Chapitre 2

 

La drôle de guerre et l’Occupation

 

Après cette longue digression que je ne pouvais éviter parce qu’elle fait partie de mon histoire, je reviens à mon parcours personnel. Je n’ai pas de grands souvenirs de mon enfance bisontine sinon que mon frère m’emmenait à l’école en luge les durs froids d’hiver où la température atteignait parfois -29°. Mon père voyageait beaucoup, passant les mois d’hiver en Afrique du Nord et nous habitions avec maman et ma grand-mère dans une grande maison hors de ville qui était parfois difficile à chauffer malgré le chauffage central. Quand nous sommes montés à paris, je suis allée à l’école communale où j’ai passé mon certificat d’études primaires à dix ans avec mention très bien puis au lycée Fénelon durant les quatre années qui ont précédé la guerre mais j’étais trop jeune pour que les évènements politiques aient une profonde répercussion sur mon esprit. Je me souviens, bien que je n’eus alors que 13 ans, du 6 février 1934 quand Édouard Daladier présenta devant l’Assemblée nationale son nouveau gouvernement, formé à la suite de la découverte un mois plus tôt du cadavre d’un escroc, Stavisky.

L’opinion publique soupçonna - à tort - les ministres et les députés d’avoir trempé dans ses combines. Chacun s'indigna... C’est ainsi que des ligues et des mouvements paramilitaires appelèrent à manifester le même jour à Paris, place de la Concorde. Parmi les organisateurs de la manifestation figurent la ligue monarchiste Action française, la ligue des Jeunesses patriotes fondée en 1924 par Pierre Taittinger, conseiller municipal de Paris, le groupe Solidarité française du parfumeur François Coty, émule de Mussolini... mais aussi l’association d’anciens combattants Les Croix de Feu du lieutenant-colonel de La Roque, qui se voulait apolitique… 

Je me souviens bien sûr des années 36  et je sais qu’une coalition de gauche appelée « El Frente popular » constituée de républicains, de socialistes, de militants du Parti ouvrier d’unification marxiste et de communistes remporta les élections en Espagne contre le Front national (droite) et le centre. Le républicain Manuel Azaña se chargea de former le nouveau gouvernement et envoya le général Franco qui gouvernait l’Espagne en exil forcé aux Canaries. Les heurts entre républicains et nationalistes firent basculer l’Espagne dans la guerre civile et je n’oublierai pas l’arrivée des républicains espagnols en France où ils furent placés dans des camps comme celui d’Argelès où ils furent traités de telle façon que j’en ai encore honte pour mon propre pays. J’ai connu en Angleterre un engagé volontaire dans la guerre civile espagnole qui fut, somme toute, le creuset où se fondit la Seconde Guerre Mondiale.

De ces mêmes années, je me souviens des premières « grèves sur le tas » et surtout de la naissance du Front Populaire sous le gouvernement de Léon Blum qui fut une victoire électorale de la coalition des mouvements de gauche contre ce qu’on appelait les mouvements bourgeois. Édouard Daladier devint vice-président du conseil, Roger Salengro, ministre de l'Intérieur, Vincent Auriol, ministre des finances et futur Président sous la IVème République mais ce qui m’a peut-être le plus marqué à cette époque furent les premières « grandes vacances » accordées aux ouvriers dont certains n’avaient, même en habitant Paris, jamais vu la mer. Je revois les enfants, tenant à la main leurs chaussures et leurs chaussettes, entrer dans l’eau qui clapotait avec une certaine appréhension

C’est le même Daladier qui, en 1938 signa avec le Premier Ministre anglais et Hitler le pacte de non-intervention, entérinant de façon abjecte l’occupation du territoire des Sudètes par les nazis. Je ne vais pas à moi seule récrire l’Histoire. Je n’étais qu’une adolescente de quinze ans et je ne me représentais pas alors les dangers que nous allions bientôt être obligés d’affronter. Je sais toutefois que j’étais très naïve, que je ne savais pas encore ce qu’était un garçon, à tel point qu’au lycée, on me disait d’aller jouer à la balle au camp lorsque l’une de nos compagnes lisait, après notre déjeuner au réfectoire, des histoires pornographiques. Pire même, quand mon frère allait dans une auberge de la jeunesse, il refusait que je l’accompagne même quand je lui disais que des élèves de ma classe y passaient tous leurs week-ends, ajoutant même : C’est justement parce qu’elles y vont que je refuse de t’emmener !

J’ai toujours été une bonne élève mais je travaillais beaucoup pour y parvenir : J’avais l’habitude de dire à ma mère (en souriant bien sûr) que j’avais plus de mérite qu’elle parce que, douée d’une intelligence remarquable, elle m’avait toujours dit qu’elle n’était pas « accroc » comme je le fus au travail à la maison. Comme elle s’est beaucoup occupée de sa mère handicapée qui nous a quittés en 1936, elle me consacrait tous ses jeudis et nous allions où je le décidais, au cinéma, au théâtre et c’est ainsi que j’ai vu dans une salle du Boulevard Rochechouart toutes les opérettes dont nous étions alors friandes : L’Auberge du Cheval Blanc, La Fille du Tambour-Major, le Petit Duc, La Fille de Madame Angot… mais parfois nous allions simplement goûter dans une bonne pâtisserie d’où nous rapportions des friandises pour le soir bien que Maman fût une remarquable pâtissière (et m’a transmis, mes amis le savent bien, la tradition !)

Mon frère n’avait pas le même goût que moi pour les études. C’est la raison pour laquelle mon père a décidé, une fois sa troisième terminée, de l’envoyer dans une école de dessin industriel et il travaillait déjà dans une usine de produits chimiques à l’âge de dix huit ans. J’avais quinze ans au début de la guerre et je me trouvais en Angleterre pour mon premier séjour linguistique. Je dus attendre quelques jours avant que la traversée de la Manche ne reprenne et je croyais déjà que ma dernière heure était proche. Maman avait  des amis qui arrivaient de toute l’Europe en nous disant de ne pas croire que la France serait épargnée. Ils nous trouvaient bien trop confiants et s’étonnaient que nous ignorions encore l’existence de camps de concentration pire que celui d’Argelès où les nazis envoyaient les Juifs, les Communistes et tous les gens qui n’acceptaient les « valeurs » du Reich allemand. Je dus quitter le lycée Fénelon qui avait été transformé en hôpital complémentaire et je vécus la drôle de guerre dans notre maison de campagne de Chartrettes, au bord de la Seine. Mon père et mon frère continuaient à travailler à paris et nous rejoignaient pour le week-end. J’ai débuté ma seconde au collège Jacques Amyot de Melun mais quand les Allemands ont franchi les frontières françaises en dépit de la construction de la ligne Maginot, mon père décida de nous envoyer dans le midi où une cousine du chauffeur de notre entreprise avait pu nous louer une maison : Nous y accueillîmes toute notre famille et les amis qui ne savaient où l’exode pourrait les mener. Ma mère, avec son sens habituel de l’hospitalité, a fait durant trois mois la cuisine pour plus de quinze personnes et je dois dire que je n’étais pas toujours contente que personne ne l’aide dans cette tâche ardue qui la fatiguait beaucoup trop car elle devait se contenter d’un petit réchaud à butane qu’on avait installé dans le jardin où la rejoignait Jacky, le lapin que mon père avait recueilli durant l’exode après qu’il fut tombé de la voiture qui le précédait.

Je viens de relire le petit cahier vert dans lequel j’avais noté jour par jour tous les évènements de notre vie bien modeste à Villemur-sur-Tarn en Haute-Garonne où l’exode nous avait conduits en Juin 1940 après que Pétain ait signé l’armistice avec Hitler. Je l’ai écrit afin que mon père qui nous avait quittés en Septembre pour remonter sur Paris soit tenu au courant de tous nos faits et gestes. J’ai préparé mon premier bac avec l’Ecole Universelle par correspondance afin de ne pas quitter maman mais j’ai pu retourner au lycée après le retour de mon père qui a quitté Paris après la râfle du Vel’d’Hiv. Rien de ce que j’ai écrit sur le petit cahier vert n’était important mais seulement une preuve que notre vie quotidienne, même si elle comportait des petits plaisirs comme les vendanges et quelques petits gueuletons au foie gras provenant d’un volatile gavé par notre amie Nénette, était bien triste sans notre cher chef de famille. Il a eu la chance inimaginable de pouvoir quitter Paris après cette rafle qui reste dans toutes nos mémoires, de franchir clandestinement la ligne de démarcation et de nous rejoindre les mains vides et vêtu, je m’en souviens encore, d’une salopette de jardinier. Il voulait sans doute passer pour un promeneur insouciant quand il a franchi clandestinement la ligne de démarcation, ne se rendant pas compte peut-être de tous les risques qu’il encourait.

Le fait d’avoir retrouvé ce petit journal de ma jeunesse m’a encouragée à revenir sur les évènements qui ont suivi car, bien entendu, nous n’avons pas attendu tranquillement la fin de la guerre et de l’Occupation dans ce petit bourg du Sud-Est de la France. Deux ans se sont écoulés toutefois avant que nous ne prenions, mon  frère et moi avec l’accord de nos parents, la décision de nous évader de France pour tenter de rejoindre l’Angleterre et le Général de Gaulle dont nous étions bien-sûr les fervents admirateurs depuis son appel du 18 juin  Nous l’avons fait très vite après que la France ait été entièrement occupée par les Allemands. Jusque là, nous étions sans doute trop jeunes pour entreprendre seuls une telle aventure et nous n’avions pas non plus les contacts nécessaires pour entrer dans la Résistance. C’est aussi que les Pyrénées étaient suffisamment proches de Villemur pour que nous choisissions de les traverser, ce qui était à cette époque la solution préconisée à nos coreligionnaires qui désiraient échapper aux nazis et à la déportation. Le problème pour nous était également que notre père avait choisi de poursuivre ses affaires à Paris afin de pourvoir à notre subsistance. Nous n’aurions jamais quitté Maman avant de savoir que son compagnon l’avait rejointe pour le meilleur et pour le pire.

Avant d’entreprendre ce premier grand voyage, mon frère était parti pour les Chantiers de Jeunesse. Il était du deuxième contingent 40 et n’avait fait ni son service militaire ni la guerre. Fin Février 1941, nous avons pris le train à Toulouse, Maman et moi, pour aller voir Claude à Arudy, dans les Pyrénées Orientales. Je me souviens que les wagons étaient remplis de pèlerins qui, sous la houlette d’un prêtre, chantaient des hymnes à la gloire de la Sainte Vierge. Ils allaient à Lourdes qui n’a pas chômé durant ces périodes troubles où le Maréchal prônait le travail, la famille, la patrie et la religion.

J’ai eu un grand instant d’émotion quand j’ai vu pour la première fois ces montagnes aux douces pentes verdoyantes où l’herbe est de velours comparée à celle des Alpes que mes six ans avaient connue à Combloux en Haute-Savoie. Nous sommes descendues dans un petit hôtel où nous nous sommes régalées de garbure, une soupe épaisse de légumes coupés en julienne, et de vraies truites de torrent comme nous n’en connaissons plus. Nous avons visité la station thermale d’Eaux-Bonnes et bien sûr Lourdes mais surtout nous avons fait de superbes promenades dans la montagne sans nous imaginer qu’elle nous deviendrait plus que familière deux ans plus tard.

Mon frère nous a parlé des coupes sombres de bois qu’opéraient les garçons des Chantiers sur ordre de Vichy. Les Allemands devaient sans doute manquer de papier ou de bois car les troncs élancés de nos pins des Pyrénées étaient chargés sur des wagons et partaient vers l’Est par trains entiers. Ce déboisement faisait peine à voir et je me suis rappelée que durant un de nos cours d’histoire un de nos professeurs nous avait raconté que pour construire son Escurial au pied de la Sierra Guadarrama en accomplissement d’un voeu fait après sa prise de Saint-Quentin, Philippe II d’Espagne avait fait déboiser le plateau de Castille sur un rayon de quarante kilomètres. Si l’on pouvait toujours admirer l’Escurial[1], nous dit-elle, ce palais-monastère en forme de gril construit dans un style classique sévère par Juan Bautista de Toledo, les conséquences climatiques furent désastreuses pour le plateau lui-même. Le vent s’y déchaîna, l’eau s’évapora de la terre devenue imperméable à la pluie, supprimant ainsi toute possibilité de végétation ou de renaissance des arbres et la forêt a disparu sans espoir de retour. Nos Pyrénées étaient-elles promises à un aussi triste destin ?

Claude était toujours Compagnon de Deuxième Classe. Il savait, sans que ce fût officiel, qu’un Juif[2] ne pouvait devenir Première Classe. Des grades supérieurs, différents de ceux de l’armée mais dont le nom m’échappe, il n’en était même pas question. Il devait donc le respect à des jeunes pratiquement analphabètes qui recevaient du galon au prorata du beurre, des cochons et des poulets fournis par leurs pères à ces Messieurs des Chantiers. Bien tranquille dans son bureau où il exerçait son métier de dessinateur industriel[3] , mon frère se tenait à l’écart et esquissait les jardins des futurs baraquements.

 

Dès qu’il fut libéré des Chantiers de Jeunesse, mon frère nous rejoignit à Villemur où il trouva immédiatement du travail dans ce qu’on prit la coutume d’appeler « la nouvelle usine », l’ancienne étant la fabrique de pâtes alimentaires Brusson Jeune dans laquelle Monsieur Mouyssac était employé comme imprimeur et qui avait été jusqu’alors le seul fournisseur d’emplois de la ville. Je me souviens encore du château qui abritait cette famille toute-puissante, de leur limousine noire et de l’attitude assez arrogante du chef de famille quand il s’abaissait à parcourir à pied la rue principale. La nouvelle usine fabriquait des moteurs d’avion et avait eu son siège social en Normandie jusqu’à son évacuation vers le sud-est. La direction, une partie des employés et le matériel avaient intégré des bâtiments désaffectés dont je ne me rappelle pas l’ancienne activité et apporté ainsi un nouveau souffle de vie à notre commune.

J’ai passé mon premier bac en Juin 1941 à la Faculté des Lettres de Toulouse où je m’étais inscrite comme candidate libre. J’avais toujours été une bonne sinon brillante élève et je n’ai pas eu trop de mal à étudier les cours envoyés par l’Ecole Universelle, à renvoyer les devoirs, à faire les compositions trimestrielles et à rattraper toutes les années de latin qui me manquaient. A l’écrit comme à l’oral, j’ai réussi sans difficulté les versions d’une langue morte que j’ai pratiquée à outrance durant deux années, ma mère ayant eu l’étrange idée, parce que mon frère n’était pas bon en latin, de me faire admettre au lycée Fénelon dans une section qu’on  nommait alors B et qui n’abordait que les langues vivantes (l’espagnol m’a effectivement servi comme nous le verrons bientôt.) Je me souviens encore qu’à l’oral j’ai eu à traduire quelques lignes de Pline le Jeune et que j’ai éprouvé un grand plaisir à pouvoir le faire durant les dix minutes qu’on nous accordait pour examiner le texte alors qu’un autre candidat passait l’épreuve. Il faut dire que les distractions n’étaient pas nombreuses à Villemur et que le travail me paraissait un bon dérivatif à la monotonie de nos jours et de nos soirées.

Maman m’a accompagnée à Toulouse et je me souviens d’une scène assez amusante qui est un témoignage de la naïveté dont j’avais toujours fait preuve malgré tous ses efforts pour « éclairer ma lanterne. » Le meilleur hôtel de Toulouse était déjà occupé par la kommandantur allemande alors que la ville était encore en zône dite libre, les autres n’avaient pas de chambres vacantes. Nous avons ainsi échoué dans un petit hôtel qui a bien voulu nous héberger pour deux nuits. J’ai alors demandé à Maman la raison pour laquelle les murs de la chambre et le plafond lui-même étaient autant de miroirs. Comme elle l’a toujours fait, elle m’a dit la vérité, m’expliquant que nous nous trouvions dans un hôtel où certaines femmes, des péripatéticiennes, amenaient pour quelques heures des hommes qui aimaient contempler dans des miroirs leurs exploits amoureux. Ai-je compris ou non ses explications ? J’en doute car la suite de mes aventures prouve que ma naïveté persistante aurait pu avoir des répercussions néfastes sur le déroulement de ma vie.

Mon père est venu nous voir plusieurs fois, muni des ausweiss (autorisations) nécessaires qui lui permettaient de voyager en train et de franchir officiellement la ligne de démarcation. Ses arrivées étaient toujours des moments de joie. Nous étions si heureux, Maman, mon frère quand il fut libéré des Chantiers de Jeunesse et moi-même, de l’avoir auprès de nous pour quelques jours que ses départs nous plongeaient presque dans le désespoir car nous sentions bien que la situation où nous nous trouvions était anormale et qu’elle ne pourrait perdurer. Nous n’imaginions pas l’hypothèse de vivre éternellement séparés par une ligne virtuelle plus infranchissable qu’une montagne mais nous ne savions pas précisément ce qui nous permettrait d’être réunis. Nous refusions d’imaginer toute solution qui nous priverait pour toujours de cet homme que nous aimions tant. Maman en tout cas n’y aurait pas survécu.

Mon frère ayant trouvé cet emploi stable à la nouvelle usine et demeurant ainsi à Villemur même, mes parents décidèrent que j’entrerais comme interne au lycée de Toulouse en classe de philosophie. J’étais d’une part heureuse de reprendre mes anciennes habitudes et de retrouver des compagnes de mon âge, malheureuse parce que je quittais notre petite maison. Claude aimait certainement notre mère autant que moi-même mais je crois que ma présence féminine allait manquer durant toutes les heures où il serait à son  travail.

Cette année scolaire 1941-1942, la dernière que j’ai passée dans le sud-est, a marqué ma jeunesse parce que nous avions dans notre dortoir de philo des élèves de taupe (mathématiques Spéciales) et de khâgne (section littéraire préparant au concours d’entrée à Normale Supérieure) dont un des professeurs était le grand philosophe Ankelevitch replié à Toulouse en raison sans doute de ses origines juives et qui rehaussait par sa présence la réputation de cette classe.  Le contact avec des jeunes filles dont certaines étaient bien plus cultivées que moi-même a permis des conversations passionnées non sur la Guerre perdue et l’Occupation, je dois le reconnaître, mais sur les auteurs que nous aimions passionnément. Dans cet univers clos dont nous ne sortions que pour quelques promenades et pour retourner chaque mois dans nos familles respectives, Péguy et Gide étaient nos compagnons de tous les jours. Nous nous exaltions de lectures, de conversations littéraires ou métaphysiques, nous reconstruisions un monde idéal sans commune mesure avec le monde extérieur où les hommes s’affrontaient et se détestaient.

Nous attendions le passage de la surveillante qui nous ordonnait d’éteindre à neuf heures précises puis, à l’aide d’une lampe électrique, la tête recouverte par le drap du petit lit de nos cases, nous nous plongions pêle-mêle dans « Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc », « Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu », « Les Nourritures Terrestres », « La Porte Etroite » ou « Les Faux Monnayeurs. » Péguy, mystique et dreyfusard, mort dans les premiers mois de la Première Guerre Mondiale, Gide, homosexuel génial, que de soirées passionnantes je leur dois même si j’avais du mal à tenir les yeux ouverts durant les cours fastidieux d’un professeur de philo qui s’en tenait aux textes académiques. Durant cette année de 1942, j’ai avalé les vingt huit ou vingt neuf premiers volumes des « Hommes de Bonne Volonté » de Jules Romains et décidé que si j’avais une fille plus tard je l’appellerais Françoise en souvenir de la fiancée de Jallez qui m’apparaissait comme la jeune fille accomplie par excellence, jeune, intelligente et belle de surcroît. Ma Françoise a aujourd’hui cinquante et un ans, je suis plusieurs fois grand-mère mais je crois qu’elle connaît les raisons d’un choix qui n’a pas varié entre mon année de philo et sa naissance en 1948.

Nous lisions également « Fountain » et « Sparkenbroke », des livres de Charles Morgan qui me paraît être un auteur injustement oublié de nos jours. Il était le seul écrivain hors programme auquel notre professeur faisait référence quand elle voulait établir la dualité entre l’action et la pensée, le héros et le contemplatif, ce qui rehaussait un peu sa valeur à nos yeux (la valeur du prof pas de l’écrivain!). Charles Morgan n’est plus mentionné dans le Petit Larousse de l’an 2000 mais il avait droit à quelques lignes dans un Larousse du Vingtième Siècle des années cinquante. En le consultant, il m’est revenu à la mémoire que j’avais également lu de cet auteur une très belle pièce « Le Fleuve Etincelant » et « Reflets dans un Miroir » mais bien sûr après la Guerre.

Je me souviens en particulier de trois élèves avec lesquelles je m’entendais très bien et avec lesquelles j’aurais aimé conserver des liens amicaux si les évènements ne nous avaient pas définitivement séparées. L’une avait eu des convulsions étant petite et n’avait pu grandir normalement. Elle était en khâgne. Son intelligence exceptionnelle lui permettait d’envisager son entrée à l’Ecole des Chartes dont elle préparerait le concours si elle était admise à Normale Supérieure, ce qui ne faisait aucun doute. A l’époque, ce concours comportait une épreuve de version et de thème en latin et grec sans dictionnaire. Si les études sont devenues de nos jours plus ardues dans certaines matières, je crois que peu d’élèves de nos jours seraient capables de relever le défi: il m’éblouissait alors parce que mes connaissances d’une langue morte m’avaient tout juste permis de passer le premier bac avec succès.

Si j’ai oublié le nom de ma première amie, celui des deux autres est demeuré dans ma mémoire. L’une s’appelait Gilberte Sollacaro.[4] Elle était en khâgne également mais n’a pas terminé son année à Toulouse malgré son intelligence stupéfiante. La direction du lycée ayant  considéré qu’elle avait une influence perverse sur les autres élèves, elle a été transférée dans la khâgne d’une autre ville. Je crois d’ailleurs que j’ai eu de ses nouvelles après la guerre. Elle avait recherché un homme beau et intelligent afin de tomber enceinte puis elle avait décidé de rester seule pour élever l’enfant. Elle était d’origine corse et je me suis demandée si son fils n’était pas ce Maître Antoine Sollacaro, défenseur des séparatistes de notre île de Beauté. Gilberte était tellement différente de nous autres, si mature et si brillante, si exceptionnelle, qu’elle a peut-être transmis à son fils les gênes de cette différence !

Ma troisième amie s’appelait Lucette Dedebant. Elle était en première mais aimait discuter avec des élèves de classes supérieures. Nous nous aimions bien et quand j’ai dû par la suite choisir un nom d’emprunt après avoir rejoint l’Angleterre, j’ai pris Lucette comme prénom en souvenir de cette amitié trop éphémère. Il faut dire qu’en marge de nos discussions nous faisions parfois de grosses bêtises. L’internat du lycée jouxtait un parc où se trouvait la maison de la directrice. Gilberte Sollacaro avait décidé un soir que nous irions y fumer en cachette. J’étais évidemment de la partie bien que fumer n’ait jamais été un de mes hobbies préférés. Nous fûmes comme il fallait s’y attendre prises en flagrant délit et tancées vertement par la surveillante générale qui nous affirma en nous promettant une punition sévère que nous avions pratiquement privé des prisonniers de leur ration de cigarettes. C’était excessif mais ce fut peut-être l’une des composantes du renvoi de Gilberte vers d’autres cieux bien que nous ayons revendiqué en bloc la responsabilité de notre acte.

Un bon souvenir de ce printemps 1942 sont les huit jours que j’ai passés au Puy pour les vacances de Pâques. Je n’avais pas quitté Villemur, mon départ pour l’internat de Toulouse excepté, depuis notre virée aux Chantiers de Jeunesse l’année précédente et j’étais ravie de ces quelques jours d’évasion où j’eus l’autorisation de partir seule pour cette grande aventure. C’était la première fois depuis Septembre 1939 lors de mon premier séjour en Angleterre quand la déclaration de guerre m’avait surprise chez mes correspondants. Le souvenir de mon isolement d’alors n’était pas réjouissant car, âgée de seize ans, j’avais été saisie d’une véritable angoisse à l’idée de ne pas revoir ma famille jusqu’à ce que le trafic soit repris entre Douvres et Calais après une interruption de quelques jours.

Mon séjour au Puy s’est passé très agréablement. Il semble que les habitants de cette ville n’aient pas été très éprouvés par les évènements ou touchés par le manque de nourriture et je me suis régalée de toutes les bonnes choses dont la famille de Maman qui m’accueillait m’a gavée durant cette charmante semaine. J’ai parcouru avec un cousin les rues médiévales autour de la cathédrale romane à coupoles où nous avons admiré le cloître et les peintures murales.  J’ai contemplé les pitons ou dykes (un mot que j’ai appris un demi-siècle plus tard en jouant au scrabble !) volcaniques (rocher Corneille contre lequel la cathédrale est construite, Mont Aiguilhe), les orgues d’Espaly, la Vierge Noire qui attirait un pèlerinage important au moyen âge et autour de laquelle des fêtes solennelles s’organisaient encore quand le Vendredi Saint tombait le jour de l’Annonciation (25 Mars). Un habitant du Puy m’a raconté que le sculpteur de la Vierge Noire dont je ne me rappelle pas le nom s’était suicidé une fois son chef d’oeuvre accompli parce que la Mère ne portait pas l’Enfant sur le bras droit comme elle l’aurait dû selon les critères acceptés en son temps. (Ou était-ce le bras gauche ? je ne sais plus). Il ne faisait pas encore assez chaud à Pâques pour que les dentellières soient assises devant leurs portes comme je les ai vues plus tard au Puy comme à Bruges ou dans les petites villes de Turquie que j’ai tant de fois traversées.

A mon retour au lycée j’ai commencé à préparer sérieusement mon futur examen qui aurait lieu à la Faculté des Lettres comme celui de l’année précédente. Nous avions découvert un bon moyen pour travailler plus sérieusement le dimanche en n’étant pas obligées de participer à l’horrible promenade de l’après-midi que nous devions faire accoutrées de l’uniforme encore obligatoire à l’époque et en rang. Nous nous faisions coller pour différentes vétilles moins graves cependant que celle de fumer dans le parc. Un dimanche matin du mois de mai, quelle ne fut pas ma surprise dêtre appelée au parloir alors que je n’attendais personne et de voir mon père, la tête complètement enveloppée dans des pansements. Comme j’étais effrayée de le voir dans cet état qui avait peut-être un rapport avec sa situation précaire dans la capitale, voici ce qu’il me raconta :

Il était allé à Andernos-les-Bains voir sa maman qui habitait avec sa fille cadette une petite maison où les deux femmes se sentaient plus en sécurité qu’à Vaucresson. Ma tante avait en effet dans cette banlieue très bourgeoise de la région parisienne ce qu’on appelle aujourd’hui sa résidence principale et elle avait le sentiment qu’elle était trop connue de tous ses voisins dont elle ignorait les positions vis-à-vis des Occupants. Entre Bordeaux et Arcachon, me dit mon père, le train omnibus (que les Allemands jugeaient assez bon pour les Français alors qu’ils s’étaient emparés de nos voitures modernes) était composé de wagons de bois divisés en compartiments dont la porte s’ouvrait vers l’extérieur. Un peu avant l’arrivée, il s’était levé pour prendre sa valise dans le filet et s’était vraisemblablement appuyé contre la porte. Toujours est-il qu’il se retrouva dans l’étroit passage entre les rails et le talus après avoir miraculeusement évité un pylône et ne ressentant pas sur le moment de douleurs particulières, il se releva aussitôt et se mit à marcher en direction du train qui venait de le cracher. Il avait  parcouru sans réaliser sa performance près de sept kilomètres lui dirent les brancardiers qui venaient à sa recherche en sens contraire. Le monsieur qui se trouvait dans le même compartiment que mon père était si médusé par ce qu’il venait de voir qu’il avait mis quelques secondes avant de tirer l’unique sonnette d’alarme du wagon et c’est la raison pour laquelle un certain temps s’était écoulé avant que les responsables n’aient été prévenus de l’accident.

Sa tête avait dû tout de même cogner le sol très fort car il saignait abondamment mais il ne voulut en aucun cas être transporté sur la civière puisqu’il ne restait que quelques centaines de mètres pour atteindre la gare d’Andernos et prendre l’ambulance de l’hôpital. Quand il se déshabilla pour faire des examens et des radios, son corps était déjà couvert d’hématomes et son dos était bleu de la nuque jusqu’au bas du dos mais il n’avait par miracle rien de cassé.[5]  Une heure après son accident, la tête enveloppée dans des bandages comme il l’était quand je suis entrée dans le parloir[6], il arrivait chez sa soeur et sa mère qui furent comme moi choquées de le voir débarquer dans un tel état mais comme moi rassurées après son récit.

La surveillante Générale ne pouvait faire autrement que de lever ma punition et m’autoriser à partir déjeuner en compagnie de mon père. Malgré les restrictions, il connaissait toujours le restaurant où nous ferions un agréable repas et où nous boirions une bouteille de Sauternes que j’affectionnais particulièrement à cette époque même si j’ai perdu depuis mon goût depuis pour les vins sucrés. C’est durant ce déjeuner qu’il me rappela pour me rassurer complètement sur son état l’anecdote suivante qu’il nous avait sans doute racontée quand nous étions plus petits mais que j’avais peut-être en partie oubliée: il était pour quelques jours en voyage de noces avec maman au mois d’août 1919 aux Sables d’Olonne et le jeune couple décida de passer une soirée du Casino. Une diseuse de bonne aventure y exerçait ses talents et quand fut arrivé le tour de mon père de connaître sa destinée, la dame lui révéla qu’il aurait une vie heureuse et mourrait l’année de son quatre vingt quatrième anniversaire. Depuis ce jour-là, il a toujours cru en sa bonne étoile et l’accident de train a prouvé qu’il avait eu raison une fois de plus.

J’ai passé mon deuxième baccalauréat en Juin 1942 avec mention B. Mon père était venu me chercher à midi à la sortie de la Faculté de Lettres où nous venions de plancher quatre heures sur la dissertation. Je me souviens encore avoir pris un sujet assez « avant-gardiste » pour l’époque : « Histoire et Sociologie. » Je n’avais aucune idée de la note que pourraient m’attribuer les correcteurs car ma prof de philo n’appréciait pas ma prose et mes idées et elle me notait très souvent en dessous de zéro. Cette manie qu’elle avait de me déprécier m’a marquée à un tel point que je me souviens n’avoir eu qu’une seule fois ma moyenne dans l’année pour le sujet suivant : « Idéalisme immatérialiste de Berkley », le seul auquel je pris d’ailleurs quelque intérêt parmi les thèmes livresques et trop académiques dont la prof se délectait. Elle affectionnait particulièrement un ouvrage dont je ne me rappelle plus le titre et n’admettait pas qu’on pût s’inspirer d’autre chose.

A son habitude, mon père m’emmena dans un de ces restaurants où la nourriture était délicieuse et nous bûmes comme à l’habitude une bouteille de Sauternes. Je ne sais si ce fut une excellente idée car l’os que je devais dessiner l’après-midi en interrogation d’histoire naturelle prit une forme étrange. Heureusement je ne subis pas les conséquences de mon ébriété passagère et tout se passa ensuite pour le mieux. La plus étonnée de mon résultat fut ma prof de philo qui se promenait dans la cour du lycée quand nous y revînmes pour prendre nos affaires et qui bien sûr me questionna, bien persuadée que seul un échec avait pu couronner mon année scolaire.

Le souvenir indélébile que j’ai de cet été 1942 et dont j’ai déjà dit quelques mots est le retour définitif de mon père qui débarqua le dix huit ou dix neuf juillet à Villemur en salopette de jardinier. Dès le lendemain de la rafle du Vél’d’Hiv[7], il avait pris le train de Paris pour la banlieue de Vierzon puis, après avoir traversé un ou deux villages, se renseignant avec le plus de prudence possible sur les passeurs susceptibles de lui faire franchir clandestinement la ligne de démarcation, il découvrit un homme qui lui conseilla de revêtir une salopette pour ne pas attirer l’attention et le guida contre une somme d’argent au bon endroit. Ce n’était pas toujours le cas comme nous le verrons bientôt. Je crois qu’ils traversèrent le Cher en pleine nuit pour ne pas être repérer par d’éventuels guetteurs puis mon père marcha jusqu’à la prochaine gare de zone libre où il prit le train pour Toulouse. Dire notre joie de le voir débarquer sain et sauf sans crier gare est trop faible, nous la criâmes parce que nous savions qu’il ne repartirait plus même si nous pressentions que nous n’en étions pas à la fin de nos peines.

De cet été là, je n’ai aucun souvenir précis.  Début Octobre, j’ai tenté l’examen d’entrée en khâgne. Je ne pouvais y être admise d’office car je n’avais pas eu de mention à mon premier bac. Le thème latin sans dictionnaire était cependant trop difficile car je n’avais pas assez de base et, en fait, je n’avais pris une langue morte en première que pour suivre la section A’ obligatoire en ce temps-là pour faire médecine. L’attrait de la khâgne était dû sans doute au fait d’avoir rencontré des compagnes intéressantes dans l’atmosphère protégée de l’internat mais il y avait une marge entre bavarder, lire des dizaines de livres et assumer les difficultés d’un examen auquel je n’étais pas suffisamment préparée. En dépit d’une bonne dissertation et d’une version latine convenable, je ne fus pas reçue et comme j’avais perdu trop de temps,  je ne pus me recycler en médecine car le quota de juifs admis au PCB était atteint. Il en était de même à la Faculté de Lettres et je me retrouvais le bec dans l’eau pour avoir voulu embrasser plus que je ne pouvais étreindre.

 

Lien ami : http://afrique-solidarite.fr  Il s'agit d'une O.N.G. à caractère humanitaire agissant dans l'Adrar des Iforas, Nord du Mali. Elle aide des familles d'éleveurs, pour la plupart Touaregs, nomadisant de puits en puits avec leurs troupeaux de chèvres et de chameaux dans un pays désertique avec des conditions de vie rudes et précaires. Ces groupes d'hommes et de femmes du bout du monde ,malmenés  tant par les périodes de sècheresse que par la déstabilisation politique ,aujourd'hui plus autonomes, retrouvent leurs traditions et veulent construire leur avenir.

 

 



[1] Je suis allée à l’Escurial après la guerre avec mon mari, mon frère et sa femme. C’était au mois d’août. L’espace entre le parking à l’extérieur des grilles et le palais-monastère lui-même était tellement brûlé par le soleil et la chaleur si intense que ma belle-soeur fut prise d’une sorte de vertige en descendant de la voiture et ne put nous accompagner pour faire la visite. Plus de quatre siècles se sont écoulés depuis le déboisement et la nature n’a pas accepté de reprendre le dessus, les hommes ayant accompli pour l’éternité leur entreprise de destruction.

 

[2] Contrairement à mon père à Paris, mon frère n’a jamais dit à son arrivée aux Chantiers qu’il était juif. Dès la célébration de sa bar-mitsva ou majorité religieuse accomplie pour faire plaisir à Maman, il a déclaré qu’il était agnostique et se détournerait dorénavant de toute forme de religion. Comment ses chefs ont-ils appris la chose ? Nous ne l’avons jamais su mais le fait était là. Je veux tout de même ajouter, ce qui me paraît intéressant d’un point de vue historique, qu’en 1941 les Juifs de zone libre étaient encore considérés comme français et autorisés à participer à la vie de l’  « Etat » quand bien sûr ils était né dans ce pays. C’est véritablement après l’Occupation de toute la France que les choses ont matériellement changé pour le pire. J’aurai l’occasion de reparler de ce nouvel ostracisme quand j’en viendrai à mon inscription éventuelle dans une Faculté de Toulouse.

 

[3] Mon frère avait suivi les cours d’une bonne école de dessin industriel et avait travaillé dès 1939 alors qu’il n’avait que dix neuf ans dans une usine de produits chimiques dont il avait même assumé la direction quand le président et le directeur général furent mobilisé en septembre 1940.

[4] Je peux me tromper mais tout colle assez bien. J’ai eu des nouvelles de mon amie après la guerre et j’ai appris qu’elle voulait un enfant dont elle assumerait seule la responsabilité, le géniteur ayant pour unique tâche d’être intelligent et beau ! Les dates concordent, Gilberte était corse de naissance. J’ai l’intime conviction qu’elle est  la mère de Maître Antoine Sollacaro, l’avocat extrémiste, défenseur entre autres d’Yvan Colona parce qu’elle était elle-même très calée mais d’une nature excessive.

[5] Mon père, une fois ses contusions et ses hématomes disparus s’en tira avec une névrite de l’épaule qu’il tenta sans y parvenir vraiment de guérir par des séances de radiothérapie à l’hôpital de Toulouse.

                          [6] J’ai raconté toute l’histoire dans une nouvelle :  « La Diseuse de Bonne Aventure. »

                        

 [7] Quand je me rappelle ce jour précisément, Je réalise que mon père avait encore obtenu un ausweiss (permis de circuler) un mois avant la rafle du Vél’ d’Hiv, un fait qui vient confirmer l’hypothèse selon laquelle la police a agi les 16 et 17 juillet sans avoir reçu d’ordres précis des forces d’occupation puisque tous les gens concernés du XIème arrondissement n’ont pas eu un instant pour réaliser ce qui arrivait et chercher à s’enfuir.

(chapitre 3)