus, je les ai vus. J’en ai tant vu de ces paysages qu’on n’oublie plus jamais que je me réserve maintenant le bonheur d’aimer la Bretagne et ses genêts, le Massif de la Sainte Baume, Pézenas et sa rue des Juifs, les châteaux de la Loire qui sont les plus beaux du monde, ceux de Dordogne qui se mirent dans la rivière, le causse Noir où j’ai raconté mon premier livre à un magnétophone avant de le transcrire sur ma première machine à écrire électrique, la petite Place Pétrarque de Montpellier près du Marché aux Fleurs, les vignes du Bordelais, le Graves, le Médoc, l’Entre-deux-Mers, la route du Beaujolais, le golf de Chamonix où les balles se perdent dans l’Arc, Bellevarde où j’ai fait des courses avec ma fille pour redescendre en trombe à Val d’Isère, les Grands Montets dont je ne payais plus les remontées depuis « mes » soixante dix ans et dont j’ai fait toutes les variantes avec Daniel Simond qui m’accompagna des dizaines de fois sur la Vallée Blanche, le Charvais où j’ai buté sur une pointe de glace qui m’a démoli le bassin sans pour autant me dégoûter du ski mais qui m’a clouée sur un lit d’hôpital face aux Arcs durant six longues semaines, les refuges au-delà du Vallon de L’Iseran. J’aime le Louvre et son aile Richelieu, le Musée d’Orsay et ses Impressionnistes, Giverny et son jardin aux nymphéas, le Musée d’Albi et ses Toulouse-Lautrec, le viaduc de Garabit perché au-dessus de La Truyère, le Palais des Papes, les arènes de Nîmes, les remparts de Carcassonne... Je me suis aperçue que la France est belle, qu’on peut s’y balader à loisir, qu’elle ne déçoit jamais si on sait où porter les yeux. J’ai vu et bientôt je ne verrai plus mais au moins j’aurai parlé de notre Terre que les hommes impatients, si impatients, ne se donnent pas toujours la peine de contempler.
Au temps de « Droit de réponse » et d’«Apostrophe » En apprenant que Bernard Pivot
avait décidé de mettre fin à « Bouillon de Culture », je me suis
dit et je crois que lui-même a eu cette réaction : Avec la multiplication des opportunités se
produit une véritable ségrégation et les sujets abordés naguère par les chaînes
généralistes le sont aujourd’hui par des chaînes spécialisées: voyages,
Histoire, bourse, météo, équitation, sports, golf, cinéma, comédies, médecine,
découvertes scientifiques... et bientôt même les « livres ».
Tout se passe en matière de télévision comme en médecine. Les familles pouvaient autrefois compter sur leur médecin de famille pour les traiter physiquement mais aussi pour leur apporter - et c’était parfois le principal - un soutien moral et psychologique. Aujourd’hui, le corps n’est plus un tout mais la juxtaposition de dizaines d’organes qui sont tôt ou tard examinés par autant de spécialistes et je dois être une des dernières personnes à recevoir depuis plus de vingt ans les soins du même généraliste. Il est vrai qu’une fois ma tension prise, nous parlons de mille sujets qui n’ont rien à voir avec la médecine ou ma santé mais c’est sans doute cela qui est bien et réconfortant. J’ai une fois de plus le regret de constater que l’unification de l’Europe tombe bien mal à propos puisque tout le reste est découpé en mille morceaux si petits que les gens ne pourront bientôt plus s’y reconnaître. Et puis si c’est bien de Guillaume Durand dont il s’agit pour conduire la prochaine émission littéraire (Campus), il ne me paraît pas le mieux placé pour remplacer Bernard Pivot. Pourquoi pas Naguy ? Ces deux-là sont toujours prêts à « se rendre utile » mais quand nous a-t-on consultés pour savoir si nous en avions envie ? Elle était tout de même belle l’époque où la télévision n’était pas ce « McWorld vs Jihad » dont un de mes petits-fils m’a demandé de lui résumer l’histoire, ce McWorld qui génère les « Big Brother » ou les « Loft Story », mais un instrument où la culture et la controverse n’étaient pas considérées comme décadentes et obsolètes. Les amis qui me liront (peut-être) se souviennent-ils de Michel Polac et de son immense culture littéraire ? En 1981, hurlant avec les loups, je n’avais pas envie de subir une émission sérieuse et parlée le samedi soir traditionnellement réservé à la distraction. Je ne me souviens plus du sujet qui m’a fait revenir sur mes préjugés mais je n’ai plus manqué un « Droit de réponse ». L’émission était vivante, passionnée souvent, diverse, objective car les invités étaient issus de toutes les tendances sociales, politiques, intellectuelles ou scientifiques. Polac m’a fait avaler la couleuvre Tixier-Vignancourt (l’avocat vichyssois pourfendeur de Juifs) et, contrairement à tous mes pronostics, elle est parfaitement passée surtout quand l’homme dont je détestais la pensée réactionnaire a dit qu’il s’en tiendrait à des positions juridiques, les téléspectateurs devant faire abstraction pour la durée de l’émission de son passé politique. Le résultat fut que la prestation de Tixier-Vignancourt n’a pas sensiblement différé de celle des autres avocats présents. Un samedi soir, Michel Polac avait choisi de traiter de « La Décadence ». Ses invités étaient des éditeurs, des critiques littéraires, Philippe Sollers et le R.P. Bruckberger qui s’inscrivit en faux à l’évocation d’un Moyen Age obscurantiste précédant l’éclosion de la Renaissance. En fait, les critiques avaient besoin de s’appuyer sur ce soi-disant obscurantisme pour étayer leur thèse selon laquelle toute décadence, en l’occurrence la décadence romaine, est suivie d’une période de stagnation, en l’occurrence le Moyen Age, qui elle-même précède une nouvelle ère de prospérité, de création artistique et de découvertes dans tous les domaines. Je crois pour ma part que l’obscurantisme était feint, voulu par une église toute-puissante qui avait intérêt à maintenir le peuple dans un état d’ignorance et je donne acte au R.P. Bruckberger que les cathédrales, preuves éclatantes d’un art à son apogée, ne peuvent avoir été construites par des béotiens. C’est à un autre « Droit de Réponse » que j’ai appris l’existence d’Edward Gibbon (1737-1794) et de son ouvrage « Histoire et Déclin de l’Empire Romain. » En même temps que je découvrais l’auteur, j’ai eu la révélation d’une chose qui peut paraître anodine à certains mais qui est, je crois, primordiale historiquement, sociologiquement et intellectuellement : Les livres d’Histoire étaient jusqu’au XVIIIème siècle rédigés en français pour atteindre le plus grand nombre possible de lecteurs ! Gibbon était donc prêt à rédiger son Histoire en français quand son éditeur lui suggéra d’utiliser l’anglais pour la raison suivante : face à la puissance potentielle que représentaient les colonies britanniques d’Amérique du Nord et leur population qui allait croissant, l’anglais était appelé à un essor universel, ce qui justifierait dorénavant son emploi dans n’importe quel genre littéraire. Gibbon suivit ce conseil judicieux et je pense que ni lui, ni les milliers d’anglophones qui ont pu lire dans le texte n’ont eu à le regretter. Peut-être faut-il situer au XVIIIème siècle le début de la décadence du français à l’époque même où Rousseau, Voltaire, Diderot, Tocqueville... étaient les fleurons du Siècle des Lumières. Un autre « Droit de Réponse » m’a permis de me faire une meilleure idée de Milan Kundera, auteur de « l’Insoutenable Légèreté de l’Etre » dont il avait lui-même donné un aperçu au cours d’une Apostrophe de Bernard Pivot. Les invités de Michel Polac discutaient de l’influence des pays occidentaux sur les grands écrivains réfugiés de l’Est. Ils étaient d’avis que les ouvrages publiés hors du pays d’origine, en France par exemple comme c’est le cas pour Kundera, perdaient aussi bien sur la forme que sur le fond en subissant inconsciemment l’influence néfaste d’une pensée décadente. Ces réflexions m’ont semblé dures pour nos écrivains (je pense à Michel Tournier que mon fils cadet considérait alors comme son maître à penser) mais je n’en suis pas l’auteur et j’en laisse la responsabilité à ceux qui les ont faites. Je dois à la vérité de dire que deux inconditionnels de Kundera, Philippe Sollers et Michel Polac lui-même, n’ont pas craint de prendre immédiatement sa défense.[4] Ceci-dit, je me suis aperçue que les éditeurs et les critiques littéraires étaient en définitive plus qualifiés pour commenter les ouvrages que leurs auteurs parfois emprisonnés dans leur sujet, brimés par lui et trop subjectifs. Il fallait tout le talent de Bernard Pivot soit pour les faire sortir d’eux-mêmes, soit au contraire pour endiguer le flot de leurs pensées intimes. Au début d’ « Apostrophe », j’acceptais implicitement les auteurs, partant du principe que s’ils venaient chez Pivot ils étaient forcément le meilleur choix et leur ouvrage le meilleur dans le genre. Pour André Brink, ce fut vrai. J’ai appris l’Afrique du Sud en même temps que j’ai découvert l’auteur. C’est à cause d’André Brink que je me suis plongée par la suite dans l’énorme pavé de Michener « The Covenant » (l’Alliance) qui retrace l’histoire de l’Afrique du Sud depuis l’apparition des petits hommes bruns, les « bushmen », éleveurs et chasseurs, des Hottentots et des premiers Européens jusqu’à la création de l’Etat Moderne qui a suscité la Guerre des Boers de 1899 à 1902, difficilement gagnée par les Britanniques, l’installation avec la naissance de l’Union Sud-Africaine en 1913 de l’apartheid dont les Noirs, les Indiens et les métis ont atrocement souffert et son abolition en 1990 par le président de Klerk assisté de Nelson Mandela qu’il venait de tirer de son trop long emprisonnement. Par la suite cependant, j’ai voulu exercer mon libre-arbitre et je n’ai pas lu systématiquement les auteurs et invités d’ « Apostrophe », en particulier Michel Droit qui s’est permis d’écrire un livre sur cet important pays après y avoir résidé deux mois. Il a même osé dire qu’il avait fait une étude exhaustive de l’apartheid (dans laquelle il avait remis les Noirs à leur juste place, c’est-à-dire la dernière). J’ai éprouvé le même sentiment d’inachevé à l’égard d’Alain Peyrefitte qui, après un séjour relativement bref en Chine, a pondu « Quand la Chine s’éveillera. » Il ne suffit d’ailleurs pas d’appartenir au pays qu’on veut évoquer pour le faire à la perfection : j’ai été déçue par le petit livre de Bette Bao Lord, une Chinoise mariée à un diplomate américain qui avait commenté avec beaucoup d’intelligence et de perspicacité le premier livre de Marek Halter « La Mémoire d’Abraham. » Son propre ouvrage m’apparut tenir de la propagande anti chinoise plutôt que d’un genre littéraire quelconque. Bien sûr il n’est pas possible ici de citer tous les auteurs qui sont venus présenter leurs livres au grand Maître d’ « Ouvrez les Guillemets », d’ « Apostrophe » ou de « Bouillon de Culture. » Bernard Pivot a eu trois décennies pour développer son entreprise de culture littéraire (ce dont n’a jamais rêvé le trop controversé Michel Polac), quelquefois injustement blâmé (on se rappelle les critiques de Régis Debray qui en 1982 dénonça le monopole d’Apostrophe, l’arbitraire et la dictature de son animateur mais surtout encensé par la majorité des téléspectateurs car il savait, surtout dans « Bouillon de Culture », faire appel à tous les genres (cinéma avec Jean-Luc Godard, musique avec Yehudi Menuhin, danse avec Roland Petit, économie avec Jacques Delors, chansons avec Julien Leclerc...) sans pour autant oublier la littérature française ou internationale. Renonçant parfois à réunir un « cénacle », il honorait un seul auteur soit en lui consacrant une soirée sur le plateau (Jorge Semprun, Elie Wiesel, Umberto Ecco...), soit en se rendant à son domicile comme il l’a fait pour Alexandre Soljenitsyne, réfugié dans une isba du nord des Etats-Unis où il avait retrouvé pour le temps d’un hiver l’atmosphère de sa Russie natale. Qui a pu oublier le passage de Bukowski (Mémoires d’un vieux dégueulasse, Nouveaux Contes de la folie Ordinaire...), tellement défoncé par le sancerre qu’il avait ingurgité qu’on dut lui faire quitter le plateau sans qu’il ait pu s’exprimer une seule fois clairement ? En fait, je n’ai personnellement qu’un reproche à émettre : « Bouillon de Culture » passait trop tard comme toutes les émissions dites culturelles et j’aurais eu parfois du mal à l’attendre ou à la suivre jusqu’à son terme si je ne m’étais dit « attention, si tu rates celle-ci, tu n’auras bientôt plus rien à te mettre sous la dent ! » C’est la raison pour laquelle j’ai regardé l’avant-dernière émission qui a été retransmise depuis la bibliothèque en réfection de Sarajevo. La vue de ce monument m’a rappelé les heures sereines que j’avais passées dans cette ville, européenne avant toutes les autres puisque plusieurs ethnies pouvaient y vivre côte à côte sans heurt et sans passion. Avant même d’atteindre la ville, mon fils cadet qu’y m’accompagnait dans ce voyage où nous avons suivi la vallée à partir de Doubrovnik m’a fait remarquer les minarets graciles qui émergeaient au-delà des arbres dans un environnement alpin plutôt propice aux clochers de nos églises de campagne. Que les villages fussent chrétiens ou musulmans, tous les habitants vivaient cette exception comme si cela coulait de source. Etaient présents à l’émission Jorge Semprun, Bernard-Henri Lévy, Pedrag Matvejevic, Yves Michaud, écrivains, Enki Bilal, dessinateur et cinéaste, Hanika Kapidzic, professeur de littérature française à l’Université de Sarajevo. Bernard Henri Lévy, rappelant la disparition d’autres monuments tels que la bibliothèque d’Alexandrie créée par Ptolémée 1er Sôter et son fils Ptolémée Philadelphe de 322 à 283 av.J.C., incendiée par Jules César en 48-47, a fait remarquer que les destructeurs n’étaient pas toujours des barbares (au sens littéral du mot) puisque les généraux serbes qui ont ordonné la destruction de la bibliothèque de Sarajevo étaient poètes et professeurs de littérature. Il a suggéré qu’ils voulaient peut-être se punir en même temps qu’ils sacrifiaient l’une des plus belles mémoires d’Europe Centrale. Madame Hanika Kapidzic a bien entendu rappelé quelle fut la vie de la cité martyre dans les années 92 : malgré la faim, le froid, la misère, les morts... des expositions s’organisaient dans les caves, des pièces de théâtre se donnaient en différents points de la ville et les gens relisaient une dernière fois leurs livres avant de les brûler pour obtenir un brin de chaleur. Un des invités a montré une « haggadah » (enseignement rabbinique ne comportant pas d’éléments juridiques) qui a été par deux fois sauvée d’un incendie et qui est conservée avec vingt pour cent des livres intacts dans les sous-sols de la bibliothèque. Certains disent que la culture est obsolète mais je pense tout de même qu’il demeure une majorité de gens pour admettre que sans les livres, les monuments, les musées, les bibliothèques... et « Bouillon de Culture », nous perdrions notre mémoire collective. Les femmes dans l’Armée Au moment même où le service obligatoire est supprimé dans notre pays avec un an d’avance, une émission de France 3 vient de me faire revivre mes jeunes années car elle traitait du problème des femmes qui s’engagent dans l’armée. J’appartiens à une famille d’antimilitaristes convaincus et pourtant mon père a fait trois ans de service dans l’artillerie montée avant de subir quatre ans de la terrible guerre de 14-18 dont il ne manqua rien, les tranchées, Verdun et le Chemin des Dames. Croyant échapper aux affres du front, il demanda son transfert dans les ballons captifs, ces engins d’où les observateurs devaient prévenir la terre si un avion de chasse ennemi se présentait. On ne redescendait les hommes que toutes les quarante huit heures et par gros vent « bonjour les dégâts ! ». Quelques semaines de ce procédé alors très moderne suffirent au coeur chaviré de mon pauvre papa qui demanda sa réintégration dans son ancien régiment où les balles et les boulets de canon lui semblaient un moindre mal. Il fit même en tant que maréchal des Logis-Chef l’instruction des jeunes classes jusqu’en Juillet 1919, un mois avant de pouvoir enfin se marier et revenir à la vie civile. Mon frère et moi, après notre évasion de France, avons rejoint les Forces Françaises Libres où je fis un stage d’opératrice radio avant d’être versé dans le corps des non-sédentaires pour être éventuellement parachutée sur la France Occupée tandis que mon frère, envoyé aux Etats-unis, devenait bombardier-navigateur. L’un de mes fils a été exempté de ses obligations militaires parce qu’il s’est marié très jeune et a eu un petit garçon, ce qui lui permit d’être considéré comme « soutien de famille ». L’autre a fait son service militaire à Tübingen, en Allemagne. Apparemment mes petits-fils ne seront pas appelés, pour la première fois depuis quatre générations. En fait, je ne considère pas que j’ai appartenu à l’armée de mon plein gré : j’y fus contrainte par des circonstances exceptionnelles et l’obligation de lutter contre le nazisme et les forces du mal. Ce qui m’a étonnée dans l’émission que j’ai suivie cette après-midi, c’est qu’une des jeunes femmes interrogées a dit qu’elle avait trouvé dans son engagement le moyen d’en faire baver aux hommes ! C’est une bien étrange façon de voir les choses et la raison me paraît infantile puisque rien ne dit qu’elle sera versée dans une unité où elle aura des « mâles » sous ses ordres. Pour sa gouverne, je voudrais raconter mes premières semaines à l’armée : je venais de faire un long voyage qui a comporté, outre la traversée des Pyrénées par le Canigou, plusieurs jours de marche pour rejoindre Barcelone, un arrêt de trois mois en Catalogne, la traversée de l’Espagne et du Portugal, le départ depuis le petit port de Setubal pour Gibraltar et le Maroc, le retour à Casablanca, l’embarquement pour Gibraltar où j’ai séjourné une semaine sur le rocher puis la remontée de l’Atlantique dans un convoi de plusieurs bâtiments de guerre, l’arrivée en Ecosse puis à Londres où j’ai été briefée durant trois semaines à « Patriotic School » pour savoir si la jeune fille de 19 ans qui n’avait qu’une idée en tête, défendre son pays, n’était pas une Mata-Hari de pacotille. Libérée enfin, je pus m’engager dans les Forces Françaises Libres. A mon arrivée à Moncorvo House, le quartier général des volontaires françaises qu’on appelle aujourd’hui « afats » (auxiliaires françaises de l’armée de terre), je crus que j’aurais droit à un accueil chaleureux de la part des jeunes femmes qui avaient eu la possibilité de rejoindre l’armée avant moi car nombre d’entre elles (nous étions quatre cents) appartenaient à des familles qui habitaient l’Angleterre avant les hostilités. Il n’en fut rien. La baronne James de Rotschild qui était lieutenant me demanda même en ce premier jour où j’étais à peine incorporée de ne pas lui adresser la parole mais de faire le salut militaire ! On me donna ensuite une chambre que je partageais avec des cantinières, charmantes et amicales au demeurant, mais qui avaient débarqué en Cornouailles sur un bateau de pêche et avaient appartenu à des « maisons » de Bretagne. Elles ont raconté le soir des blagues auxquelles je n’ai rien compris, à tel point qu’elles ont demandé que je sois transférée dans une autre chambre. De toutes façons, je fus bien vite envoyée dans un camp d’entraînement anglais pour y recevoir ma première formation de « seconde classe ». Je parlais gentiment anglais mais certainement pas celui de mes compagnes. Elles étaient des purs produits de Londres et s’exprimaient dans un cockney (parler populaire de la capitale britannique) qui m’était bien étranger. Je reçus un uniforme (je peux jurer qu’il était immettable !) et un poncho pour me couvrir quand il pleuvait. C’était un carré d’imperméable avec un trou au milieu pour passer la tête. J’aurais aimé que la jeune fille de 2001 me voie, le poncho sur l’uniforme, quand je trimbalais les poubelles de notre tente à la décharge du camp ! elle aurait été à jamais dégoûtée de cet univers qu’elle appelle de tout son cœur ! Et ce n’est pas tout ! De retour à Moncorvo je dus accomplir les tâches les plus triviales durant un mois avant d’être versée dans l’armée de l’air: les corvées de pluches succédaient au récurage d’énormes bassines. Je pensais à ma chère maman qui ne voulait pas que je trempe mes mains dans l’eau froide pour me les conserver propres et douces... Dans mon nouveau groupe, je dus faire face aux « premières classes » qui ne trouvaient jamais les baignoires assez propres ou mes cols de chemise assez bien empesés. J’étais venue à Londres pour défendre mon pays contre l’envahisseur, pour bouter les nazis hors de France, et j’étais en fait confrontée à une vie de « troufionne » interrompue seulement par l’arrivée des V1 et des V2 qui éclataient presque chaque nuit sur la ville. Bien sûr je pus m’évader de cette routine et m’engager sur des voies plus intéressantes grâce à mon chef, un officier supérieur des transmissions, qui me prit sous son aile et exigea qu’on me laisse en paix. Il obtint ma mise au « prêt-franc » qui me permettait de prendre mes repas en dehors de Moncorvo et de n’y retourner que pour dormir, un régime de faveur qui dura jusqu’à mon départ pour les « non sédentaires. » J’ai raconté ces petites aventures pour montrer ce qui attend peut-être notre jeune amie bien que les moeurs aient dû changer depuis la transformation de l’armée française et la disparition du service militaire. Les brimades aux nouveaux venus ont-elles disparu pour autant? Ceci dit, l’Armée de Métier, quand elle se propose de recruter des femmes, conçoit sans doute qu’elle a des professions à leur offrir aussi valables que les entreprises civiles, avec peut-être plus de sécurité dans l’emploi. L’avantage tient aussi au fait qu’il est pécuniairement plus avantageux, même si l’on est soumis à certaines contraintes, de poursuivre un stage sans avoir à en assumer les frais. Je crois que la jeune fille en question n’a pas un seul instant songé à ce côté du problème qui est à mon avis le seul plausible. Les garçons interrogés par la suite n’ont d’ailleurs pas donné de raisons très valables sur le sujet. Ils se sont bien entendu moqués de la jeune fille et ont dit que son attitude était « machiste » et due au fait que son père avait sans doute été trop sévère à son égard. Ils ont ajouté qu’elle n’avait peut-être pas eu de petit ami convenable et qu’elle avait trouvé dans son engagement une façon de se venger de sa solitude. D’autres garçons firent évidemment l’apologie de la femme au foyer et j’ai constaté une fois de plus combien les choses évoluaient lentement dans nos pays latins. Bien sûr les hommes admirent quelques spécimens féminins qui sont sortis du rang : des athlètes, des joueuses de tennis, des pilotes aussi prestigieuses que Jacqueline Auriol, des actrices, des médecins, des scientifiques, des auteures... mais ils s’empressent d’ajouter qu’elles constituent l’exception qui confirment la règle et que la femme est une mère avant tout. Un autre garçon n’a rien trouvé d’autre que d’affirmer qu’il ne trouvait rien d’élégant dans l’uniforme et que jamais il ne jetterait les yeux sur une femme « attifée » de la sorte. C’est alors qu’est entrée sur le plateau une jeune femme, commandant de l’Armée de l’Air et pilote. Elle était jolie, maquillée à ravir, et sa jupe laissait entrevoir des jambes d’un galbe parfait. L’ensemble a cloué le bec au garçon ! Comme de plus cette militaire de choc venait d’avoir une petite fille et avait gardé une taille de mannequin, il semblait que le fait d’être dans l’armée ne fût pas incompatible avec une vie familiale et que certains hommes trouvaient du charme à leurs collaboratrices féminines. La « commandante » nous a d’ailleurs dit que le regard des hommes était à son avis le plus « coquin » quand elle montait dans la carlingue de son avion revêtue de sa combinaison de pilote. Tout ce que je viens de dire ne signifie pas que j’aime l’armée. Non, ce que je désire, ce sont de bonnes raisons d’approuver ou de rejeter son existence. Il est bien évident que dans l’état actuel du monde, une armée est sans doute nécessaire comme instrument de dissuasion mais il y a belle lurette que les hommes se battent, qu’ils appartiennent à des formations reconnues ou à des guérillas et ils ne sont pas près de s’arrêter au train où vont les choses. Les femmes y ont-elles une place ? Sans doute au même titre que les hommes car la parité ne peut exister sur les seuls terrains de la politique, de l’entreprise ou de l’éducation. Seulement elles ne doivent s’engager - comme les hommes d’ailleurs - que pour des raisons valables et là commence le véritable point d’interrogation. Y-a-t-il des raisons valables à faire partie d’une entreprise qui, quoiqu’on puisse en dire, existe plus pour détruire que pour protéger ? Je n’aime en fait que les associations civiles, celles qui se constituent pour apporter leur aide à tous les gens démunis de notre planète. Le meilleur exemple que je puisse trouver est celui de « Médecins du Monde » : les femmes y ont leur place autant que les hommes et elles sont accueillies aussi bien que les hommes parce qu’elles n’ont qu’une idée en tête: soulager la souffrance. Je pense une fois de plus à ce que nous avons appris sur les taliban : les hôpitaux de Kaboul sont dirigés par des médecins femmes qui aident le peuple autant sinon plus que ne le font leurs collègues masculins. Si la jeune personne qui s’est engagée dans l’armée française pouvait apprendre que la seule façon d’être acceptée par son prochain et de s’accepter en tant qu’être humain, ce n’est pas d’en faire baver mais d’apprendre à venir en aide à son prochain, à réaliser un idéal, elle se serait en tout cas mis un peu de plomb dans la tête et c’est toute la grâce que je lui souhaite. En passant par l’Acadie Je me suis endormie durant la dernière émission de Bernard Pivot parce qu’elle passait trop tard, parce que les invités m’étaient archi connus et que je savais par avance ce qu’ils allaient répondre aux questions que le Maître ne manquerait pas de leur poser. A mon réveil, je me suis souvenue du beau voyage que j’ai entrepris un jour au Canada, de Halifax à la Baie des Chaleurs. Après mon habituel « crochet » par San Francisco, onze heures et demie de balade chaque été pour voir mon fils, ma belle-fille et Sara, ma petite fille américaine aux grands yeux bleus, je me suis levée aux aurores pour prendre l’avion qui allait me conduire via Toronto en Nouvelle Ecosse, Nova Scotia comme disent les anglophones. Le temps de récupérer mes bagages et je me précipitais chez un loueur de voiture car je voulais parcourir les Maritimes au gré de ma fantaisie. Je roulais ainsi sans m’arrêter jusqu’à Shediac, mon premier village acadien où les deux endroits intéressants à visiter sont le Centre d’Informations devant lequel se dresse « Le Plus Grand Homard du Monde » sculpté par un artiste du crû et Paturel, une entreprise qui pêche le homard, l’exporte dans le monde entier et l’offre à la clientèle locale et de passage dans son restaurant du bord de mer. Mon Acadie à moi, je l’ai trouvée le lendemain à Bouctouche, le berceau d’Antonine Maillet, auteure bien connue des Français grâce à La Sagouine , Pélagie la Charrette, couronné par le prix Goncourt en 1979, L’Oursiade, Les Confessions de Jeanne de Valois[5] (pour n’en nommer que quelques uns), grâce aussi à Bernard Pivot qui l’a reçue plusieurs fois au temps d’Apostrophes. A côté de mon hôtel, l’auberge du Vieux Presbytère, dont la façade et la situation m’avaient fait renoncer à l’habituelle chambre d’hôte, j’ai photographié les tombes du cimetière aux noms si français que l’émotion m’a gagnée. C’est rare un hôtel entouré de tombes au bord d’une rivière et, dans le calme du soir, c’est infiniment beau. J’étais loin du temps présent, loin de l’Europe et de ses fureurs dans un monde merveilleux qui n’existe plus si ce n’est dans le coeur de ses habitants. Car l’Acadie, après avoir été colonisée par les Français à partir de 1604 devint possession anglaise après le Traité d’Utrecht de 1713. Les colons français qui avaient continué à s’opposer à la couronne britannique après le premier Traité de Rijswyk de 1697 furent déportés vers le Massachussets, l’Ontario, les Carolines et la Louisiane où leurs descendants sont les cajuns, ces chasseurs de gibier d’eau qui m’ont souvent emmenée en promenade sur leurs bayous et dont le langage s’apparente plus de nos jours au créole des Caraïbes qu’au français du Québec et des Maritimes. C’est la déportation de près de vingt mille âmes en 1755 qu’on appela « Le Grand Dérangement »: l’Acadie avait perdu son nom, ses frontières, son espace, immense puisqu’il couvrait la Nouvelle Ecosse, l’Ile du Prince Edouard et le Nouveau Brunswick, ne gardant au retour de la déportation qui se fit pour certaines familles avant la fin du XVIIIème siècle que son parler français. Mais là, rien n’y fit : Les Acadiens le maintiendraient contre vents et marées. Comme le disent les gens d’ icitte, l’Acadie est là où vit un Acadien et ce n’est pas facile quand le voisin dresse un mât où, pour affirmer son anglophonie, il arbore le drapeau canadien. Qu’à cela ne tienne, l’Acadien déploie son drapeau français portant à gauche l’étoile de la Vierge. Je n’aime pas en général les recours aussi ostensibles à la religion mais dans ce cas particulier j’accepte et même j’approuve parce que la communauté acadienne a été jusqu’à nos jours une minorité opprimée. Je m’incline donc devant son drapeau et je serais prête à chanter son hymne L’Ave Maria Stella si on me le demandait, encore que certains Acadiens, en bisbille avec l’Eglise trop puissante à leur gré, voudraient laïciser le drapeau et l’hymne. C’est à Bouctouche que j’ai compris pourquoi Antonine Maillet revendiquait avec fierté son appartenance acadienne et j’ai pris le coeur en fête le chemin du Pays de la Sagouine[6], un village construit au milieu de la rivière en hommage à l’écrivaine[7]. Trois fois par jour, durant tout l’été, des artistes amateurs[8] donnent les monologues concoctés par Tonine, comme ils disent. J’ai eu la joie d’écouter dans chacune des maisons construites en fonction du personnage « La Sainte »[9] (nous disons en France sainte-nitouche) faire un cours hilarant de catéchèse, « Marie-Galante »[10] raconter ses aventures de sage-femme et « Gapi »[11], le mari de la Sagouine, dire ses expéditions de marin en brodant quelque peu sur les détails. Mais là où j’ai vibré c’est au souper-théâtre quand Viola Légère, la plus illustre Sagouine, qui fut entre autres professeurs invitée au département de théâtre de l’Université de Moncton[12], a donné trois des monologues les plus savoureux du recueil. Pour ceux qui n’ont pas lu Antonine Maillet je précise que la Sagouine est une humble servante du temps de la Grande Dépression qui faisait le ménage pour les riches et recevait en échange non de l’argent mais des fripes (des hardes, des haillons) dont ses employeurs ne voulaient plus et qu’elle n’avait pas elle-même le goût de porter après les avoir vus vieillir sur le dos de ses maîtres. Elle en vint ainsi, par le truchement d’Antonine Maillet, à critiquer le comportement des nantis et des prêtres qui faisaient eux-mêmes la part entre les riches et les pauvres qu’on parquait au fond de l’Eglise, le dimanche, les jours de fête et même à Noël. Dans L’Enterrement, la Sagouine raconte les funérailles de leur ami Jos qui était allé en ville pour trouver un entrepreneux des pompiers funèbres et s’enquérir du prix d’un service de première classe qui s’avéra bien trop cher pour lui. Alors quand il mourut après être allé aux huîtres comme d’ accoutume, Gapi et ses compagnons décidèrent de détruire la cabane de Jos pour en récupérer les planches et constuire un coffre assez grand pour que leur ami puisse y être couché de tout son long, son rêve de toute une vie de labeur. Les femmes sacrifièrent leurs rideaux pour en tapisser le cercueil, la Sagouine accrocha des deux côtés les « poignées » de son poêle et tout le monde transporta Jos au cimetière en payant pour faire sonner le glas : Même qu’il a sonné une partie de la matinée parce qu’ils avaient donné plusse qu’il fallait. Cet humour populaire, si touchant qu’on ne sait plus si l’on doit en rire ou en pleurer, je ne l’ai pas souvent rencontré si ce n’est avec la famille Deschamps et leurs célèbres Deschiens qui le manient à merveille. En tout cas j’ai félicité Viola Léger de tout mon coeur et je lui ai dit que si j’étais venue à Bouctouche à la rencontre d’Antonine Maillet j’étais heureuse d’avoir trouvé pour dire ses monologues une conteuse aussi impressionnante. Viola était d’autant plus ravie que si les Français visitent beaucoup le Québec ils connaissent peu l’émouvante Acadie. J’ai en fait découvert à Bouctouche une nouvelle facette du talent d’Antonine Maillet. Grande écrivaine francophone, elle a cette qualité rare d’être à la fois romancière et auteure dramatique. On trouve à Bouctouche beaucoup plus de livres d’elle qu’on n’en sort en France. J’ai compté en effet que si Bernard Grasset avait publié onze de ses livres entre 1975 (Mariaagélas) et 2000 (Chronique d’une Sorcière dans le Vent), les Editions Leméac de Montréal en avaient publiés vingt quatre entre 1972 (Pointes-aux-Coques) et 1996 (L’Ile-aux-Puces) dont neuf pièces de théâtre et ses traductions et adaptations de Richard III d’après Shakespeare, de La Nuit des Rois, toujours d’après Shakespeare et de La Foire de la Saint-Barthélémy d’après Ben Jonson. Il faut ajouter à cette liste fournie et prestigieuse sa thèse soutenue en Sorbonne Rabelais et les Traditions Populaires en Acadie publiée en 1980 par les Presses de l’Université Laval à Québec. Si je n’avais pas su par ailleurs qu’elle avait soutenu cette thèse, j’aurais pressenti ce qui l’attirait vers notre humaniste comique en lisant Le huitième livre dans lequel quatre compagnons Gros comme le Poing, Jean de l’Ours, Messire René dit l’Ancêtre ou Figure de Proue et Jour en Trop vivent des aventures dignes de Gargantua, Pantagruel ou Panurge et rencontrent même Gargamel enceinte au cours d’une de leurs équipées. Et ce n’est pas le seul de ses livres qui fait référence à Rabelais puisqu’elle a écrit en 1983 une pièce de théâtre : Les Drolatiques, Horrifiques et Epouvantables Aventures de Panurge, Ami de Pantagruel. Poursuivant ma route vers Caraquet, j’ai eu quelques mauvaises pensées pour le conseiller de Colbert qui lui disait en parlant de l’immense Québec qu’on ne meurt pas pour quelques arpents de neige comme plus tard on a décidé de ne pas mourir pour Dantzig ou tout près de nous pour Sarajevo. J’en ai voulu à Louis XV qui abandonna l’Acadie aux Anglais et causa indirectement la déportation et la mort de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui parlaient notre langue et dont les ancêtres étaient venus de France. Je suis reconnaissante à Longfellow d’avoir été le premier poète anglophone à exprimer en 1847 dans Evangéline le désespoir des Acadiens déportés de leurs villages avant même que Rameau de Saint Père, un Français, ou Edouard Richard, un Acadien, n’écrivent leur Histoire : It was the month of May. Far down the beautiful
river. Past the Ohio shore and past the mouth of the
Wabash, Into the golden stream of the broad and swift
Mississipi Floated a cumbrous boat, that was rowed by
Acadian boatmen. It was a band of exiles : a raft, as it were,
from the shipwrecked Nation, scattered along the coast, now floating
together, Bound by the bonds of a common belief and a
common misfortune.
Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow - ch.11) C’était
au mois de Mai. Loin sur la belle rivière. Au-delà
des rives de l’Ohio et de l’embouchure du Wabash, Dans
les flots dorés du Mississipi large et rapide, Flottait
un bateau pesant dont les rameurs était des marins d’Acadie. C’était
une bande d’exilés : un ramassis, en fait, de la Nation naufragée, Dispersés
le long de la côte et flottant tous ensemble Unis
par les liens d’une croyance commune et d’une commune malchance.
Ma traduction
Mon passage en Acadie m’a permis de ressentir une émotion nouvelle car, avant de lire Antonine Maillet, j’ai honte d’avouer que je savais à peine où se trouvait l’Acadie, la confondant parfois avec l’Arcadie, cette région de la Grèce dont la tradition poétique a fait une région idyllique ou la prenant même pour un pays de légende comme je l’avais fait autrefois pour la Patagonie avant que mes parents ne s’y rendent en 1960 et ne me disent (Nicolas Hulot le confirma vingt ans plus tard) qu’Ushuaïa était la ville la plus méridionale du monde. Retournerai-je en Acadie ? Je ne sais mais je suis heureuse d’avoir eu l’idée d’y aller et d’avoir traversé cette ancienne province qui a parlé à mon âme et m’a raconté l’histoire d’un peuple courageux dont je voudrais parfois que la France se souvienne en ne témoignant pas son attachement au seul Québec. Pour terminer le récit de ce voyage émouvant, je voudrais citer le poème qu’on a imprimé devant moi au Pays de la Sagouine sur l’antique machine qui ne comportait que des caractères anglais et ne pouvait tenir compte des accents. Les Francophones des Maritimes ont aujourd’hui le loisir soit de fabriquer leurs propres imprimantes soit celui de les importer de France :
Acadie C’est
a la fois la mer et la foret; pays
de couleur ou la nature possede encore
ses charmes de jeune fille. C’est
a la fois femmes et hommes; pays
de gens, peines et joie quotidien
en quete de liberte C’est
a la fois present et passe, pays
de souvenance, ce qu’il en faudra du
temps pour devenir nous-memes C’est
a la fois amour et musique; pays
de reel ou l’amour s’y mariera quand
nous danserons tous sur le même pied.
Allain Roy
Une prochaine fois, je parlerai d’un auteur québécois que j’apprécie beaucoup en dépit du fait que j’aie parfois du mal à comprendre son joual, le parler montréalais qu’il emploie de plus en plus non seulement dans son théâtre mais dans ses nouvelles. Je veux parler de Michel Tremblay dont j’ai découvert un roman délicieux : Un ange cornu avec des ailes de tôle en furetant dans les librairies de la rue St Denis et de la Rue St Vincent.[13]
Un des grands plaisirs de ma vie a été d’écrire aux auteurs des livres que j’ai aimés. En raison de mes études et de mes voyages dans les pays anglophones, j’ai communiqué avec de nombreux écrivains américains et sud-africains. Je dois dire qu’ils m’ont toujours répondu avec beaucoup de gentillesse et de simplicité. J’ai bien sûr gardé leurs réponses dans mes tablettes parce qu’elles font partie de ma mémoire. Je voudrais ainsi faire partager ce plaisir à mes nouveaux amis auxquels je me permets de donner ici la traduction de lettres que j’ai envoyées après avoir lu leurs ouvrages à quelques auteurs: Lettre à André Brink Je ne connais pas grand chose à l’Afrique du Sud. Je me souviens tout juste d’avoir rompu mes relations avec un couple juif de Cape Town que j’avais rencontré à Madrid au cours d’un congrès de radiologie où je m’étais rendue avec mon mari médecin quand j’eus constaté que leur comportement vis-à-vis des Noirs était semblable à celui des tenants de l’apartheid. Je n’admettais pas qu’ayant été victimes d’un régime totalitaire qui les avait forcés à l’exil, ils se retrouvent un demi-siècle plus tard du côté des « esclavagistes ». Alors que je ne me sentais pas le droit de discuter du racisme afrikaner parce que je n’étais pas au fait, jusqu’à ce que je lise vos ouvrages, des problèmes sud-africains pour les aborder en connaissance de cause, je n’avais pas l’intention de reconnaître à des coreligionnaires le droit de tenir à l’égard d’une communauté des propos injurieux. Je vous ai vu pour la première fois un vendredi soir dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot. J’étais très intéressée car je ne connaissais pas grand chose à la littérature sud-africaine. De la même façon que vous avez rencontré vos premiers étudiants noirs africains à la Sorbonne[14], j’ai eu mon premier contact avec des Noirs sud-africains après avoir lu trois de vos livres, dans l’ordre (qui est important) : An Instant in the Wind (Un Instant dans le Vent), A Dry White Season (Une Saison Blanche et Sèche) et Rumours of Rain (Rumeurs de Pluie). Inutile de dire que j’ai été émue par l’aventure attendrissante et profondément romantique d’Adam, le fugitif noir, et d’Elisabeth dont le jeune mari naturaliste vient d’être tué dans le bush pendant leur voyage de noces. Vous avez une façon de décrire votre pays et son environnement, surtout l’ hinterland (le pays de l’intérieur) qui me donne envie de le voir alors que je n’avais jamais eu jusqu’à présent le désir de visiter le pays de l’apartheid. L’évolution du comportement et de la pensée d’Elisabeth allant de pair avec sa progression harassante dans une terre hostile, la survivance d’Adam à travers l’enfant qui naîtra d’un amour imprévu et imprévisible, toutes les lignes que vous avez écrites, toutes les pensées que vous avez exprimées, soulevées ou suggérées, m’ont paru neuves et intéressantes d’autant plus que l’action se passe en 1749, à une époque où il ne semblait pas à prime abord qu’elle eût des raisons ou des possibilités d’être. J’ai beaucoup aimé aussi Une Saison Blanche et Sèche parce que j’ai abordé dans ce livre une Afrique du Sud profondément différente dans laquelle un certain nombre de Blancs Afrikaners, aussi incroyable que cela puisse paraître, se battent pour faire reconnaître le droit des Noirs[15]. Il y a certainement une évolution dans le comportement de Ben qui peut être comparée à celle d’Elisabeth avec cette différence qu’il montrait dès le départ une compassion à l’égard des opprimés. C’est aussi en lisant ce second ouvrage que j’ai pu faire une comparaison entre le racisme d’Afrique du Sud et celui des Etats-Unis d’Amérique, arrivant à la conclusion, à ma grande surprise, que les Afrikaners battent le record de la haine, peut-être parce qu’ils sont revenus à l’apartheid et qu’ils s’y complaisent alors que de nombreux Américains ont un complexe vis-à-vis des crimes que leurs aïeux ont perpétrés, essayant d’une certaine façon de se racheter aux yeux de la communauté noire. Je ne suis pas sûre d’avoir apprécié vos Rumeurs de Pluie autant que les deux autres livres. Ma réaction n’est sans doute pas de votre fait mais de celui de votre personnage principal, Martin Mynhardt. Je pense que, tentée de croire en la perfectibilité de l’homme, je trouve sa régression morale - car il est véritablement pire à la fin qu’au début du récit - insoutenable et si oppressante qu’elle cache la personnalité de Bernard, Bea, Charlie et même celle de sa propre mère. Ne parlons pas de sa femme qu’il a détruite dès l’élaboration du couple, faisant d’une jeune fille libre, équilibrée, intelligente, une femme vieillie avant l’âge. J’ai tout d’abord cru que Martin était le double ou la face cachée de Bernard et que, ne pouvant atteindre à sa perfection, il cherchait à le détruire par n’importe quel moyen. Après avoir terminé le livre, j’ai compris que la nature de Martin n’était assimilable à aucun modèle. Martin est un Satan sans humour et je trouve difficile de lire un roman dans lequel le « héros » est la personnification du diable. Même dans la pièce de Christopher Marlow Docteur Faustus où le Docteur est entièrement responsable de la perte de son âme, on ne peut confondre le diable et le damné. Si des hommes tels que Martin ont leur place en Afrique du Sud, les Ben, Charlie, Bernard ont-ils la moindre chance de se battre, de vaincre ou même de survivre ?[16] Il a fallu un livre entier à Elisabeth ou à Ben pour déceler ce qu’il y avait de meilleur en eux-mêmes. Il a fallu à Martin un livre entier pour parvenir à la bassesse absolue, et de cela il est entièrement et personnellement responsable. C’est sa laideur et sa perversion qui me permettent de l’assimiler à Satan : seul en effet un personnage démoniaque peut sans y être contraint priver une mère de sa maison familiale et de ses chiens, rejeter son ami intime, bafouer son seul grand amour, se séparer de son meilleur employé, l’unique Africain qui avait sa confiance et que son propre père avait envoyé à l’école, éliminer enfin son propre fils. Martin, tel Satan, est d’une irrationalité totale, aussi bien dans sa nature que dans ses actes, même s’il croit agir en toute logique. Malgré cette analyse pessimiste que vous me pardonnerez sans doute[17], je reste une de vos fans enthousiastes et j’attends avec impatience la publication de vos prochains ouvrages... Additif : j’ai lu bien sûr d’autres livres d’André Brink depuis l’envoi de ma lettre. Le quatrième Chains of Voices (Chaînes de Voix) a pour héros Galant, un esclave si opprimé que ses espoirs les plus infimes n’ont pas la moindre chance de se réaliser. Adam mort survivra dans l’amour d’Elisabeth et dans l’enfant qu’elle mettra au monde. Galant n’aura pour lui que d’avoir entrevu la liberté pour la reperdre aussi vite : Libre ? Je ne suis pas libre. Mais au moins je sais ce qu’est la liberté, ce qu’elle pourrait être. Je l’ai entrevue. C’est la seule note d’espoir de tout le livre. En fait il y a étrangement une négation progressive de l’espérance dans l’oeuvre d’André Brink rédigée avant l’abolition de l’apartheid (à l’exception peut-être de The Wall of the Plague (Le Mur de la Peste publié en 1984). D’Adam à Galant, de 1750 à 1825, rien ne s’est amélioré au contraire dans la condition des esclaves noirs, le paroxysme du désespoir se situant paradoxalement de nos jours alors que la lutte avait déjà été engagée par des hommes tels que Nelson Mandela. En effet, le Charlie de Rumours of Rain, éduqué dans des universités blanches, a pleine conscience de sa fragilité devant le système en place et il en souffre d’autant plus qu’il a cette connaissance. Adam et Galant pouvaient, dans leur candeur naïve, imaginer un monde idéal où l’esclavage aurait disparu parce que la sagesse aurait prévalu sur l’obscurantisme des Blancs. Charlie sait, lui, que rien ne change jamais et que le triomphe de sa cause ne pourra venir que d’un choc terrible entre les deux communautés. Jane Ferguson, Chris de Villiers, un activiste de l’ANC, Philip Malan et Melissa, les personnages principaux de States of Emergency (Etats d’urgence), vivent les terribles évènements de l’année 1985 qui fut une des plus tragiques pour le pays à tel point que le gouvernement dut proclamer l’état d’urgence pour essayer de mettre fin sans y parvenir à cette crise majeure du pays. L’écrivain n’était pas responsable de cet état de chose, il n’en était que le témoin privilégié et surtout il était un Afrikaner qui se battait avec sa plume et avec son coeur pour obtenir la liberté des communautés noires. Il m’a souvent fait penser au metteur en scène kurde Yilmaz Gunay qui a décrit dans Yol l’univers concentrationnaire des prisons turques et le comportement indigne de l’Etat vis-à-vis d’une minorité opprimée. J’ai moins apprécié les livres parus à partir des années 90, peut-être parce que An Act of Terror (Un Acte de Terreur) est un pavé de près de mille pages et que On the contrary (Au contraire) ne m’a pas marquée comme les premiers livres de l’auteur qui me faisaient découvrir un monde inconnu. Lettre à Paul Auster La lecture de votre nouvelle City of Glass (Cité de Verre) a tout d’abord été une expérience originale et excitante. J’ai cru à tort qu’elle renouvelait le genre du thriller intellectuel. Très différente de votre premier livre Moon Palace (Palais de la Lune), elle avait en commun avec lui le fait que vous utilisez New York non comme toile de fond mais comme partie intégrante de l’action. Plus tard, j’ai découvert que vous n’aviez sans doute pas envie de réinventer le thriller mais que vous vous intéressiez d’une manière très philosophique à la théorie du « non-être » de l’homme et de l’existence. C’est tout au moins ma façon de vous lire : Quin n’est pas Quin mais il n’est pas non plus Wilson ou Stillman ou Dark ou Auster ou... n’importe qui de réel. Paul Auster n’est pas Paul Auster car vous êtes vous-même Paul Auster. Peter Stillman Senior n’est pas Peter Stillman N°1 car il peut être aussi bien Peter Stillman N°2 et Peter Stillman Junior dit lui-même qu’il n’est pas Peter Stillman. Quant à Virginia, nous ne saurons jamais qui elle est car toutes les choses qu’elle fait, qu’elle signe (comme les chèques) avant de s’évanouir en fumée, sont fausses. Henry Dark n’a jamais existé, il est l’invention du Professeur Stillman qui a rédigé lui-même le pamphlet de Dark. Allons plus loin : Cervantès n’existe pas vraiment, au moins comme écrivain. Il est traducteur ou éditeur ou la concrétisation de Don Quichotte qui peut bien être l’émanation de quatre personnes dont Sancho Panza. Votre nouvelle m’a constamment rappelé Berkeley qui est, je n’ai pas besoin de vous le rappeler, le créateur de l’Idéalisme Immatérialiste. Pour lui, ce que nous appelons « le monde tangible » n’est que phénoménal, il n’a pas de réelle substance ou permanence ou activité propre. Tout l’être des corps est d’être perçu : esse est percipi. J’apprécie les auteurs et la littérature américaine et je suis loin d’être comme les Européens, les Français surtout, qui montrent une certaine condescendance envers l’esprit d’outre-Atlantique.[18] Je suis au contraire persuadée qu’un grand nombre de vos lecteurs se plaît à rechercher le second ou le troisième degré d’une oeuvre littéraire (comme se plaisait à le faire et me l’a enseigné une de mes assistantes d’anglais qui n’est jamais arrivée à se contenter d’une première saveur mais recherchait ce qu’il pouvait y avoir d’inédit ou de caché derrière la recette.) J’aime ainsi découvrir les symboles mais je me complais également avec les êtres réels et j’ai ressenti une certaine frustration quand Daniel Quin auquel je m’étais sentimentalement attachée a entrepris son expédition vers l’évanescence inéluctable, une fatalité absolue puisqu’il est la réincarnation du petit Peter qui vivait seul dans une chambre et recevait sa nourriture d’une personne qu’il ne pouvait apercevoir. En fait les seuls personnages de votre nouvelle qui ont une certaine tangibilité sont la femme et le fils défunt de Quin. Disons que l’émotion de votre héros quand il pense à sa femme ou à son fils est intense et réelle. Ainsi votre récit est basé sur l’apparence et la fatalité. La destruction de la Tour de Babel était une fatalité comme l’était la destinée de tout homme qui tentait de s’opposer au pouvoir essentiel de Dieu. Alors j’aimerais terminer cette lettre par ces quelques réflexions en forme de questions : -
Si la vie n’est qu’apparence, peut-on y inclure la fatalité ? - Le « non-être », comme j’ai choisi d’appeler votre théorie,
peut-il intégrer la fatalité puisque la fatalité est en soi une finalité ? -
L’apparence peut-elle avoir une finalité puis qu’elle n’existe
pas ? Nous sommes loin, n’est-ce-pas ? du thriller intellectuel et moderne que j’ai évoqué au début de cette lettre mais en dépit de la tristesse que j’ai ressentie à laisser Quin à sa tragique « non-destinée », je tiens à vous féliciter d’avoir produit une oeuvre aussi dense et aussi génératrice de réflexions en si peu de pages.[19] Voici quelques citations de Paul Auster découvertes sur le site <www.citations du monde.com> destinées à mon ami Jacques (intelligent comme il est, il m’a d’ailleurs déjà comprise) et qui confirment mon impression qu’on peut citer Vialatte et comprendre sa personnalité parce qu’il est toujours à la recherche du mot précis et de la pointe et que les titres de ses livres sont déjà des aphorismes en eux-mêmes (ex: “L’éléphant est irréfutable), ce qui n’est pas le cas pour Auster dont il faut lire le texte dans son ensemble, justement parce qu’il est court, afin de percevoir sa pensée : -
Le sentiment de culpabilité est un aiguillon puissant.
-
Si on n’est pas prêt à tout on n’est prêt à rien.
-
L’amour est la seule force qui peut sauver un homme dans sa chute.
-
Les histoires n’arrivent qu’à ceux qui sont capables de les raconter
de même les expériences ne se présentent qu’à ceux qui peuvent les
vivre.
-
Tout le monde mérite qu’on soit gentil, n’importe qui, quel qu’il soit.
-
L’ébriété n’est jamais qu’un symptôme, pas une cause absolue.
-
Les écrivains ne savent jamais juger leurs oeuvres.
-
La discrétion a ses mérites mais à forte dose, elle peut être fatale.
(extraits de Leviathan, Moon Palace, Cité de Verre, La Chambre Dérobée) Je reconnais cependant que certaines observations laissent percevoir la personnalité de l’auteur et j’ai à coeur (parce que ce qu’on pense peut être infirmé par la réalité) d’en citer quelques unes également : -
Rien n’est réel sauf le hasard.
-
Le ciel à Paris a ses propres lois qui opèrent indépendamment de la
ville en dessous.
-
Un mensonge ne peut jamais être effacé. Même la vérité n’y suffit pas.
-
Les livres naissent de l’ignorance et s’ils continuent à vivre après avoir
été écrits, ce n’est que dans la mesure où on peut les comprendre.
-
On ne peut poser les pieds sur le sol tant qu’on a pas touché le ciel.
-
Chacun est seul et nous n’avons donc nul recours qu’en notre prochain
(extraits des mêmes livres)
Je voudrais terminer par le commencement (pourquoi pas ? me dirait Paul Auster) toujours à l’intention de Jacques auquel je dédie, on l’aura compris j’espère ces Mots...dits. <Citations.com> écrit, en parlant de l’auteur américain : L’Univers de Paul Auster est peuplé de personnages errant dans l’absurdité. Découvrez une écriture à la frontière de la réalité et de l’hallucination. C’est un peu court, jeune homme, aurait dit Cyrano de Bergerac. J’ai essayé dans ma lettre de dire autre chose qui campe le personnage et le philosophe d’une autre façon plus à mon goût. Mais qui sait, je suis loin d’être Pic de la Mirandole et je peux me tromper dans mon appréciation. Lettre au journaliste américain William Shawcross Je viens tout juste d’achever votre livre The Shah’s Last Ride (Le Dernier Voyage du Shah) et je tiens à vous féliciter pour la description fidèle et véridique que vous y faites du sort qui fut réservé à cet « Allié ». L’histoire de l’Iran m’est assez familière ainsi que les évènements auxquels vous faites allusion car je suis depuis de longues années l’amie des Shariatzadeh, une famille d’avocats de Téhéran à laquelle j’ai pour la première fois rendu visite en 1971 quand le Shah a commémoré le bimillénaire de l’Empire Perse dans les ruines de Persépolis. La villa de mes amis jouxtait celle du Shah dans le quartier résidentiel privilégié du nord de la capitale aux pieds de l’Elbourz. Je n’ai jamais vu la propriété du souverain qui était ceinte de hauts murs la protégeant du regard des curieux et je n’ai jamais aperçu le Shah qui ne quittait sa maison qu’en hélicoptère pour se rendre au Palais du Golestan. Tout le quartier était désert en dehors des policiers chargés de la protection de la résidence impériale qui arpentaient les rues pour écarter tout visiteur indésirable. Je veux ajouter pour la petite Histoire que Maître Shariatzadé, appartenant à un ancienne et noble famille persane, ne se prosternait pas devant le Shah lors du Salam organisé pour l’anniversaire du souverain, la dynastie Pahlavi ayant tout juste une cinquantaine d’années d’existence officielle. « Le Bal des Petits Lits Blancs » devait être la dernière manifestation des festivités et mes amis avaient reçu du Palais, comme toutes les personnalités de Téhéran, une invitation à s’y rendre. La raison pour laquelle je pris part à la fête est que le frère célibataire de mon hôte, avocat comme lui, me pria de l’accompagner, ce que j’acceptais évidemment avec plaisir. Nous nous sommes envolés de Téhéran sur un charter officiel qui nous a conduits à Shiraz où des chambres étaient réservées au Cyrus, l’un des deux hôtels construits pour la circonstance, le Darius étant à Persépolis même. Je fus surprise dès l’arrivée de voir que tout le personnel était étranger, français, allemand et suisse principalement. Je ne me souviens même plus s’il y avait des Iraniens parmi les femmes de chambre, les serveurs, les grooms et les bagagistes. A peine arrivés et rafraîchis, nous sommes partis à Persépolis en autocar officiel. Toutes les boutiques étaient fermées sur notre passage et les trottoirs étaient absolument déserts. On m’a dit que l’Impératrice Fara Dibah qui devait présider le bal avait passé la journée précédente chez sa mère et que des ordres spéciaux avaient été donnés à la population de ne pas sortir des maisons pour éviter tout attentat. Vous avez parfaitement raison quand vous évoquez le problème des tentes bleu-ciel conçues pour un prix certainement faramineux par Jansen, le designer parisien, et destinées aux visiteurs de marque. Puis-je ajouter qu’on espéra, une fois les manifestations terminées, recevoir une offre du Club méditerranée soit pour la location, soit pour le rachat des tentes et du site en vue de l’établissement d’un village de vacances. L’affaire n’eut pas de suite car il était évident que les tentes, aussi somptueuses fussent-elles, étaient destinées à plus ou moins longue échéance, à être détruites par le sable et le vent du désert. Nous n’étions qu’en Octobre et la nuit était déjà si froide que des plaids furent distribués pour nous protéger du vent lors de la projection du magnifique « Son et Lumière » qui eut lieu après minuit au pied des tombes de Darius et de Cyrus et après le tirage de la loterie de la souveraine. La loterie ! L’Impératrice Fara Dibah avait offert un coffret à bijoux qui fut vendu aux enchères à l’Américaine. L’acteur français Roland Manuel faisait fonction de commissaire-priseur et il prévenait les enchérisseurs que leurs mises devaient s’exprimer en nouveaux francs. Comme si ces milliardaires iraniens se souciaient de payer cinq mille francs anciens ou cinq mille nouveaux francs ! J’ai vu au petit doigt d’un de ces messieurs une chevalière sertie de deux énormes brillants. L’ironie veut qu’ils se soient pratiquement battus pour engloutir le caviar et les langoustes du buffet et qu’il y eut de telles bousculades que j’arrivais moi-même trop tard pour déguster le moindre petit grain des quarante kilos de bélouga que le personnel avait déposés sur des glaçons au début de la fête. De retour à Shiraz je dis à mes amis que je ne voulais pas rentrer directement à Téhéran car j’avais envie de visiter la Vallée des Rois, Shiraz et Ispahan que je n’aurais peut-être pas l’occasion de revoir avant de nombreuses années. Nous avons donc pris un taxi pour retourner le jour suivant à Persépolis et, après avoir visité les tombes surélevées des empereurs perses, entrevu dans l’auguste vallée des bergers nomades sous leurs tentes noires, nous avons déjeuné au Darius. Nous n’en avons pas cru nos yeux : en quelques heures la place avait été entièrement désertée par le personnel étranger. L’hôtel était entre les mains d’un personnel iranien non expérimenté qui ne pouvait faire face aussi brusquement à la situation et le ménage de tout l’établissement n’avait même pas été ébauché depuis le départ des visiteurs officiels. Depuis cette époque j’ai pu, en raison de circonstances inattendues, me familiariser avec les deux faces de l’Islam, le Sunnisme et le chiisme. A l’époque, je ne savais pas grand chose sur la dernière religion révélée. Cependant ce que j’ai observé à Shiraz m’a semblé révélateur d’un avenir à problèmes. Vous vous souvenez peut-être que les festivités du bimillénaire qui avaient eu lieu avant la montée des prix du pétrole et avaient coûté à l’Iran une année de son revenu national se sont terminées avec le début du Ramadan. De retour à Shiraz je suis entrée, revêtue du tchador traditionnel, dans l’une des grandes mosquées de la ville. Ayant retiré mes chaussures à la grille, je me suis retrouvée dans une immense cour peuplée de milliers de gens qui priaient à haute voix en se prosternant. J’entendis alors des cris désespérés qui venaient d’une sorte de chapelle. Me frayant un chemin au milieu des fidèles, j’ai vu un mausolée dont j’ai appris par la suite qu’il était celui du Saint de la ville. Les gens pleuraient à chaudes larmes en embrassant le mausolée serti de pierreries. Je n’avais jamais assisté à un tel spectacle même lors de notre Yom Kippour quand les Juifs commémorent le souvenir des disparus des camps de la mort pendant la prière de Yskor. Les gens pleurent lourdement mais tout s’arrête avec la fin de la prière. A Shiraz, les gémissements durent toute la journée pendant le mois du Ramadan. Les fidèles qui arrivaient à la mosquée de Shiraz étaient originaires non seulement de la ville mais de tous les villages des environs et ils ne savaient rien de la vie sociale ou économique de Téhéran, encore moins que les dépenses somptuaires du Shah les priveraient du peu qu’on leur consacrait dans l’année. Ils connaissaient l’imam de leur mosquée dans laquelle leurs fils fréquentaient l’école coranique. Quelques uns, dans les plus petits villages, ne savaient même pas qu’ils avaient un souverain car, analphabètes, ils ne lisaient pas les journaux et ne savaient même pas qu’on pouvait regarder la télévision. Deux faits demeurent cependant : ils étaient outrageusement pauvres et sans bien s’en rendre compte (on leur a enfoncé le clou dans la tête depuis), ils appartenaient tout naturellement à l’Islam chiite. De retour en France, tout en sachant que le Shah était un homme très puissant (il allait le devenir encore plus après la flambée des prix du pétrole), j’ai également pressenti - et je suis sans doute l’une des rares femmes occidentales à m’être trouvée incidemment au fait - qu’il y avait une faille dans le système iranien. Apparemment le souverain n’avait aucun lien avec le peuple, fréquentait ses seuls courtisans dont certains étaient de mes amis et ne se rendaient absolument pas compte que l’Islam chiite, fidèle à ses premiers martyrs dont le plus important fut Huseyn, troisième imam des chiites, fils d’Ali et de Fatima, tué par les troupes omeyyades, était vivant et prêt à lutter pour faire triompher sa cause. J’ai vu en 1971 dans les rues même de Téhéran des petites filles de six ans revêtues du tchador. La femme d’un bijoutier juif qui m’a reçue à dîner à Ispahan ne sortait que revêtue du même tchador pour ne pas choquer ses voisins chiites. C’est dire que si la rentrée de l’ayatollah Khomeyni en Iran a bien marqué l’application stricte des coutumes ancestrales, le terrain était préparé par les imams et miné pour le shah qui se croyait non seulement au-dessus des lois coraniques mais à l’abri de toute révolution grâce à sa police, la SAVAK, dure et répressive. Il gouvernait de façon autoritaire, dépensait beaucoup d’argent, plaçait chaque membre de sa famille comme il est d’usage chez les autocrates à des postes avantageux mais il avait un défaut rédhibitoire : il n’avait pas une appréciation juste du potentiel religieux de son propre pays. J’aimerais maintenant faire quelques remarques sur le chapitre de votre ouvrage The Scapegoat (le bouc émissaire) afin de montrer combien je suis en accord avec le titre que vous employez : j’ai été présentée à Monsieur Amir Abbas Hoveyda par mes amis Shariatzadeh. Je me souviens de sa prédilection pour les gilets brodés spécialement à son intention par les jeunes filles des rares écoles ménagères du pays et de sa canne à pommeau d’argent. Bien qu’il parlât couramment français et qu’il fût un intellectuel plus brillant sans doute que les courtisans du shah, je n’étais pas spécialement attiré par l’homme un peu distant à mon gré. Cependant, toutes les mésaventures qu’il a connues après que le souverain l’ait utilisé comme bouc émissaire m’ont rendue malade. Je ne puis oublier ce que Réza Pahlevi a infligé à « l’ami » qui fut à ses côtés durant dix longues années. Quand le shah dit avec juste raison que ses anciens alliés l’avaient abandonné honteusement, il a oublié qu’il avait lui-même accepté que son ancien premier ministre prît le blâme sur ses propres épaules. Tout le monde sait pourtant que les autocrates - et Dieu sait que le shah en était un - gouvernent seuls et n’ont de conseils à recevoir de personne, étant ainsi responsables à part entière de leur destinée, heureuse ou tragique. La première arrestation de Monsieur Hoveyda avant même que le shah ait quitté le territoire iranien, sa libération par Bani Sadr, le premier Président libéral bientôt destitué par Khomeyni, le fait qu’il n’ait pas fui l’Iran comme une grande partie de la bourgeoisie riche dont il faisait partie, sa présence auprès de sa mère quand il fut arrêté pour la seconde fois par les troupes de la Révolution islamique, jugé à huis clos en une nuit puis exécuté au petit matin, toutes ces actions contribuent à donner de l’homme une image d’une ampleur insoupçonnée, celle en tout cas d’un Iranien qui a préféré la mort à l’exil. Si bien des familles qui ont quitté l’Iran assez tôt ont eu des vies opulentes en raison des affaires qu’ils avaient créées en Europe Occidentale (surtout en Allemagne) et aux Etats-Unis où pratiquement tous leurs enfants faisaient leurs études, certains d’entre eux qui n’étaient pas de riches entrepreneurs ou des « bazarii »[20] ont eu moins de chance. Maître Shariatzadeh qui devait sa fortune à son talent d’avocat et n’était pas de l’entourage immédiat du souverain a d’abord pensé qu’il pourrait continuer à exercer sa profession malgré la nouvelle équipe au pouvoir. C’était sans compter avec la politique agressive de ces nouveaux maîtres qui, dix huit mois après leur installation, ont confisqué sa belle maison et l’ont autorisé à quitter le pays avec sa femme et sa belle-mère françaises. La dernière fois que je les ai vus, c’était dans un modeste studio de Montrouge où ils s’entassaient tous les trois, ignorés par leurs compatriotes fortunés qui ne songeaient même pas à leur venir en aide. Trouvera-t-on jamais le juste milieu entre une richesse trop voyante comme l’était celle du shah et de son entourage et une religion trop opprimante ? Il semble que des intellectuels comme Monsieur Hoveyda ou des hommes exerçant une profession libérale comme Maître Shariatzadeh aient essayé de suivre cette troisième voie mais n’y sont pas parvenus. Original et Copie On attribue à Gérard de Nerval la proposition suivante : Le premier qui compara la femme à une rose était un poète, le second était un imbécile. Il semblerait alors que l’invention fasse le talent. Il suit que pour apprécier bien la valeur d’une oeuvre d’art, il est nécessaire de la situer exactement dans la chronologie : précède-t-elle on doit l’admirer; et la mépriser si elle la suit…[21] Et pourtant, l’important n’est pas d’inaugurer mais d’exceller... Le génie ne répugne pas à prendre son bien où il le trouve. Il est plagiaire chaque fois qu’il en a besoin et n’a pas scrupule à l’être.[22] Si j’ai cité ces passages du grand sociologue et auteur que fut Roger Caillois, c’est parce que le vingtième siècle dont nous venons tout juste d’émerger a été remarquable pour son talent d’interdire à des écrivains, des musiciens, des peintres de s’inspirer, d’imiter, de plagier ou de reproduire sans les modifier les termes, la mélodie, un visage... appartenant à des oeuvres antérieures. Une preuve de cette assertion est on ne peut plus actuelle, c’est le procès qu’on a intenté (ou essayé de le faire) à un auteur pour s’être permis de donner une suite aux Misérables et pour autant je suis bien persuadée que le principal intéressé ne s’est même pas retourné dans sa tombe du Panthéon à l’annonce de cette nouvelle. Il est bien connu aussi que les descendants des poètes, écrivains, peintres ou sculpteurs, en majorité avides et friqués se réclament des maîtres non pas tellement parce qu’ils les admirent et les honorent, non pas tellement parce qu’ils ont hérité de leur talent (ce qui arrive parfois j’en conviens) mais parce qu’ils ne veulent pas perdre un kopeck de la vente d’un produit dont ils n’auraient peut-être pas soupçonné l’existence s’ils n’avaient eu des liens de parenté avec eux.[23] Ces premières réflexions entraînent ma prochaine question : qu’aurait fait Mozart dont personne au monde ne conteste le génie devant la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique, la fameuse S.A.C.E.M. qui en principe défend les intérêts des créateurs mais s’est bien gardé (dit-on) de verser leur dû aux auteurs-compositeurs juifs qui n’avaient pas fui l’Occupation nazie ? Se serait-il vu interdire de jouer ou de publier des passages entiers de ses œuvres ? La réponse est aisée : jusqu’à la fin du XIXème siècle il n’était pas rare de trouver dans les compositions des grands musiciens, des grands peintres, des grands sculpteurs et dans les livres d’écrivains célèbres des passages entiers « pillés » dirait-on aujourd’hui chez leurs prédécesseurs. Mozart s’est complu à reprendre certaines mélodies dans ses grands opera-buffa mais il s’est même adonné à la galanterie musicale, une forme musicale bâtarde qui tirait son agrément de l’enrubannement rococo de mélodies flottant sur un accompagnement d’accords rompus.[24] J’écoutais hier une émission dans ma voiture sur France Inter. Il y était justement question d’imitations et même de plagiats. Je ne dirai pas de quelle façon le commentateur a traité le chanteur Dave mais disons que les mots n’étaient pas tendre envers celui qui a mis en chanson la célèbre cantate de Bach Que ma joie demeure. Il lui fut reproché non seulement d’avoir enregistré avec un orchestre « mielleux » mais aussi d’avoir changé les paroles en introduisant un texte dont le refrain commence par « Ma terre dolorosa ! » Le présentateur fut beaucoup moins dur avec un groupe rap Mafia Trece qui a utilisé intelligemment selon lui, et seulement en introduction à sa propre musique La Sarabande de Haendel. Il a ensuite évoqué le célèbre compositeur allemand naturalisé américain, Kurt Weill, auteur en 1928 de la musique de L’ Opéra de quat’sous dont le texte était bien sûr de Brecht et qui a utilisé sans qu’on ait jamais pensé à le lui reprocher des mélodies qu’on chantait alors dans les rues de Berlin. Si l’on considère la littérature maintenant, on s’aperçoit que de tous temps l’imitation a été un « bien » nécessaire : chez Pétrarque, chez Francis Bacon, on retrouve l’image empruntée à Sénèque du travail des abeilles. Il ne fait pas de doute, pour eux, que comprendre les Anciens, c’est nous comprendre nous-mêmes et que le prestige reconnu au modèle, loin d’inciter à simplement le copier doit provoquer l’apparition d’une oeuvre nouvelle.[25] Plus près de nous un exemple frappant, non pas d’imitation, mais de reproduction absolue, se trouve dans le très beau livre de Frank Norris (1870-1902), The Octopus (La Pieuvre). Norris est considéré généralement comme le premier écrivain naturaliste américain. Natif de Chicago, il a d’abord voulu être peintre et son père l’a emmené à Paris pour étudier les Beaux-Arts. C’est alors qu’il a fait connaissance avec l’oeuvre de Zola et celle de Zola lui-même. Il a ainsi abandonné la peinture, est retourné aux Etats-Unis, s’est inscrit à l’Université de Californie puis à Harvard et a lu Kipling, son second grand modèle. Après avoir couvert comme journaliste la Guerre des Boers, il a commencé son oeuvre littéraire avec McTeague (Les Rapaces) que mettra en scène Eric von Stroheim. Mais le grand dessein de Norris était d’écrire une ‘épopée du blé’, fresque littéraire inspirée de Germinal. Cette oeuvre à thèse, qui voulait illustrer l’opposition entre la force vitale représentée par le blé et le machinisme représenté par les chemins de fer devait comporter trois romans. Seul Octopus parut du vivant de l’auteur. Il y cite des chapitres entiers de La Terre de Zola avec lequel il n’a cessé de correspondre. Le fait est là, probant: jamais Zola n’aurait songé à s’offusquer de ce qu’il considérait forcément comme un hommage. Le domaine où l’imitation est « nécessaire » est sans nul doute la peinture et la sculpture. Winckelmann n’a-t-il pas dit dans ses Réflexions sur l’imitation des oeuvres grecques dans la sculpture et la Peinture (1755) : Le seul moyen d’accéder au beau universel est l’imitation des Anciens (die Nachahmung der Alten) ? Mais déjà dans l’art grec l’imitation était partout et nulle part. Les formules et les styles se transmettaient de maître à élève et souvent de père en fils. La signature d’une oeuvre est bien apparue dès la fin du VIIème siècle mais elle n’était pas systématique. Il y eut voici une vingtaine d’années deux expositions au Grand Palais : l’une montrait des oeuvres originales de Raphaël, l’autre celles des imitateurs français (exposer tous les imitateurs étrangers eût sans doute requis des salles d’une telle immensité que l’exploit ne fut pas envisagé !) Prenons par exemple La Vierge de Lorette de Raphaël qu’il a peinte en s’inspirant lui-même de La Vierge de Foligno : Despujols l’a peinte dans son tableau Maternité , Jaquoto dans sa Vierge de Foligno (!), Ingres dans Le Voeu de Louis XIII, le sculpteur Carpeaux dans Notre-Dame du Saint Gordon, un fabricant d’images pieuses dans La Vierge aux Anges...[26] Tout ce que je viens d’écrire entraîne une réflexion qui coule pratiquement de source : les grands génies, quand ils puisent leur inspiration dans des oeuvres antérieures ou quand ils reprennent un sujet éternel, mythologique, religieux, historique... sont malgré tout des novateurs. Picasso n’a pas amélioré les Ménines de Velasquez, il a plutôt traduit le tableau du Maître espagnol selon sa propre sensibilité. En fait, un novateur peut ne pas être un génie mais un génie est toujours quelque part un novateur. Si l’on s’évade quelque peu de la littérature, de la musique, de la peinture et de la sculpture pour aborder un instant le domaine scientifique ou industriel, on s’aperçoit qu’il y a peut-être plus d’améliorations et de modifications que d’inventions. Certains chercheurs dont on ne peut contester le talent n’ont pas la chance qui préside certainement - et sans nier le génie de leurs auteurs - aux grandes découvertes. Parfois aussi l’inventeur d’une idée n’arrive pas à la concrétiser. Mon mari, chercheur et médecin, a lu dans un Journal de Radiologie une formule du Professeur brésilien de Habreu sur la tomographie simultanée. L’article remontait à la fin des années 60 et le professeur y déclarait qu’en aucun cas il ne serait possible de concrétiser sa formule. Mon mari a consacré dix ans de sa vie (et de la nôtre malheureusement) à construire d’abord les prototypes et puis les appareils qui se sont adaptés aux tomographes et ont permis de faire six radiographies simultanées au lieu d’une seule, une « amélioration » qui permettait au patient de recevoir moins de rayons X. C’était le Nobel de Médecine assuré... Malheureusement le scanner est arrivé pour détruire tout le travail accompli et notre couple par la même occasion (enfin ceci et d’autres choses que je ne peux pas dire...), réduisant à néant les espoirs de ce chercheur qui m’était proche et que j’admirais. Il est certain cependant qu’une chaîne s’était établie depuis la formule de Habreu jusqu’à la réalisation du scanner qui « balayait » mieux que le synchroplan de mon mari. Une idée que d’autres ont exploité a déclenché le processus. Il en est souvent ainsi : les savants de l’Antiquité ont eu l’intuition du phénomène « électricité » mais ils ne pouvaient concrétiser leurs recherches. Des découvertes ultérieures étaient nécessaires qui furent autant de paliers avant l’élaboration de l’ampoule électrique. Thomas Edison qui construisit la première ampoule en 1881 et pour important qu’il soit, ne l’est ni plus ni moins que les savants égyptiens, grecs ou chinois qui vécurent des millénaires avant lui et firent les premières observations électrostatiques et magnétostatiques. Des savants grecs en particulier observèrent au VIème siècle avant J.C. que l’ambre frotté attirait les corps légers, que le fer était attiré par la pierre d’aimant provenant de Magnésie. Je me souviens toujours avec émotion de ma première visite à Pompéï. Non seulement la ville avait un tracé moderne avec des rues perpendiculaires comme on les trouve à Manhattan (copie ?) à l’exception de la rue sinueuse des péripatéticiennes mais nous avons visité une maison dont les doubles murs laissaient passer des canalisations d’eau chaude qui chauffaient la maison en hiver. Le procédé fut repris dans certains immeubles après la seconde Guerre Mondiale, une preuve que certains exemples sont bons à suivre même s’ils datent de 79 ap. J.C. Malgré toutes les barrières qu’on a mises de nos jours, non seulement en France mais dans de nombreux pays industriels occidentaux, pour éviter l’imitation, la reproduction, l’exploitation... en établissant le système des brevets, il est bien sûr que toutes les SACEM du monde ne pourront empêcher l’inspiration de l’un d’être exploité par les tentatives de l’autre. La copie a joué un grand rôle dans l’évolution de la plastique. L’Occident exporte ses modèles du Japon en Centrafrique en passant par les émirats. Ils sont copiés avec plus ou moins de bonheur et d’habileté. Qui sait si l’art mondial du XXIème siècle ne sera pas avec les malentendus et les déformations d’usage, une copie de l’art européen ? [27] J’aimerais terminer ces quelques réflexions sur une note sentimentale : Rodin craignit non pas d’être imité par Camille Claudel mais eut peur au contraire d’être égalé ou surpassé par elle. Cette attitude machiste indigne d’un talent exceptionnel n’a-t-il pas contribué à pourrir la vie de la jeune femme qui, je le crois sans en avoir eu précisément la confirmation, devait aussi compter avec la jalousie de son propre frère écrivain ? C’était beaucoup pour une âme fragile.
Le français et le québécois Dès que j’entends parler du québécois, mon esprit fait tilt et mon coeur se souvient. C’est la raison pour laquelle, ayant ouvert la radio de ma voiture en descendant vers Saint-Jean-du-Gard, j’ai écouté des auteurs francophones réunis à Montpellier pour leur colloque annuel. Un écrivain d’origine iraqienne émigré au Québec m’a impressionnée par sa culture mais je voudrais évoquer ici l’intervention de Régine Robin, une historienne française qui enseigne depuis vingt ans dans une université francophone de Montréal. Elle a bien sûr parlé des luttes spectaculaires auxquelles on assiste entre les 27% de francophones et les 40% d’anglophones en soulignant avec raison que ces luttes qui paraissent très dangereuses aux gens qui en lisent ou en écoutent le compte-rendu dans les médias se sont déroulées sur le plan verbal, social, sociologique, linguistique, philosophique... sans que jamais les deux parties n’en viennent aux mains ou aux armes comme c’est le cas en Corse, au Pays Basque, dans les Balkans, au Moyen-Orient, en Ouganda... pour ne citer que quelques points stratégiques. Régine Robin a dit encore et toujours avec juste raison (je l’ai constaté moi-même durant mes nombreux séjours au Québec) que, même indépendant, le Québec subirait l’influence des Etats-Unis, influence d’autant plus forte que la « Belle Province » jouxte son puissant voisin. En ce qui concerne plus particulièrement le « parler » québécois, l’historienne n’a pu que constater les problèmes qu’elle rencontre personnellement jusque dans les milieux universitaires. La majorité de ses collègues lui reprochent en effet que deux décennies de présence n’aient pas modifié son accent français, d’autant plus que malgré tout le mal qu’elle se donne il se glisse parfois (quelle horreur !) un mot d’anglais dans son discours. Tandis que je l’écoutais, je pensais à mon amie Diane qui est décédée d’un cancer généralisé à l’âge de quarante deux ans. Native de Montréal, elle avait fait ses premières classes dans une école italienne puis dans une école francophone suite à la décision gouvernementale qui obligeait les enfants à fréquenter les écoles publiques francophones ou anglophones selon leur origine. Elle a par la suite enseigné la littérature française dans la même université que Régine Robin. Atteinte d’une tumeur à l’âge de trente deux ans, elle a décidé de consacrer le temps qui lui restait à vivre au golf et au ski, m’entraînant d’Opio près de Valbonne à Bic sur les bords du St Laurent et des Alpes au Colorado. Plus elle s’éloignait de la littérature, plus elle parlait « montréalais » sans aller toutefois jusqu’au joual de Michel Tremblay. On eût dit que sa phobie de l’anglais était inversement proportionnelle au peu de temps qui lui restait à vivre. Comme elle avait au golf un handicap beaucoup plus bas que le mien, elle me disait avant d’aller sur le parcours, Viens pratiquer. J’avais beau lui répéter qu’un ancien prof était sensé savoir que « pratiquer » ne pouvait s’employer sans complément d’objet direct, rien n’y faisait. Elle continuait à ne jamais « aller au practice » même quand j’affirmais que le québécois comportait trop de traductions littérales ou plutôt de « francisations » de l’anglais. Elle continuait à tutoyer tout le monde, même le maître d’hôtel du plus chic restaurant de Montréal, elle qui avait vouvoyé sa mère quand elle était petite fille. Et pourtant comme je voudrais que Diane soit encore là : nous descendrions sur nos « planches » les pentes soyeuses du Colorado et nous ferions un parcours de golf où je me servirais de mes « cannes » en évitant que ma balle n’atterrisse dans le « rough » abhorré. Beaucoup de gens savent aujourd’hui que je joue au scrabble en duplicate puisque je le crie à tout vent. Notre plus grand tournoi se déroule à Vichy au mois de Mai et a pour cadre le Palais des Festivals qui a été rénové (en partie) en notre honneur. Durant les réfections il y a quelques années, nous avons dû jouer dans différentes salles de la ville où nous étions réunis selon notre classement. J’étais à cette époque classée en 4ème série (A ou B, je ne me souviens plus.) Quelle ne fut pas une après-midi notre stupéfaction quand nous vîmes arriver dans notre gymnase des joueuses de 2ème série dont plusieurs avaient les yeux rougis par les larmes et des joueurs de 3ème série. Rien moins qu’une catastrophe avait pu provoquer leur venue parmi nous, les humbles et les sans grade ! En effet, c’était bien une catastrophe : le dernier mot inscrit sur le tableau avant qu’elle ne se produise avait été « won » (unité monétaire coréenne). L’arbitre sortit alors aléatoirement du sac A, S, A, J, N, E, T. Très satisfaits du tirage, nous accrochâmes JASANT à WON de cette façon : J « JASANT » passant sur deux cases doubles quadruplait.
A
WONS =
13pts WONS
JASANT = 52pts
A
Total
= 65pts
N T Dans notre groupe, un ou deux joueurs ayant oublié leur grammaire de l’école communale ne savaient peut-être plus que les participes présents sont invariables s’ils ne font pas fonction d’adjectifs. Ils ignoraient donc en mettant un « e » qu’ils venaient de réaliser une performance. En revanche, chez les 1ère, 2ème et 3ème séries, seule « l’Elite » connaissait l’adjectif québécois tout nouvellement sorti dans notre ODS (Officiel du Scrabble qui comporte les mots du Larousse, du Robert, des anglicismes, gallicismes, belgicisme, helvétismes, africanismes et... québécismes) : jasant, jasante, jasants, jasantes ! C’est la raison de l’arrivée des joueuses aux yeux rouges. Je m’explique :
J « JASANTE » quadruplait mais constituait un scrabble : 50 points de bonus
A
WONS
= 13 pts WONS
JASANTE = 56pts + 50pts = 106pts
A Total
= 119pts
N T E La différence peu importante pour nous qui jouions comme on dit en dents de scie (119pts - 65pts = 54pts) constituait un écart difficile à rattraper pour les bons joueurs qui se battent à coups d’un ou deux points et accentuait le « mur » séparant ceux qui savaient de ceux qui ne savaient pas, que dis-je le mur, la muraille serait un mot plus approprié. Durant plusieurs années, les scrabbleurs parlèrent du « jasante » de Vichy et je puis assurer les non initiés que plus jamais nous ne commîmes « l’impardonnable faute. » Cette petite aventure aura peut-être permis au lecteur de mesurer l’importance que les francophones en général et les Québécois en particulier accordent à leur « parler. » J’ai envie aujourd’hui puisqu’on m’en laisse l’opportunité de ne pas parler littérature encore qu’il soit difficile de traverser des pays sans se référer à leur culture et à leurs écrivains. Mais tout de même, puisque les vacances viennent pratiquement de s’achever, je vous invite à faire un grand tour avec moi comme ont accepté de le faire tous les amis que j’ai baladés à travers le monde. Tour-Leader Je suis directement concernée par les problèmes des « tour-leaders », ayant personnellement accompagné des groupes durant plusieurs années dans les pays anglo saxons et anglophones. Il est bien évident qu’il faut commencer un jour et qu’on n’a pas eu quelquefois l’occasion de se rendre sur place afin d’éviter les embûches, le voyage étant souvent lointain, onéreux et les agents de voyages peu enclins à offrir des tours d’information aux gens qu’ils emploient. Le seul que j’aie personnellement fait sur la demande de mon employeur concernait le sud-tunisien, ses palmeraies, ses chotts, son désert, ses grottes de Matmata où je n’ai jamais eu l’occasion d’accompagner de touristes ! Pour ce qui est des Etats-Unis, je les avais déjà parcourus d’Est en Ouest et du Nord au sud au cours de randonnées à travers le pays avec mon jeune fils où nous avions visité les lieux célèbres de ce grand pays à l’écart des sites fréquentés par les touristes, le Missouri de Mark Twain et l’île où Hucklebury Finn rejoignit son ami noir pour l’accompagner dans sa fugue vers le Sud, le Big Sur d’Henry Miller, le Salem des Sorcières et de Hawthorne où, en réaction contre un de ses oncles juges, il écrivit son célèbre Red Badge of Courage (La Lettre Ecarlate) et The House of the Seven Gables (La Maison aux Sept Pignons), les bayous de Louisiane où les chasseurs venus d’Acadie visent le gibier d’eau, les pentes aux neiges de soie du Colorado, les canyons, les réserves d’Indiens des mesas, le zoo de San Diego, les nombreux parcs nationaux dont Yellowstone et son geyser « The Old Faithful » (Le Vieux fidèle)... La préparation d’une thèse sur la littérature américaine avait également requis ma présence dans différents collèges ou séminaires de Californie. Je ne connaîtrais donc pas de dépaysement réel en ce qui concerne le grand pays d’outre-Atlantique. Ceci dit, mon premier accompagnement eut pour objet l’Inde et le Népal. Je dirigeais un groupe de quarante deux personnes qui se rendaient au Congrès International de Gestion à New Delhi en Décembre 1978. Nous avions ensuite organisé un tour de deux semaines au départ de Delhi dont l’ultime étape était Bombay. Comme tous les agents de voyages, celui qui m’emploie, en l’occurrence mon fils aîné, avait des correspondants en Asie, excellents pour la plupart, comme j’en ai fait l’expérience en Thaïlande. Je pouvais ainsi me reposer sur les guides francophones qui étaient mis à notre disposition dans chaque ville mais j’avais toutefois jugé utile de bûcher sur l’Inde et le Népal avant notre départ. Bien m’en avait pris car j’avais avec moi deux couples d’Américains qui ne comprenaient pas le français mais dont le nombre restreint n’avait pas justifié le recours à un guide anglophone. Je rappelle ici qu’un accompagnateur n’est pas un guide et qu’il n’a pas le droit de se substituer à un professionnel du pays visité. En ce qui concerne mes Américains, je me contentais donc de traduire en anglais les commentaires de nos guides indiens et népalais, les enjolivant parfois pour que mes voyageurs ne perdent rien des charmes du périple. En fait, je servais surtout de coordinatrice entre les hôtels, les correspondants et mon groupe, récupérant les valises dans les aéroports (certaines d’entre elles dont la mienne avaient en effet jugé bon de poursuivre le voyage jusqu’à HongKong), vérifiant si les clefs ne restaient pas aux serrures des portes, réclamant pour les plus délicats une climatisation des cars à Bénarès qui ne jouissait pas encore d’un tel raffinement, expliquant à mes ouailles que je n’étais pas responsable des coupures de courant nocturnes et que l’usage d’un rasoir électrique n’était pas indispensable pour aller au petit matin admirer le lever du soleil sur le Gange... le moins qu’on puisse dire, c’est que les touristes s’attachent souvent à de petites choses et oublient de contenter les merveilles qu’ils ont pour un instant la joie infinie d’avoir sous les yeux. Aux Etats-Unis où les démarches sont relativement simples, un monsieur avait égaré ses chèques de voyage à notre arrivée à Los Angeles. J’ai téléphoné au milieu de la nuit aux services concernés d’American Express qui ont eux-mêmes contacté leur banque parisienne et dès le lendemain matin les chèques étaient remplacés. Ces démarches requièrent évidemment une très bonne connaissance de l’anglais et de tous les accents qui sont aussi variés dans les pays anglophones que dans les pays francophones. Les membres de mon groupe ont constaté dans une autre circonstance que je ne maniais pas trop mal cette langue : la visite orientée de la station spatiale de Cape Kennedy s’effectue en car avec un guide évidemment américain. Passant les fêtes de Noël et de la Nouvelle Année en Floride avec une vingtaine de personnes, je me renseignais depuis l’hôtel sur les possibilités d’obtenir les services d’un guide francophone. Il me fut répondu que ma demande était irrecevable si je ne retenais pas le guide au moins deux mois à l’avance et si le groupe comprenait moins de trente cinq personnes, c’est-à-dire la contenance moyenne d’un autocar. Ayant la charge de plusieurs garçons de douze à dix huit ans, je fis ainsi durant près de quatre heures de la traduction simultanée et tout le monde fut enchanté de ma prestation. Pourtant la veille même on m’avait fait d’amers reproches au sujet d’une répartition des chambres dont on m’avait imputé plutôt qu’à la réception de l’hôtel toute la responsabilité. Au retour de Cape Kennedy, un médecin m’a même dit que j’étais trop intelligente pour exercer un tel métier, ne se rendant absolument pas compte de la dose d’imagination, de diplomatie et de patience requise pour l’exercer. Je lui ai tout de même répondu que ce travail était en général accompli l’été par des professeurs de lycée ou des assistants d’université qui profitaient de leurs vacances assez longues pour faire des voyages tout en n’ayant pas de trop gros frais de déplacement. Je n’ajoutais pas que pour ma part j’aidais mon propre fils en me distrayant et en essayant de rendre agréable les tours de ses clients. Aux Etats-Unis encore, nous avions organisé en août 1981 un périple dans l’Ouest du Pays, mettant à la disposition de chaque couple ou de chaque famille des voitures sans chauffeur. J’avais passé dix jours chez un ami de New York pour préparer ce tour qui devait nous conduire de Yellowstone, Montana, jusqu’à San Diego sur la frontière mexicaine via San Francisco, les Canyons, les parcs nationaux du Montana, de Californie, d’Arizona et d’Utah, Los Angeles... Je fis autant de polycopiés que de jours de voyage et de participants (il y en avait soixante deux) indiquant les meilleurs itinéraires, les sites les plus prestigieux et le kilométrage approximatif à couvrir dans la journée pour arriver sans encombre à l’étape. J’ajoute que ce travail était une initiative personnelle qui venait s’ajouter au plan de voyage fourni par l’agence au moment de l’inscription. A l’arrivée du groupe à Salt Lake City d’où nous devions partir pour rejoindre le parc de Yellowstone, les voitures étaient prêtes à « décoller » sur le parking de l’aéroport avec leur plein d’essence. J’étais arrivée sur place un jour auparavant pour tout organiser, sachant que chaque famille nécessiterait une voiture adéquate selon qu’elle était composée de deux, trois ou quatre personnes. Je dus même enseigner la conduite automatique à des messieurs qui ne la connaissaient pas, puis je les guidais en pleine nuit vers l’hôtel au volant de ma propre voiture dans laquelle m’avait rejointe l’autre accompagnatrice arrivée avec le groupe, une assistante d’anglais de mes amies. Nous ne serions pas trop de deux pour aplanir les choses d’autant plus que cette fois-ci le groupe jouirait d’une semi-liberté entre les étapes. Je dois dire que tout s’est passé pour le mieux et que les Français, individualistes en général, ont apprécié de voyager seuls dans un pays dont ils ne connaissaient pas toujours la langue. Nous nous arrangions pour arriver chaque soir en avance au motel afin d’accueillir nos amis, leur tendre les clefs de leur chambre avec un sourire de bienvenue. Nous organisions un briefing après le dîner afin de répondre aux questions et d’éclaircir les problèmes. A San Francisco, j’ai donné un cocktail pour tâter, après trois semaines de voyages, le pouls du groupe. Sur soixante deux participants, un seul père de famille s’est plaint de son passage à Yosemite Park où, comme dans tous les parcs nationaux pratiquement, les loges sont propres mais contiennent seulement l’indispensable en matière de meubles et d’installations sanitaires. Tous les autres participants étaient ravis et ne demandaient qu’à recommencer dans une autre partie des Etats-Unis. Je ne sais si d’autres accompagnateurs se sont lancés dans un projet semblable au nôtre somme toute assez ambitieux. Celui que je viens de conter n’a pas eu de suite malgré son succès évident : il impliquait beaucoup plus de dépenses pour l’organisateur qu’un tour normal et se situait au niveau de voyages privilégiés qu’une entreprise ne peut envisager qu’en acceptant d’y « laisser des plumes. » Disons qu’il était plutôt fait pour rehausser l’image de marque de l’agence que pour les bénéfices qu’il pouvait lui apporter. J’en conserve en tout cas un agréable souvenir. La connaissance de plusieurs langues - j’en parle trois couramment et je me débrouille dans plusieurs autres dont le turc - n’est pas suffisante pour l’exercice de cette profession fort passionnante d’ailleurs : Il y faut comme je l’ai dit une dose de diplomatie mais également d’humilité car il arrive que nous soyons traités en domestiques par des clients indélicats et il est utile de les remettre à leur place d’une façon suffisamment subtile pour ne pas porter atteinte à la réputation de l’agence. Il y faut aussi un certain esprit d’initiative qu’on doit exercer au pied levé dans les contrées les plus « exotiques » : lors de mon premier voyage en Inde, je me suis aperçue que nous n’avions pas de visas pour le Népal, un oubli incompréhensible de l’agence et de mon fils en l’occurrence. Je les ai heureusement obtenus en une journée, faute de quoi nous n’aurions pu poursuivre notre voyage. Le côté humoristique de la chose est que les membres du groupe ne sont pas en général mis au courant des difficultés qui peuvent survenir en chemin. La phrase clef dans la profession d’agent de voyages est « pas de problème » même quand on n’a pas les billets pour un départ en avion du lendemain parce que les places ont été « surbookées » (vendues à plusieurs reprises) ou que les chambres retenues à l’avance ne sont plus disponibles pour des raisons pittoresques et souvent inexplicables mais préjudiciables au demeurant. Il faut dire que dans 99% des cas, une bonne nouvelle survient à la dernière minute et tout se passe comme s’il n’y avait jamais eu d’interférences fâcheuses. J’ai fait durant l’un de mes voyages une expérience à laquelle les accompagnateurs doivent s’attendre et qui peut leur faire de la peine s’ils ne sont pas solidement caparaçonnés : je fus considérée durant notre voyage en Thaïlande comme inutile parce que le périple avait été parfaitement organisé par notre correspondant suisse de Bangkok dont le personnel était irréprochable. A notre atterrissage à l’aéroport, nous avons été pris en main par une guide francophone qui a simplifié toutes les choses durant le séjour, dédouanement des bagages, transport à l’hôtel en car climatisé, attribution rapide des chambres dans un hôtel de luxe... Les accompagnateurs qui ont connu la bonne surprise des arrhes non versés, des accueils glaciaux, des chambres sans prises de rasoir qui ne donnent pas sur le lagon, le Kilimandjaro ou plus prosaïquement la piscine, peuvent comprendre mon soulagement après quinze heures de voyage. Tout allait donc pour le mieux, la visite des temples et du palais royal, la promenade sur les klongs, ces canaux qui font de Bangkok la Venise d’Extrême orient, l’excursion vers le Triangle d’Or via Changmaï et la remontée du Mékong jusqu’à Changraï... Bralie, avec la gentillesse des jeunes filles thaies, répondait à toutes les questions et résolvait tous les problèmes. Le groupe la trouvait charmante, indispensable et se demandait la raison de ma présence même quand j’ai acheté des pastilles pour une dame bronchitique, désinfecté la main d’un monsieur qui, ayant eu la malencontreuse idée de vouloir séparer deux chiens décharnés qui se disputaient un os dans un village miséreux des bords du Mékong, s’était fait mordre profondément ou évité le voyage de quatre heures en pirogue à un participant atteint d’artérite en rattrapant de justesse l’autocar qui devait nous rejoindre à Changraï avec nos bagages... car j’ai oublié de dire que nous jouons souvent le rôle d’infirmiers bénévoles en administrant les premiers soins ou en fournissant de l’intétrix ou de la nivaquine aux gens étourdis. Non, rien n’y faisait, on me mettait à l’écart, presque en quarantaine. Le parcours comportait une possibilité pour certains membres du groupe d’aller à Hongkong pendant que les autres se rendaient avec Bralie à Pataya. Ce séjour étant libre, ma seule tâche officielle consistait à dédouaner les bagages et à convoyer mes voyageurs en limousine privée à l’hôtel Mandarin, l’un des meilleurs de la ville, face à la baie. Je voulais toutefois en faire un peu plus, leur offrir mes services, remplacer Bralie en quelque sorte et ceci spontanément et pas comme elle en service commandé. Ma tentative était vouée à l’échec: malgré tous mes efforts, ma bonne volonté, ma connaissance de l’anglais indispensable dans cette colonie britannique et la facilité que j’ai à me diriger dans les villes étrangères, tout le monde, arguant que la visite à Honk Kong était libre, a refusé mon aide. Pourquoi ? Parce qu’on avait décidé implicitement ou inconsciemment ou volontairement que je ne serais pas plus utile à Hongkong ou à Kowloon qu’en Thaïlande. Alors, pendant que je traversais la baie en ferry ou prenais le métro tout neuf mais peu accessible à des Français en raison des tarifs qui changent selon le nombre de stations désirées, pendant que je m’enfonçais au coeur de la ville chinoise, parcourant avec plaisir Shangaï ou Canton Street bordées de boutiques vieillottes, dégustant le canard laqué dans de minuscules échoppes où les serveurs ne parlaient même pas anglais mais en revanche me régalaient de plats succulents, prenant le jet-foil pour filer au-dessus des vagues vers Macao, l’enfer du jeu, la sino-portugaise, le groupe s’achetait de l’électronique made in Japan, la seul activité qu’il ait eu en dehors d’une visite en bateau du port et d’Aberdeen, le refuge des « boat-people » et des restaurants flottants, tour guidé bien entendu dans un anglais teinté d’accent chinois dont les Français ne comprenaient pas un mot mais que j’ai traduit parce que je me trouvais par hasard sur le même bateau. Deux couples sont allés en Chine Populaire pour une excursion d’une journée afin de pouvoir dire Nous y étions ! Ils en savaient d’ailleurs plus au retour de cet immense pays que moi-même qui l’ai parcouru du nord au sud. Un monsieur a perdu une journée à la recherche d’un restaurant français « Le Trou Normand » qu’il n’a pas trouvé ! Dommage, il a manqué la seule chose amusante de cette expédition culinaire, des serveurs chinois vêtus de la blouse bleue des paysans de Normandie. M’eût-il consultée, je lui en aurais indiqué le chemin, ajoutant qu’il n’en aurait que pour dix minutes à pied depuis l’hôtel. J’ai heureusement de plus jolis souvenirs que ceux de Thaïlande. Je dois l’un d’entre eux à trois petites filles de médecin au cours d’un voyage aux Etats-Unis. Sous un prétexte quelconque, elles ont manqué une excursion et passé tout l’après-midi à laver les pare-brise des voitures du parking, alors que nous les croyions à la piscine, pour gagner quelques dollars et me faire un cadeau : un gobelet et une cuillère aux armes de l’Arizona que je conserve pieusement dans une de mes vitrines. A croire que les enfants comprennent mieux que les adultes les efforts que nous faisons pour leur plaire et rendre le voyage plus attrayant et plus inoubliable. Tsarisme, Communisme et Bébés Tortues J’ai souvent dit que tsarisme et communisme[28] étaient pour moi bonnet blanc et blanc bonnet. J’ai eu curieusement confirmation de mes sentiments vis-vis de la Russie ou de l’Union Soviétique en lisant un livre de Pat Conroy, Beach Music (Musique de Plage) l’auteur de The Prince of Tides (Le Prince des Marées) dont Hollywood a fait un mélo avec une Barbara Streisand psychanaliste. L’intérêt de ce livre pour lequel je ne me passionnais pas outre-mesure au départ et que j’avais acheté faute de mieux à la FNAC a grandi quand j’ai constaté qu’il évoquait les rapports entre deux familles aisées juives et catholiques de Caroline du Sud et leurs luttes intestines pour obtenir la garde d’une petite fille qui est en fait l’héroïne du roman. L’auteur y parlait entre autres d’un certain Max, metteur en scène à Hollywood, dont l’objectif était de faire une série télévisée qui retracerait la vie de cette petite ville du Sud, microcosme du monde contemporain. Le grand-père de ce Max était venu s’installer à Waterford après un long périple qui l’avait conduit de Russie en Pologne puis aux Etats-Unis après que tous les habitants juifs de sa petite ville aient été sauvagement tués par les cosaques au cours des affrontements qui les opposèrent aux bolchéviques à partir de 1917. La description des hordes de cosaques qui embrochèrent en 1906 l’arrière-grand-père de Max sous les yeux de son fils de trois ans alors que Nicolas II était encore tsar de toutes les Russies et celle du viol de la jeune Anna Singer dont un cosaque venait de tuer le père sont insoutenables de cruauté.[29] Quand on dit que les nazis avaient plus de respect pour un chien que pour un Juif, on peut en dire tout autant d’un cosaque et je suis obligée de m’étonner une fois encore que Frédéric Mitterrand ait pu dans une de ses émissions évoquer d’une voix larmoyante le destin funeste des Romanov. Je persiste et je signe : c’était avec la bénédiction du tsar que les cosaques commettaient leurs exactions. Soumis à la Russie en 1654 et après avoir perdu leur autonomie au XVIIIème siècle, ces anciennes communautés libres de paysans du Don, du nord du Caucase, de l’Oural et de Sibérie, se virent confier par le pouvoir une fonction militaire et répressive et il est juste de reconnaître qu’au XIXème siècle cette répression s’exerça surtout contre les villages et les ghettos juifs. Je veux simplement citer la phrase d’un boucher de Kironitska quelques instants avant que son aide ne découvre le viol de la jeune Anna qu’il aime en secret et ne tue le cosaque responsable du crime avec une violence dont personne ne le soupçonnait capable : Capitalism ? Communism ? All rubbish and no one is different from the other. No matter who is in power, it’s always bad for the Jew. (Capitalisme, communisme, c’est n’importe quoi et l’un n’est pas différent de l’autre. Peut importe qui gouverne, c’est toujours mauvais pour le Juif.) Ayant à coeur de ne pas rester sur une note sinistre, j’aimerais m’attacher à la seconde facette du livre qui comporte l’épisode des bébés tortues. J’ai dit plus haut qu’une petite fille en était l’héroïne. Après le suicide de sa mère, elle avait été confiée à son père juif malgré la plainte portée contre lui par sa belle-famille. Il est un célèbre guide gastronomique (ce qui est loin de me déplaire) et il décide de quitter la Caroline du Sud pour aller vivre à Rome où un éditeur le réclame. L’enfant passe donc de belles années dans la capitale italienne mais son père ne peut refuser de la ramener aux Etats-Unis quand une des grands-mères tombe malade. A leur retour, Leah passe beaucoup de temps sur la plage avec sa grand-mère juive, Lucy. C’est alors que se passe l’épisode des bébés tortues qui m’a passionnée pour la raison suivante : Quelques semaines après avoir lu le bouquin, j’ai eu l’occasion de voir sur Planète sans doute un documentaire filmé à Bornéo dont la première partie évoquait les énormes requins baleines qui paraissent protégés contre les pêcheurs dans cette partie du monde quand j’ai soudain entendu les mots « bébés tortues ». J’ai immédiatement levé la tête et j’ai regardé : de minuscules bébés tortues qui semblaient naître du sable se dirigeaient par centaines vers la mer. C’était une scène étonnante à observer et tout en espérant que les minuscules créatures réussiraient dans leur périlleuse entreprise, j’ai pensé au livre et aux scènes si bien décrites. A la fin du documentaire, je suis allée prendre « Beach Music » dans ma bibliothèque et, l’ouvrant page 756, j’ai relu : Posant le seau à terre, Lucy fit signe à Leah qui retourna doucement
le seau sur le côté contre le sable et les bébés tortues commencèrent leur
voyage depuis leur lieu de naissance vers la mer... La première tortue qui
atteignit le sable humide avait cinq yards d’avance sur ses concurrentes quand
la vague l’atteint et la retourna brusquement comme il fallait s’y attendre.
Mais le petit caret se reprit très vite, se redressa et quand la seconde vague
le heurta, il était un nageur confirmé. Chaque tortue bascula au contact de la
première vague mais chacune nagea sagement mais superbement vers la seconde
vague…Très vite les dos brillants des tortues envahirent les premières
vagues, étincelant comme de l’ébène au milieu de l’écume blanche comme
neige... Quand toutes les tortues eurent atteint l’eau, nous essayâmes de
suivre leur trace en observant les minuscules têtes qui apparaissaient toutes
les six ou sept brasses pour respirer. [30] C’est exactement ce que j’ai observé sur le petit écran et j’ai regretté que Pat Conroy n’ait pas été le commentateur du documentaire car personne n’aurait pu décrire la scène mieux que lui-même ne l’avait fait dans son livre. Depuis lors quand je pense à des tortues, j’ai deux images en tête, celle de la description si vivante des petites créatures se taillant un chemin vers l’Océan Atlantique et celle de leurs petites soeurs d’Extrême-Orient faisant de même vers la Mer de Java. Johnny Guitar Je
suis un étranger ici-bas Nicholas Ray - Cahiers du Cinéma Entretiens avec Charles Bittsch (Février 1957) Nicholas
Ray, ce héros du coeur et de l’intimité, Nicholas Ray, ce Rimbaud de l’image
Johnny Guitar, un des meilleurs westerns de tous les temps,
Johnny Guitar, un des plus beaux films en couleur de l’histoire du cinéma,
Johnny Guitar, ce poème d’amour... »
Rui Noguera: « Le Western »
(collection 10/18) Je viens de voir qu’on repassait ce soir, jeudi 30 Août, sur Paris Première et pour la dix millième fois sans doute Johnny Guitar, le fameux film de Nicholas Ray. Je ne peux m’empêcher de me souvenir combien de démarches j’ai faites pour visionner le film qui ne passait pas alors sur les écrans ou à la télévision quand le professeur Georges Albert Astre, spécialiste de John Dos Passos et du Western (et qui devait être plus tard mon directeur de thèse) me demanda de faire un papier sur le film en question. Je voudrais tout de suite signaler une chose qui ne m’a peut-être pas totalement convaincue mais qui était une condition sine qua non pour qu’on s’entende avec Monsieur Astre dont le caractère était assez vif : il partait du principe qu’on ne pouvait en aucun cas comprendre ce genre spécifique du cinéma américain si on n’était pas conscient du fait qu’on se trouvait face à une tragédie grecque. Inutile de discuter : si vous aviez pris pour vous amuser, pour vous créer un dérivatif ce qu’on appelait à Nanterre une « unité » sur le western, il vous faudrait bientôt déchanter car à un moment ou à un autre de l’année on vous demanderait d’analyser chaque personnage du western en vertu de ses analogies avec un héros grec. Je n’échappais pas au processus quand je me lançais à la recherche de Johnny Guitar. Je ne vais pas raconter l’histoire puisque les
amoureux des films cultes ont certainement vu à la télévision ou à la cinémathèque
celui de Nicholas Ray. Je voudrais simplement me faire plaisir et vous faire
plaisir en racontant quelques unes des aventures auxquelles j’ai été
confrontée et quelques uns des personnages que j’ai réussi à interviewer.
Bien sûr tout a commencé avec une documentation sérieuse : je ne me souvenais
pas du film et je ne voulais pas commettre de bévues à son sujet. J’ai ainsi
consulté dans un premier temps « les Cahiers du Cinéma » et
« l’Univers du Cinéma ». Je voudrais qu’on me pardonne si les
premières réactions que j’ai lues furent négatives. C’est peut-être que
le nom de leurs auteurs commençaient par un « B ». Messieurs Bardèche
et Brasillac[31]
disaient nettement de Nicholas Ray qu’il alimente le prurit philosophique et intellectuel
des cinéastes qui se gargarisent de son goût de l’échec, de sa recherche
angoissée pour donner un sens à la vie. Pour Jean-Pierre Coursodon[32]
et Bertrand Tavernier : La constance de certaines préoccupations morales, d’une certaine
attitude devant la vie, permet d’aborder de façon synthétique l’un des
auteurs les plus importants de la génération d’après guerre.
Pour Rui Nogueira, Nicholas Ray était le poète de la nuit qui tombe dans un monde où la poésie est plutôt
celle du jour qui naît, de la nation qui se fonde, de cette admirable aventure
où l’homme devenu chevalier essaie de se forger un passé, de se fabriquer
une histoire, de se bâtir une civilisation. Il poursuivait cette belle envolée lyrique
en écrivant : Que
peut-il faire, ce solitaire, héraut du coeur et de l’intimité, dans un
univers épique où se confrontent le Bien devenu l’ordre social établi et le
Mal devenu le désordre... Que peut-il faire ce Rimbaud de l’image, ce cinéaste
de la violence gratuite et destructive, Nicholas Ray ? Pour autant, si toutes ces belles phrases me donnaient une idée du cinéaste, je n’avais pas encore fait un pas en direction du film. J’appris tout de même que Joan Crawford, l’interprète féminine, avait écrit à l’un de ses correspondants : Lorsque je lus l’histoire turbulente de Roy Chanslor consacrée à la femme de légende connue sous le nom de Vienna et à son Johnny Guitar, je souhaitais qu’on la racontât à l’écran. A mes yeux le rôle de cette femme fascinante et le drame rapide conté par cette histoire de l’Ouest présentaient un stimulant particulier.[33] Mais surtout je tombais sur l’analyse de Henry Agel parue dans Romance Américaine (Editions du Cerf - Paris - 1963) qui coïncidait avec l’idée que Georges Albert Astre se faisait du western : Ici commence la transfiguration du western en tragédie, l’exhaussement des personnages au rang de puissances intemporelles. Une équation dramatique se dégage et monte comme une flamme. Emma devient peu à peu une Erinnye, une force de haine et de destruction. En face d’elle Vienna qui vient de retrouver Johnny Guitar, l’homme de sa jeunesse et de sa jeune espérance, redécouvre la joie d’exister et redevient toute tendresse et tout abandon... jusqu’au moment où il lui faut affronter l’hystérie dévastatrice de sa rivale. Elle lutte alors, courageusement, mais comme Atalide contre Roxane, comme Andromaque contre Hermione. Que peut-elle d’ailleurs contre cette noire marée de mort soulevée par son ennemie ? Vienna est vouée à la défaite. La scène qui décrit cette rencontre close par la victoire des puissances d’agressivité et d’écrasement, est la clef de voûte du film. La rage d’Emma n’est pas satisfaite par la perspective de voir pendre Vienna et le benjamin de la bande : sur le seuil du saloon à présent vide, elle s’arrête et fait choir la suspension et le lustre d’un coup de feu. En quelques seconde, l’incendie éclate, il va brasiller pendant toute la séquence au cours de laquelle nous verrons les Vigilants tourner autour de la maison. D’ailleurs je m’aperçus bientôt qu’Henry Agel
n’avait pas été le seul auteur à voir dans Johnny Guitar la
transposition d’une tragédie
grecque. Pour Jean-Pierre Bastide, les thèmes les plus importants du film sont la
Cérémonie Tragique, la Descente aux Enfers qu’on trouve dès les premières
images du film qui montrent la descente de Johnny dans le désert (N° 8 et
9 des Etudes Cinématographiques - 1961)[34].. J’accumulais peu à peu nombre de documents[35] et je me voyais dans l’obligation d’opérer contrairement à mon habitude. Je n’apprécie pas en général les biographies qu’on écrit sur les auteurs, je préfère lire leurs propres oeuvres de la même façon que je n’aime pas lire les critiques d’un film avant de l’avoir vu et jugé par moi-même. C’est ainsi que, beaucoup plus près de nous, j’ai lu Jurassic Park et j’ai su que j’avais eu à faire à de véritables dinosaures. Je n’avais pas envie qu’on m’en parle et je n’avais même pas envie de voir le film. Seule, mon imagination pouvait s’en donner à coeur joie et cela me suffisait. Mais je m’évade, je m’évade, revenons à « mon » Johnny : n’étant toujours pas en mesure de voir le film, je me suis dit que j’avais envie de contacter les seize personnes qui avaient classé ce film parmi les dix meilleurs westerns qu’ait jamais produit le cinéma. Ma fille (n’oubliez pas que je fus une étudiante adulte) avait pu avoir le N° de téléphone de Bertrand Tavernier par un de ses anciens professeurs. Je l’ai appelé et il m’a répondu très amicalement. Il avait vu le film dès sa sortie puis plusieurs fois dont une récemment (l’heureux homme !) et toujours avec le même plaisir : -
parce qu’un de ses acteurs préférés, Sterling Hayden, y jouait, -
parce qu’il aimait beaucoup Nicholas Ray (il faisait des réserves sur ses
productions plus récentes), -
parce que le film était défendu par François Truffaut qui disait de « Johnny
Guitar » que c’était un western à la Cocteau, -
parce que « Johnny Guitar » tranchait nettement sur la production américaine
par son côté baroque et lyrique, -
parce que les dialogues emphatiques, lyriques et baroques l’avaient beaucoup
touché.
Bertrand Tavernier a ajouté que « Johnny Guitar » l’avait beaucoup plus impressionné que le célèbre « Fureur de Vivre » (James Dea.) Il a conclu en disant que bien entendu il n’avait pas manqué d’être touché par le contenu anti Mccarthyste du film. Je le remerciais infiniment de son extrême gentillesse. Et je m’enhardis. Puisque Bertrand Tavernier s’était montré si aimable, pourquoi n’appellerais-je pas Jean-Louis Bory au Nouvel Observateur ? Il voulut bien interrompre une conférence de presse pour me répondre. Croyez-vous, vraiment, amis lecteurs, qu’une telle chose serait possible aujourd’hui ? Je peux vous affirmer en connaissance de cause qu’on ne peut appeler ce journal auquel j’ai été abonnée durant de longues années. On peut écrire ou envoyer un courriel (j’ai décidé comme une de mes amies, secrétaire générale de l’Institut National de la Langue Française, l’INLF, d’employer ce mot si cher aux Québécois) mais il n’est plus possible d’atteindre quiconque par téléphone. Voici ce que Jean-Louis Bory eut la bonté de me dire et je vous assure que je ressentais vivement l’honneur qui m’était fait, à moi simple étudiante de troisième année : Johnny Guitar m’a semblé important en ce sens qu’il tranche sur les westerns habituels. J’ai trouvé les personnages originaux et je me suis particulièrement intéressé aux rapports entre l’homme et la femme. Mais surtout j’ai choisi ce film pour l’importance du paysage et la façon dont il exerçait une influence sur les êtres humains. Patrick Brion a répondu à mon appel : « Johnny
Guitar » est un western très classique par sa facture et son histoire
mais c’est un grand western original en ce sens que autant Johnny est un héros
normal, autant Vienna introduit un aspect nouveau de la femme dans le western.
Joan Crawford est merveilleuse, Sterling Hayden est très bon, bien meilleur
qu’il ne l’a été dans ses apparitions ultérieures sur les écrans. Bernard Dort m’a dit : « Johnny Guitar » est une sorte de
variation sur le thème principal, une contradiction avec la règle du western.
C’est ce qu’on pourrait appeler un néo-western ou un para-western. Bien que
mon choix ait été purement subjectif, j’ai aimé le côté baroque et ‘opéra’
du film mais plus encore j’ai toujours été attiré par l’oeuvre de
Nicholas Ray dans son ensemble. Jean-Jacques Brochier, lui, ne comprenait plus ce qui
avait pu lui plaire dans ce film. Ce qui lui avait paru sublime lui apparaissait
maintenant d’une médiocrité épouvantable : c’est
un mauvais western, sentimental et inconsistant, une espèce de cinéma pâteux.
Sterling est médiocre. Seul beau moment : quand Joan Crawford joue du Chopin
sur un piano à queue. Je ne me souviens plus si d’autres personnalités m’ont répondu ou même si j’en ai appelé d’autres[36]. Je commençais sans doute à me dire que tout ça était bel et bien, que j’avais réuni un bon matériau mais qu’il fallait tout de même que j’arrive à visionner le film. C’est à cet instant même que je reçus un coup de téléphone de Mademoiselle Epstein, membre de la Cinémathèque Française, que j’avais contactée tout au début pour savoir qu’elles étaient mes chances de le voir. Elle avait fait des recherches pour savoir s’il y avait des copies de Johnny Guitar en blockhaus.[37] Il y en avait une. Elle l’avait fait rapporter rue de Courcelles et me proposait une projection à Chaillot le vendredi suivant dans la matinée. Jeudi, nouveau coup de téléphone : Mademoiselle Epstein était désolée, une projection privée retenue longtemps à l’avance ne me permettrait pas de visionner le film le jour convenu. Date fut prise pour le samedi à 16h30 avant les trois séances de la soirée. Je fus ponctuelle au rendez-vous. La minuscule Mademoiselle Epstein m’attendait avec les douze bobines qu’elle avait fait retransporter de Courcelles à Chaillot. Malheureusement la projection des courts métrages qui a lieu généralement à 15h avait commencé avec une heure de retard et il n’y aurait aucune interruption entre la première séance et les suivantes ! Je repartis avec les bobines et mon ange gardien rue de Courcelles. Mademoiselle Epstein appela Monsieur Gion, chef opérateur de la Cinémathèque Ulm, pour lui exposer mes déboires. Elle eut des accents pathétiques pour lui dire qu’il était le spécialiste des cas difficiles... Il semble qu’il ait répondu favorablement à sa requête puisque la charmante demoiselle me déclara qu’on me projetterait « mon » film le mardi suivant à 14h avant d’autres séances privées. C’est exactement ce qui m’arriva quand j’eus frappé à la porte de la rue d’Ulm où Monsieur Gion m’attendait. Je pourrais rendre mon papier à George Albert Astre avec tous les détails que je viens de vous conter. Comme je vous l’ai dit au début, le film ce sera pour une autre fois, ou pour jamais. D’ailleurs ceux qui ont véritablement envie de le revoir peuvent le faire, comme je vous l’ai dit, ce soir même sur Paris Première.
[2]
Je rappelle ici pour les jeunes gens qui pourraient me lire que l’OAS
(Organisation Armée Secrète) tenta par la violence de s’opposer à
l’indépendance de l’Algérie après le putsch d’Alger (1961). Elle
fut dirigée par les généraux Salan et Jouhaud dont les ordres furent exécutés
en Algérie comme en métropole puisque j’habitais alors une maison où
fut déposé le dernier kilogramme de plastic qui, heureusement, ne fit que
des dégâts matériels. Le Général Salan fut arrêté en 1962, condamné
à la détention perpétuelle, libéré en 1968 et amnistié en 1982. [3]
Voici ce qu’Emmanuel Bing (dont je ne peux énumérer toutes les
professions car il semble toucher à tout et en tout cas à la critique littéraire)
écrit de lui-même: « Que dire ? » Les Juifs existent-ils en
tant que tels? L’homme qui m’a élevé était juif. Avec un lourd passé
catholique, puisqu’il était prêtre. Devant moi ce père-là ne s’est
jamais défini comme étant avant tout juif. Il ne s’est jamais défini
autrement que comme père. » Je crois que c’est la méconnaissance
de ce qu’il est vraiment ou plutôt l’imbroglio de sa mémoire qui le
pousse à dire des choses très dures telles que : « Finkielkraut
je l’ai vu à la télévision, à diverses reprises. Jamais il n’a
emporté le morceau. Jamais je n’ai pu adhérer à ce qu’il disait.
C’est tout de même curieux. Je n’ai jamais pu l’écouter jusqu’au
bout. L’écoeurement vient avant. » Le problème est que, même si
FinkielKraut intervient souvent, il écoute surtout ses invités qui ont
tout loisir de s’exprimer. Pourtant Emmanuel Bing concentre sa rancoeur
sur un seul et ne commente jamais les paroles des autres. [4]
J’ai lu « L’Insupportable
Légèreté de l’Etre » pour me rendre compte par moi-même et je
rends grâce à Michel Polac de m’avoir révélé le grand écrivain.
J’ai appris d’ailleurs qu’il se donnait le mal de revoir entièrement
ses livres avec le traducteur français. Je n’ai véritablement pas
l’impression que l’influence occidentale soit aussi néfaste que
certains critiques l’ont dit, en particulier en ce qui concerne Kundera. [5]
La vie de Jeanne de Valois se déroule dans un couvent de Moncton qui est
également la ville où fut érigée la première université francophone
d’Acadie. Avant d’entreprendre ses études supérieures, Antonine
Maillet avait eu le dessein d’être religieuse et a séjourné dans le même
couvent que Jeanne. [6]
Le Pays de la Sagouine se présente comme un véritable village acadien.
Il comporte vingt six maisons, fermes, maisons de pêcheurs, magasin général
de troc, taverne, menuiserie, imprimerie où l’on publie « Le
Moniteur Acadien » qui fut le premier journal francophone
d’importance dans les Provinces Maritimes, publié jusqu’à une époque
relativement récente avec des caractères anglais, ce qui empêchait
l’emploi des accents, cordonnerie, école, chapelle et un relais de poste.
[7]
C’est Guillermo de Andrea qui était le metteur en scène du Pays de la
Saguoine quand j’ai découvert Bouctouche. Né à Buenos Aires
(Argentine), il a fait des stages de mise en scène en France. Il a obtenu
le Prix Pirandello de la mise en scène octroyé par le gouvernement italien
et le Fonds National des Arts d’Argentine. Il a signé plus de soixante
mises en scène dont Macbeth et Roméo et Juliette. Au Théâtre du Rideau
Vert, il a donné Les Enfants du Silence de Mark Medoff et La Folie d’Antonine
Maillet. Il a été le directeur général des cérémonies d’ouverture
officielle du Pays de la Sagouine en 1992. [8]
Florian Chiasson , chanteur interprète, qui passe régulièrement sur Télé
Métropole et sur Radio Canada, était le « Coq du Village » :
il aime la vie, les femmes et bien sûr un ti coup. [9]
« La Sainte » était Annette Brisson. Native de Moncton, elle
a joué dans de nombreuses prièces de théâtre dont Une Femme Seule, Première
Neige d’Automne, Par la Fenêtre, les Crasseux. [10]
Marie-Gallante était Jeanne Boudreau qui a joué au théâtre
populaire d’Acadie et dans des comédies radiophoniques [11]
Philippe Beaulieu était le marin qui a tout vu, partout. Natif de
Grand-Sault, il a fait ses études d’Art Dramatique à l’Université de
Moncton. Il est apparu de nombreuses fois au théâtre et à la télévision.
[12] Viola Légère a fait ses
études à l’Université de Moncton. Elle est « Master of Fine Arts »
- Théâtre Education - de l’université de Boston. Elle est Docteur es
Lettre des Universités de Sainte Anne et de Saint Thomas, Fredericton. Elle
a interprété la Sagouine dans 16 monologues de trente minutes à Radio
Canada. Elle a fait la mise en scène de « Le Bourgeois Gentleman »,
oeuvre d’Antonine Maillet, à l’Université de Moncton. Elle a joué un
total de 950 représentations dont 788 en français et 162 en anglais. [13] En fait, Il faudra que le lecteur se reporte à la suite de ces Mots…dits pour voir réapparaître le nom de Michel Tremblay. En effet, au moment même où je relis ces pages, je rentre d’un voyage au Québec où j’ai acheté et lu le dernier livre de Michel Tremblay « Bonbons Assortis » et j’en ai profité pour écrire à Montréal même, tout près du Mont Royal qu’il a tant aimé, un « A propos » de Michel Tremblay, de son œuvre et de son plus récent ouvrage. [14]
Il ne faut pas oublier qu’André Brink est Afrikaner d’origine et
qu’il fut de ce fait éduqué dans des écoles où seuls les blancs étaient
admis. C’est une des raisons pour lesquelles je l’admire comme
j’admire le poète Breyten Breytenbach qui, lui, a dû s’expatrier
durant l’apartheid pour venir vivre en France alors qu’André Brink a pu
continuer à enseigner dans une Université sud-africaine. [15]
J’écrivais cette lettre à André Brink en 1983, sept ans avant la libération
de Nelson Mandela et huit ans avant que les trois dernières lois sur
l’apartheid ne fussent abolies. [16]
Apparemment oui mais à l’époque je ne croyais pas plus à la
disparition de l’apartheid en Afrique du Sud qu’à celle du communisme
en URSS et les deux évènements incroyables sont pourtant intervenus et
appartiennent déjà au passé. [17]
André Brink l’a fait puisque dans sa réponse il me disait comprendre
fort bien les raisons pour lesquelles « Rumours of Rain »
m’avaient perturbée. Il ajoutait que des lettres telles que la mienne
l’encourageaient à continuer à écrire, ce qui n’était pas une tâche
facile en Afrique du Sud, souvent même un « heartbreaking business »
(un travail déchirant). [18]
L’un de mes meilleurs amis américains, aujourd’hui décédé, était
professeur de Lettres Françaises à l’Université de Columbia avant d’être
nommé directeur du Lycée International de Genève. Je crois n’avoir
jamais rencontré au cours de ma vie un être aussi érudit sans ostentation
aucune. [19]
Nous sommes en effet chez Paul Auster loin de la « saga » américaine
qui poussait les auteurs à s’apparenter plus à nos écrivains français
du XIXème siècle avec leurs longues descriptions et leur propension à écrire
des trilogies. Paul Auster en a bien écrit une: The New York Trilogy (La
Trilogie de New York) composée de City of glass (Cité de verre) que j’ai
mentionnée, Ghosts (fantômes) et The Locked Room (La Chambre dérobée)
que j’ai également évoquée mais les nouvelles qui la composent sont
concises et se lisent très vite même si elles permettent ensuite une
longue réflexion. [20]
J’ai eu des amis parmi ces commerçants du bazar qui sont tout
d’abord restés en Iran, pensant que Khomeyni reprendrait la politique libérale
du Docteur Mossadegh qui fut le Premier Ministre du shah, milita pour la
nationalisation du pétrole, puis s’opposa au souverain et fut arrêté
sur ses ordres. Ces bazarii durent s’exiler au bout de quelques mois pour
ne pas être arrêtés à leur tour par les islamistes. [23]
A mon humble niveau et parce que l’on m’a enseigné à l’Université
à respecter les sacro-saintes règles, je cite mes sources systématiquement
afin de ne pas être accusée de plagiat, une preuve qu’il est difficile
de se mettre, surtout dans notre beau pays de France, hors-normes! [24]
Jean-Victor Hocquard [26]
Exemples pris dans « Raphaël et l’Art Français » publié
par le Ministère de la Culture en 1983, un énorme volume qui a demandé
des années de recherches mais qui ne cite aucun plagiaire, seulement des
peintres, des sculpteurs plus ou moins prestigieux et même d’humbles
artisans pour lesquels Raphaël était une source inépuisable
d’inspiration.
[27]
Bernard Holtzmann [28]
Me permettrais-je de dire que j’aurais pu ajouter « Poutinisme »
car il me semble que rien n’est bon ou propre dans la Russie
d’aujourd’hui mais comme je commente le contenu d’un livre et ne fais
pas pour l’heure de politique internationale, je vais remettre à une
autre fois mon jugement sur ce pays où, en dépit de mon âme voyageuse, je
n’ai pas envie de retourner. [29]
Je me souviens d’un grand chef d’orchestre aujourd’hui disparu qui,
reçu chez Bernard Pivot en même temps que Daniel Barenboïm dont il fut le
maître, a raconté son enfance dans une communauté juive de Russie et sa
fuite avec sa jeune maman pour éviter leur exécution par des cosaques,
leurs centaines de kilomètres de marche durant la nuit pour atteindre la
Pologne d’où ils purent enfin contacter des parents de France qui les ont
fait venir et les ont hébergés. L’enfant et sa mère étaient les seuls
survivants de la tuerie. [31]
Je tremblais : était-ce Robert Brasillach, l’écrivain,
romancier et journaliste fasciste ? Non, tout d’abord le nom de ce dernier
prenait un « h » et de toutes façons il avait été condamné
puis exécuté à la Libération alors que le premier film de Nicholas Ray
« les Amants de la Nuit » a été filmé en 1948. Ouf, je
respirais !
[32]
J’ai échangé bien des années après un grand nombre de mails avec
Jean-Pierre Coursodon qui s’est avéré être le collaborateur le plus
proche de Bertrand Tavernier et l’auteur de nombreux ouvrages sur le cinéma… [33]
Il se trouve que si Joan Crawford a bien été l’héroïne du film,
Nicholas Ray et son scénariste Philip
Yordan n’ayant pas aimé particulièrement le roman de R. Chanslor
ne l’ont pas transposé fidèlement. [34]
Je crois que la note extrêmement élogieuse (B) que n’accordait pas
souvent George Albert Astre et qu’il me donna tient au fait que j’ai pu
abonder dans son sens en trouvant ces analyses qui coïncidaient avec sa
pensée. Il n’en demeure pas moins que le film fut à l’époque considéré
par de nombreux journalistes comme une illustration absolue d’anti
Mccarthysme et qu’on lui donna une telle connotation politique que le réalisateur
eut beaucoup de démêlés avec la censure.
[35]
Je pourrais ainsi faire une
longue analyse des couleurs du film qui est dominé par le rouge dont Henry
Agel dit : cette couleur « envahit tout le film. Elle se retrouve dans
la terre bistrée et cuivrée, dans la rousseur des flammes, jusque dans les
détails vestimentaires comme le ruban de Vienna ». Je pourrais parler
de Goethe qui a écrit sur le rouge,
de Eisenstein, de Van gogh
qui a dit : « j’ai cherché à exprimer avec le rouge les terribles
passions humaines. » [36]
La majorité d’entre elles devait de toutes façons résider hors de
France. Je me souviens toutefois que j’avais essayé de contacter
directement Nicholas Ray mais il venait m’a-t-on dit de quitter notre
capitale.
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