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(
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(
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Mon oncle l'anarchiste

(Nouvelles)

  2003

 

Toutes les familles ont un membre original dont on raconte l’histoire en catimini, un personnage hors du commun qui souvent ne s’est pas intégré ou s’est comporté de telle façon qu’il n’est jamais entré dans le cadre conventionnel de la vie quotidienne. Depuis la mort de mes parents, plus personne autour de moi ne se souvient ou ne connaît même l’existence de « mon oncle l’anarchiste. » C’est pour réparer cet oubli que j’ai entrepris d’évoquer sa mémoire dans un court récit, aussi court que fut son passage parmi nous. 

 

Nous avons su très tôt, mon frère et moi-même, que notre père était sourd d’une oreille, je ne me souviens pas d’ailleurs de laquelle. Comme il avait fait la « Grande Guerre », il allait de soi qu’il avait été blessé au cours des nombreuses batailles dont il nous parlait fort peu car il était très discret et n’appartenait pas à cette catégorie d’anciens combattants qui aiment raconter leurs hauts faits, brandir des drapeaux lors des cérémonies du 11 Novembre ou assister à des réunions commémoratives.

C’est dire que nous fûmes étonnés de ce que nous avons appris suite à un infarctus qui frappa notre père vers l’âge de soixante quinze ans et nous fit craindre le pire. Quand il fut en mesure de parler, il nous raconta cette histoire suffisamment étrange pour que j’aie décidé de la retranscrire car elle met en lumière la nature généreuse de cet homme qui nous manque et auquel je pense quotidiennement car nos parents furent le plus beau couple qu’il nous ait été donné de connaître.

Nous descendons d’une famille alsacienne du côté paternel et du côté maternel. Nos arrières-grands-parents ont quitté le Haut-Rhin avant la guerre de 1870-71 pour s’installer les uns, en Suisse, les autres à Besançon où nos grands-pères étaient tous deux horlogers. Papa est né en 1891 dans une famille de condition modeste mais, à force de travail, mon grand-père qui était un excellent monteur de boîtes, une activité particulièrement délicate dans la profession d’horloger, parvint à établir un atelier dans la première pièce de son appartement, atelier suffisamment spacieux pour qu’il puisse y employer près de dix ouvriers. Ma grand-mère était une femme souriante et je me souviendrai toujours de sa chevelure très blanche qui l’avait paraît-il couronnée dès l’âge de vingt cinq ans. Papa était le plus jeune des quatre enfants : son frère Georges avait sept ans de plus que lui. D’après ce que j’ai pu apprendre, il était comptable et dépensait sa paie le vendredi soir en jouant aux tarots avec ses copains. Mes deux tantes, Jane et Marthe, avaient toutes deux appris la couture. La première était montée à Paris dès l’âge de seize ans et travaillait chez un grand couturier du Faubourg St Honoré, la seconde était demeurée à Besançon. Papa qui avait été un élève moyen à l’école communale proche du Pont Battant avait interrompu ses études dès qu’il eut obtenu son certificat d’études primaires et devint au retour de ses premières (et dernières vacances avant longtemps) apprenti dans un magasin de confection.

Pour bien montrer son caractère, j’aimerais raconter une anecdote relative à ce séjour qui le vit garder des vaches à Bougeailles durant les deux mois d’été. Le fermier qui l’avait accueilli fut certainement heureux de son choix puisqu’il lui donna au moment du départ un sac de cinquante kilos de pommes de terre et cinq francs or. Rappelons-nous qu’avant la guerre de 14-18, une telle pièce avait plus de valeur en France qu’en Suisse. Les choses ont bien changé depuis ! Ravi de l’aubaine comme on peut bien l’imaginer, papa redescendit sans doute en carriole à Besançon et se précipita chez lui pour montrer à sa mère ce qu’il rapportait. La brave femme, toute émue, lui dit de garder la pièce qu’il avait bien méritée pour le dur travail qu’il avait accompli durant les vacances mais le garçon ne l’entendait pas ainsi : « les cinq francs » dit-il à sa mère (c’est elle bien sûr qui me l’a raconté) « sont pour toi, pour que tu t’achètes la broche dont tu as envie. » Voilà, tel était mon père à onze ans et tel il est resté durant toute sa vie.

Si ma tante Marthe était une assez piètre couturière, sa soeur Jane au contraire montrait un réel talent qu’elle exerça durant toute sa vie. A l’époque, les jeunes filles bourgeoises étaient bien sûr moins libres qu’aujourd’hui mais les arpettes étaient considérablement délurées : elles fréquentaient le dimanche les bals musettes, dansaient jusqu’à l’aube et tombaient très jeunes éperdument amoureuses. C’est sans doute ce qui advint à cette jeune fille de dix sept ans qui se maria très vite et devint maman d’une petite fille avant que ses dix huit ans n’aient sonné. Nous étions alors en 1905, un an avant la réhabilitation du capitaine Dreyfus.

Je suis née en 1923 et quand j’ai été en âge de comprendre que j’avais une famille autre que mon père et ma mère, c’est-à-dire vers six ou sept ans, ma tante Jane avait déjà plus de quarante ans et ma cousine Raymonde dans les vingt quatre. Mon oncle Jules gardait de son enfance bellevilloise un accent parisien très prononcé. Il parlait fort, buvait sec, était coléreux, sans travail fixe jusqu’à ce que mon père lui procure un emploi dans nos bureaux après la seconde guerre mondiale. Pour mon frère comme pour moi, il était le père de Raymonde et personne autour de nous ne fit jamais mention d’une autre possibilité. Raymonde s’est mariée quelques années avant la seconde guerre mondiale et si je ne me souviens pas de la cérémonie, je sais en revanche que les gens invités par notre famille étaient connus de nous tous.

Nous sommes restés à Besançon jusqu’en 1929 puis nous sommes montés à Paris car les affaires de mon père devenaient trop importantes pour qu’il puisse les exercer loin de la capitale. Son parcours d’autodidacte a été exemplaire et le choix de maman comme épouse n’y a pas été étranger. Si je voulais employer une expression un peu vulgaire, je dirais qu’elle était la tête et lui les jambes encore que cette explication me semble restrictive car au long des années mon père féru d’Histoire de France a lu énormément, s’est intéressé à mille choses et était de toutes façons doué d’une intelligence si exceptionnelle et d’un charme si accompli que personne ne songeait à lui demander de quels diplômes il était pourvu ou dépourvu.

En 1935, alors que je venais d’entrer au lycée Fénelon après avoir passé mon certificat d’études avec mention très bien à l’école communale de l’Avenue Gambetta dans le XXème arrondissement, mon père a créé suite à des dissensions avec son associé, le frère de maman, sa propre affaire et je me souviens que les premières années furent assez pénibles pour de nombreuses raisons. Ma grand-mère maternelle vivait avec nous depuis qu’elle avait été victime d’une congestion cérébrale compliquée par la fracture inopérable de son col du fémur. Elle était partiellement paralysée et ne pouvait se mouvoir qu’avec difficulté. Ces séquelles physiques avaient laissé son cerveau intact et elle ressentait évidemment beaucoup de tristesse à ne plus voir son fils qui interrompit ses visites dès que les liens commerciaux furent brisés entre les deux beaux-frères. Notre nouvelle entreprise souffrait également du fait que suite à la Grande Dépression américaine et ses retombées sur l’Europe, le « bâtiment » qui était notre première source de revenus ne battait pas son plein et puis l’auréole d’Hitler grandissait chez notre voisine, les exactions contre les Juifs avaient commencé, les immigrés commençaient à déferler sur notre pays et l’avenir ne s’annonçait pas très rose.

Vinrent les accords de Munich puis la drôle de guerre et le malheureux armistice suivi par l’appel du 18 Juin 1940. J’ai raconté ailleurs nos aventures durant la terrible époque de l’occupation nazie et je n’en dirai ici que quelques mots : nous nous sommes évadés de France, mon frère et moi-même en Janvier 1943, avons atteint Barcelone après avoir traversé les Pyrénées. Mon frère, mal dirigé par le Consulat anglais, a été arrêté dans un autocar, incarcéré dans trois prisons successives, Sarragosse, Tarragone et Reus avant d’être envoyé au camp de Miranda del Ebro d’où il est parti pour le Maroc, l’Algérie puis les Etats-Unis où il s’est engagé dans l’armée de l’Air. Il est rentré en France en 1945 avec le grade de Lieutenant. Je suis moi-même restée trois mois dans la capitale catalane dont j’ai été renvoyée par Franco suite à des accords passés avec le Général Giraud. De Setubal, un port au sud de Lisbonne, j’ai été embarquée sur un bateau qui m’a conduite à Casablanca d’où notre groupe est reparti pour Marrakech. Les Gaullistes dont je faisais partie sont remontés à Casablanca où ils ont pris un bateau pour Gibraltar. Après avoir séjourné une semaine sur le rocher, nous avons été conduits par les autorités britanniques sur un contre-torpilleur, l’un des huit bâtiments d’un convoi escorté par deux navires porte-avions qui a rejoint l’Angleterre après avoir sillonné durant huit jours l’Atlantique en zigzag pour échapper aux sous-marins allemands. Engagée dans les Forces Françaises Libres, je suis devenue opératrice-radio chargée de mission de troisième classe et je suis revenue en France en barge de débarquement. J’ai retrouvé mes parents après la libération d’une grande partie de la France. Ils s’étaient réfugiés dans un village du centre pour échapper à la déportation. Quatorze personnes de notre famille dont mon oncle et ma tante de Paris avaient été envoyés dans les camps de la mort et n’étaient pas revenus. Ma grand-mère n’eut jamais la douleur d’apprendre cette nouvelle terrible car elle était décédée juste avant la guerre.

C’est après la seconde guerre mondiale que notre affaire familiale commença véritablement à prospérer. Le « bâtiment » battait son plein. On construisait beaucoup, on ravalait les façades et le treuil à câble qu’avait conçu puis réalisé mon père se vendait partout en France et dans le monde. Je me souviens du jour où les membres de notre entreprise offrirent une médaille à leur président pour la vente du millionième appareil. Je me suis mariée en 1948 avec un médecin qui m’a donné trois enfants et je suis aujourd’hui la grand-mère de cinq petits-enfants dont une petite Américaine. Mon frère a une seule fille. Notre vie conjugale ne fut jamais aussi accomplie que celle de nos parents. Il semble que l’exemple à suivre ait été trop parfait pour que nous puissions jamais l’imiter ou l’atteindre.

A soixante quinze ans, mon père a donné sa démission du poste de président directeur général qu’il assumait depuis que l’entreprise s’était transformée en Société Anonyme et c’est mon frère qui a repris les rênes. Bilingue et titulaire d’une thèse de Lettres après avoir repris mes études en 1968, j’ai toujours assumé toutes les traductions requises par nos ventes dans les pays anglophones et j’escortais en général les hommes d’affaires qui, de passage à Paris, avaient besoin d’une traductrice. Depuis quelques années papa et maman passaient les mois d’hiver à Nice mais c’est à Paris que mon père fut atteint de cet infarctus dont j’ai parlé plus haut et qui nous inquiéta d’autant plus qu’il avait toujours été un grand fumeur et que l’âge n’avait pas eu d’incidence sur cette habitude néfaste.

Nous étions d’autant plus angoissés que le médecin appelé à son chevet et qui n’était pas son praticien habituel absent de Paris lui fit une injection qui provoqua un évanouissement bizarre dont les suites ne furent pas très inquiétantes mais qui constituèrent peut-être un avertissement que la vie n’est pas éternelle. Papa se remettait peu à peu quand il nous appela, mon frère et moi, auprès de lui et nous parla en ces termes :

« Vous avez toujours pensé que j’étais sourd d’une oreille suite à une blessure de guerre. Il n’en est rien et je peux vous avouer aujourd’hui que je le suis depuis l’âge de quatorze ans et demi. Votre grand-père était encore jeune, quarante huit ans, mais il était atteint depuis des années d’une maladie de coeur et il était évidemment très fatigué par les efforts qu’il avait faits depuis son adolescence pour gagner sa vie et assurer ensuite la vie de sa femme et de ses quatre enfants. Comme vous le savez, il était horloger et exerçait sa profession dans notre appartement dont la première pièce avait été transformée en atelier.

Votre tante Jane avait à cette époque dix huit ans et demi. Elle était mariée, mère d’une petite fille de quelques mois, votre cousine Raymonde. Elle avait découvert peu après son mariage à Paris que son mari se rendait à des réunions politiques dont il parlait avec réticence mais elle avait tout de même compris qu’il faisait partie d’un groupe d’anarchistes. Votre tante était une petite jeune femme travailleuse, bonne couturière mais trop peu éduquée ou évoluée pour comprendre les motivations de son mari. Apeurée par cette découverte et n’étant pas intellectuellement ou psychiquement capable de l’assumer, elle avait quitté la capitale en toute hâte avec son bébé pour revenir habiter chez nos parents qui l’avaient bien sûr accueillie sans hésiter. »

Papa semblait fatigué après ces premières paroles et nous lui demandâmes de se reposer avant de reprendre son récit. Il est évident que nous étions fort surpris car nous nous demandions ce que venait faire l’oncle Jules dans cette histoire. Et puis, apprendre que nous avions eu un anarchiste dans la famille était surprenant d’autant plus qu’à l’époque nous avions suffisamment de recul pour ne pas être offusqués mais plutôt intéressés par un tel état de choses, l’anarchisme n’ayant jamais constitué à nos yeux une menace directe mais un mouvement dont nous savions en gros qu’il rejetait l’autorité de l’Etat et remettait en question toute entrave à la liberté individuelle. Je me précipitais pour ma part sur mes livres et mon encyclopédie afin d’en savoir plus car mes connaissances en la matière s’arrêtaient à l’affaire Sacco et Vanzetti qui avait défrayé la chronique américaine et mondiale entre 1920 et 1927 alors que celle dont je venais de découvrir l’existence datait du printemps 1905. Les questions que je me posais étaient les suivantes : Qu’était en vérité le mouvement anarchiste et où en était-il au début du vingtième siècle à l’époque où remontent les faits dont nous allions entendre parler ?      

J’appris que l’anarchie désigne un système politique et social où l’individu se développerait librement selon ses droits naturels et où la société se passerait de gouvernement. Les principes généraux de cette doctrine sont : tout homme a un droit naturel  et imprescriptible au bonheur et à se développer librement. Ce droit est annihilé dans les sociétés existantes par un ensemble d’institutions coupables : pouvoir central, religion, famille, propriété, militarisme, patriotisme, etc... qui ont établi sur la terre un régime injustifiable logiquement, et pratiquement criminel. Ce régime doit être jeté à bas et remplacé par celui de la liberté et de la fraternité véritables. Ce sera un état de communauté où chacun travaillera selon ses forces et recevra selon ses besoins. Tous seront égaux et les unions seront libres.[1]

Je n’étais pas autrement offusquée par les phrases que je venais de lire. Il me semblait malgré tout que les hommes qui avaient adhéré à de tels principes devaient être des sages car je n’entrevoyais pas comment des idées apparemment généreuses pouvaient s’appliquer pratiquement si chacun ne faisait preuve d’abnégation, de renoncement et d’altruisme, ce qui n’est en général pas la tasse de thé de nos congénères. Et puis la disparition de tout pouvoir central ne mènerait-elle pas tôt ou tard à une confusion générale? Je me posais par exemple la question de savoir si les enfants des écoles devraient se passer de maîtres, les étudiants de professeurs, les ouvriers de patrons... considérant que si l’intelligence est innée, le savoir et le savoir-faire s’apprennent et qui peut les enseigner sinon des gens qui en savent plus que les autres? On se rend bien compte de nos jours que les éléments perturbateurs des classes qui s’opposent à la sérénité de l’enseignant sont à l’origine d’une dégradation du savoir et de l’effort. En conséquence les jeunes qui ne savent rien et ne veulent rien apprendre dès le début de leur vie ont-ils une chance de se rattraper par la suite et de devenir des citoyens responsables capables de s’assumer, d’aider les autres et d’appliquer à la lettre les thèses de l’anarchisme ?

Je continuais ma lecture pour savoir quels hommes avaient été à l’origine de ce mouvement. La philosophie de Jean-Jacques Rousseau et son état de nature me paraissaient correspondre en partie à cette conception mais je me rendis compte qu’il n’avait échafaudé aucune théorie déniant à une autorité supérieure un pouvoir constructif. Ainsi je devais chercher ailleurs et je découvris que si un Abbé Meslier avait au XVIIIème siècle prononcé des critiques violentes contre la société, c’est Bakounine, un révolutionnaire russe né à Priamoukhino en 1814 et mort à Berne en 1876, qui a été l’un des principaux théoriciens de l’anarchisme, ayant en commun avec Marx les thèses concernant la lutte contre le pouvoir existant et sa destruction mais s’opposant à lui dans la finalité puisque le philosophe allemand voulait établir le gouvernement du prolétariat alors que le Russe prônait la disparition de toute autorité centrale. Allié d’abord aux Socialistes, Bakounine s’en sépara définitivement après le Congrès de Vienne du 29 Septembre 1872 et fonda peu après la Fédération Jurassienne dont les adhérents se recrutaient surtout dans les pays latins. J’ai noté le soulèvement de Cafiero en Italie (1877), la lutte des anarchistes allemands (1880), le Congrès Anarchiste de Londres (1881), les troubles de Monceau-les-Mines et l’explosion de Lyon (1882), la Main Noire en Espagne et le procès de Cyvoct (1883), la grève de Chicago (1886), l’exécution des anarchistes de Chicago, Engel, Fisher, Lingg, Parsons, Spies, presque tous d’origine allemande (1887) qui précédait de quarante ans celle de Sacco et Vanzetti toujours à Chicago, le grand développement de la littérature anarchiste (1888-1889 et les années suivantes), l’arrestation, le procès et l’exécution de Ravachol qui monta sur l’échafaud en chantant (Avril 1892), le Congrès Anarchiste de Chicago (1893), la répression de l’anarchie en France et les lois contre l’anarchisme (1894) suite à l’assassinat par Caserio de l’ancien Président de la République Française Sadi Carnot.

J’ai bien sûr cherché à savoir dans quelle mesure les lois qui venaient d’être promulguées avaient coupé les ailes au mouvement anarchiste dans notre pays et j’ai appris que suite à une déclaration de Kropotkine, un révolutionnaire russe qui a vécu de 1842 à 1921, selon laquelle  l’initiative individuelle doit être mise au service de la collectivité (La Révolte) des compagnons pratiquèrent la coopération et souvent la coopération de production, avec essai de rétribution égalitaire; ils créèrent des écoles libertaires - la plus connue fut la Ruche de Sébastien Faure (1904-1917) - très importante aux yeux des anarchistes pour qui la révolution des esprits précède et prépare celle de la vie; en outre, ils propagèrent avec Paul Robin, grand éducateur lui aussi, le néo-malthusianisme en vue de la limitation des naissances dont ils attendaient la régénération de l’humanité; enfin et surtout ils participèrent au mouvement syndical où s’illustrèrent notamment les compagnons de Fernand Pelloutier (qui anima de 1894 à 1901 la Fédération des Bourses du Travail et Emile Pouget (élu secrétaire adjoint de la C.G.T. en décembre 1900), culmina dans la grève générale considérée comme le moyen le plus sûr pour réaliser la révolution sociale. Le Congrès d’Amiens (1906) définit le syndicalisme révolutionnaire et fit de la C.G.T. un parti du travail ? »

En ce qui concerne plus particulièrement l’oncle dont venait de nous parler mon père, il avait dû adhérer très jeune au mouvement puisque, à l’époque des faits, il devait avoir dans les vingt cinq ans tout au plus. Je ne savais pas s’il avait poursuivi ses études mais je pressentais que seul un coup de foudre pouvait justifier le choix qu’il avait fait d’épouser ma tante. Je la connaissais suffisamment pour me rendre compte qu’elle n’était pas capable de comprendre l’intérêt d’un mouvement politique, en l’occurrence un mouvement  extrémiste et révolutionnaire, encore moins de suivre un homme sur cette voie si éloignée sans doute de sa conception de la vie. Des quatre enfants issus du mariage de mes grands-parents, seul papa avait hérité d’une intelligence  exceptionnelle et la symbiose intellectuelle qui s’était forgée entre mes parents était inconcevable entre ces deux jeunes mariés des années 1900.

J’avais terminé cette première partie de mes recherches quand papa, éveillé, nous rappela auprès de lui et continua son histoire : « Votre tante Jane était revenue à la maison depuis quelques semaines et mon père se disait que tôt ou tard il aurait des nouvelles de son gendre car il le savait très attaché à sa femme et à sa nouvelle petite fille. Il ne considérait pas non plus d’un mauvais oeil les attaches politiques du garçon. Sans être militant, il votait socialiste et admirait Jean Jaurès mais il avait toujours éprouvé un sentiment de respect et de tendresse pour les Communards, ressentait une sorte de répulsion à l’égard de Monsieur Thiers et condamnait la répression qui s’était sauvagement exercée sur eux. Un soir que nous dînions et que, l’atelier étant fermé, nous n’attendions aucun client ou aucune visite, on frappa à la porte. Votre grand-père, obéissant peut-être à un pressentiment, dit à sa femme et à ses filles de se rendre au fond de l’appartement et de ne revenir que s’il les appelait puis il passa dans l’atelier pour ouvrir la porte. Je l’accompagnais évidemment et je vis mon beau-frère dans l’embrasure, un révolver à la main. Il s’avança dans la pièce et cria, la voix secouée d’une émotion violente : « allez chercher ma femme ou je vous tue. » Mon père essaya de le calmer mais rien n’y fit. L’homme était dans un état second et ne se rendait sans doute plus compte de ce qu’il faisait.

Devant la résistance de votre grand-père et son refus d’aller chercher votre tante, il braqua son arme sur nous et j’eus tout juste le temps de me précipiter devant mon père avant que le coup ne parte. Vu la courte distance qui nous séparait, j’aurais dû être tué sur le coup mais non, la balle atteignit mon oreille et, abasourdi par ce qu’il venait de faire, n’ayant certainement pas d’intention criminelle déterminée, mon beau-frère lâcha son arme et attendit sur place, sans même chercher à s’enfuir. Le sang jaillissait de mon oreille mais je n’eus pas le temps de m’en préoccuper car en même temps que le coup j’avais entendu un grand bruit derrière moi. Quand je me retournais, je vis que mon père était tombé par terre et ne remuait plus. Ma mère et ma soeur étaient arrivées dans l’atelier et un voisin qui avait entendu le coup de feu s’était précipité au dehors pour prévenir la police qui arriva peu après accompagnée d’un médecin. Celui-ci ne put malheureusement que constater la mort de mon père qui venait de succomber à une crise cardiaque. Il n’avait pas quarante neuf ans et nous laissait tous derrière lui, ma mère  si douce et si humble, mon frère aîné incapable de subvenir aux besoins d’une famille, mes deux soeurs, moi-même et en plus un bébé de quelques mois.    

Mon beau-frère n’eut même pas besoin d’être désarmé et il repartit la tête basse, menottes aux mains, entre deux agents de police. Très éprouvé par la mort subite de mon père, je ne me  rappelle même pas les soins que j’ai reçus du médecin qui avait  constaté le décès mais je me souviens et je me souviendrai toujours que je n’ai jamais éprouvé de haine contre cet homme qu’on venait d’emmener et qui, en quelques minutes, avait gâché sa vie et celle de toute une famille. Il avait agi par amour, avait été aveuglé par un sentiment trop fort et n’avait certainement pas voulu tout ce gâchis. »

Une fois de plus mon père se sentit trop fatigué pour continuer son récit et je voudrais raconter à mon tour ce qu’il nous apprit des suites de cette étrange histoire : après l’enterrement de mon grand-père et quand on eut constaté que mon père resterait sourd d’une oreille, la vie reprit vaille que vaille pour ces gens modestes. La sécurité sociale n’existait pas encore à cette époque et la mort brutale du principal membre de la famille était un coup terrible, aussi bien affectivement que pécuniairement. Il avait plusieurs ouvriers qui perdirent bien sûr leur emploi car mon oncle n’avait malheureusement pas appris le beau métier de son père, lui préférant la comptabilité durant la semaine et le jeu de tarots dès le vendredi soir. Ils  retrouvèrent sans doute du travail chez le grand-père de Fred Lippman dont l’entreprise avait déjà pris un certain essor à Besançon et qui était sans nul doute ravi d’acquérir à bon compte des garçons formés par mon grand-père dont il connaissait les grandes capacités de monteur de boîtes. De toutes façons celui-ci ignorait l’existence des brevets qui couvrent pour dix ans une invention dans notre pays et les siennes étaient certainement exploitées par d’autres horlogers. Papa était, depuis l’obtention de son certificat d’études, employé dans un magasin de confection et il venait d’achever ses trois ans d’apprentissage durant lesquels il n’avait pas touché un centime.

Les patrons n’étaient pas tendres avec leur personnel et mon père nous a raconté une anecdote qui prouve combien les choses avaient besoin d’évoluer même si on n’était pas anarchiste. Au temps où il était à l’école communale, il faisait partie de la chorale de l’école de musique car il a toujours eu une jolie voix. Le Kursaal de Besançon donnait tous les opéras italiens en français comme il était alors d’usage. Les enfants de l’école de musique chantaient dans les choeurs de tous les spectacles. C’est ainsi que durant mon enfance et ma jeunesse j’ai écouté la belle voix de baryton martin de mon père et appris les grands airs du répertoire. Quand je suis dans ma voiture et que j’écoute France Musique, il n’est pas rare que j’accompagne les interprètes des Pêcheurs de Perles, de Carmen ou de la Tosca et l’image de mon père me revient, si touchante et si proche. Pour en revenir à mon histoire, il se trouve que mon grand-père qui laissait à sa femme le soin des enfants et de leur éducation accepta d’aller voir le nouveau patron de papa pour lui demander de permettre à celui-ci de se rendre chaque jour à l’école de musique entre midi et une heure de l’après-midi, ajoutant qu’il prendrait ce temps sur  celui de son repas. Il se vit opposer une fin brutale de non-recevoir : « durant sa période d’apprentissage, votre fils me doit toutes ses heures de présence. C’est ça ou la porte. » Mon grand-père n’était pas assez combatif pour contester la réponse et il rentra chez lui pour annoncer la nouvelle qui rendit mon père bien triste car le chant était véritablement sa distraction favorite mais la famille avait trop besoin qu’il apprenne un métier (comme si vendre des gilets en était un qui exigeait trois ans d’apprentissage !) pour envisager qu’un de ses membres puisse se consacrer à une carrière aussi problématique et inconnue que l’opéra. Je suis sûre que mon père a regretté cette décision toute sa vie car il nous disait souvent, même quand ses efforts furent couronnés par une réussite commerciale indiscutable : « j’aurais aimé être chanteur ou maître d’hôtel », cette seconde passion lui étant venue plus tard quand il prit beaucoup de plaisir à recevoir des invités, à ordonner une table et à proposer à ses convives le beau menu confectionné par l’excellente cuisinière et pâtissière qu’était sa femme.

Ainsi était venue pour mon père l’heure de choisir s’il avait envie de continuer à travailler dans le magasin de confection où il avait fait son dur apprentissage. Peu d’autres opportunités s’offraient à lui et il devait en tout cas rester à Besançon jusqu’au procès de son beau-frère où il était cité comme témoin. Ainsi qu’il nous l’avait dit, il n’éprouvait pas de haine à l’égard de cet homme que l’amour avait aveuglé et pensait qu’il serait jugé pour un crime passionnel dont on sait qu’en France il n’est jamais sanctionné trop sévèrement. Bien sûr son père était mort mais il avait une maladie de coeur très sévère et il est évident que la moindre émotion l’aurait terrassé tôt ou tard. C’est d’ailleurs ce qu’il avait dit au juge quand il avait été convoqué au tribunal après le drame. Il n’avait pas la moindre idée alors qu’au lieu de s’en tenir au côté passionnel de l’affaire et sans consulter la famille, ce qui eût été dans l’ordre des choses, la Cour avait décidé de juger non pas l’amant déconfit mais l’anarchiste militant. Le procès venait à point pour réitérer les sentiments de la droite traditionnelle contre un mouvement qu’elle avait considéré comme illégal dans ses lois de 1894, le fait d’y appartenir entraînant de facto la poursuite de ses membres.

La famille n’avait bien entendu pas les moyens de prendre un avocat, elle n’en avait même pas l’intention puisqu’elle n’avait pas porté plainte contre mon oncle et puis, de toutes façons, il était pauvre et ne pourrait pas payer de dommages et intérêts. Bien qu’ils fussent partie civile, les choses se passaient en réalité au-dessus de la tête des miens qui n’auraient d’ailleurs pas compris les explications qu’on n’a pas jugé bon de leur donner. Aucun d’entre eux sauf ma tante qui sans doute se souciait peu de voir condamner son mari n’avait connaissance d’un mouvement mis hors la loi depuis quelques années. Mon grand-père sans aucun doute avait eu vent des menées anarchistes car il s’était toujours intéressé à la politique mais, voilà, il était mort et ne pouvait plus intervenir dans ces débats. C’est ainsi que l’homme qu’on allait juger, pauvre et bien qu’il n’ait jamais eu l’intention selon mon père de réclamer l’aide de ses amis parisiens puisqu’il n’y avait aucun lien entre ses activités politiques et son acte passionnel, était vraisemblablement condamné avant même l’ouverture du procès. Qui sait même si la municipalité de la ville et l’autorité judiciaire n’éprouvaient pas quelque satisfaction à voir s’ouvrir une affaire qui pourrait amener une certaine notoriété à cette autrement paisible ville de garnison ? L’avenir du garçon était compromis et je me demande quels devaient être ses sentiments dans sa prison où personne bien sûr n’avait dû lui rendre visite et le mettre au courant de la véritable nature de son procès, le juge ou l’avocat commis d’office qui, en l’occurrence, ne pourrait faire appel à aucun témoin de moralité.

Après l’enterrement de mon grand-père, le juge ne manqua pas de convoquer mon père dont la blessure était guérie. Le magistrat avait certainement l’intention de faire pression sur l’adolescent pour qu’il charge l’homme dont l’acte avait provoqué la mort subite de son père et sa propre surdité. Gentil comme il le fut toute sa vie, papa a toujours nié que son oncle fût entièrement responsable d’autant plus que sa femme l’avait brusquement quitté sans le prévenir. Quand je pense que personne autour de nous n’a jamais fait mention du courage de ce garçon de quatorze ans et demi qui s’est jeté devant son père pour le protéger ! Je suis fière après toutes ces années de tout ce qu’il a réalisé dans sa vie mais cet acte seul est la preuve qu’il deviendrait un personnage exceptionnel. Il a toujours fait preuve envers ma tante et son mari de générosité, allant même jusqu’à employer l’oncle Jules dans nos bureaux malgré son mauvais caractère et la façon dont il traitait les jeunes stagiaires. Le fait même que ma tante soit morte en ne mettant personne au courant sauf mon père des nouvelles qu’elle a eues par la suite de son premier mari me conduit à penser qu’elle était peut-être aussi responsable de la mort de son père et de la blessure de son frère que l’homme lui-même.

Le procès se déroula en tout cas comme les hommes de loi l’avaient prévu et ni mon père qui, appelé à la barre, essaya une fois de plus de minimiser les choses, ni l’avocat ne purent rien faire pour défendre l’homme et lui donner une petite chance de s’en sortir. C’est à peine si l’on mentionna le fait qu’il avait agi par amour, sans préméditation même s’il avait fait le chemin depuis Paris pour retrouver sa belle et sa petite fille. Par contre sa situation d’anarchiste et celle de tout le mouvement furent stigmatisées à maintes reprises et c’est tout juste si l’on n’en vint pas à se demander si le révolver brandi par l’accusé n’avait pas servi en d’autres circonstances. L’amant abandonné devenait un assassin politique et il ne pouvait rien faire pour éviter cette dérive, il n’avait ni pouvoir, ni influence, il était une marionnette entre les mains d’hommes qui voulaient sa peau et l’obtiendraient sans difficulté.

Et c’est ce qui arriva : le coupable évita de justesse la peine de mort mais il fut condamné au bagne de Cayenne à perpétuité. Au récit de mon père se mêlaient dans ma tête le souvenir de la déportation du Capitaine Dreyfus qui avait été réhabilité l’année même où mon oncle venait d’être condamné et celle de Jean Valjean. Je m’imaginais le pauvre homme à l’Ile du Diable, boulets aux chevilles et mourant d’une chaleur humide ou cassant des pierres comme le héros de Victor Hugo. La réalité fut sans doute autre car mon oncle n’était qu’un prisonnier de droit commun qui passerait sa vie dans un immense dortoir sale entouré de gens sans doute plus dangereux que lui et rien ni personne ne pourrait le sauver de son enfer.  A ce point du récit, je supposais que plus personne n’avait  entendu parler de cet homme déporté de l’autre côté de l’Atlantique. Ma tante s’est remariée avant la guerre de 14-18 et s’est immédiatement installée à Paris dans le même appartement de la rue Jules Vallès où je l’ai connue. Mon père âgé de quinze ans a décidé d’aller tenter sa chance en Suisse  car, dans le même genre de magasin où il avait fait son apprentissage en France, il avait une chance de mieux gagner sa vie et celle de sa mère qu’il a fait venir à Fribourg dès qu’il a trouvé un logement convenable. L’adolescent avait déjà un sens aigu de ses responsabilités et il a subvenu aux besoins de ma grand-mère jusqu’à sa mort en 1943. A dix huit ans il est revenu avec elle à Besançon où il s’est engagé dans le cinquième d’artillerie. De cette façon il ne serait pas envoyé au loin pour faire son service militaire. Quand il fut libéré, il choisit une toute autre voie que celle du commerce des vêtements et c’est ainsi qu’il commençait à gagner très bien sa vie quand la Première Guerre Mondiale fut déclarée. Après avoir participé à toutes les grandes batailles dont celle de Verdun et du Chemin des Dames, mon père ne fut libéré qu’en Juillet 1919 et un mois après, le 7 Août, il se mariait.

Le souvenir du condamné avait sans doute disparu de son esprit ou tout au moins avait été estompé par d’autres préoccupations quand un jour, après la guerre, alors que nous étions venus nous installer à Paris, ma tante fit venir mon père et lui confessa qu’elle n’avait jamais cessé de recevoir des lettres de Cayenne dans lesquelles son amoureux d’antan la priait instamment de lui donner des nouvelles de sa fille. Elle avait brûlé les lettres pour qu’elles ne tombent pas entre les mains de notre cousine qui considérait toujours l’oncle Jules comme son propre père. Elle ajouta qu’elle n’avait jamais répondu à cet homme qu’elle avait complètement rayé de sa vie, ne voulant pas que sa fille apprenne un jour fortuitement que son véritable géniteur était un forçat condamné à perpétuité. 

Mon père était outré de ces confidences et de l’attitude de sa soeur. Comment avait-elle eu le courage d’agir ainsi ? Tout d’abord le condamné avait commis un crime passionnel et de ceci elle aurait pu être fière et puis, comment refuser à un malheureux une lettre dont la réception aurait peut-être été le seul moment lumineux de sa pauvre vie ? Il n’était pas question d’aller le voir ou d’entretenir avec lui des relations suivies, simplement de lui écrire que sa fille était en bonne santé. De plus Raymonde était maintenant une adulte, mariée elle-même, mère d’un petit garçon, et n’avait-elle pas le droit d’être mise au courant des circonstances qui avaient précédé sa venue au monde et de juger elle-même si elle désirait écrire ou même, qui sait, rencontrer son père. Ma tante fut intraitable et papa s’est toujours demandé la raison qui avait poussé sa soeur à parler si elle ne voulait pas réaliser le rêve d’un homme brisé.

Tel que je connais mon père, je suis sûre qu’il aurait bien voulu entrer en contact avec le prisonnier de Cayenne et lui demander en tout cas s’il avait besoin d’une aide mais il avait promis à sa soeur de n’en rien faire et il ne se sentait pas le droit de rompre son serment. Les années passèrent et survint la Seconde Guerre Mondiale durant laquelle, plus encore que durant celle de 14-18, s’estompa le souvenir du condamné de Cayenne en raison même de tout ce qu’eut à subir notre famille. Il était devenu un vieil homme si toutefois il était encore en vie. Quelques années après mon mariage qui eut lieu en 1948, ma tante fut atteinte d’un cancer que je demandais à mon mari thérapeute de traiter après que Villejuif se fût montré sceptique quant à un traitement possible et une guérison problématique. Plus simplement on lui signifia qu’un lit n’était pas disponible pour le moment en raison du trop grand nombre de malades. Tante Jane eut la chance de guérir et vécut encore quelques années mais avant de mourir, elle fit à mon père ses dernières confidences.

L’arrivée régulière des lettres de Cayenne avait repris après une interruption pendant la guerre. Mon oncle avait été sans doute libéré en Juin 1938 après la suppression des bagnes coloniaux mais je ne sais pas s’il avait dû demeurer sur place en résidence surveillée ou s’il n’a jamais eu les moyens pécuniaires de revenir en France avant ou après la Guerre. Agé d’environ soixante quinze ans, il réitérait dans chaque missive sa demande d’avoir des nouvelles de sa fille. Même si ma tante avait eu parfois honte de son indifférence à l’égard du malheureux, elle jugeait qu’il était maintenant trop tard pour revenir en arrière. C’est peut-être ce sentiment d’avoir été injuste et incompréhensive qui la poussait à faire des aveux à son frère.

Pour ma part, quand j’appris la fin de l’histoire, j’eus la même réaction que mon père avait eue à l’époque et j’éprouvais beaucoup de compassion pour cet homme qui, sans jamais recevoir une réponse, ne s’est pas lassé durant toute une vie de réclamer non seulement des nouvelles de sa fille mais qu’on lui dise la vérité sur sa naissance. A ces demandes cent fois renouvelées, ma tante a opposé un refus systématique et, n’était mon père qui a reçu ses dernières confidences, elle aurait emporté le secret des lettres dans sa tombe. Peut-être eût-il mieux valu après tout car elle a, selon moi, commis une faute grave et multiplié par cent la peine d’un homme déjà condamné par le sort. Je n’avais jamais eu avec elle de liens privilégiés, m’étant rendu compte assez jeune qu’elle n’était pas toujours bonne à l’égard de ses proches. A l’époque je ne savais pas cependant jusqu’où pouvait aller son indifférence ou seulement sa peur de transcender le quotidien. Elle n’était sans doute pas faite pour les actions héroïques. Mais penser qu’un homme est mort au loin, abandonné de tous, voué à une non-existence, me le rend décidément proche. Je me dis parfois que si j’avais connu plus tôt la vérité, j’aurais sans doute fait le voyage de Cayenne pour lui montrer que certains d’entre nous n’étaient pas dépourvus de toute mansuétude. Il était malheureusement trop tard quand mon père nous a parlé car le pauvre homme était vraisemblablement mort après avoir payé un lourd tribu à une justice qui a tramé sa perte et à une société dont il n’a jamais fait partie.