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Lise Willar - Ecrits |
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Je t'aime Anatolie Sous ce titre, j’ai réuni deux voyages, « Retour au jardin de Nevziye » et « Je ne reviendrai plus en Anatolie. » Je crois que la proximité dans laquelle j’installe les deux voyages fera comprendre au lecteur les raisons de mon attirance passionnée pour un pays que d’aucuns aiment peu, se plaisant à n’y voir que le fossoyeur des Arméniens et des Kurdes. Il est évident que je n’ai pas la « mémoire courte » et qu’aux Kurdes en particulier qui continuent à vivre leur calvaire va toute ma commisération extrême et mes voeux pour qu’il cesse et que renaisse le Kurdistan. Malheureusement, l’un n’empêche pas l’autre, l’amour est instinctif, incontrôlable, aveugle, et si celui (ou celle) auquel on le prodigue a des défauts rédhibitoires, il faut faire avec puisque après tout on n’y peut rien changer. De toutes façons, Dieu excepté pour celui qui croit en Lui, il n’y a rien de parfait dans notre univers. Retour au jardin de Nevziye Partie le 17 Juin en voiture de Paris, j’ai couché à Martigny en Suisse. Après le petit déjeuner, j’ai roulé dans la direction du Grand-Saint-Bernard. J’aurais aimé savoir pourquoi des centaines de camions transportaient des voitures dans le sens Italie-Suisse et vice versa d’autant plus qu’elles n’étaient pas neuves. Peut-être ce trafic doublait-il celui des auto-couchettes mais il ralentissait singulièrement le passage dans cet affreux tunnel noir et mal aéré qui n’en finissait plus et dont le péage était très élevé. A un moment donné des voitures allemandes et suisses ont dépassé les camions malgré le manque de visibilité. Qui étais-je pour ne pas suivre ? La descente sur la vallée a été longue mais moins dure que la montée du fait que les gros porteurs étaient encore sous le tunnel. En bas, le premier village auquel je suis arrivée était Etroubles. J’ai eu un choc : penser qu’au mois de Février j’avais déjeuné dans le village même avec mon guide après avoir fait une chute spectaculaire de quatre cents mètres depuis le sommet du Super-Saint-Bernard. La pauvre Madame Baum, une skieuse allemande qui séjournait au même hôtel que moi et que j’avais invitée à se joindre à nous me suivait : elle n’a pas bien pris son virage et m’est rentrée dedans. La pente était si forte que je n’ai pu bloquer mes skis et je suis partie en trombe comme une vraie boule de neige: plus je roulais, plus je prenais de la vitesse. En vingt cinq ans de ski, c’est la première fois qu’une telle chose m’arrivait et le pire c’est que je criais en descendant : « Maman, sauve-moi ! » Pauvre Maman qui dort de son dernier sommeil à côté de Papa, si elle avait pu savoir qu’à mon âge je l’appelais encore à la rescousse ! Au cours de cette fuite inéluctable vers le bas de la pente j’avais tout perdu, mes lunettes, mes gants, mes skis (heureusement.) A mon arrivée, je m’en suis tirée avec une petite douleur à la main, rien quoi. A part mes lunettes que nous n’avons pas retrouvées, un skieur allemand avait ramassé mes skis et mes gants et j’ai pu rechausser immédiatement. Tout était bien qui finissait bien si ce n’est que la pauvre madame Baum sanglotait en criant : « Je suis une pêcheuse, je suis une pêcheuse ! » Je lui ai fait remarquer en souriant qu’on disait « pécheresse », qu’elle n’en était pas une et qu’on n’allait pas gâcher une aussi belle journée pour si peu... Simplement elle a skié derrière le guide et j’ai fermé le ban pour la merveilleuse glissade de dix kilomètres qui, sur une neige de velours et de soie, nous a conduits à Etroubles, en Italie. Madame Baum a tout payé, le repas, le chianti, les lunettes, des varilux qui à cette époque valaient très cher... En définitive tout s’est bien terminé ce jour-là et en arrivant dans le village de nos agapes, je n’ai pu m’empêcher de sourire. J’ai même failli prendre un verre de chianti au restaurant de la Croix Blanche « in memoriam » mais il était trop tôt et je ne m’enivre jamais le matin, surtout quand je conduis. Ainsi j’ai continué ma route vers Aoste, Milan, Vérone, Venise et Trieste. Sur l’autoroute le paysage défilait à toute allure, je passais sans même les apercevoir tout près de ces villes que j’avais visitées, aimées, dont je connaissais les moindres ruelles, Venise en particulier où j’avais séjourné l’hiver autant que l’été, mais qui ne faisaient pas partie cette fois de mon itinéraire. Du motel de Trieste où j’ai passé la nuit, j’ai téléphoné en Bulgarie pour annoncer mon arrivée prochaine à mon amie Maïdeh Magee d’origine iranienne, mariée à un diplomate américain alors en poste à Sofia. Elle m’a dit d’arriver assez tôt le jeudi soir car le couple devait se rendre à une réception que donnait l’ambassadeur du Brésil en leur honneur. Ils allaient en effet quitter la Bulgarie le 30 juin suivant pour Washington où se trouvait leur maison. Je lui promis d’aller aussi vite que possible mais j’avais toute la Yougoslavie à traverser avant d’atteindre mon étape bulgare. Comme à l’accoutumée, car j’étais allée plusieurs fois en Turquie en passant par Split, Dubrovnik et Thessalonique après avoir contourné l’Albanie alors inhospitalière, je pris le chemin de la merveilleuse côte dalmate. On eût dit qu’un aimant m’y attirait: j’admirais tellement le spectacle de ces milliers d’îles dont je n’ai retrouvé le pendant que près d’Ottawa sur le St Laurent. Je fis donc marche arrière, trente deux kilomètres avant de me retrouver à la frontière yougoslave. Le paysage jusqu’à Ljubljana était agréable à regarder, des collines vertes et ondulantes, des sapins à perte de vue et dans les prés ces fameux chevaux alezans qui font la gloire de l’école slovène. A partir de Zagreb, c’était horrible : une route plate sillonnée par des milliers de camions qui transportaient je ne sais quoi je ne sais où. La vue de ce défilé extraordinaire des marchandises m’a toujours fascinée: par bateaux, par caravanes, par chemin de fer, par avions cargos et par gigantesques camions de nos jours, les hommes ont de temps immémoriaux transporté des objets d’un point à une autre de la terre, à croire que les choses venues d’ailleurs sont toujours les plus belles et les plus indispensables. A partir de Zagreb et durant une centaine de kilomètres, une armée de jeunes volontaires, étudiants sans doute, aidaient à la construction de la future autoroute bien nécessaire à ce double trafic inhumain qui m’a rappelé l’édification manuelle du barrage des Ming quelques années plus tôt au cours de mon premier voyage en Chine Populaire. Je me suis arrêtée pour me reposer et bavarder avec une famille turque qui descendait de Cologne vers Istanbul avec trois petites filles et un garçonnet. Le jeune père a déployé un tapis de prière à l’écart pour l’une des cinq invocations rituelles de la journée. Quand ils ont appris que j’allais poursuivre ma route jusqu’en Anatolie Orientale ils ont souri de ma témérité car peu de femmes s’aventuraient alors aussi loin et seules vers les abords de l’Iran et du Kurdistan. Durant le long parcours à travers la campagne yougoslave en ce jeudi 18 juin 1980, je songeais au 18 juin 1940: quarante ans déjà depuis le fameux appel que nous entendîmes à Villemur-sur-Tarn en Haute-Garonne où nous étions réfugiées, ma mère et moi. Mon père et mon frère étaient encore sur la route pour nous rejoindre, l’un dans son camion, l’autre dans une voiture que ses vingt ans maîtrisaient mal au milieu du flot de gens qui abandonnaient Paris à l’approche des troupes allemandes. Ils ne se doutaient pas, les pauvres, que les « bons » généraux allemands venaient de la déclarer ville ouverte afin qu’elle ne fût pas détruite. Le soir, je pris une chambre à l’entrée de Belgrade, à l’hôtel National, afin de pouvoir continuer le lendemain sur Nis (prononcer Nich) et Sofia. J’étais arrivée à temps pour écouter sur ondes courtes « Radioscopie » de Jacques Chancel qui a interviewé Maurice Schuman. J’ai retrouvé la voix qui nous appelait quotidiennement de Londres avant mon arrivée personnelle dans la capitale britannique où je n’eus plus besoin d’intermédiaire pour être informée. Je me suis ensuite branchée sur Radio France Internationale qui diffusait vers l’Europe Centrale et les Pays de l’Est. Je trouvais les informations plus complètes et plus intéressantes sur cette antenne que sur celles de la métropole. C’est peut-être que les journalistes apportaient plus de soin à l’image internationale qu’ils voulaient donner de notre pays. Après un dîner quelconque, salade et viande grillée, servi sans conviction par un garçon apathique, j’ai entendu non loin de moi un « Nom de Dieu » retentissant. Le blasphème familier venait d’un groupe de routiers français qui « faisaient » la Yougoslavie et les Pays de l’Est, Bulgarie, Hongrie, Roumanie, Allemagne de l’Est, Pologne et URSS pour le compte d’une société de St Etienne comme je l’appris plus tard en bavardant avec eux. Ils m’ont tout dit de la route, de ses surprises et de ses dangers, plus que je n’en savais déjà. Ils ajoutèrent que les routiers ne boivent pas (en général) de vin dans leur camion ou à l’étape. Les Français prenaient-ils peu à peu conscience des risques qu’ils couraient au volant de ces engins monstrueux sans y ajouter les conséquences de l’absorption d’alcool ? Un peu sceptique tout de même, j’ai trinqué avec eux à l’eau et au coca cola puis nous nous sommes souhaités mutuellement bon voyage. En définitive, sur la grande route du voyage, on n’est jamais seul. Quand je dis voyage, j’entends le vrai, celui qu’on fait à pied, à vélo, en moto, en automobile ou en autocar, pas les sauts de puce de l’avion où le monde est réduit à un enchaînement lointain, aplati et silencieux de mers, de plaines et de villes quand tout n’est pas noyé dans une couche de nuages. J’excepte dans mon énumération les chaînes de montagnes qui, vues de très haut, constituent un spectacle extraordinaire de blancheur et de pics impressionnants, au-dessus des Alpes comme de l’Atlas, des Montagnes Rocheuses, de l’Everest et, je le suppose car elle manque à mon palmarès, de la Cordillère des Andes. A Nis, quelques deux cents kilomètres avant Belgrade, je me suis arrêtée dans un caboulot pour manger des côtelettes grillées et de la salade. A la table voisine, un jeune couple déjeunait: la jeune femme s’est bientôt adressée à moi dans un excellent français. Ils habitaient avec leurs deux fillettes à Bagnolet et venaient de passer les vacances dans leur famille de Skopje, la ville qui a subi un terrible tremblement de terre en 1963. Nous avons bavardé un instant puis nous sommes repartis chacun de notre côté. Un petit signe de la main, adieu jeune couple que je ne reverrais sans doute jamais. Je vous ai connu le temps d’un sourire et c’est très bien comme cela. Je n’ai fait qu’un arrêt avant Pirot, à vingt kilomètres de la frontière bulgare, pour prendre une photo des falaises qui dominaient un torrent profond. A Pirot, j’ai fait le plein d’essence avec mes derniers dinars. Manque de chance, à la sortie de la station un jeune et beau flic yougoslave m’attendait pour me dresser contravention. Il paraît que j’avais été prise en flagrant délit d’excès de vitesse par un radar. J’ai protesté pour la forme mais il est vrai que je n’avais pas respecté, comme tous les automobilistes d’ailleurs, les 40 ou 70 kilomètres à l’heure indiqués par les panneaux de signalisation. Si j’avais dû le faire, je ne serais jamais parvenue à Istanbul dans les délais que je m’étais fixés. A cent dinars l’amende, payables de suite, je m’en suis bien tirée mais j’ai dû faire du change car la police ne prend pas les dollars qu’acceptent allègrement les commerçants du coin dont les connaissances en matière de change et de devises étrangères sont imbattables. A la frontière, les formalités étaient simples : cent vingt francs pour l’obtention du visa, l’autorisation de coucher à Sofia et l’octroi de bons d’essence transformables en coupons de petit déjeuner qui n’étaient acceptés ni dans les stations d’essence ni dans les hôtels... Je me suis alors dirigée vers l’un de ces magasins Comecon où l’on trouvait tout dans les Pays de l’Est et la Yougoslavie non alignée contre dollars ou francs suisses, les francs français étant peu prisés à l’époque. J’ai demandé à l’hôtesse d’accueil d’avoir la gentillesse de téléphoner à Maïdeh que j’allais être retardée par une pluie diluvienne qui venait d’éclater et constituait un écran tel que je ne voyais plus la route. Le portable que mon fils aîné m’a imposé afin que je puisse demander de l’aide ou être atteinte à tout instant m’eût été alors bien utile. Après avoir acheté des cigarettes et du whisky pour quelques dollars, je pus reprendre la route car l’averse s’était apaisée. A l’entrée de Sofia, j’utilisais mon truc habituel: quand je ne connais pas une ville, je demande à un chauffeur de taxi de me précéder en spécifiant que je paierais le tarif d’une course normale. Celui qui me conduisit à l’Ambassade américaine ne voulait même pas de mon argent et je dus insister pour qu’il accepte un paquet de cigarettes. La résidence de Charlie et de Maïdeh était somptueuse et je pensais alors qu’il était bon d’être un diplomate américain dans un pays de l’Est : deux appartements juxtaposés, de nombreuses pièces, salles de bains, cuisines... deux employées de maison payées par l’Ambassade. Je compris après avoir embrassé mes amis pourquoi le couple était triste de réintégrer Washington où, malgré leur maison de Georgetown, le quartier résidentiel de la capitale américaine et la nomination de Charlie à de nouvelles fonctions (à Sofia, il était le chef du staff de l’Ambassade), Maïdeh s’éloignerait peut-être définitivement du pays de son enfance. Elle se sentait en Bulgarie aux portes de l’Orient et prenait souvent l’avion pour Téhéran avant le départ du Shah et l’arrivée de l’ayatollah Komeyni. Elle passait également de nombreux week-ends à Istanbul qu’elle adorait autant que moi chez nos amis communs Karabaj qui allaient m’accueillir moi-même. Quelques jours auparavant, elle avait frété un charter pour aller avec quinze autres femmes de diplomates piller le bazar d’une des plus belles villes du monde. Ces emplettes venaient s’ajouter aux cinquante caisses prêtes à s’envoler pour les Etats-Unis. Maïdeh était une grande cuisinière, l’auteur de livres gastronomiques et elle avait donné des cours toute sa vie. En parfaite orientale, elle ne pouvait vivre sans les tourtières de cuivre qu’on fabrique dans la ville de Gaziantep à la frontière syrienne (où j’ai acheté celle que je garde précieusement depuis vingt deux ans et qui permet de confectionner les « börek », les « baklava » et autres « kadayif » chers aux palais turcs et iraniens), les brochettes, théières, lampes, plateaux... et les transportait partout avec elle afin de ne pas ressentir trop de dépaysement loin de sa terre natale. Elle m’avait préparé un délicieux poulet aux courgettes et aux tomates que j’ai dégusté en les attendant car ils m’avaient promis de faire l’apparition la plus courte possible à cette soirée qu’ils ne pouvaient éviter puisque ainsi que je l’ai dit elle était donnée en leur honneur. Maïdeh est tout de même rentrée trop tard pour que nous puissions bavarder. Nous l’avons fait le lendemain matin après le petit déjeuner. Nous avons bien sûr évoqué son Iran torturée et bien qu’elle fût mariée à un diplomate américain elle n’avait pas sur ce sujet brûlant le même point de vue que ses riches amies dont la plupart étaient exilées Avenue Foch, sur la Croisette (je connaissais l’appartement de l’une d’entre elles sur le toit d’un des palaces cannois) ou à Beverly Hills. Depuis longtemps elle sentait que la situation était tendue et qu’un jour ou l’autre le peuple iranien soumis aux religieux plus que les bourgeois ou les nobles de l’entourage impérial se soulèverait contre le monde occidental personnalisé par le Chah et ses alliés américains. Les imams, je l’ai constaté lors d’un séjour que j’ai fait à Chiraz, Ispahan et Qom lors du Ramadan (après les fêtes somptueuses données à Persépolis en l’honneur du bimillénaire de la Perse) étaient depuis longtemps les maîtres incontestés des communautés chiites. Il n’était donc pas étonnant qu’un conflit latent existât dès lors entre le monde occidental du Chah et le petit peuple iranien dont le souverain s’était assez peu soucié à son accession au trône, oubliant très vite au milieu des splendeurs nouvelles qu’il était lui-même d’extraction modeste et que son père avait débuté sa carrière comme simple soldat puis sergent de l’armée iranienne. Il faut se souvenir qu’au moment des fêtes de Persépolis, l’or noir n’avait pas encore atteint les sommets qui auraient fait plus tard de l’Iran l’une des nations les plus riches du monde si les pétrodollars n’avaient coulé à flots dans les caisses de la fondation Pahlavi plus que dans celles de l’Etat. Le Chah avait dépensé un an du budget national pour satisfaire à ses goûts indicibles de luxe. J’avais été invitée à Téhéran par une amie française mariée au vice-bâtonnier de Téhéran, Maître Chariat-Zadé dont le frère, lui-même avocat, était célibataire. Ils avaient reçu du secrétariat de l’Impératrice, comme toutes les personnalités de la capitale, une invitation au Bal des petits Lits Blancs qui devait avoir lieu cette année-là sous les tentes mêmes des festivités de Persépolis fabriquées par la maison Jansen de Paris et que Farah Dibah devait honorer de sa présence. Les invitations étant prévues pour des couples je pus ainsi accompagner mes amis dans le charter officiel qui se rendait à Chiraz où nous fûmes reçus “gracieusement” (aux frais du peuple iranien tout de même) à l’hôtel Cyrus, l’un des deux hôtels de luxe construits pour l’occasion, l’autre étant le Darius situé à Persépolis même. De Chiraz, nous étions partis en car non moins officiel pour la Vallée des Rois: sur les soixante kilomètres qui séparent Chiraz de Persépolis pas une âme, les riverains ayant reçu de la police l’ordre de ne pas se montrer devant leurs maisons ou leurs boutiques dont les volets de tôle étaient baissés par crainte d’un attentat contre l’impératrice quand elle quitterait le palais de sa mère pour se rendre comme nous à Persépolis. Je n’étais pas étonnée outre-mesure puisque la villa de Maître Chariat-Zadé, située dans le quartier résidentiel (à quinze kilomètres au nord de la capitale sur la route de l’Elbourz) dont les rues étaient sillonnées par des militaires veillant sur la sécurité du Shah, jouxtait la résidence impériale entourée de hauts murs qui la protégeaient des regards indiscrets. Mohammad Reza ne la quittait que par hélicoptère pour se rendre au palais de Téhéran où il travaillait et donnait des « salams », réceptions en l’honneur par exemple de son anniversaire. Une parenthèse amusante : Maître Chariat-Zadé ne s’inclinait pas devant le souverain lors de ces salams car sa famille était d’origine beaucoup plus noble que celle des Pahlavis. Le “club des milliardaires” était réuni au grand complet sous les tentes, les solitaires “blanc bleu” de vingt carats étincelant sur les chevalières des hommes en smoking et aux lobes des dames habillées par les grands couturier parisiens, tous ces messieurs et leurs compagnes bombardés par les flashs des reporters de “Jours de France”. Les carcasses des langoustes dépouillées en un tour de main, quarante kilogrammes de caviar engloutis avant que je n’aie pu atteindre le buffet (ils savent y faire les bougres, ils ont l’habitude!), une vente aux enchère à l’Américaine d’un coffret offert par la Shabanou et que se disputèrent un milliardaire musulman et un non moins milliardaire juif, le meneur de jeu français dont je ne me rappelle plus le nom confondant les milliers et les millions de francs, je ne veux me souvenir que du paysage grandiose de cette vallée où furent déposés à une centaine de mètres du sol dans la roche taillée à cet effet les sarcophages de Darius et de Cyrus, des tentes noires, habitations des nomades dont les troupeaux mangent l’herbe rare du désert et tout de même du spectacle son et lumière écrit par André Castelot en l’honneur de ce Chah qui se disait le successeur des souverains de Perse sans l’être véritablement du moins par la filiation. Dans la nuit étoilée, les mots éclataient comme par magie et la lune se reflétait sur les ruines environnantes. Le lendemain, j’avais avec l’assentiment de mes amis décliné l’offre de prendre le charter du retour et décidé de rester quelques jours à Chiraz avant de me rendre à Ispahan et Qom, la ville sainte de l’Islam chiite. Je n’avais à cette époque aucune connaissance de l’Islam et le Ramadan n’avait d’autre signification pour moi que celle d’un jeûne de trente jours durant lesquels les musulmans ne doivent prendre aucune nourriture entre le lever et le coucher du soleil. J’étais seulement curieuse de tout voir et de tout entendre. Je louais donc un tchador, ce long rectangle de tissu gris ou noir d’origine persique dont se couvrent les femmes iraniennes et qui est devenu familier aux téléspectateurs occidentaux depuis la révolution islamique, afin d’entrer sans me faire remarquer à l’intérieur de la Grande Mosquée. Dans la cour extérieure, des milliers d’hommes et de femmes priaient bruyamment, alternativement debout puis prosternés sur leurs tapis de prières. Dans la mosquée, autour de la châsse étincelante d’un saint, le bruit était encore plus intense. Les fidèles, serrés les uns contre les autre, pleuraient, priaient, baisaient les parois de verre serties de pierres précieuses. Depuis cette époque, j’ai visité à plusieurs reprises le Maroc et la Tunisie, je suis allée en Inde du Nord où vivent plus de quatre vingt millions de musulmans, je suis retournée en Turquie pour un grand voyage qui m’a conduite de la Mer Noire à la Méditerranée en passant par l’Arménie et le Kurdistan. Je me suis peu à peu initiée à l’Islam et je suis entrée pour m’y recueillir dans de nombreuses mosquées sunnites : je n’y ai jamais retrouvé cette atmosphère de fanatisme qui s’exaltait en s’extériorisant. Je me souviens avoir pensé alors que l’occident n’était pas entré dans les moeurs du peuple iranien et lui resterait étranger à jamais. Seule une frange riche de la population qui envoyait au temps du Chah ses enfants étudier aux Etats-unis était acquise à notre manière de vivre (dont je ne suis pas ici pour proclamer l’excellence car ses tares équivalent sans doute à ses qualités.) Et puis la montée de l’intégrisme est telle dans de nombreux pays qui ont fait de l’Iran leur modèle qu’il n’est plus question aujourd’hui de déterminer le pays qui détient la palme du fanatisme religieux d’autant plus que les pays occidentaux ont leurs propres communautés extrémistes dont la philosophie et les actions ne sont pas plus acceptables que le carcan iranien dur à supporter par une partie de plus en plus importante de la population. Pour en revenir à mes premières impressions qui étaient celles d’une novice, j’avais ainsi réalisé bien avant le retour de Khomeyni non seulement le gouffre qui existait entre les communautés chiites et l’entourage du Chah mais également la prééminence de la religion et l’autorité des imams: lors de mon passage à Ispahan, une famille juive, propriétaire d’une joaillerie où j’avais acheté quelques bijoux, m’avait invitée à dîner. Je demandais alors à la dame la raison pour laquelle elle portait le tchador alors qu’elle n’appartenait pas à l’Islam. Elle m’avait répondu que, vivant dans un quartier pauvre, elle ne voulait pas se faire remarquer par ses voisines. Le programme de modernisation « La Révolution Blanche » que le Chah avait lancé dans les années soixante n’avait aucune chance, selon mes hôtes, de pénétrer dans les villages puisqu’elle était déjà lettre blanche dans la plupart des grandes villes où de toutes petites filles portaient (je l’avais constaté de visu) le tchador dans les bras de leur père, les plus grandes se couvrant de même pour aller à l’école. A neuf heures et demie, j’ai quitté mes hôtes après les avoir remerciés de leur hospitalité mais il était temps d’accomplir la dernière étape de cette première partie de mon voyage. Je reverrais Maïdeh lors d’un prochain voyage à Washington où nous aurions plus de temps pour bavarder. En attendant, je devais passer la frontière où les douaniers, moins sociables que ceux de la frontière yougoslave, ont regardé si longtemps mon passe-port qu’ils ont du l’apprendre par coeur. Côté turc, le même spectacle que deux années auparavant: les voitures des ouvriers arrivant pour la majorité d’Allemagne étaient visitées de fond en comble et comme ils transportaient des cargaisons de bagages, leur inspection prenait des heures. On disait que le gouvernement turc craignait l’entrée d’armes destinées à des mouvements politiques de gauche. Le parti communiste était alors interdit en Turquie même si l’un des deux leaders les plus en vue était le socialiste Buliant Etchevit. Hommes, femmes et enfants prenaient le tout avec flegme et gentillesse, montrant, rangeant et refermant baluchons et valises sans rouspéter. je suis passée moi-même assez vite après avoir promis de remporter en France l’une de mes deux radios que le douanier n’a d’ailleurs pas pris la peine de regarder. L’après-midi, je n’ai pu faire autrement que de m’arrêter devant la merveilleuse Selimiye camii, une mosquée unique, un chef d’oeuvre dont les minarets graciles s’élancent vers le ciel, construit entre 1569 et 1575 par l’incomparable Mimar Sinan qui fut également le bâtisseur de la « Süleymaniye », l’admirable mosquée commandée à l’architecte par Soliman le Magnifique. Chaque fois que j’ai revu la Selimiye camii, je n’ai pu m’empêcher d’évoquer les paroles mêmes de Sinan : « la mosquée de Sehzade, c’est celle d’un ‘apprenti’, la ‘Süleymaniye’ d’un ‘maçon’ et la Selimiye d’Edirne, d’un ‘maître maçon’ parvenu au stade de chef dans son art. » M’arrachant avec peine à ma contemplation, j’ai repris ma voiture pour longer les immenses champs de blé qui feraient croire à la Beauce n’étaient les minarets qui jaillissent de temps à autre au milieu des épis. A cent kilomètres d’Istanbul environ, le trafic est devenu si intense, si fou, que je ne pouvais plus quitter la route des yeux une demi-seconde. Les autocars surtout allaient à une vitesse incroyable et doublaient à gauche, à droite, sur une route censée être à double sens. Ils roulaient parfois même en sens inverse et je serais morte de colère ou d’angoisse si la mer n’était apparue au détour du chemin, sans crier gare. Pour moi, c’était toujours comme la première fois, le choc, le ravissement, la découverte, le départ de l’aventure. Les montagnes, on les voit de loin, c’est noir, vert ou blanc, c’est haut, ça dépasse tout alentour. La mer, elle, arrive d’un coup et, pour peu que la route ne tourne, elle disparaît pour revenir plus loin, superbe, majestueuse, limpide ou blanche de colère et d’écume. Alors ce jour-là comme toutes les autres fois j’ai soudain oublié toutes les voitures et la fatigue de six jours de voyage, je n’ai vu que la mer, ce don du ciel qui m’était accordé. Après quelques kilomètres de route fracassante de bruit près de l’aéroport d’Istanbul, j’ai pris l’embranchement sur Levent, un quartier résidentiel où se trouve la maison de mes amis Karabag, laissant sur la droite le Bosphore, la colline de Fatih jonchée des plus belles mosquées du monde, ma ville dorée au soleil couchant. Je suis arrivée Adi Sokat N°6 sans prévenir, en voisine, en « misafir » (hôte) privilégiée. Lütfe et Kamile m’ont accueillie avec leur gentillesse habituelle. En un tour de mains, j’étais nourrie, couchée, endormie. Dès mon réveil, j’ai bavardé, pris un bain de soleil dans le jardin aux hortensias, je me suis délectée du « balik » (poisson) et du yoghourt dont Lütfe savait que je raffole. Il avait subi au mois d’Avril une opération cardiaque à l’hôpital de Cleveland mais je ne savais pas que nous étions à la même époque à New York, quelques jours après sa sortie de l’hôpital et je lui ai dit ma tristesse de n’avoir pas pu lui téléphoner ou lui rendre visite. Des amies sont venues prendre le thé et goûter aux pâtisseries que j’avais achetées sur mon passage. Je connaissais les petits péchés mignons de ces dames bien que je n’aie jamais eu moi-même une prédilection pour des gâteaux un peu trop mielleux et sucrés pour mon palais d’occidentale mais j’étais heureuse, j’étais dans le jardin de Kamile, j’étais à Istanbul que je vais raconter sans perdre un instant. Istanbul, c’est mon conte de fée à moi. Quand j’ai rencontré mon premier ami turc, le directeur d’un laboratoire vétérinaire de Rambouillet, je ne savais rien de son pays, me souvenant tout au plus qu’on m’avait parlé en histoire du Président Kemal Atatürk qui avait tenu tête aux troupes alliées après la Première Guerre Mondiale, avait créé la République de Turquie, l’avait occidentalisée, interdisant plus ou moins les coutumes traditionnelles. Je savais également qu’il avait demandé à ses grammairiens de transformer les caractères arabes de l’écriture en caractères latins et qu’ils s’étaient inspirés pour le faire des Jésuites qui avaient procédé de la même façon au dix septième siècle quand ils avaient latinisé la langue vietnamienne. Je savais enfin qu’il avait fait d’Ankara la capitale de la nouvelle république et qu’il avait légué ses pouvoirs en mourant à son héritier spirituel, Ismet Inonu. En France nous avons toujours pensé, avec juste raison sans doute, que la Turquie avait été pro-allemande, ce qui la desservait à nos yeux, et nous nous sommes plus volontiers tourné vers la Grèce que nous admirions pour sa résistance contre l’occupant nazi et dont nous nous considérions les héritiers culturels. En principe, quand il y avait des accrochages à Chypre entre les communautés grecques et turques, les Français prenaient parti pour les Grecs sans prendre le temps d’examiner une carte de la Méditerranée Orientale et de s’apercevoir que l’île de Chypre était si proche des côtes turques que la revendiquer ou tout au moins la partager n’aurait pas dû sembler une telle aberration. Ainsi quand je suis venue pour la première fois à Istanbul avec mon amie iranienne, cousine des Karabag, je ne m’attendais à rien en particulier sinon au plaisir de connaître une nouvelle ville. Comme tout le monde j’avais entendu parler du palais de Topkapi, de Ste Sophie, de la Mosquée Bleue et du Pont de la Corne d’Or mais j’étais loin de m’imaginer que leur vue me procurerait la plus grande joie esthétique que j’aie jamais connue de ma vie. Lütfe Karabag dont la famille est venue comme celle de Soraya Agabekzadeh, la mère de mon amie Mina, d’Azerbaïdjan, est né à Istanbul. Il en connaissait l’histoire et les moindres recoins. Il était le meilleur guide qu’on pût avoir pour un premier contact avec sa ville. Quand on quitte Levent, on descend droit sur le Bosphore qui étincelle de toute sa lumière bleutée puis on laisse sur la gauche les grilles ciselées de Dolmabahce, l’ancien palais d’été des sultans ottomans, la Dolmabahce cami (la mosquée du palais) et l’on arrive sur le pont de la Corne d’or, le « Galata Koprüsü » qui grouille d’une foule animée, d’automobiles sur sa partie supérieure et de boutiques sur sa partie inférieure, juste au bord de l’eau. Des centaines de bateaux longent ou traversent le Bosphore, accueillant à leur bord les hommes et les femmes qui viennent chaque jour travailler dans la grande ville. Si l’on descend sur la partie inférieure du pont, quelques livres turques suffisent pour s’offrir un poisson grillé par le pêcheur sur sa propre barque, poisson que l’on déguste entre deux tranches de pain accompagnées d’un oignon cru. Au-delà du pont se dresse la colline ondulante de Fatih où s’élèvent Aya Sofia (Sainte Sophie), la Mosquée d’Eminonu sur les marches de laquelle se réunissaient les hippies, la Süleymaniye dont j’ai déjà parlé à propos de l’architecte Sinan, Sultan Ahmet Cami dite la Mosquée Bleue en raison de l’azur de son dôme intérieur, Fatih cami la pieuse... avec à l’extrême gauche le palais légendaire de Topkapi (Topkapi Sarayi) où sont réunis des trésors incroyables rapportés de leurs conquêtes par les sultans ottomans. Une mosquée est différente d’une église ou d’une synagogue, elle a je ne sais quoi de plus humain peut-être parce qu’hommes et femmes se déchaussent avant d’entrer dans leur lieu de culte et se prosternent bas devant Dieu pour prier. En tout cas, j’ai aimé tout de suite les minarets effilés qui s’élancent vers le ciel bleu comme une offrande au Seigneur. Et puis les mosquées d’Istanbul font partie intégrante de la ville et sont accessibles à chacun, musulmans ou non, ce qui est le cas d’ailleurs pour toutes les mosquées de Turquie et qui les différencient des mosquées marocaines par exemple. A droite du Galata Koprüsü, presque en face de la mosquée d’Eminonu, se trouve le grand marché d’Istanbul au milieu duquel se déplacent des portefaix semblables à nos Forts des halles. Le touriste ne peut que rester béat d’admiration devant la beauté des fruits et des légumes, tomates, concombres, aubergines, laitues et batavias croquantes, admirables cerises d’un rouge éclatant, abricots, pêches... chaque fruit semble avoir été calibré mais le goût n’en est pas affecté comme on pourrait le craindre, il semble seulement que la production soit telle que le vendeur puisse choisir les plus beaux spécimens pour les offrir à la clientèle. Un peu plus loin, le marché aux poissons présente une incomparable variété d’espèces provenant de la mer Noire et de la Méditerranée. Si l’on tourne à gauche du pont, on monte ver le bazar couvert, le « kapali carsi » qui ne compte pas moins de dix huit portes et dans lequel deux ans plus tôt les boutiques ruisselaient de tels bijoux d’or qu’on aurait dit la caverne d’Ali Baba. Et si l’on ajoute à tout ceci les aqueducs, les colonnades, la citerne byzantine Yezetaban et ses colonnes à chapiteaux corinthiens, les obélisques de Théodose, l’église byzantine de Kariye, les marchands de livres anciens autour de la Bayazit cami, l’une des plus anciennes d’Istanbul, les mille petits métiers de la rue, les cireurs aux extraordinaires coffrets de cuivre étincelant... et surtout la lumière dorée de la ville sous un ciel à peine voilé, alors on comprendra pourquoi je suis tombée amoureuse de ma ville de conte de féee, pourquoi j’y suis revenue toujours avec le même plaisir, la même impatience et les mêmes yeux neufs que la première fois. L’année précédente, après m’être promenée des heures au milieu de toutes ces merveilles, je prenais le bateau au pont de Karaköy ou à Besiktas pour aller faire une promenade en calèche ou me baigner à Büyük ada, la Grande Ile, une des Iles des Princes sur la Mer de Marmara où l’on peut encore admirer les traditionnelles maisons de bois du vieux Stamboul dont beaucoup ont malheureusement brûlé dans le terrible incendie de 1900. Je reprenais le bateau assez tard pour rentrer à Istanbul au coucher du soleil afin de contempler une dernière fois ma ville dans sa lumière incomparable. Le dimanche matin, je suis montée à Fatih avec Kamile avant que la chaleur ne soit trop forte. Dans la soirée, après avoir passé toute la journée dans le jardin aux hortensias, nous sommes allés chez une amie des Karabag qui fait des beureks (petits pâtés creux et légers) succulents. Ensuite nous avons traversé le Bosphore sur le nouveau pont qui relie Ortaköy sur la rive européenne à Beylerbey sur la rive asiatique et qui est la réplique du Golden Gate de San Francisco. La ville californienne que mon fils cadet habite depuis de longues années est sans doute une des villes américaines que je connais le mieux et quand, revenant de la jolie ville d’Üsküdar, je m’acquitte du péage, je songe toujours aux nombreuses fois où j’ai fait un trajet presque identique en revenant du petit port de Sausalito. Je n’ai pas manqué d’aller au bazar avec Kamile qui connaît personnellement deux bijoutiers dont l’un est juif et l’autre musulman. Ils sont associés depuis de nombreuses années et leur collaboration paraît être solide et fructueuse. Nous avons mis une heure pour arriver au Pont de Galata tant la circulation dans Istanbul était intense. Heureusement les agents arrêtaient de temps en temps le flot des voitures car les feux ne fonctionnaient pas. De toutes façons les automobilistes ne les respectaient pas et l’on considérait comme un retardé mental le conducteur qui aurait fait cent mètres de plus pour emprunter le sens giratoire autorisé plutôt que le « U turn » interdit mais plus proche. Je n’invente rien car c’est mon ami Lüfte lui-même qui a tenu ces propos ! Depuis 1968, en plus de la police, il y avait partout des soldats en armes car les escarmouches entre ce qu’il était convenu d’appeler les « communistes » et les « fascistes » étaient graves et souvent mortelles. La Turquie ne s’était pas encore relevée du Mois de Mai 1968 qui fut aussi chaud sinon plus que celui de Paris. Et en Anatolie Orientale s’ajoutaient à ces querelles les problèmes qui ont toujours opposé les Turcs aux Kurdes, ces derniers revendiquant à juste titre un territoire que se partagèrent contre leur gré la Turquie, l’Iran, l’Iraq et la Syrie et qui n’est pas près de leur être rendu. Effrayées par la circulation sur le Galata koprüsü, nous avons obliqué vers la droite pour traverser le Bosphore sur le Pont Atatürk. Résultat, nous nous sommes retrouvées au milieu du Grand Marché à une heure d’affluence où les camions disputent la place aux voiturettes de légumes et de fruits entre lesquels se faufilent les fameux « forts de halles » courbés en deux sous leurs énormes charges. Après nous être dégagées avec peine de cet imbroglio, nous avons déjeuné au Rejan, un restaurant de Pera, au fond d’une impasse. (J’avais souvent entendu parlé de Pera car le père de ma belle-mère était joaillier du sultan et avait son magasin dans ce quartier). Comme toujours la cuisine était excellente, et nous nous sommes régalées de barbunias (rougets) et de piliç (poulet.) En Turquie comme en France, on peut se délecter de la nourriture dans un grand restaurant comme dans un petit caboulot, que l’on serve une moussaka raffinée ou un simple poisson grillé et puis j’aimais boire l’aïran, une boisson faite de yoghourt allongé d’eau fraîche. Après le déjeuner, j’ai acheté des quantités de tissus pour que Nukket, une cousine de Kamile, me fasse des « chalvars », les pantalons traditionnels exceptionnellement larges que portent toutes les femmes de la campagne et les femmes kurdes. L’année précédente, à Elazig, une fermière m’en avait confectionné deux en coton. J’en ai donné un comme modèle à Nukket. Les siens seront pour les élégantes sorties du soir. Nous n’avons pas pu faire notre escapade au bazar en raison du trafic et le lendemain, mon dernier jour à Istanbul, je devais faire mes bagages avant de reprendre la route pour l’Anatolie Orientale en compagnie d’amis originaires d’Elazig, Kemal, sa femme Fevziye et leur petit garçon Mohammed. Ensuite j’ai écrit des cartes postales que je suis allée poster à Levent, profitant de cette course pour acheter de magnifiques cerises, des concombres et de la salade. Un jeune couple venait dîner chez les Karabag avant d’aller au concert. J’ai regretté de ne l’avoir pas su auparavant car j’aime la musique orientale de ce pays que mon ami Nevzat appelle la musique de palais parce qu’elle a ses origines dans celle qu’on offrait aux empereurs ottomans. Elle tient du chant d’église et de la mélopée mais il est très difficile de la définir car les tons ne sont pas les mêmes que dans la musique occidentale et la manière de placer la voix différente. Ma dernière soirée avec mes amis Lüfte et Kamile me ferait vivre dans un monde très différent de celui que j’allais côtoyer dès le lendemain. Kamile, fille d’un général de Kemal Atatürk appartenait à la grande bourgeoisie. Elle avait passé une partie de son enfance en exil à Diyarbakir où son père qui avait été « limogé » par le Président suite à des différends politiques exerçait tout de même les fonctions de gouverneur de la ville kurde. Elle pratiquait un Islam libéral bien éloigné de la religion agressive que nous avons connue depuis. J’avais aimé qu’au cimetière où je l’avais accompagnée elle ait donné quelque argent à l’homme qui se trouvait là pour qu’il dise la prière des morts sur la tombe de son père, une simple pierre blanche, exactement ce que je fais quand je vais sur la propre tombe de mes parents. Kemal, le frère de Nevzat, était au contraire très conservateur et très religieux. Il fréquentait régulièrement la mosquée, faisait les cinq prières quotidiennes et appartenait à une confrérie, les Frères d’Allah, dont la caractéristique était d’atteindre une sorte d’extase en répétant à l’infini le nom de Dieu. Sa femme, Fevziye, ne sortait pas sans se couvrir la tête d’un foulard et portait, même en été, une robe à manches longues, un imperméable et des bas. La famille de Nevzat, en Anatolie Orientale, était sinon plus religieuse, en tout cas plus traditionaliste. La vieille tante, Bibe, faisait encore à 92 ans ses cinq prières rituelles et ne sortait que couverte d’une longue robe noire et la tête couverte d’un voile mais elle était douce et touchante, beaucoup moins exaltée que ne l’était Kemal et je l’aimais beaucoup. En définitive, ce ne furent pas Kemal et sa femme qui m’accompagnèrent parce qu’ils avaient trop de bagages qui n’entreraient pas dans ma voiture et j’embarquais à leur place Yilmaz, leur fils cadet et le petit Mohammed. J’avais de toutes façons laissé quelques affaires chez les Karabag puisque je les verrais à mon retour d’Anatolie Orientale. La route est difficile sur quarante kilomètres environ le long de la Mer de Marmara mais la vue est si belle qu’on en oublie les détours. Après Adapazari et Düzce, on entre dans la région de Bolu et durant des dizaines de kilomètres on traverse un paysage de montagnes et de cônifères semblable à celui du Jura ou plutôt, en raison de son immensité, à celui du Colorado ou du lac Baïkal. Après Gerede, les arbres sont plus rares et l’on aborde les collines dénudées que j’avais aperçues deux fois de l’avion dans notre descente sur Ankara. Nous atteignîmes la capitale vers quatre heures et nous prîmes immédiatement la direction de l’hôtel Taç tenu par un cousin de Lütfe où nous fûmes accueillis chaleureusement. Durant l’un de mes derniers séjours à Ankara, j’avais passé une semaine environ chez une cousine de Mina, une biologiste dont le mari avait été sénateur et dont les deux enfants, un garçon et une fille, avaient fait leurs études d’ingénieurs à l’université de la ville. J’avais alors eu l’occasion de visiter tous les sites que je n’ai pas eu le temps de montrer aux jeunes gens qui m’accompagnaient : le mausolée d’Atatürk et surtout le Musée d’Anatolie où sont conservées des collections d’une extrême richesse allant du paléolithique et du néolithique aux époques phrygiennes et d’Urartu en passant surtout par les plus importantes oeuvres d’art hittite du monde, d’où le nom de Musée Hittite qu’on lui donne parfois. Nous n’avons pas non plus remonté le Boulevard Atatürk en haut duquel se trouvent des résidences d’une opulence telle que les Occidentaux pourraient en être jaloux. Plus simplement j’ai emmené Yilmaz et Mohammed au Gençlik Parki ou Parc Atatürk qui était tout près du quartier où se trouvait notre hôtel. Nous avons dîné au bord de l’eau : Adana kebab, chiche-kebab et poulet puis, pendant que je prenais avec Yilmaz un thé servi au samovar à charbon de bois, Mohammed a fait cinq tours de manège. Nous avons quitté Ankara le lendemain matin à huit heures pour déjeuner à Kirsehir, une petite ville que je connaissais mais dont les militaires nous ont interdit l’entrée, des bombes ayant éclaté un peu partout dans la nuit, posées par des communistes, par des fascistes ou par les deux. A un kilomètre au-delà nous avons aperçu une petite « locanta » (restaurant) propre comme un sou neuf. Le patron qui nous a décroché un grand sourire et le « Merhaba » d’usage avait travaillé en Allemagne comme « proleter isçi » (ouvrier), ce qui expliquait peut-être son goût de l’hygiène. Yoghourt, salade, sauté de mouton, tel fut notre festin avec en supplément un bouquet de clochettes comme en fait pousser Nevziye dans son jardin d’Elazig. Après Kirsehir, la route traverse à nouveau d’immenses champs de blé et nous avons croisé d’énormes batteuses-lieuses, les moissons étant évidemment plus précoces qu’en France dont nous étions déjà éloignés de quatre mille kilomètres. Les Occidentaux qui se représentent les plateaux d’Anatolie Orientale comme des terres pauvres et désertiques n’ont pas idée de la richesse du sol turc et de l’importance de son cheptel ovin. J’ai mentionné plus haut les poissons, les légumes et les admirables fruits mais il faut ajouter à tout cela des troupeaux importants de vaches, de chèvres et surtout plus de moutons que dans n’importe quel pays d’Europe, quarante millions de têtes environ, moutons laineux dont la queue surchargée de graisse se balance au rythme de la marche. Le mouton de Turquie a une saveur succulente. A l’époque où je séjournais souvent dans ce pays, il se débitait au kilo et que l’on désire du gigot, des côtelettes ou du collier, le prix était le même. Je n’ai plus aucune idée des prix actuels qui doivent rejoindre les normes européennes mais dans les années quatre vingt le kilo de mouton valait cent cinquante livres turques, environ quinze francs français. La seule notion valable à mes yeux est que les Turcs ont des cultures extrêmement variées, que l’on soit sur la Mer Méditerranée ou sur la Mer Noire et qu’ils n’ont besoin d’importer aucune nourriture si ce n’est du café qu’ils consomment très peu tout en l’aimant beaucoup puisque j’en emportais toujours quelques paquets quand j’allais à Istanbul ou à Elazig. A une trentaine de kilomètres de Kaysere, au détour du chemin, jaillissant sous le ciel bleu au milieu des collines surchauffées de soleil, est apparue soudain une haute montagne couverte de neige, le mont Argée (Erciyas Dagi) qui culmine à 3916 mètres. Dans la chaleur très dense de l’après-midi cette apparition était surprenante mais ce n’était pas un mirage comme celui de la route mouillée dont j’ai dû expliquer le phénomène au petit Mohammed. Kaysere est l’ancienne capitale de la Cappadoce sans toutefois appartenir à cette merveilleuse région volcanique au relief déchiqueté par des milliers d’années d’érosion et qui paraît hérissée d’aiguilles monumentales recouvertes de pierres plates qu’on appelle « cheminées de fée. » J’avais parcouru la Cappadoce deux années auparavant et j’avais admiré ces aiguilles extraordinaires qui peuvent atteindre trente mètres de hauteur. Je pensais bien m’y arrêter au retour afin de revoir le village d’Ortahisar et ses habitations rupestres bâties dans le roc les unes au-dessus des autres, les églises byzantines d’Uzümlü également taillées à même les blocs de rocher comme les temples bouddhistes d’Ellora et d’Agenta en Inde et le paysage lunaire autour d’Uçisar. La Cappadoce est la pointe la plus avancée d’Anatolie où s’aventurent en général les touristes. Au-delà, c’est mon pays à moi que j’aborderais le lendemain. A Kaysere même se dressent les vestiges des remparts d’une ville anciennement fortifiée et quelques mosquées dont l’une très modeste à l’audace de s’appeler la Mimar Sinan cami. L’admirable constructeur des plus belles mosquées de Perse et de Turquie n’a donc pas hésité à voyager dans les villes les plus reculées de l’empire ottoman pour y faire don de son art. L’attrait extérieur de la petite mosquée était que des cigognes (leylek) nichaient au sommet de l’unique minaret et je me suis aperçue qu’elles n’étaient en aucun cas perturbées par l’appel du hazan (le muezzin arabe) à la prière du soir. Il est vrai qu’il n’est pas monté comme autrefois au sommet de la tour afin de psalmodier son appel: comme souvent en Islam, des haut-parleurs ont diffusé le chant aux quatre coins de la ville, une pratique beaucoup moins romantique pour le promeneur étranger. Il n’empêche que j’aimais cette coutume et que je choisissais toujours un hôtel proche de la mosquée afin de m’endormir avec l’appel du soir et de me réveiller avec celui du matin. Avant d’écouter le hazan, j’ai branché ma radio sur ondes courtes et un kaddish est venu vers moi d’Israël, clair comme de l’eau de roche. J’ai alors pensé à mon père qui aimait tant Israël et ne connaissait de l’Islam que les pays du Maghreb, à maman que j’ai accompagnée à la synagogue depuis mon enfance en 1929 jusqu’à son dernier Yom Kippour de 1976. Auraient-ils compris mon attachement pour ce pays, ses habitants, ses coutumes et sa religion ? Sans doute car leur coeur était pur et sans haine et ils pensaient comme moi que les deux religions révélées avaient la même tige, Abraham, et croyaient en l’unicité de Dieu, ce qui a toujours été à mes yeux avec les Dix Commandements l’essentiel de ma foi. De Kaysere à Malatya, la route était d’abord défoncée malgré le nombre impressionnant de cabanes de karayolari, l’équivalent de notre Service des Ponts et Chaussées. Puis il y a eu tant de virages que Mohammed ne s’est pas senti bien et que j’ai dû m’arrêter pour qu’il puisse descendre de voiture. Il faisait extrêmement chaud et j’ai observé de nouvelles caravanes de moissonneuses-batteuses qui partaient ou revenaient des champs, les blés étant tous mûrs dans ces régions ensoleillées. Surprise tout de même par le nombre impressionnant de machines, j’ai demandé à Yilmaz si elles étaient la propriété des hommes qui les conduisaient. Ainsi que je le pensais, les paysans turcs n’ont pas les moyens d’acheter de tels engins qui appartiennent aux karayolari, ces derniers les louant aux agriculteurs pour le temps des moissons. Je me demandais également si les champs n’étaient pas la propriété de l’Etat ou bien peut-être de coopératives tant leur immensité comme l’abondance des récoltes contrastaient avec l’apparence modeste des travailleurs. Une nouvelle fois une chaîne de montagnes avec des traces de neiges éternelles nous a barré la route, tout d’abord les Tahtahdagi (2700mètres) puis les Karahan Gecidi (1800 mètres) avant d’atteindre Malatya où nous avons déjeuné dans un beau restaurant, l’Emlyet Salonu : nappes et serviettes damassées, Adana kebab, ragoût de viande au yoghourt, salade, abricots de Malatya qui est le centre même de leur culture et d’où on les exporte dans le monde entier. De Malatya à Elazig il n’y avait plus que cent kilomètres à parcourir: nous avons traversé l’Euphrate après le village de Kale. Le grand fleuve offre ici deux aspects différents : d’un côté du pont il coule enserré dans une étroite gorge montagneuse qui en précipite le cours, de l’autre il s’élargit, devient plus lent avant de descendre finalement vers la plaine de Syrie. Nous sommes arrivés à quatre heures à Elazig. Inutile de dire que Resat, Nevziye et Bibe nous attendaient avec impatience et nous ont sauté au cou pour nous embrasser, l’amitié qui nous liait depuis 1978 n’ayant jamais souffert de la distance qui nous séparait. Dans la salle d’eau le haut fourneau à bois était allumé afin que nous puissions tout de suite prendre une douche. J’ai retrouvé le bassin de marbre poli par toutes ses années d’usage. Toujours à sa place aussi la cuvette d’étain que je remplissais d’eau chaude et dont je m’aspergeais le corps, dédaignant le douche à pommeau que je trouvais inutile et déplacée à cet endroit. (Nevziye m’a donnée la cuvette un jour, elle est maintenant dans ma propre salle de bains.) La maison de Nevziye était accueillante même s’il lui manquait le charme des vieilles demeures. Celle de Bibe qui l’avait habitée jusqu’à l’année précédente était située à Keserik, un village distant de quelques kilomètres mais qui faisait partie de l’agglomération d’Elazig. Je l’avais visitée à plusieurs reprises et elle était typique des maisons d’autrefois: construite en terre, elle comportait de nombreux balcons et terrasses où l’on pouvait dormir durant les chaudes nuits de l’été oriental. Bibe louait la plupart des pièces à des familles kurdes mais avait toujours conservé pour son usage personnel la “chambre du sultan” avec ses fenêtres à vitraux et ses coffres dans lesquels la jeune mariée avait apporté son trousseau et rangeait ses affaires personnelles. Elle possédait encore de très beaux kilims, tapis étroits tissés à la main dont on garnit les coffres ou les banquettes pour être assis plus confortablement et dont on se sert même comme tentures en raison de leur souplesse. Le jardin lui-même qui avait regorgé d’abricots était maintenant divisé en carrés de choux et de pommes de terre que cultivaient les familles kurdes pour nourrir leur nombreuse progéniture. La famille paternelle de Nevziye était native d’un village kurde, Mazgirt, perché haut dans la montagne, au-delà du barrage du Keban près de la ville de Tungale qui n’était pas sûre alors en raison des tensions ethniques et politiques entre le gouvernement turc et la population kurde. J’étais allée moi-même à Mazgirt deux années auparavant pour connaître le berceau familial des Yalcin. Le père de Nevziye avait épousé une jeune fille arménienne dont son propre père avait caché la famille durant le génocide de 1901. Son frère Nevzat avait été perturbé dans sa jeunesse par ses deux ascendances, sa mère, musulmane de circonstance, ayant essayé de lui inculquer l’amour du christianisme et son père étant bien sûr attaché à l’Islam. Les Yalcin avaient quitté Mazgirt pour s’installer à Keserik afin que leurs quatre enfants puissent aller à l’école communale puis au gymnasium d’Elazig. Nevzat avait poursuivi ses études à la faculté vétérinaire d’Ankara, son jeune frère Erol à l’Institut des Sciences Politiques. Bibe elle-même, âgée de 92 ans, parlait, écrivait et lisait fort bien le turc bien qu’elle n’ait jamais voyagé au-delà de Kaysere. Elle était toute petite mais il se dégageait d’elle une sorte d’aristocratie innée que je n’ai pas retrouvée chez les autres femmes de la famille, surtout pas chez Nevziye qui était trapue et carrée comme une bonne paysanne. Il faut dire qu’elle se levait à quatre heures du matin pour cultiver son jardin où s’épanouissaient fruits, fleurs et légumes. Elle s’occupait ensuite de sa maison qui était propre et avenante, faisait les conserves, gelées de fruits, sirops, confitures de cerises, d’abricots et de roses, ces dernières provenant de boutures qu’elle greffait elle-même afin d’obtenir la qualité de fleur nécessaire à la confection de ces délices. La cave de Nevziye regorgeait de jarres pleines de fromage blanc durci (beyaz peynir), de yoghourt crémeux, de feuilles de vigne farcies (dolmas), de gros tapioca dont on fait le pilaf (bulgur) et bien sûr de confitures. La présence des jarres n’empêchait pas celle d’un réfrigérateur dont Nevziye se servait énormément mais j’ai rarement vu fonctionner la machine à laver. Il est vrai que je ne suis jamais allée en Anatolie Orientale durant la saison froide et peut-être qu’alors Nevziye ne pouvait plus laver dans le jardin. L’année précédente je lui avais offert une cuisinière à butagaz et un fer électrique à vapeur. Ayant constaté durant ce nouveau séjour qu’ils étaient comme neufs, je suppose que Nevziye devait leur préférer un étrange réchaud à bec unique dont je me servirais plutôt comme fer à souder et un vieux fer à repasser qui a dû être neuf il y a trente ans. Mon amie aimait collectionner sans y toucher les choses neuves. A ce voyage je lui avais apporté un service de table, un service à gâteaux, à thé et un service de verres. Elle a déballé les cartons avec une joie enfantine et exposé les objets dans sa vitrine d’où elle les tirera sans doute pour la première fois à l’occasion du mariage de Cetin, son fils unique. Dans la salle de séjour il y avait trois sofas qui servaient la nuit pour dormir. Comme Nevziye était très propre, elle y étendait un drap de dessous et possédait suffisamment de couettes pour couvrir des familles entières car en Orient, l’hospitalité est un rite sacré. Le voyageur arrive seul ou avec femme et enfants, il s’installe et peut rester des mois, personne ne lui demande jamais de partir. Les femmes participent à la vie de la maisonnée, font la cuisine, la vaisselle et en définitive ne prennent un peu de place que la nuit. C’est la raison pour laquelle la coutume est restée de réserver les deux plus grandes pièces de la maison au coucher des hommes d’un côté, des femmes de l’autre. La maison de Nevziye avait deux chambres à coucher, l’une pleine de coffres et des fameuses couettes était le domaine de son mari Resat qui rentrait fatigué de longues semaines sur les routes où il était karayolari (ouvrier des Ponts et Chaussées.) L’autre était la chambre nuptiale, celle qu’occuperait Cetin et sa femme s’il se mariait à Elazig. Je l’occupais à chacun de mes séjours et, luxe suprême, je profitais du grand lit et de l’excellent matelas dont Nevziye avait fait l’acquisition pour mon confort personnel. La maison ne manquait ni de placards, ni de penderies mais tout le linge de table, les draps, les serviettes de bain et de toilettes... étaient gardés dans des coffres. Nevziye comme son frère Kemal d’Istanbul était très attachée aux coutumes ancestrales. Elle portait presque toujours le chalvar, ce pantalon bouffant dont j’ai parlé plus haut, en dessous de sa jupe. Sa tête, même à la maison, était recouverte du « yazma », un carré de gaze blanche. Pour sortir elle revêtait comme sa belle-soeur Fevziye un vieil imperméable et des bas au coeur même de l’été brûlant. Bibe, elle, ne quittait pas la maison sans cette ample robe noire qui lui donnait l’aspect d’une religieuse surtout quand le yazma apparaissait sur son front. Au début j’étais un peu étonnée par un tel accoutrement, depuis je l’ai vu sur de nombreuses femmes dans les pays de l’Islam que j’ai traversés : Maroc, Tunisie, Egypte, Inde du Nord même où ces voiles sombres des musulmanes contrastent étrangement avec les saris éclatants des hindoues. Bibe toussait à fendre l’âme quand nous sommes arrivés à Elazig et elle ne priait plus qu’une seule fois le matin. Elle avait très mal aux reins et ne pouvait plus se prosterner comme elle le faisait si aisément l’année précédente. Devant cette toux persistante je me suis inquiétée, Nevziye n’ayant pas l’air de s’en préoccuper outre-mesure. Quand j’ai parlé de faire venir un médecin, j’ai véritablement provoqué une petite tempête, à croire qu’il était temps pour la vieille dame de se retirer discrètement au paradis d’Allah après une si longue vie. Je ne l’entendais pas ainsi et j’ai consulté l’annuaire où j’ai trouvé l’adresse d’un médecin que nous sommes allés chercher en ville à quatre heures, Yilmaz et moi-même. Le Dr Erfan Mutlu exerçait dans un immeuble assez rustique où cependant chaque spécialité médicale était représentée, un « Harley Street » à la mesure d’Elazig. La salle d’attente était assez inattendue pour une Occidentale : les patients arrivaient, s’asseyaient et fumaient sans s’inquiéter des autres personnes, écrasant leurs mégots à même le sol qui en avait vu d’autres. Le Dr Mutlu, très sympathique et d’apparence très compétente, ne nous a pas fait attendre plus d’une demi-heure. Il nous a ensuite accompagnés à la maison où il a examiné Bibe avec une parfaite conscience professionnelle que j’ai appréciée, ayant été moi-même femme de médecin durant près de trente ans. Moitié en allemand (il a fait comme de nombreux étudiants turcs ses études médicales à Düsseldorf), moitié en français (il a passé dix jours à Paris), il m’a expliqué que la toux de Bibe ne provenait pas d’une bronchite mais d’une insuffisance cardiaque. De plus la vieille dame faisait de l’hypertension qu’il fallait surveiller de près. Elle qui, le matin, ne voulait à aucun pris voir un médecin, s’est sentie rassurée après sa visite. Comme une petite enfant, elle aimait qu’on s’occupe d’elle et qu’on la cajole. C’était pour ma part absolument normal et je me souvenais avec quelle attention je surveillais la moindre indisposition de mes parent. J’étais contente de pouvoir apporter le même soulagement à ma chère Bibe. Naïvement j’ai cru qu’il existait comme en France un service d’infirmières à domicile mais j’ai appris, après avoir acheté les médicaments, que seuls les pharmaciens étaient habilités à faire des piqûres. Comme il s’agissait d’injections sous-cutanées j’aurais pu les faire moi-même comme je les faisais à maman, mais qui pourrait continuer après mon départ si elle en avait encore besoin ? J’ai donc décidé de l’emmener chaque jour dans une pharmacie en lui demandant d’avoir la gentillesse de renoncer à la lourde robe qu’elle aurait du mal non seulement à enfiler mais à supporter tant la chaleur était grande. Intelligente comme elle l’était, elle se rendit immédiatement à mes raisons et revêtue d’une robe d’été à manches longues, la tête couverte du seul yazma, elle m’accompagna sans la moindre appréhension après la sieste dont j’avais besoin car je me levais tous les jours à cinq heures et demie pour profiter de la fraîcheur du matin. Au bout de quelques jours, Bibe ne toussait plus la nuit, ce qui était un résultat formidable. Le plus drôle est que ces gens qui, au départ, ne voulaient pas entendre parler d’un médecin, ne juraient plus que par lui. Maintenant que la vieille dame allait mieux, disait à nouveaux ses prières, bavardait tous les soirs dans le jardin jusqu’à une heure avancée, tout le monde approuvait ma décision. Nevziye confectionnait même pour sa tante des repas sans sel et sans graisse, ce qui constituait une petite révolution car avant mon arrivée elle n’avait aucune notion de ce qu’était un régime. Je crois tout de même qu’elle était un peu jalouse des attentions que j’avais eues pour Bibe. Peut-être même que, sans pouvoir l’exprimer, elle eût préféré qu’on s’en remît au destin avec ce fatalisme musulman dont elle n’avait pas une idée consciente mais qui n’en était pas moins un des fondements de sa religion. Durant les quelques jours où je me suis occupée de Bibe et où je n’ai pu entreprendre aucune excursion, j’ai profité pleinement du jardin de Nevziye. Je me suis tout d’abord gavée des succulentes cerises puis, les abricots étant à point, j’ai commencé à les engloutir, dorés, juteux, sucrés, au goût de mon enfance passée près du verger familial bisontin. Quand je bavardais avec Nevziye, elle me disait ses craintes devant la montée galopante des prix qui avaient doublé depuis l’année précédente. Au cours de mon second voyage, je m’étais trouvée en plein duel entre le socialiste Eçevit et le conservateur Demirel. A entendre mes amis, qu’ils appartinssent à la haute société comme Lütfe et Kamile ou à la classe moyenne comme Resat et Nevziye, Eçevit était incapable de faire face aussi bien aux échauffourées perpétuelles qu’à l’inflation galopante. L’essence manquait et les queues aux stations-services étaient interminables. Depuis l’essence était revenue mais à quel prix pour les bourses modestes ? et à quel prix également tous les produits dont avait besoin quotidiennement une ménagère ? Durant mon séjour, j’allais faire les commissions et j’ai rapporté une fois un gigot que j’ai décidé de cuire à la mode française. Comme je ne disposais pas d’une cuisinière adéquate, je l’ai cuit dans le jardin à la broche au-dessus d’un gril après l’avoir piqué d’ail et saupoudré de poivre noir (kars biber) et de poivre rouge (kirmisi biber). Le résultat m’a valu les compliments de toute la famille et par la suite, quand Nevziye faisait un ragoût un peu trop nourrissant à mon goût, elle préparait immédiatement le gril afin que je me fasse griller des côtelettes. Le jour où j’ai cuit le gigot, Nevziye a cueilli les premières cerises aigres (visne) et elle nous a confectionné pour le dessert une gelée très agréable et très naturelle. Je pense à elle quand je prépare des compotes pour mon fils aîné qui vient dîner avec moi tous les lundis soirs. Je réserve le jus et je prépare des gelées qui me rappellent un jardin d’Anatolie, autrefois, il y a trop longtemps. Kemal et Fevziye sont arrivés quelques jours après nous. Ils sont venus d’Istanbul après avoir fait un crochet par Izmir où ils ont rendu visite à Erol qui est gouverneur de la province d’Urla. Fevziye n’avait pas revu sa famille d’Anatolie Orientale depuis huit ans. Elle allait donc passer trois semaines chez ses frères et soeurs d’Elazig, de Kaysere, de Malatya et de Gaziantep. J’aurais voulu moi-même faire quelques excursions et j’espérais bien prendre l’autocar de Van car je ne connaissais pas encore la citadelle bâtie sur un piton rocheux ni le massif du Sat Dag dont les pentes neigeuses descendent jusqu’au lac au milieu duquel est construite une chapelle byzantine. Je voulais voir les châteaux kurdes du XVIIIème siècle, surtout le fameux Dohug Bayazit qui se dresse face au Mont Ararat et bien sûr le sanctuaire colossal du Nemrut Dag, tombeau du roi de Commagène Antiochos Ier, au sommet duquel furent érigées les gigantesques statues des dieux hellenico-persiques. Malheureusement Resat m’a déconseillé, pratiquement interdit de partir seule à Van où communistes, fascistes et Kurdes se tiraient quotidiennement dessus. Ne voulant pas déplaire à Resat, j’ai renoncé à mon projet et j’ai décidé de conduire Nevziye, Yilmaz et Mohammed à l’impressionnant barrage du Keban qui s’élève à quarante kilomètres d’Elazig sur l’Euphrate et dont la conception a permis la formation d’un des lacs artificiels les plus grands du monde. Il fut construit grâce à la collaboration de grandes compagnies européennes et seuls sont demeurés sur place afin d’assurer la bonne marche du barrage cinq ingénieurs français dont les familles occupent de jolis pavillons construits au milieu d’une petite oasis de verdure. Un autre jour, nous sommes allés à vingt cinq kilomètres d’Elazig pour nous baigner dans le Hazar Gölü dont les eaux salées sont paraît-il très poissonneuses. J’ai nagé avec Yilmaz le plus loin possible des familles qui pique-niquaient sur la berge. Evidemment, nous étions en Anatolie Orientale où seuls les hommes et les enfants se baignent en public. Il faut aller sur les plages de la mer Egée ou de la Méditerranée pour voir des femmes turques en costume de bain. J’ai d’ailleurs retiré mon peignoir pudiquement juste avant d’entrer dans l’eau et je l’ai remis juste à ma sortie du lac. En France, il y a longtemps qu’au bord d’une eau si claire entourée de si jolies montagne des promoteurs auraient lancé tout un programme de construction et ce ne sont pas les maisons, les plages privées, les hôtels et les restaurants qui manqueraient à l’appel. Nous, en revanche, avons eu du mal à trouver une petite locanta où nous avons dégusté des poissons du lac grillés avec les moyens primitifs du bord mais délicieux tout de même. De retour à Elazig, la chaleur était intense, presque insupportable. Nous sommes arrivés tard chez la soeur aînée de Fevziye qui nous avaient invités à dîner. C’est drôle comme on devine l’opulence d’une famille au premier coup d’œil : les visages, les objets parlent un langage familier. La maison, située en plein coeur d’Elazig, ne présentait pas du dehors un aspect particulier. Relativement moderne, elle ne paraissait pas plus cossue que ses voisines mais, la porte une fois franchie, on passait dans le jardin et l’on atteignait des bâtiments anciens qui s’ouvraient par d’admirables portes. La table était dressée sous un porche à côté d’une pièce d’eau: de la belle porcelaine et des couverts d’argent sur une nappe damassée. Les jeunes femmes de la maison, filles et belles-filles de notre hôte nous ont servi un potage épais (çorba), des dolmas, des beignets soufflés (puf börek), des « tüp kebab » (viande, aubergines et tomates embrochées sur des baguettes puis grillées sur un feu de bois) et bien sûr de nombreuses pâtisseries au miel trop sucrées à mon goût mais que j’ai goûtées en les accompagnant d’aïran, ce yoghourt maigre additionné d’eau. Le beau-frère de Fevziye était un marchand de tapis et de kilims, natif d’Elazig, dont la taille élancée était la marque des hommes d’autrefois dans cette partie de l’Anatolie Orientale. Il ne buvait ni ne fumait et ses fils ne se seraient pas permis de le faire en sa présence même s’ils ne s’en privaient pas dès qu’il avait le dos tourné. Durant tout le dîner il a observé si mon verre était plein et mon assiette suffisamment remplie, une attention qu’il s’est plu à prodiguer à une invitée occidentale mais qui ne l’aurait pas effleuré si sa voisine avait été une personne de la famille ou une amie. Il est vrai qu’une femme turque n’aurait pas eu droit à cette place d’honneur puisque souvent les hommes, selon la coutume musulmane, mangent séparés des femmes qui les servent. Une petite mosquée se trouvait opportunément juste à côté du jardin et nous avons eu droit à l’appel du soir du hazan. Un jeune Ersin de trois ans courait autour de nous et quand j’ai dit combien il était gracieux, toute la famille a répondu « Mashallah » en choeur comme maman disait autrefois « Dieu Merci. » J’ai fait deux voyages pour ramener tout le monde à la maison et j’ai même eu droit à un « teçekkur » (merci) de Kemal qui devait être dans un de ses bons jours. A notre arrivée, des bêlements nous ont souhaité la bienvenue : Nevziye avait décidé d’accueillir dans son jardin trois moutons laineux, gentils, blancs et noirs. Resat irait les conduire au champ le matin, un petit garçon les raccompagnerait le soir. Ils semblaient vivre en parfaite harmonie avec la poule, les trois poulets et le canard qui faisait « kuak kuak » et pas notre « coin coin » français. Je me suis endormie après avoir contemplé le ciel complètement embrasé. La mosquée, flanquée de son minaret, ressortait blanche sur un fond pourpre. Comme j’admirais ces couchers de soleil orientaux qui n’ont pas leur pareil sur terre! Dieu sait que je me souviens avec émotion des nuits de la Caraïbe et de leur ciel si noir que les étoiles y étincellent comme autant de pierres précieuses mais il leur manque ce flamboiement, ce kaléidoscope de rouges qu’on ne trouverait pas sur l’arc-en-ciel le plus élaboré. Le merveilleux coucher de soleil ne m’avait pas fait oublier les tracasseries policières de notre retour à la maison. J’avais remarqué d’ailleurs qu’à tous les contrôles qui étaient alors nombreux Yilmaz devait présenter son diplôme de fin d’études secondaires pour justifier son absence de l’armée. Le lendemain, sans que j’aie besoin de le questionner, Yilmaz m’a confié tous les problèmes qu’il avait avec son père : il semble qu’ils n’étaient d’accord sur rien, études, allocations mensuelles, politique, religion... Kemal était sans doute celui des trois frères qui avait le moins bien réussi. Il habitait Fatih dans un petit appartement où s’entassait une famille de cinq personnes dont les deux grands garçons qui auraient dû quitter les lieux dès leurs dix huit ans mais qui n’avaient pas de travail fixe leur permettant de s’assumer. Kemal avait, paraît-il, des colères quotidiennes difficilement supportables. Etaient-elles provoquées par un ulcère de l’estomac où l’ont-elles provoqué ? Toujours est-il qu’il souffrait et passait des nuits sans dormir. A son arrivée ici, il bavardait des heures dans le jardin avec Resat, n’allant se coucher qu’aux petites heures du matin. Depuis il dormait mieux, certainement parce que le changement d’air lui faisait du bien et que le contrôle forcé de ses nerfs devait lui être salutaire. Yilmaz m’a naïvement demandé s’il y avait en France de tels problèmes de génération. Je l’ai rassuré en lui affirmant que c’était un phénomène général qui ne s’apaisait qu’avec le temps. Il est sûr que je n’avais pas dans ma famille de fanatiques religieux tel que Kemal dont j’ai dit qu’il appartenait à la frange religieuse la plus extrémiste de Fatih et je pouvais comprendre qu’il était impossible pour les fils, devant une forme exaltée des pratiques musulmanes, de ne pas se rebeller en prenant des positions diamétralement opposées à celles de leur père. La différence de comportement à cette époque entre les jeunes d’Iran et ceux de Turquie était flagrante. En Iran, les jeunes gens de bonne famille expédiés vers l’Europe et les Etats-Unis avant même la fin de leurs études secondaires en raison du manque d’écoles et d’universités comportaient peu de communistes ou de religieux fanatiques dans leurs rangs. Certes des opposants au régime du Chah existaient aussi bien parmi les gauchistes que parmi les musulmans traditionalistes puisque certains avaient été appréhendés en France ou d’en d’autres pays occidentaux par des agents de la police secrète du monarque, la SAVAK. Cependant la Révolution Islamique ne pouvait réussir que grâce au concours de tout le petit peuple religieux attaché à ses imams et obéissant à leurs injonctions, qu’elles viennent de l’intérieur dans tous les villages qui ne connaissaient rien de la politique de Téhéran ou, comme l’avait fortement prouvé l’Ayatollah Komeyni, de l’extérieur du pays. En Turquie au contraire, dans cette démocratie bouillonnante où toutes les idées extrêmes coexistaient depuis 1968, les jeunes gens étaient politiquement évolués, qu’ils appartiennent à un bord ou à l’autre, la religion demeurant l’apanage des aînés. Je connaissais des jeunes gens riches poursuivant leurs études aux frais de leurs parents qui étaient communistes ou tout au moins sympathisants. D’autres, tel Yilmaz, pouvaient appartenir à des familles modestes mais religieuses. D’autres encore étaient issus de milieux ouvriers. Si, comme je l’avais constaté à plusieurs reprises à la frontières de Kapiküle, les voitures des « proleter isçi » étaient fouillées systématiquement, c’était bien comme je le supposais parce que le gouvernement turc craignait l’introduction clandestine d’armes en provenance d’Allemagne. Il eût été pourtant logique de penser que ces ouvriers privilégiés par rapport à leurs homologues turcs - ils gagnaient largement leur vie dans les usines allemandes, avaient des appartements confortables, roulaient en Mercédès - aient été automatiquement attirés par le capitalisme ou tout au moins par le libéralisme occidental. Il n’en était rien apparemment si j’en juge par les conversations que j’ai eues au cours de mes voyages. Certaines familles pratiquaient leur religion en dépit du dépaysement et de la tentation de s’intégrer aux communautés allemandes parmi lesquelles elles vivaient, d’autres étaient des communistes convaincus d’autant plus que la politique des pays du Marché Commun envers les immigrés avaient tendance à se durcir d’année en année, au fur et à mesure que le chômage augmentait. J’avais parfois peur qu’une guerre civile n’éclate alors que les échauffourées n’étaient encore que sporadiques. L’armée turque était puissante mais elle avait un passé libéral qui était apparu à maintes reprises quand elle avait dû trancher entre les socialistes et les fascistes, ne se tournant pas automatiquement vers ces derniers mais préférant se retirer assez discrètement quand le calme était rétabli. Elle n’était pas non plus trop puissante comme l’avait été celle du Chah, constituée assez vite et fonctionnant sous l’égide de ses conseillers américains. Mon amitié pour la Turquie m’obligeait à penser que les Alliés avaient fait fausse route après la Seconde Guerre Mondiale en faisant de l’Iran le bastion avancé de la société occidentale au Moyen Orient. Ils n’avaient sans doute pas toutes les données en mains, ne savaient pas que le jeune souverain deviendrait un autocrate épris de puissance et d’argent et surtout que seule une minorité noble ou bourgeoise de la population était acquise à une forme de vie et à des idées plus capitalistes que libérales. Il ne faut pas oublier que seuls les bazari, les commerçants, avaient soutenu fermement le Dr Mossadeg quand il avait été Premier Ministre en 1951 après la nationalisation de l’industrie pétrolière avant d’être arrêté par le Chah dès 1953. Les Américains n’avaient pas à cette époque une conscience profonde des faits orientaux - l’ont-ils acquise depuis ? - et n’avaient aucun moyen d’établir un contact avec cette partie majoritaire de la population attachée à sa communauté chiite, ses imams et ses traditions ancestrales. La Turquie était au contraire une véritable charnière à cheval sur l’Occident et l’Orient qu’Américains et Européens auraient eu intérêt à compter parmi les nations amies. L’URSS avait déjà envahi l’Afghanistan, elle était aux portes de l’Iran. Quel morceau de choix aurait constitué l’entrée de la Turquie dans son camp! Non seulement ce pays avait une frontière avec sa grande voisine mais j’avais constaté en couchant chez des amis qui habitaient sur la rive orientale du Bosphore le trafic incessant des bateaux qui utilisaient le détroit pour transporter leurs marchandises de la mer Noire à la mer de Marmara et entrer en Méditerranée par les Dardanelles. Surprise par le nombre important de pavillons soviétiques, j’ai demandé le lendemain matin quelle serait la réaction du gouvernement turc si des bâtiments de guerre se présentaient en force à l’entrée du détroit. Quelqu’un m’a répondu que le Bosphore pouvait être interdit de navigation par l’érection automatique d’une grille qui à l’heure actuelle demeurait au fond de l’eau. Rêve ou réalité? Personne n’avait confirmé cette hypothèse théoriquement crédible puisque le détroit a moins de mille mètres de large à hauteur de la mer Noire entre Yeninimahalle (Turquie d’Europe) et Anadolu Kavagi (Turquie d’Asie) mais tout de même précaire si l’on songe aux moyens de destruction sous-marine dont disposaient les Soviétiques à cette époque. Ceci dit et pour en revenir au choix des Occidentaux en faveur de l’Iran, la Turquie était un pion important sur l’échiquier mondial même si elle avait à faire face à des problèmes ethniques et politiques. Il ne fallait pas oublier qu’en dépit de son manque de pétrole - elle avait cédé Mossoul à l’Iraq sous la pression des Britanniques et son sous-sol était insuffisamment exploité - sa terre était riche, son agriculture florissante, son élevage intense. Les Turcs ne mouraient pas de faim comme on se plaisait à le dire en Occident, les plateaux d’Anatolie n’étant pas désertiques comme les hautes plaines steppiques d’Iran. La Turquie avait des écoles, des Universités, des ingénieurs et les meilleurs vétérinaires du monde qui travaillaient aussi bien sur le terrain que dans les laboratoires de recherche. La Turquie était belle, belle, simple et complexe à la fois, riche et pauvre, religieuse et athée, brûlante et neigeuse, si attirante avec ses mosquées, ses mers étincelantes, ses paysages qui rougeoyaient sous les soleils d’été ou se recroquevillaient au creux de l’hiver continental. Dès mon premier voyage j’avais ressenti la même attirance pour ce pays que pour l’Inde aux mille facettes et j’aurais voulu faire partager mon enthousiasme aux gens qui parfois la jugeaient sans la connaître. Une journée fut bien sûr consacrée au pèlerinage traditionnel de Harput, l’ancienne El Aziz (le Saint) qui, descendue de son promontoire est devenue Elazig. Harput, agréablement aérée en été, froide et couverte d’un mètre de neige en hiver, est l’emplacement idéal pour dormir de son dernier sommeil. les vastes collines qui entourent le village jouissent d’une vue extraordinairement dégagée sur le Keban, Elazig et les routes qui partent en étoile vers Malatya, Erzincan et Diyarbakir. Sur ces collines ondulantes, des milliers de tombes blanches dorment sous le soleil ou enfouies sous la neige. Les plus opulentes sont de vastes monuments entourés de grilles. Parsemés au milieu des tombes sont des « türbe » qu’au Maghreb et en France on appelle des marabouts: ils abritent les restes des imams célèbres et des saints hommes, des hadji, ainsi qu’on nomme les musulmans qui ont fait le pèlerinage à la Mecque et ont ensuite mené une vie exemplaire. Certains sont polygonaux à toit conique et base carrée, d’autres sont surmontés d’un dôme. Leur origine est seldjoukide et ils reproduisent les anciens ossuaires en forme d’habitations de la région de Samarkand. Leur porte est aménagée en direction de la Mecque et le corps qu’ils renferment disposé de telle façon que sa tête puisse être inclinée à droite, le regard fixé sur la ville sainte. Harput est en quelque sorte le Bénarès d’Anatolie Orientale, une ville où les sages trouvent qu’il est doux de mourir, à ceci près que les corps étant incinérés en Inde on ne peut aller à Bénarès invoquer Dieu auprès des tombes comme il est d’usage de le faire à Harput. Ici les sépultures sont plus chères que dans la plaine. Bibe, je le sais, a choisi d’y être enterrée car les ancêtres de la famille Yalcin ont vécu ici-même avant de s’installer à Mazgirt. La première maison du village avec un beau balcon en fer forgé appartenait à un bisaïeul de la vieille dame. En dehors des sépultures, on pouvait contempler les ruines d’une forteresse (kale) bâtie par les Byzantins sur un contrefort montagneux qui domine toute la vallée. Après avoir été successivement occupée par les Arabes et les Seldjoukides venus de Perse, elle fut la prison de Jocelin Ier de Courtenay qui fut délivré vers 1123 par une troupe arménienne de cinquante hommes et enfin rattachée à l’empire ottoman en 1515. Son abandon date de la construction d’Elazig. Le restaurant où nous avons déjeuné était également construit sur une terrasse surplombant l’immense plaine que borde à l’ouest le Keban et dont l’est se perd dans les hauts plateaux et les monts de Bingöl. Le lendemain nous avons fait une belle promenade qui nous a conduits assez près de Mazgirt. Nous avons tout d’abord pris la route de Pertek qu’on atteint en traversant le Keban sur un ferry. Les abords du lac artificiel à cet endroit sont beaux à couper le souffle. Il faut imaginer une immense nappe d’eau bleue entourée de hauts plateaux roses avec au milieu trois îles de granit qui pointent vers le ciel leurs tuyaux d’orgue gris. Le Lac Nasser, en dépit des immenses statues d’Abou Simbel et du fameux barrage d’Assouan, le lac Baïkal même qui reflète l’image de sapins millénaires dans ses eaux argentées, ne m’ont pas causé l’émotion esthétique dont j’ai été envahie en contemplant les rives du Keban. Devant l’eau bleue et les montagnes roses je ressentais le plaisir intense d’être au milieu de paysages qui resteraient inscrits dans un coin privilégié de ma mémoire. La route de Pertek à Tunceli n’était pas asphaltée à cette époque et elle s’insinuait entre les hauts plateaux jusqu’au col de Yenikföy à une hauteur de 1500 mètres. On retrouvait l’asphalte à Gicekli où l’on tournait à droite vers Palu. Le premier chemin à gauche montait vers Mazgirt mais je n’ai pas voulu m’embarquer si haut dans un village kurde. Ce n’est pas l’envie qui me manquait ni à Yilmaz d’ailleurs mais j’ai pensé qu’il ne fallait pas tenter le diable et puis qui reconnaîtrait la petite Nevziye dans cette adulte bien en chair sous son imperméable et la tête recouverte d’un foulard ? C’est face à ces interdits que je ressentais le besoin qu’on trouve une solution juste aux problèmes qui opposaient les Kurdes à tous les gouvernements qui se sont partagés leur territoire ancestral mais je ne croyais pas à la bonne foi des politiciens, de quelque bord fussent-ils. Je m’aperçois aujourd’hui, après toutes ces années, que rien n’a été résolu et que la question kurde reste entière malgré toute la bonne volonté des meilleurs d’entre nous. Ainsi pas de Mazgirt pour nous et nous sommes revenu par la route qui longe le Keban et le franchit à Caybagi. A trente kilomètres environ d’Elazig, une grosse tortue blessée sans doute par un camion, gisait retournée sous sa protection d’écaille. Je me suis arrêtée, Yilmaz a épanché le sang qui coulait de sa patte et nous l’avons installée dans la malle arrière. Elle se promène depuis dans le jardin de Nevziye où j’espère qu’elle n’a pas dévoré toutes les salades et le persil dont elle devait être friande. Il fallait maintenant songer au départ. Je me reposais déjà depuis quinze jours dans le jardin de Nevziye. Il n’y avait plus de cerises, les abricots étaient très mûrs et elle avait fait la confiture et le sirop de « visne » assimilables à nos cerises de Montmorency dont j’emporterais plusieurs pots dans mes bagages. Mélangées au sucre après qu’on les aient dénoyautées, on les déposaient dans des bassines recouvertes d’un tissu de mousseline qui devaient demeurer plusieurs jours au soleil avant que Nevziye ne procède à la cuisson des fruits. Je suppose que cette exposition devait provoquer un certain degré d’alcoolisation qui évitait l’apparition de moisissures. Il est bien vrai que nous ne manquions pas de soleil : il faisait plus de 40° l’après-midi et nous avions appris qu’à Diyarbakir éloignée de 150 kilomètres, le thermomètre était monté jusqu’à 50° à l’ombre. J’avais amélioré mon vocabulaire durant mon séjour et appris un peu plus de grammaire qui ne me paraissait pas extrêmement difficile à assimiler. Les déclinaisons existent dans la langue turque mais elles ne sont pas aussi nombreuses qu’en latin, grec, allemand ou arabe. Comme je l’ai dit au début de mon histoire, elle a été modifiée par les grammairiens et elle est à la fois logique et phonétique. Les écoliers par exemple ne peuvent pas se tromper entre deux lettres, voyelle ou consonne, car chacune a une consonance bien définie. Les mots ont également une signification précise. Pour un neveu par exemple, sa tante maternelle est sa « hala » mais la femme de son oncle est sa « yanga. » De même pour tous les membres d’une famille et l’on ne peut confondre la mère de son mari et la seconde femme de son père ! Le ramadan a commencé avant mon départ et il était cette année-là très difficile à supporter car les journées étant très longues, le jeûne durait de trois heures du matin jusqu’à plus de huit heures le soir. Tout le monde s’en accommodait cependant et je pensais à mes amis maghrébins d’origine modeste qui pensaient que seuls les Arabes étaient musulmans. Quelle n’avait pas été leur surprise quand je leur avais dit que s”ils étaient bien d’origine sémite comme je l’étais moi-même, ils constituaient cependant une minorité face aux nations conquises et islamisées comme le Pakistan, l’Inde du Nord, l’Iran, la Turquie et une bonne partie de l’Afrique sans compter les communautés réparties dans le reste du monde, Afghanistan, Turkestan, Ouzbekistan, Tchétchénie, Albanie, Monténégro. Je suis allée le premier soir du jeûne, après dîner, à la mosquée avec Nevziye et Fevziye. Comme dans nos anciennes synagogues, les hommes étaient au rez-de-chaussée, les femmes au premier étage. Ce n’est pas toujours le cas: dans les grandes mosquées, les femmes restent en bas mais toujours au fond, à l’abri des regards masculins derrières des colonnes ou des tentures. Une mosquée est recouverte de tapis sur lesquels les fidèles qui ont retiré leurs chaussures après avoir fait leurs ablutions rituelles avant d’entrer, se prosternent à maintes reprises. A l’emplacement de l’autel, on trouve une niche vide, le mihrab, qui indique la direction (qibla) de La Mecque, le minbar ou chaire à prêcher se situant à la gauche du mirhab. La mosquée de quartier où nous nous sommes rendues était neuve. Elle n’avait rien de la majesté somptueuse des mosquées d’Istanbul mais elle était propre et les tapis étaient beaux. Ils provenaient sans doute de Kaysere où sont fabriqués de très beaux tapis de prière dont les plus précieux sont en soie, les mûriers étant plus nombreux en Anatolie qu’ils ne l’étaient autrefois en France. La prière a duré une heure environ : elle se compose de trente agenouillements et de soixante prosternations. Entre temps, les fidèles prient debout, les mains croisées sur la poitrine. Aussi régulièrement que les prosternations reviennent les « Aleykümselâm » (Salutations à Toi) durant lesquels on tourne la tête à droite puis à gauche. Les prières sont dites en arabe et les fidèles les connaissent toutes par coeur, ne se laissant pas distraire comme dans certaines de nos synagogues. A la fin de l’office, les hommes sont sortis les premiers. Les femmes et les jeunes filles ont attendu que le dernier d’entre eux ait quitté la mosquée pour descendre et sortir à leur tour. Il n’y eut pas de bavardages entre couples comme à la sortie du temple, de l’église ou de la synagogue où circulent tous les potins de la semaine. Les hommes se tenaient à l’écart des femmes, une ségrégation qui n’existait pas à la maison, chez Nevziye en tout cas où tous les membres de la famille vivaient en bonne compagnie. Le lendemain, un mois après mon départ de France, nous avons rempli les verrines que je devais emporter de confitures de cerises et de roses. Nevziye avait confectionné ces dernières avant mon arrivée, quand les roses étaient en pleine floraison. Malgré le ramadan, elle vaquait à ses occupations habituelles et n’avait très soif qu’à l’approche du soir, heureuse que le hazan annonce enfin l’interruption du jeûne. Elle n’allait pas à la mosquée tous les soirs: vers dix heures elle disait une longue prière dans son jardin, à l’écart, et ses incantations perçaient le silence de la nuit. Fevziye était repartie chez sa mère avec Mohammed et moi-même j’allais quitter le jardin de mon amie qui bien sûr m’a demandé de revenir l’année suivante. J’ai repris la route avec Yilmaz après que Nevziye ait dit la prière pour un bon voyage sans incidents. La veille au soir nous avions calé dans la malle arrière les bocaux de confiture et j’avais mangé pour la dernière fois en famille la çorba et le pilav plus quelques abricots que j’avais cueillis durant la nuit sur l’arbre d’où ils émergeaient au clair de lune comme autant de boutons d’or. Quand je me suis levée, Nevziye avait déjà terminé son repas alors que le jour ne pointait pas encore. Pour me donner des forces, j’ai dégusté une bonne portion de ce yoghourt onctueux dont mes petits-enfants raffolaient car j’avais appris à le faire et leur servais le mercredi quand ils venaient déjeuner chez moi avec leur maman. Après avoir avalé une tasse de thé, j’ai fini de charger la voiture puis j’ai réveillé Yilmaz qui dormait au milieu du bruit comme seuls les jeunes savent le faire. « Allaha ismarladik » (au-revoir) Bibe, Nevziye, Resat, « chok techekur » (merci beaucoup) mes amis, « gelecek sene ben gelerim, inchallah ! » (l’année prochaine je reviendrai si Dieu le veut !). D’Elazig à Malatya nous avons retrouvé l’Euphrate encaissé entre ses hautes falaises puis, laissant à droite la route de Kaysere, nous avons pris la route de Gaziantep vers le sud. J’avais décidé de longer la Méditerranée que Yilmaz ne connaissait pas plutôt que de retourner en Cappadoce. A Narli j’ai renoncé avec regret à l’ascension du Nemrut Dag : il fallait rentrer complètement en pays kurde vers Adamyan, louer des mulets, trouver un guide dans un village peut-être hostile aux étrangers. Homme, j’aurais sans doute tenté l’expérience mais les femmes avaient des interdits que je ne pouvais franchir et Yilmaz étant turc, je ne voulais pas lui faire courir de risques. Nous sommes ainsi passé à une trentaine de kilomètres de Karamanmaras où les échauffourées entre communistes et fascistes avaient pris une telle ampleur que l’armée avait pénétré dans la ville et déclaré la loi martiale. Nous avons couché à Gaziantep puis nous sommes partis nous promener dans la vieille ville qui est jolie avec ses rues sinueuses et ses portes sur lesquelles ont peut lire, au-dessous d’une représentation naïve et colorée de la Kaaba, les mots « Hos Geldiniz » (Bienvenue). La ville ancienne de Gaziantep, c’est en mieux et en pire la medinah de Fez, en mieux parce que les rues y sont beaucoup plus propres, en pire parce que les maisons n’ont pas la beauté aristocratique de celles que j’avais visitées dans la medinah. Bien entendu, nous n’avons pas quitté la ville sans acheter des pistaches, des lokoums, des baklavas et toutes sortes d’autres pâtisseries qui sont, paraît-il, les meilleures de Turquie. A Gaziantep, les boutiques de douceur occupent le rez-de-chaussée de chaque maison et les vitrines regorgent de toutes ces confiseries à la pâte d’amande et au miel que les Français connaissent bien quand ils ont visité l’Afrique du Nord. La nuit était si chaude que j’ai mis mon matelas sur la terrasse pour avoir un peu d’air. Dès huit heures nous étions sur la route d’Adana qui traverse des plaines bien cultivées entourées de hauts plateaux couverts d’un maquis semblable à celui de Corse. Les moutons laineux et frisés avaient laissé place à des troupeaux de chèvres aux longs poils noirs qui traversaient la route en bondissant avec grâce. A quelques kilomètres d’Adana, je me suis crue en Virginie ou dans les Carolines au milieu des champs de coton si ce n’est que les maisons n’avaient pas le charme des anciennes demeures coloniales du sud des Etats-Unis. Le coton (pamuk) était la richesse principale de cette région qui en exportait une grande quantité en réservant toutefois une partie de sa production aux grandes boutiques françaises qui faisaient exécuter sur place leurs articles de cotonnade. L’année précédente j’avais acheté à Büyük Ada un chemisier de coton « Ted Lapidus (made in Turkey.) Nous nous sommes arrêtés à Adana pour déjeuner puis nous avons choisi un hôtel au bord de la mer, après Mersin, le port le plus important de la Méditerranée turque où l’on embarque en particulier pour Chypre. A partir de Mersin, la côte méditerranéenne produit tous les agrumes de Turquie, oranges, pamplemousses et citrons, puis dans des centaines de serres se côtoient curieusement tomates et bananiers encore que les bananeraies soient parfois à ciel ouvert. Ajoutons à tout cela les oliveraies, les champs de pastèques à perte de vue et l’on aura l’image d’une production à la fois méditerranéennes et sub-tropicale, les bananes ne poussant bien en général qu’à partir des Canaries, plus au sud que les palmiers-dattiers qu’on rencontre déjà en Espagne à hauteur d’Alicante et, bien sûr, dans les oasis d’Algérie et de Tunisie où je n’ai pas vu de bananiers. Après les plantations la côte est devenue admirable avec des falaises couvertes de lauriers-roses plongeant sur une mer bleu-argent. Chaque village possède sur un contrefort, comme à Silifke par exemple, ou sur la plage même comme à proximité d’Anamur, une forteresse (kale) médiévale. Parfois la forteresse est construite sur l’eau comme le « kiz kilisi » (le château de la fille), relié autrefois au château de la terre ferme par une digue qui n’existe plus. Tous ces châteaux sont bien entendu les jalons que les seigneurs des croisades ont posés autrefois sur la route de Jérusalem. Au « kiz kilisi », j’ai terminé ma seconde bobine de photos. Après avoir procédé à l’enroulement, je me suis aperçue avec désespoir que le photographe suisse chez lequel j’avais acheté mes films avait glissé malencontreusement parmi les rouleaux de 36 poses une bobine de 12 et je ne m’en étais pas aperçue. J’avais donc continué à photographier dans le vide mon Keban Yolu et ses îles en tuyaux d’orgues, la vue sur Pertak, les villages kurdes tout blancs avec leurs minarets pointant vers le ciel, le séchage du petil sur les terrasses de terre, les enfants autour de la fontaine, les immenses troupeaux de moutons blancs et de chèvres noirs au long poil luisant comme de la soie, l’Euphrate encaissé entre ses hautes falaises, les plateaux roses d’Anatolie Orientale... Autant en emportait le vent. Heureusement que les mots sont restés pour décrire toutes ces merveilles afin que tout de mon voyage ne soit pas perdu. Les « lahmacun » au fromage et à la viande qu’on nous avait recommandé de manger à Anamur ont tenu leur promesse et m’ont consolée de mes déboires photographiques! Osama Nuri était toujours le patron de la locanta où il fabriquait les meilleurs « pide » de Turquie. je lui ai montré un guide que j’avais acheté à New York au mois d’Avril précédent et qui mentionnait l’excellence de ses produits et il ne fut pas pas peu fier quand je lui ai dit que j’avais fait dix mille kilomètres pour goûter de sa cuisine. En tout cas nous fûmes servis royalement pour une somme modique. La côte, après Anamur et jusqu’à Antalya, est toujours aussi découpée, aussi belle et couverte de fleurs. Les bananeraies se multipliant à perte de vue, il me semblait même qu’il y en avait plus qu’en Guadeloupe et pourtant Yilmaz m’a déclaré qu’une famille ouvrière d’Istanbul ne pouvait s’offrir le luxe de manger des bananes car elles étaient trop chères. Il est même allé jusqu’à dire que la majorité des enfants ne saurait par reconnaître le fruit sur le marché. Yilmaz était à cette époque profondément ancré dans le marxisme-léninisme mais je ne croyais pas qu’il le fût consciemment suite à une analyse politique de fond. Je pensais au contraire que sa position constituait une réaction à l’attitude profondément conservatrice et traditionaliste de son père. Quand j’essayais de lui démontrer que sa tante et son oncle n’étaient pas si à plaindre à Elazig, il me rétorqua que Resat, chef d’équipe chez les karayolari, avait en Nevziye une épouse qui travaillait dur, ne vivait que pour sa famille, ne s’accordait ni voyages, ni vêtements neufs, ni aucun des superflus qui agrémentent la vie quotidienne. Elle avait sa maison et son jardin qu’elle entretenait avec passion, ce qui lui permettait d’acheter le moins possible de produits frais au dehors et puis le couple avait un fils unique et leur décision de n’avoir qu’un seul héritier tenait sans doute à des raisons pécuniaires et au fait que la mère de Nevziye étant morte très jeune, elle avait elle-même servi de mère à ses frères plus jeunes, ce qui ne devait pas toujours être très facile, compte-tenu du caractère difficile de deux d’entre eux. Je devais donner raison à Yilmaz en un sens car j’avais offert à Nevziye son premier voyage en avion l’année précédente et c’était même la première fois qu’elle se rendait à Istanbul, à tel point qu’elle avait prié pendant pratiquement tout le vol d’Elazig à Ankara puis d’Ankara à Istanbul. Ceci dit, je ne pensais pas que l’idéal soviétique pût sauver la Turquie dont la majorité des habitants préférait tourner les yeux vers l’ouest plutôt que vers l’est. Nous nous sommes arrêtés pour le week-end à l’hôtel-Club d’Antalya, l’un des plus beaux à cette époque de la Méditerranée turque avec ses bungalows enfouis dans un océan d’hibiscus et de lauriers-roses. J’ai rencontré là un couple de professeurs français en poste à Istanbul dont j’avais remarqué la présence quand d’un bungalow voisin m’étaient parvenus les cris d’admiration d’une voix enfantine : « Oh Maman, regarde les hibiscus, ils sont aussi beaux qu’à Tahiti ! » Au cours du repas qui nous a réunis, le couple m’a confié que leur petit garçon regrettait amèrement l’île où il s’épanouissait depuis sa naissance mais que personnellement ils étaient surpris, comme je l’avais été moi-même, de la richesse exceptionnelle du sol turc et de l’importance de son cheptel. Ils m’ont dit également que si le niveau scolaire des écoles publiques étaient inférieur à celui des écoles privées à Istanbul où les familles aisées envoyaient leurs enfants au collège américain qu’avait fréquenté Lütfe, anglais, italien ou français, le niveau secondaire et universitaire était nettement supérieur à Ankara et dans les autres provinces. Je leur ai parlé de ma propre expérience en Anatolie Orientale : outre les frères de Nevziye qui avaient poursuivi leurs études dans la capitale, j’avais lié des relations amicales avec des étudiants et des étudiantes de l’université Firat d’Elazig qui poursuivaient des études de biologie, de mathématiques et de géologie et dont les niveaux de connaissance équivalaient largement à ceux de nos propres étudiants. J’avais même eu l’occasion de rencontrer des assistants qui avaient fréquenté durant plusieurs années l’Institut Géologique de Strasbourg et parlaient couramment français. J’évoquais aussi devant mes nouveaux amis la famille de Mina dont j’ai parlé plus haut, le père sénateur, la mère biologiste et les enfants, garçon, fille et gendre ingénieurs. Durant notre conversation, l’enfant courait parmi les hibiscus et les lauriers-roses comme il le faisait au temps béni de son enfance tahitienne. Depuis Side, port important de l’antique Pamphylie dont le théâtre comportait plus de quinze mille places, nous n’étions plus véritablement en Turquie tant les vestiges de la Rome antique étaient présents. Le théâtre d’Aspendos était considéré comme le plus beau de Turquie et chaque année il servait de cadre au festival d’Antalya pour des concerts et des représentations théâtrales. Antalya elle-même était une ville composite, à la fois romaine par sa porte d’Hadrien et ses remparts et musulmane grâce à son minaret cannelé datant du XIIIème siècle, le Yivli minaret. Nous avons couché au Büyük Otel où la fenêtre de ma chambre donnait sur le liman. Nous y sommes allés plus tard pour manger du poisson grillé devant la mer mais j’ai été choquée par le manque d’hygiène du restaurant et du petit port en général. (Quand j’y suis retournée quelques années plus tard, le liman réhabilité ressemblait à n’importe quel petite anse de notre côte d’azur.) Nous avons quitté Antalya pour Termessos, une ancienne ville romaine en pleine montagne à laquelle on accède en traversant un parc national qui ne peut avoir été conçu que par les Américains. A l’entrée en effet, la guérite où un garde percevait le droit de passage était une réplique exacte de celles de toutes les réserves naturelles que j’ai visitées aux Etats-Unis, telles Yosemite ou Sequioia National Park. Sur une pancarte similaire de bois naturel s’inscrivaient en turc et en anglais les mentions « Nili Parke, National Park » et surtout le chemin qui montait à Termessos était jalonné de repaires qu’on retrouve dans tous les parcs nationaux des Etats-Unis. N’était la Porte d’Hadrien, je me serais véritablement crue dans une réserve naturelle américaine et plus spécialement d’ailleurs, en raison des nombreuses sources d’eau chaude, à Yellowstone dans le Wyoming où jaillit tous les quarts d’heure le geyser « Old Faithful » (Vieux Fidèle). L’arrivée à Pammukale (le château de coton), l’antique Heliopolis, après vingt kilomètres de route non asphaltée, fut un nouvel enchantement: le ruissellement à flanc de montagne et depuis des millénaires d’eau chaude à 45° à haute teneur en sels minéraux a créé un fantastique paysage d’immenses vasques blanches disposées en gradin. L’eau, en débordant, a formé des stalactites géantes de cent mètres de hauteur. Ne s’y trompant pas une fois de plus les Romains ont aménagé là une grande station thermale qui a toujours été réputée pour la guérison des rhumatismes mais elle fut détruite au XIVème siècle par un tremblement de terre. Notre hôtel était très confortable avec une vue admirable sur les vasques et sur la vallée. J’aurais pu nager dans la piscine de l’hôtel à laquelle on avait donné la forme d’une immense vasque naturelle mais j’ai préféré me délasser dans la vasque privée de mon bungalow pour éviter les cris des enfants qui se sont baignés jusqu’à minuit. Nous avons visité le lendemain les thermes municipaux qui étaient très bien aménagés, les gens des alentours profitant toutefois à loisir et sans frais des piscines blanches naturelles où l’on s’enfonce dans une sorte de glaise blanche très propre. Vers cinq heures, le vent s’est levé et l’eau s’est ridée en vaguelettes. Le coucher de soleil était presque aussi beau qu’en Anatolie Orientale et les soirées à cette hauteur délicieusement fraîches. La route de Pamukkale à Kusadasi aurait été uniforme et triste sans la présence de toutes les plantations déjà citées auxquelles étaient venus s’ajouter des champs de tabac, de figuiers, de grenades, de tournesols et d’amandiers. Kusadasi m’a surprise agréablement. Touristique il est vrai, avec des centaines de boutiques pleines de cotonnades, de vêtements de peau fort élégants, de merveilleux tapis dont les bleus et les prix inabordables faisaient rêver, d’objets d’onyx et de cuivre, ses restaurants regorgeaient de poissons et des crustacés les plus appétissants, loups, turbots, rougets et bien sûr homards auxquels je n’ai pu résister après avoir nagé dans une eau cristalline où j’ai plongé depuis une falaise blanche battue par les vagues. C’était bien sûr la première fois que Yilmaz goûtait à ces merveilles et il s’est léché les babines de plaisir, comme quoi le marxisme-léninisme mène à tout même aux plaisirs de la table. Le vin blanc qui accompagnait les homards, sans avoir le bouquet d’un vin de France, était agréablement fruité. Heureusement que Kemal ne nous accompagnait pas, il se serait rendu compte avec horreur que son fils prenait un plaisir certain dans l’absorption de ce breuvage interdit et il aurait condamné sans appel l’horrible tentatrice venue d’occident pour corrompre sa progéniture! De Kusadasi, nous nous sommes bien entendu dirigés vers Ephèse qui est une merveilleuse ville de marbre dont les colonnades sont si grandes que ses Thermes pouvaient recevoir mille hommes et mille femmes en même temps. On se promène à loisir le long de larges avenues qui aboutissent les unes à l’amphithéâtre admirablement situé, les autres à l’agora (le forum des Romains). J’ai éprouvé dans ce lieu plus de plaisir que je n’en avais jamais ressenti en Grèce même et je me suis dit que les bâtisseurs de l’antiquité avaient un don pour choisir les sites, Ephèse rivalisant de grâce et de majesté avec l’Acropole ou Delphes. Nous avons visité après notre promenade dans la ville antique le musée de Selçuk où l’on trouve, en plus des statues et des sarcophages sobrement mais élégamment répartis dans des salles lumineuses, de délicieuses statuettes telles « L’Enfant au Dauphin », de minuscules amphores et surtout deux remarquables Artémis dont la poitrine s’orne de multiples seins gonflés d’un lait de pierre. Les musées de Turquie étaient admirablement entretenus malgré le coût minime du droit d’entrée. J’espère que les Egyptiens ont pu s’en inspirer depuis car je suis allée plusieurs fois au Musée du Caire à l’époque et le triple sarcophage d’or de Tut-An-Kamon se couvrait peu à peu de l’intolérable poussière grise de la ville. La « Maison de Marie », dernière demeure selon les Ephésiens de la Mère du Christ que d’autres situent à Jérusalem valait par son emplacement au sommet d’une colline dont la vue sur la plaine de Seçuk d’un côté, sur le golfe de Kusadasi de l’autre était une fois de plus admirable. Je crois que seule la plaine d’Alsace, en France, a de ces reculs insondables. Après tant de merveilles, j’ai découvert Izmir, une grande ville quelconque, le centre d’exportation des raisins secs mondialement connus dont le port était terriblement sali et pollué par une quantité impressionnante de mazout qui léchait les pierres du quai. Nous avons tout de même trouvé un restaurant de poissons propre et à notre goût. Les loups grillés et les moules farcies au riz étaient délicieux et je n’ose dire que Yilmaz s’est délecté de vin blanc qui devrait cesser d’être un « must » avant qu’il ne rejoigne sa famille. De retour à l’hôtel après une promenade le long des quais où les voiturettes des vendeurs ambulants regorgeaient de pistaches, de noisettes et d’amandes fraîches, j’ai fait la connaissance du plus jeune frère de la famille Yalcin, Erol. Accompagné de sa femme, de sa fille et de Cetin, le fils de Nevziye, il est venu nous inviter pour le week-end dans sa maison d’Urla. Nous avons passé deux jours charmants car Erol était, comme sa soeur Nevziye, un hôte exceptionnel. Il exerçait à peu près les fonctions de sous-préfet qu’on nomme en Turquie gouverneur de province et supervisait en fait les vingt cinq villages qui composaient le district d’Urla, à trente kilomètres d’Izmir. Nous sommes arrivés là-bas vers midi après avoir fait une excursion à Kadifekale, l’ancienne forteresse de Smyrne, d’où la vue sur la mer est comme toujours très belle. Erol nous attendait avec Cetin sur la route et nous l’avons suivi jusqu’à une île reliée à la côte par une corniche. Sa femme Gülsen et ses enfants, Güldeniz (rose de mer) et Sansa étaient déjà sur la plage. Après avoir nagé loin de la foule des plages publiques, nous avons mangé des côtelettes grillées sur place, toutes sortes de salades au « bulgur » (blé concassé qui sert également à la confection du taboulé), haricots blancs, aubergines, poivrons, tomates, le tout accompagné naturellement de yoghourt et comme dessert des pêches succulentes cueillies dans le jardin d’Erol. Décidément toute la famille avait le don des jardins car le frère aîné, Nevzat, devait déguster en France les délicieuses cerises blanches dont l’arbre immense trônait au milieu de son potager. Dans la soirée, nous avons rejoint des amis d’Erol dans un camp de vacances réservé aux cheminots. Bien situé au bord d’une agréable baie, propre autant sinon plus qu’un village français de ce genre, il accueillait pour deux semaines et un prix modique les cheminots et leur famille. Nous avons terminé cette longue journée dans un petit restaurant d’où la vue sur la plaine et la baie d’Urla était comme toujours belle à en mourir. Il faudrait plus de superlatifs que n’en comporte mon vocabulaire pour décrire la diversité de ces espaces ouverts comme par miracle sur la mer ou les vallées de Turquie. Le lendemain matin, je ne me suis pas réveillée assez tôt pour partir, j’ai donc flâné jusqu’à midi, lavé la voiture pendant que Gülsen préparait un nouveau pique nique et, comme la veille, nous sommes repartis passer l’après-midi dans l’ïle. Cette fois-ci, les garçons ont ramassé une bonne quantité d’oursins et de crabes que nous avons dégustés le soir dans le jardin, au clair de lune. Gülsen qui parlait très bien anglais m’a dit qu’elle était originaire de Chypre où elle avait fait ses études dans la communauté turque. Elle exerçait toujours le métier d’institutrice à Urla même et ses enfants iraient, une fois leurs études primaires terminées, au lycée d’Izmir. A huit heures du matin, nous étions prêts pour l’avant-dernière étape de cette partie de mon voyage : Urla-Bursa. Cetin nous accompagnait car il devait repartir quelques jours plus tard pour Elazig où l’attendait le résultat de ses examens. Il faut dire que ces jeunes gens, quelque fût leurs idées politiques ou religieuses, avaient à coeur de terminer leurs études. J’aurais aimé pouvoir dire mon admiration devant cet intérêt pour les sciences ou les lettres mais Yilmaz et Cetin m’ont prosaïquement expliqué que le fait de continuer leurs études les dispensait du service militaire et constituait pour nombre d’adolescents dont eux-mêmes qui ne me paraissaient pas spécialement doués pour des études universitaires le moyen d’échapper aux vicissitudes et aux sévices de l’armée. Au contraire les enfants d’Erol avaient sans doute les capacités intellectuelles de leurs parents et de leur oncle Nevzat et ne poursuivraient pas leurs études pour des raisons utilitaires. Cet étonnant pays n’a jamais cessé de me surprendre. Chaque jour j’y découvrais une nouvelle source de plaisir ou d’étonnement. Tout le long de la côte, d’Urla à Izmir, des dizaines de pêcheurs tiraient des filets remplis de poissons, un spectacle courant sur les côtes françaises de mon enfance mais qui devenait de plus en plus rare en raison de la pollution qui commençait à sévir à l’abord de nos rivages. A la sortie d’Izmir, la route bordée de lauriers-roses traversait pendant des kilomètres des plantations de tabac. Les collines ondulaient à nouveau près de Bursa, la ville des mosquées seldjoukides où dorment parmi les roses du cimetière de Muradiye les fils de Beyazit, Murat II et Suleyman le Magnifique. Tout près des türbe, les tombes des officiers ottomans étaient, comme celles des derviches de Konya, coiffées de turbans de pierre, insignes de leurs grades respectifs. Nous avons dégusté au restaurant la grande spécialité de Bursa, « l’eskander kebab », une variante du « doner kebab » dont la curieuse quenouille orne la vitrine de nombreux restaurants turcs, sur place ou à l’étranger, à Paris en particulier où je vais goûter à la délicieuse viande grillée servie avec une sauce au yoghourt et au piment quand j’ai la nostalgie de ce pays que j’ai aimé plus que les autres. En dehors des mosquées seldjoukides et de l’eskander kebab, Bursa est célèbre pour sa soie. Dans l’une des fabriques, nous avons pu voir, rangés sur des étagères, les milliers de cocons d’où l’on tire le fil brillant qui fit la gloire de Lyon au temps où les fibres artificielles ne submergeaient pas encore le marché. La ville était également renommée pour ses eaux sulfureuses mais la piscine de notre hôtel était malheureusement fermée pour un jour ou deux. Il semble qu’un des curistes de marque ait été le roi Idris Ier de Libye qui en perdit son trône... La légende veut en effet qu’il ait pris les eaux de Bursa quand survint le coup d’Etat du Colonel Kadhafi en 1969. J’ai regretté de n’être pas descendue au pittoresque Kükürtlü Oteli, une ancienne construction de bois très couleur locale et qui comportait son propre hammam et ses bains sulfureux. Pour revenir aux jardins des hortensias de Kamile, nous avons pris le bac de Yalova sur le golfe d’Izmir, évitant ainsi l’autoroute où la circulation était intense et dangereuse vu le nombre de camions et d’autocars qui roulaient à toute allure sans respecter les restrictions de vitesse. La traversée de deux heures sur le bac fut au contraire agréable et reposante après notre périple de 5000 kilomètres sur les routes turques. A l’arrivée sur la terre ferme, il ne restait plus que trente kilomètres à parcourir pour rejoindre le centre de la ville par le nouveau pont. J’ai laissé Yilmaz et Cetin à Fatih et je suis rentrée à Levent pour reprendre souffle avant mon nouveau départ. Je devais en effet me rendre aux consulats de Roumanie et de Hongrie pour obtenir des visas de transit. Après les 45° d’Elazig et la chaleur humide de la Méditerranée, les 27° d’Istanbul me paraissaient relativement supportables alors que Kamile souffrait infiniment de la chaleur. La tête encore pleine de falaises, de fleurs, de colonnades, de mer cristalline, il me faudrait plusieurs semaines pour décanter le tout et réfléchir un peu. En attendant, je profitais de mes dernières journées en Turquie. Nous sommes allés le dimanche au bord de la mer chez des amis de Lûtfe qui avaient un cottage dans une résidence confortable où les enfants roulaient à bicyclette sur des chemins interdits aux voitures. Notre hôte avait préparé une soupe de poissons si délicieuse que j’en ai encore le goût sur les lèvres. Ensuite je suis allée m’étendre au soleil sur la plage privée puis nager dans l’enceinte réservée...Pas étonnant qu’au cours du repas la jeune femme ait dit que la mort du Chah lui faisait beaucoup de peine. Kamile a souri car elle savait que nous n’étions pas très copains, le monarque d’Iran, sa police et moi-même ! Mais enfin il y a les riches sympathiques et les autres : cette famille était gentille et accueillante. Le couple avait une petite fille dont j’ai oublié le nom. Le mari était architecte et la jeune femme fabriquait des lampes à abat-jour. Elle m’a demandé si je pourrais lui envoyer du galon doré car le plus beau venait, semblait-il, de Paris. Encore une chose que je ne savais pas mais je lui ai promis de lui en faire parvenir dès mon retour. Quand nous sommes rentrés à Levent, j’ai profité de ma dernière soirée chez mes amis pour parler politique avec Lütfe : il avait une connaissance profonde de l’histoire turque et s’il reconnaissait que Kemal Ataturk avait été l’artisan d’une république moderne, il n’était pas tendre pour certains aspects du personnage, pas plus d’ailleurs qu’il ne l’était envers Ismet Inonu qui avait fait exécuter Menderes, le seul Président libéral qu’ait jamais connu la Turquie. J’aurais aimé rentrer en avion et laisser ma voiture à Lütfe qui avait bien besoin d’un véhicule confortable mais il m’a dit qu’il devrait de toutes façons payer une taxe d’importation de 100% sur le prix d’achat car l’armée passant tous les contrats avec des firmes qui fabriquaient sur place telles que Renault et ne remettant les voitures aux revendeurs qu’après les avoir utilisées durant une année, il n’était pas possible de contourner le processus. Il m’avait conseillé de modifier mon itinéraire habituel et de rentrer par Bucarest qui avait été le petit Paris des années trente où les familles aisées d’Istanbul se rendaient par l’Orient Express pour passer quelques bonnes journées de détente. C’est la raison pour laquelle j’avais dû me rendre au consulat pour obtenir un visa d’entrée en Roumanie. A sept heures, j’étais prête à partir. Kamile avait très envie de m’accompagner à Paris où elle séjournait souvent chez sa cousine Mina mais son fils Feaz venait d’arriver d’Allemagne et il n’aurait sans doute pas été content de rester seul avec son père. Je commençais à connaître le chemin du retour jusqu’à Kapiküle où s’allongeait la file des voitures immatriculées en Allemagne. Ayant passé la frontière turque en quelques minutes, j’ai dû attendre deux heures que les douaniers bulgares ait terminé leur repas et sans doute fait leur sieste pour continuer mon voyage. Jusqu’à Stara Zagora le paysage était monotone, des champs de tournesols mais pas un arbre, pas un fruit, pas un vendeur ambulant sur le bord de la route comme en Turquie ou en France. C’est la première fois que je remontais vers le nord de la Bulgarie et les villages étaient tristes, les maisons sales, comme inachevées, jetées ça et là sur le bord d’une route où évoluaient en se dandinant quelques troupeaux d’oies. Je ne connaissais de ce pays que Varna et les Sables d’Or sur la Mer Noire qui accueillaient surtout des étrangers dont les Allemands de l’Est étaient les plus nombreux et je ne m’étais jamais éloignée du grand axe Istanbul-Sofia-Belgrade. Remonter en Roumanie via Stara-Zagora était une autre histoire: la route était à peine carrossable, les panneaux de signalisation inadéquats, seules les fameuses roses de Bulgarie qui s’épanouissaient dans les villages et sur les routes plus que dans les jardins tristes coloraient le panorama de ces lieux que je voulais vite oublier. Trouver un hôtel convenable à Gabrovo était pratiquement impossible car les seuls endroits décents étaient réservés aux touristes russes. J’ai respiré quand une réceptionniste m’a aimablement accordé une chambre relativement propre en me spécifiant toutefois qu’on ne servait aucun petit déjeuner. Dans un restaurant minable (il n’y en avait pas d’autres), j’ai péniblement ingurgité des brochettes trop cuites et un yoghourt honnête. Un groupe de vacanciers soviétiques, après avoir mangé une salade de tomates et un triste poulet-frites, a porté un toast à je ne sais qui et j’ai regagné ma chambre pour me lever dès six heures, contente de pouvoir récupérer mon passeport à cette heure matinale. Je n’avais de toutes façons pas pu dormir car des Russes avaient bu toute la nuit en allant bruyamment d’une chambre à l’autre. Je fus donc à peine surprise quand des policiers me demandèrent à sept heures de souffler dans l’équivalent de notre ballon français, supposant qu’à leurs yeux une étrangère devait être saoule dès potron-minet. A neuf heures et quart, après avoir vainement cherché sur cent cinquante kilomètres un seul endroit où l’on pût me servir un café ou un thé, j’étais à la frontière. Nerveuse peut-être, après avoir montré le contenu du coffre aux douaniers, j’ai malheureusement compris trop tard qu’une des clefs, la bonne, venait d’y tomber quand j’étais entrain de le refermer. Comme j’avais préalablement tourné la clef dans la serrure pour la bloquer, c’en était fait de moi. La malle arrière bloquée, le double de la clef à Paris, que ferais-je si les douaniers roumains exigeaient d’inspecter la voiture ? Vu la propagande de Madame le Professeur Atlan pour ses cliniques de gérontologie de Bucarest et de la Mer Noire et la reprise des relations commerciales avec les pays occidentaux, je ne me tracassais pas l’esprit outre mesure. Côté roumain donc, peu de voitures mais une heure pour fouiller et vider un car grec dans tous ses recoins: une passerelle avait même été jetée sur le toit du car afin qu’un inspecteur pût en dévisser les panneaux supérieurs. Une jeune femme allemande de l’Est qui parlait anglais me dit que les douaniers recherchaient de la drogue. Elle ajouta d’ailleurs à mon grand étonnement : « Vous voyez, nous sommes des pays frères et pourtant nous avons des douanes plus dures et des frontières plus fermées que celles de tous les pays occidentaux. Nous sommes allés à Paris l’année dernière et nous n’avons jamais assisté à de telles scènes ou subi autant de tracas. » J’étais quelque peu rassurée quand le douanier roumain a visé mon passeport sans difficulté puis quand la jeune fille du change m’a vendu les traditionnels bons d’essence (à 98 lei le litre alors qu’elle en valait 78 à la pompe) et j’ai cru que je pouvais repartir. Quelle mouche a piqué alors le douanier ? Il a repris mon passeport, l’a emporté dans un bureau voisin, en est ressorti au bout d’un quart d’heure et n’a plus fait mine de me le rendre. Après une demi-heure d’attente, un inspecteur est apparu et m’a demandé d’ouvrir mon coffre. Impossible de le faire puisque la clef était à l’intérieur ! Je tentais alors de m’expliquer mais l’homme me rétorqua en bon français que c’était mon problème d’ouvrir le coffre et le sien d’examiner ce qu’il contenait et que si je refusais d’obtempérer, il se verrait dans l’obligation de faire sauter la serrure. Je me dis alors que je pouvais atteindre le coffre par l’intérieur de la voiture en soulevant le siège arrière. Il me suffirait ensuite de la vider complètement de ses bagages et de ses verrines de confiture. Quand un homme est arrivé avec un chien qui a flairé mes pneus, j’ai compris qu’on recherchait de la drogue. Pourquoi moi me suis-je dit et non les Tchécoslovaques et les Allemands de l’Est qui repartaient sans encombre en me faisant un signe de la main ? Tout simplement parce que j’avais obtenu mon visa d’entrée à Istanbul ainsi que le déclara un douanier à son supérieur alors qu’on procédait à l’examen de ma voiture. Comme je voyageais seule depuis la Turquie, empruntant un itinéraire que suivaient rarement les occidentaux, je ne pouvais être qu’une trafiquante. Ayant le droit et l’innocence pour moi, je pris donc le parti de l’humour et je demandai à mes persécuteurs s’ils voulaient trancher la pastèque et le melon que je transportais pour y rechercher l’héroïne convoitée. Ces messieurs n’ont malheureusement pas pris mes paroles à la rigolade et un officier encore plus gradé et parlant encore mieux français est arrivé et m’a déclaré que je ne serais pas digne d’entrer en République Socialiste Roumaine si je ne me pliais pas aux lois du pays et si je ne subissais pas la fouille en toute sérénité. J’ai vu le moment où ils allaient découper la tôle pour rechercher l’objet du délit d’autant plus qu’ils m’ont demandé si je cachais des fusils et des revolvers. Dans ma petite voiture qui éclatait de confitures de rose, de pistaches et de lokoums ? Je tombais en plein roman policier... Avec la clef récupérée dans le coffre vide, seul résultat positif de cette farce grotesque, j’ai dû ouvrir le bouchon d’essence afin que ces messieurs puissent introduire dans le réservoir une longue tige d’acier qui apparemment n’a rien révélé de suspect pas plus que l’intérieur du capot qui ne cachait rien que le moteur et autres accessoires indispensables à la marche de la voiture. J’étais entre-temps passé du rire aux larmes d’autant plus que je n’avais pas envie d’affronter une nouvelle fois les douaniers bulgares qui s’étonneraient de mon interdiction d’entrer en Roumanie et me feraient subir de nouvelles épreuves. Heureusement que mes tortionnaires roumains se sont soudain fatigués de tout ce cirque et qu’ils m’ont rendu mon passeport en ayant l’ironie de me souhaiter : « Bon Voyage ! » Tout mon barda, valises, sacs, confitures, était déballé sur les deux bancs de ce poste frontière peu accueillant. Sous l’ardent soleil, les guêpes s’en donnaient à coeur joie autour des verrines, attirées par l’odeur sucrée de la confiture de roses. Je leur ai abandonné une bonne part du butin dans la crainte de me faire piquer (les guêpes bulgares devaient être plus méchantes que leurs congénères occidentales) et il m’a fallu près d’une heure pour remettre mes affaires en ordre. A midi j’étais prête à partir et comme il n’y a que soixante kilomètres entre la frontière et la capitale, je les ai couverts très vite et me suis engagée sur un boulevard au bout duquel j’ai repéré une tour qui ne pouvait être que l’Intercontinental. Je m’y suis pointée comme en terre promise et, après avoir fait mettre ma voiture au parking par un voiturier, je me suis plongée avec délices dans un bain dont je ne suis ressortie que pour déjeuner puis me recoucher toute l’après-midi. J’avais la chance que la télévision donne des films américains en circuit fermé et j’ai pu oublier en les regardant mes tracas du matin. Le soir, j’ai tout de même voulu dîner dans le plus beau restaurant de la ville, le Bucaresti. Les seuls convives débraillés étaient quatre garçons roumains qui ont vite quitté la salle. Une opulente famille arabe s’est installée à leur place: le monsieur ne parlait qu’anglais et voulait absolument commander pour ses quatre petites filles une « chicken soup » au pays de la carpe farcie. Je suis intervenue pour faciliter le dialogue car au Bucaresti, le maître d’hôtel, les garçons d’un certain âge et le menu ne parlaient que français comme au bon vieux temps du « petit Paris » et de l’Orient Express. Le lendemain matin j’ai loué une limousine pour visiter Bucarest, contrairement à mon habitude car j’aime en général marcher dans les rues d’une ville nouvelle. Je l’ai fait partout dans le monde, à Hong Kong comme à New York ou San Francisco, mais cette fois-ci je ne me sentais pas en symbiose avec ce pays et cette ville apparemment mal entretenue. Seule diversion, une cérémonie à l’église Saint Basarab plus communément appelée la Patriarchie : à l’entrée les fidèles déposaient sur une table des gâteaux et du pain qu’on pouvait acheter à l’intérieur même de l’église puis ils allumaient un cierge et se dirigeaient vers l’autel où un prêtre en vêtements sacerdotaux les bénissait et emportait le cierge derrière l’iconostase que les laïcs ne peuvent franchir, un peu comme l’arche sainte de nos synagogues. J’ai aperçu le sanctuaire avant que l’une des trois portes ne se referme: il regorgeait de chandeliers et de ciboires en argent massif serti de pierres précieuses. Je me suis laissée conduire au « Musée du Village » sans intérêt et je n’ai pas échappé au Monument des Héros. Dans le parc du musée, des garçons échangeaient sans se cacher le moins du monde des lei contre des dollars. Les gens m’arrêtaient pour me demander des paquets de cigarettes qu’ils étaient prêts à payer grassement comme je l’avais vu faire à Moscou dans les années 60. Mon chauffeur qui était un jeune avocat sans causes car il ne tenait pas à végéter comme fonctionnaire de l’Etat me dit qu’une nouvelle classe était née dont l’existence était une course au « bakchich » : le garçon de café se débrouillait, l’employé du ministère acceptait un pot-de-vin pour mettre un dossier d’appartement ou de voiture au-dessus de la pile, l’avocat lui-même payé par l’Etat recevait de son client des honoraires pour être autre chose qu’un défenseur nommé d’office, chacun essayant d’améliorer ainsi son quotidien misérable. J’ai terminé mon tour de ville par une visite de l’hôtel Flora, un établissement de luxe où l’on traitait les capitalistes en mal de leur jeunesse par les méthodes et les pilules de Madame le Professeur Aslan. J’ai acheté des crèmes de jour et de nuit mais, en ce qui concerne les pilules, il fallait maintenant une ordonnance et la consultation était de cent cinquante dollars. J’ai décidé de faire comme Faust : pour retrouver ma jeunesse, je vendrais plutôt mon âme au diable qui ne pouvait pas être pire que Nicolas Ceaucescu. Je ne connaissais d’ailleurs pratiquement pas l’existence de ce monsieur avant d’arriver à Bucarest. Il n’avait pas la notoriété funeste qu’il eut plus tard en Occident. C’est en ouvrant la télévision dans ma chambre d’hôtel que j’ai commencé à entendre le nom du Camarade Ceaucescu qui revenait dans les discours toutes les deux minutes. Il n’y en avait que pour lui et toute la Roumanie semblait aimer cet homme qui cumulait les fonctions de Président de la République et de Secrétaire Général du parti communiste depuis 1965 autant que les Soviétiques avaient adoré Staline. Mais je savais bien à quoi m’en tenir et je ne voyais dans cette propagande que celle de toutes les dictatures, qu’elles fussent de droite ou de gauche. Ma dernière vision de Bucarest n’apporta aucun démenti à mes doutes : alors que je m’éloignais, des queues commencèrent à se former devant toutes les boutiques des quartiers autrefois les plus opulents de la ville et au fur et à mesure que je roulais je n’ai vu aucun court de tennis où le charmant Nastase et la Mariana de Björn Borg eussent pu s’entraîner. J’espérais coucher à Brasov, une jolie ville des Carpates méridionales. Il faut dire que ces montagnes, vastes blocs de granit au milieu desquels jaillissaient d’admirables forêts de sapins géants, étaient aussi belles qu’on les décrit dans les livres et puis les stations touristiques étaient nombreuses, les maisons de bois peint ravissantes. Malheureusement tous les hôtels de Brasov étaient pleins : je n’ai pu visiter la Transylvanie comme je l’espérais et partir à la recherche du Comte Dracula avant de visiter les églises rupestres des Carpates Orientales. Il est vrai que mon visa de trois jours ne m’aurait sans doute pas permis de le faire. Alors j’ai roulé jusqu’à Sighishoara où la chambre que j’ai trouvée était convenable, sans plus. La nourriture était pire encore que celle de Bulgarie où l’on se consolait au moins avec le yoghourt et je ne sais pas très bien ce que j’ai mangé dans le restaurant de l’hôtel où quelques dizaines d’hommes de Cro-Magnon se saoulaient. Frêles gymnastes des Jeux Olympiques et des Championnats du Monde, où vous cachiez-vous ? J’ai repris la route le lendemain matin après avoir pu obtenir une tasse de thé. Les villages étaient moins bien entretenus qu’autour de Brasov mais entre Turgu Mura et Cluj les choses ont pris une tournure plaisante : toutes les femmes brodaient devant leur maison et suspendaient blouses et napperons à des fils de fer avec des pinces à linge pour attirer l’attention des touristes. J’ai à nouveau échoué dans un hôtel de second ordre, le « Dacia », seul établissement convenable d’Oradea, étant plein. Cette ville proche de la frontière n’avait à mes yeux pour intérêt que d’être une étape sur la route des monastères Dragormina, Sucevita, Voronet, Moldevita... dont on m’avait dit que les fresques extérieures inaltérées depuis des siècles attiraient de nombreux artistes mais, une fois encore, le temps me manquait pour les visiter et dès le lendemain j’ai passé sans encombre la frontière. Les deux cents kilomètres qui me séparaient de Budapest longeaient la grande plaine hongroise dont les champs étaient couverts de maïs et de tournesols trois fois plus hauts que ceux de Roumanie. Dès l’arrivée dans la capitale, on constatait que la ville était animée, pleine de jolies boutiques qui regorgeaient de nourriture, de boissons, de vêtements bien coupés, que les restaurants et les pâtisseries, les cafés également étaient trop nombreux pour les énumérer. Je voulais descendre à l’hôtel Gellert dont les bains étaient réputés mais, ne l’ayant pas trouvé, je me suis rabattue sur l’Intercontinental, au bord du Danube, face à l’ancien château royal. Le fleuve est large, majestueux, trois fois au moins plus large que la Seine à Paris: il sépare Pest de Buda. J’ai fait un tour en bateau l’après-midi même de mon arrivée et j’ai pu admirer sur les rives le Parlement ouvragé qui est une réplique des « Houses of Parliament » de Londres et des églises baroques. Budapest est entourée de collines sur lesquelles furent construites le château, l’Eglise Matyas, la Citadelle et le fameux Bastion des Pêcheurs. Nous sommes passé sous le Nouveau Pont et devant l’hôtel Gellert qui est sur la rive de Buda, face au fleuve, puis nous avons abordé à l’Ile Ste Marguerite dont le nom évoque celui de la fille du roi Arpad qui régna au treizième siècle de notre ère. Bien entendu l’île comportait un établissement thermal car Budapest possède un grand nombre de bains d’eau sulfureuse indiquée pour le traitement de l’arthrite et des rhumatismes dont certains, construits par les Ottomans, étaient reconnaissables à leurs dômes dorés. Comme il n’y avait pas de représentation au Théâtre de Plein Air, je suis allée le soir au Théâtre Folklorique pour applaudir une jeune troupe sympathique aux costumes bigarrés qui dansaient au son d’un orchestre dont les violonistes (garçons et filles) et les cymbaliers étaient les virtuoses auxquels on pouvait s’attendre au pays de Franz Listz. Bien entendu nous n’avons pas échappé à la Seconde Rhapsodie Hongroise, au demeurant fort bien interprétée. Le lendemain matin, je suis allée à Pest, la ville basse, récente, très étendue. Je me suis arrêtée sur l’immense Place des Héros où l’on peut lire en passant d’une statue à l’autre l’Histoire des Magyars depuis leur arrivée en 896 de notre ère dans la plaine danubienne sous la conduite de leur chef Arpad, chef de la dynastie qui a régné sur le pays jusqu’en 1301. Sur un côté de la place se dresse le Musée National qui abrite, paraît-il l’une des plus belles collections de peintures européennes, sur l’autre le Musée d’Art Moderne. Pest a malheureusement gardé un souvenir cuisant de l’entrée des chars soviétiques dans la ville après l’insurrection d’Octobre 1956 et les stigmates de la répression n’ont pas encore été effacés (d’après un de mes amis) quarante quatre ans après qu’elle ait été perpétrée. Cependant, malgré la noirceur des maisons et leurs façades encore trouées de balles, Budapest au bord de son grand fleuve était belle et ses cafés de plein air lui donnaient un aspect riant que je n’avais observé ni à Belgrade ni à Bucarest. Et puis on y mangeait bien, trop bien même: je garde le souvenir d’une délicieuse soupe de poissons au paprika servie avec de la crème fraîche et de gâteaux fourrés au chocolat un peu trop pleins de calories. Pour me délasser après ce festin qui m’avait fait oublier la nourriture innommable de la sinistre Oradea, j’ai flâné à travers la ville, sans but, au gré des rues qui se présentaient, me repérant toujours par le fleuve, et j’ai couronné mon trop bref passage à Budapest par une « goulash party » dans la forêt voisine où j’eus comme voisins un couple d’Américains, professeurs au collège américain du Caire, et un Soudanais dans l’import-export à Jeddah, qui ont apprécié autant que moi les hors d’oeuvre au paprika, la soupe à la goulash, l’apfel strudel, le gâteau au fromage blanc et le tokay bien frais mais un peu trop sucré à mon goût. Le lendemain, alors que je pensais partir l’après-midi même pour Vienne, un monsieur anglais qui m’avait saluée la veille dans le hall de l’hôtel m’a arrêtée au passage. Il m’a invitée à prendre un café puis m’a demandé s’il pouvait m’accompagner à la synagogue où je désirais me rendre avant de quitter Budapest. J’avais immédiatement deviné en lui un coreligionnaire et vu son accent quand il s’exprimait en anglais, je le croyais plutôt originaire d’Europe Centrale. En effet, né en Tchécoslovaquie, il s’était installé avec son père à Londres en 1939 après la déportation de sa mère et de l’un de ses frères qui étaient tous deux morts au camp de concentration. Quarante et un ans de Grande-Bretagne et il cherchait encore ses mots, commettant des fautes de grammaire incroyables. Il me rappelait l’ami de papa dont j’avais fait la connaissance à mon arrivée à Londres en 1943 et qui parlait anglais avec l’accent alsacien de son enfance après autant d’années en Angleterre que ce Monsieur Honey. Nous n’avons pas trouvé la Grande Synagogue en très bon état. La communauté juive avait dû être bien décimée après le passage funeste du régent Horthy et l’arrivée au pouvoir du parti fasciste des Croix-Fléchées à la botte de Hitler qui ordonnait encore des tueries alors que l’Allemagne avait déjà capitulé. Comme il était trop tard pour partir, nous sommes allés déjeuner près du zoo chez Gundel, le meilleur restaurant de Budapest qui avait rouvert ses portes depuis quelques mois. Pour un prix modique et qui a dû changer depuis, nous avons mangé des tanches de carpes farcies et une salade de poulet. Les plaisirs de la table avaient repris un tel essor dans la capitale hongroise que Imre Gundel, le patron du restaurant, avait déjà fait paraître un guide gastronomique de Budapest qui ne comportait pas moins de cinquante huit grands restaurants, pâtisseries (konditorai), cafés de plein air, celliers à vin et tavernes à bière des deux côtés du Danube. J’ai eu le courage, comme je restais une nuit de plus en Hongrie, de me déplacer de l’Intercontinental au Gellert afin de pouvoir profiter des bains. Quelques longueurs de piscine m’ont privée de tout complexe de culpabilité puisque, invitée par Monsieur Honey, j’ai dîné le soir au Bastion des Pêcheurs. J’étais encore à l’âge où je pouvais apprécier le romantisme de ces heures au soleil couchant : le Danube et la ville illuminée en contrebas, une soupe de homard exquise dans nos assiettes, des violons langoureux accompagnés de cymbalum dont les notes acidulées vibraient dans la nuit, de petits bougeoirs qui laissaient à peine deviner l’assiette et plongeaient les visages dans une pénombre calculée... Monsieur Honey s’était peut-être fait des illusions mais comme « mon avenir était déjà derrière moi » je suis rentrée sagement au Gellert et lui à l’Intercontinental. Mon passeport récupéré, j’ai pris le temps d’acheter quelques bouteilles de Tokay et des blouses brodées pour ma petite Valérie. Le passage de la frontière se fit bien entendu sans encombre puisque les gouvernements respectifs d’Autriche, de Hongrie et de Tchécoslovaquie essayaient de reconstituer l’axe Vienne-Budapest-Prague afin de renouer des liens économiques et culturels entre ces trois pays voisins et venaient de supprimer les visas entre Budapest et Vienne. Dans cette ville que je visitais pour la première fois, j’ai décidé de ne pas descendre à l’hôtel mais de prendre une chambre chez l’habitant. Je suis tombée sur une vieille maison que j’avais choisie proche de l’Opéra quand je me suis aperçue qu’il faisait relâche durant le Festival de Salzbourg. Malgré ce contretemps, j’étais en plein centre ville, ma chambre était propre, mes hôtes parlaient anglais et m’avaient promis un excellent petit déjeuner. Je pris à peine le temps de déposer mes bagages pour courir à l’Intercontinental, non pour y loger mais pour retenir une place au « Wien theater » qui donnait en été « La Veuve Joyeuse. » Cette courte visite m’avait tout de même permis de constater que l’opulente clientèle arabe, maîtresse de l’or noir - les hommes en djellaba de soie, les dames couvertes de bijoux ne quittant pas les salons de l’hôtel où elles se faisaient servir des pâtisseries à longueur d’après-midi - était à Vienne comme chez elle, sans doute parce que la capitale autrichienne constituait alors une plaque-tournante mondiale proche des Pays de l’Est comme de l’Ouest où transitaient les hommes et les produits de tous les pays. Dès les premières notes égrenées par l’orchestre de ce charmant théâtre viennois, mes souvenirs d’enfance ont jailli, doux et tristes à la fois: quand j’étais petite, j’allais souvent le jeudi après-midi avec maman aux matinées du Trianon Lyrique, Boulevard Rochechouart. On y donnait toutes les opérettes du répertoire, Le Beau Danube Bleu, La Chauve-Souris, La Veuve Joyeuse, Le Pays du Sourire, Valses de Vienne, Princesse Czardas... et je connaissais par coeur les airs de Johan Strauss ou de Franz Lehar. Ce soir-là, dans la capitale même de l’opérette, les costumes étaient ravissants, les danseurs pleins de charme, les musiciens excellents comme il fallait s’y attendre et le comique un acteur accompli. En fait d’entrée en matière à Vienne je ne pouvais pas mieux réussir. Un jeune couple d’Américains assis à côté de moi m’a demandé la différence entre un opéra et une opérette. Apparemment ils n’avaient jamais entendu l’un ou l’autre et j’ai profité de l’entracte pour leur en expliqué succinctement les différences: le thème d’une opérette qui comportait des monologues ou des dialogues relevait du divertissement alors qu’un opéra entièrement chanté se terminait souvent par la mort d’un des héros, les musiques de l’une étaient gaies, celles de l’autre qui comportaient des parties chantées et des parties d’orchestre, plus classiques et dramatiques dans leur composition. Je ne sais si mes explications leur permirent de mieux goûter la seconde partie du spectacle mais peu importe puisque de toutes façons je ne les reverrais plus. Je fis le lendemain en car deux tours différents de la ville afin de mieux la connaître. J’ai vu ainsi les « Ring » (Burgring, Opernring, Shubertring..) qui remplaçaient les anciennes fortifications de l’Inner Stadt (ville intérieure). J’ai aperçu la cathédrale St. Etienne et les églises alentours, les musées, le Parlement, l’Université. Je suis allée à Schönbrunn, au Belvédère, au Couvent des Augustins, j’ai admiré à Kalenberg le panorama de Vienne et à deux reprises, ayant traversé le Danube, j’ai contemplé la Grande Roue du Prater avant de visiter les nouveaux bâtiments de l’ONU. Inutile de dire que j’ai trouvé Schönbrunn moins imposant que Versailles, aussi bien le château lui-même que les jardins à la Française mais pour moi qui fus nourrie de l’Aiglon autant que de Cyrano de Bergerac, ces lieux évoquaient le souvenir du Roi de Rome dont le portrait d’enfant et le masque mortuaire ornent encore la chambre qu’il occupait dans cette prison dorée. Je ne pouvais oublier qu’il y vécut bien seul, loin de son père en exil à Ste Hélène et d’une mère qui, heureusement remariée à Neipperg et lui ayant donné de nombreux enfants, fut de toutes façons tenue à l’écart de son fils aîné par le tout-puissant Metternich. Le Belvédère, considéré par beaucoup comme le plus pur joyau de l’architecture baroque à Vienne, ne m’a pas fait forte impression. Eugène de Savoie s’est donné bien du mal pour construire ce qui m’est apparu de l’extérieur comme le casino démodé d’une station thermale (mais cette opinion n’engage bien entendu que moi-même.) Au couvent des Augustins, le merveilleux autel de cuivre ciselé, oeuvre d’un artiste de Verdun, a conservé depuis le douzième siècle un éclat que les ans n’ont pu ternir. Petite anecdote plus particulièrement destinée aux visiteurs français: le guide nous a raconté que les moines manquant d’eau, plusieurs incendies du couvent furent éteints avec du vin, ce qui expliquait la bonne conservation de l’autel et prouvait que l’eau était source de destruction. Influencée sans doute par mes lectures et certaines productions cinématographiques, je croyais naïvement que le Prater demeurait la promenade raffinée de Vienne où se rencontraient du temps des Habsbourg les aristocrates à cheval ou en calèche, dans les cafés duquel les Strauss et leur grand rival, Joseph Lanner, s’étaient livrés la « guerre des valses » pour le plus grand plaisir des élégants convives attablés devant un verre de « Gumpoldskirchner » ou une chope de « Gosser. » Je me trompais évidemment de siècle car le Prater est de nos jours une foire permanente dont l’attraction principale est la « Riesenrad » (Grande Roue), construite en 1897 et qui comporte quatorze nacelles peintes en rouge vif. De huit ans la cadette de la Tour Eiffel, elle n’a jamais eu l’impact sur les visiteurs de notre célébrité parisienne. Il est vrai aussi que le Prater est en dehors des Rings et n’a pas cette qualité de faire partie intégrante de la ville comme notre Champ de Mars. Après toutes ces visites, je me suis accordée quelques minutes pour déguster une « schokolade torte » chez Sacher, l’un des deux grands pâtissiers de Vienne, face à l’Opéra. Accompagné de crème fouettée, le gâteau était si délectable que je n’ai pas eu besoin de dîner avant d’aller comme la veille à l’opérette. Ce soir-là j’ai vu « Princesse Czardas », encore un souvenir d’enfance qui m’est remonté aux lèvres et au coeur. Et le « Beau Danube Bleu » ? me dira-t-on. Et bien, au risque de décevoir les gens qui n’ont pas visité la capitale autrichienne, je dois avouer à ma grande surprise que le fleuve majestueux dans lequel se mire Budapest est tout au plus à Vienne un canal étroit, le Wienfluss qui, partant du Stadt Park (le Parc National), rejoint le Donaukanal (Canal du Danube), celui-ci déversant à son tour ses eaux maigres dans le fleuve près d’Heiligenstadt, un des villages célèbres qui entourent la capitale. C’est donc bien en dehors de l’Innere Stadt, quand on a presque oublié Johan Strauss, qu’on arrive au bord d’un fleuve bleu au soleil, l’Alte Donau (le Vieux Danube) et qu’on découvre la triste vérité : le Danube immortel, trop turbulent, celui de nos rêves de jeunesse, fut détourné au nord-est en 1875 pour éviter l’inondation trop fréquente des quartiers résidentiels à la fonte des neiges. Je comprenais dès lors pourquoi Budapest était si belle : elle vivait de la force du fleuve, il était son poumon et son artère principale, le trait d’union de deux soeurs, Buda l’ancienne qui depuis ses collines regarde le fleuve, Pest la moderne qui s’allonge paresseusement à ses pieds. Sans le Danube, Budapest n’aurait plus sa raison d’être, Vienne l’a sinon oublié, du moins elle l’a détourné, divisé en canaux et même élargi en un lac pour vacanciers du dimanche. Après avoir fait une reconnaissance de la ville en autocar, j’ai marché toute la journée suivante, commençant par une visite de la cathédrale St Etienne, son retable de bois, son bestiaire de pierre composé de dragons, de lions, de reptiles et d’oiseaux, symboles de ces esprits malins que la sainteté des lieux devait exorciser, ses autels baroques, ses « heidentürme » (Tours des Païens) et surtout sa flèche ajourée, haute de cent trente sept mètres. Un ascenseur mène au clocher d’où le panorama sur la ville est plus imposant qu’à Kalenberg, sans doute parce que les dômes baroques et les tours gothiques sont plus proches et ne se perdent pas dans le lointain d’une ville qui se veut trop moderne. J’ai visité ensuite St Peter, la « Peterskirche », un chef d’oeuvre du style baroque très en faveur à Vienne, construite par Gabriele Montani et Joan Lukas von Hildebrandt, la Place des Juifs où ne demeure pas un seul vestige de l’ancienne synagogue et du ghetto, une découverte sans surprise pour qui connaît les sentiments hostiles que les Autrichiens ont éprouvé vis-à-vis de mes coreligionnaires à partir du moment où, inféodés à Hitler, ils ont voulu oublier le temps où l’élite juive et des écrivains tels que Arthur Schnitzler éclairaient les esprits de la bonne société. Je ne pouvais faire autrement, noblesse oblige, que de m’arrêter chez Demel, le concurrent le plus sérieux de Sacher. Je n’ai pas dégusté son biscuit au chocolat qui fut la source d’un procès de succulence entre les deux grands créateurs gagné, je crois, par Sacher mais un onctueux sablé aux abricots. J’étais prête à affronter la Hofburg, résidence des souverains autrichiens depuis le treizième siècle qui, je prie encore une fois les esthètes et les connaisseurs de me pardonner, malgré son manque évident de symétrie, m’a semblé plus belle que Shönbrunn. A mon grand regret je n‘ai pu admirer le travail des lipizzans de la Spanische Reitschule (Ecole d’Equitation Espagnole) qui dansent polkas, gavottes, quadrilles et valses avec l’aisance de ballerines affirmées. Les représentations étant supprimées au mois d’août, je n’ai même pas vu le manège que domine une promenade aux quarante six colonnes blanches d’où le public admire en temps ordinaire les évolutions de ces chevaux exceptionnels originaires de Lippiza en Istrie où furent créés les premiers élevages d’une race hors du commun. Deux heures, c’était bien peu pour admirer les Breughel (l’Ancien) que je connaissais pour les avoir admirer dans des livres d’art mais dont je ne savais pas qu’ils se trouvaient au Musée de Vienne, le Repas de Noce, le Massacre des Saints Innocents, la Tour de Babel, le Mardi-Gras, Jeux d’Enfants, toutes ces toiles retraçant comme à l’habitude chez le grand peintre flamand la vie quotidienne du peuple et chaque personnage, chaque maison, chaque objet en disant plus long qu’un livre d’Histoire. Avant la fermeture, à quinze heures précises, j’ai pu encore m’arrêter devant les portraits de l’Infante Marie-Thérèse et de Philippe IV, oeuvres célèbres de Velasquez que je croyais avoir vues au Prado. Il aurait fallu des semaines pour contempler les Rubens, les Raphaël... J’ai aperçu au passage quelques Téniers, un ou deux Vermeer, deux autoportraits de Rembrandt et celui, passionnant, de sa mère. A pied encore, je suis allée au Kursalon dans le Stadt Park où tous les après-midi et tous les soirs un orchestre joue des valses viennoises pour les touristes. Il n’était pas convaincant ce groupe de musiciens qui jouait mécaniquement sous la baguette d’un chef interchangeable les airs qui enchantaient autrefois un public raffiné. Quelle différence avec les violonistes de Budapest qui exécutaient avec brio et comme pour la première fois la millionième édition de la Seconde Rhapsodie. Pour me consoler, je suis montée à Heiligenstadt boire du vin blanc dans une de ces guinguettes (heuligen) qui font à Vienne une ceinture pétillante. Celle que j’ai choisie avait élu domicile dans la maison même où Beethoven, sentant venir la surdité, écrivit son « Testament d’Heiligenstadt. » Il reste que, malgré les quelques réserves formulées à l’égard de Vienne et de ses habitants, je poursuivrais mon voyage en ne gardant pas que des souvenirs négatifs de la capitale autrichienne. Les universités, Les églises baroques, la Hofburg, l’inoubliable Musée, les jardins de roses, Princesse Czardas, la Veuve Joyeuse, les gâteaux de Sacher comme ceux de chez Demel, le vin blanc pétillant de la forêt viennoise et les statues de tous les grands musiciens qui ont honoré la ville de leur présence, Listz, Chopin, Beethoven, Brahms, Shubert, Malher, Brüchner sans oublier évidemment Johan Strauss et Franz Lehar, resteraient à jamais gravés dans ma mémoire. Après avoir pris mon petit déjeuner avec un couple de français qui étaient enchantés d’avoir suivi ma suggestion d’aller voir « La Veuve Joyeuse » pour leur dernière soirée viennoise, j’ai sur le conseil de mon hôte emprunté l’autoroute jusqu’à St Polten puis j’ai obliqué à droite sur Krems afin de longer la vallée du Danube. Je me suis arrêtée à Stift Melk, résidence baroque de Joseph II qui domine une boucle du fleuve. La présence de manuscrits et d’incunables du neuvième siècle dans la bibliothèque de l’abbaye était une preuve que la vie culturelle s’y est maintenue depuis près de neuf siècles quand les moines de l’ordre de St Benoît reçurent le palais fortifié des mains des prédécesseurs des Habsbourg, les Babenberg. C’est en 1700 qu’un jeune abbé de trente ans, Bertold Dietmayr, décida de transformer le monastère, plusieurs fois reconstruit, en une résidence baroque. Aux abords de la Haute-Autriche, le Danube, émergeant de majestueuses forêts de sapins, redevient le grand fleuve romantique de Budapest. Ignorant le panneau qui m’indiquait sur la droite la route de Bavière et celle de Dachau de sinistre mémoire, j’ai poursuivi ma route jusqu’à Salzbourg afin de trouver une chambre avant la nuit. Le seul point noir de cet itinéraire fut près de Linz la traversée du charmant village de Mauthausen. Les Autrichiens ne pouvaient-ils changer le nom du lieu ou l’ont-ils gardé pour se souvenir comme l’ont fait les Français à Oradour par exemple ? Je suis sceptique et je n’aurais pas voulu poser la question à un habitant du village par crainte d’une réponse ambiguë, alors j’ai roulé sans regarder en arrière, le plus vite possible pour ne pas avoir trop mal. Comme à Vienne, j’ai juste pris le temps de jeter ma valise dans la chambre d’un petit hôtel à l’entrée de la ville, de faire un brin de toilette, et je suis repartie pour essayer sans beaucoup d’espoir car le festival battait son plein de me trouver un petit coin de musique. Je n’étais pas venue à Salzbourg depuis longtemps mais heureusement l’Innere Stadt n’avait pas trop changé et j’ai pu me garer tout près de la maison de Mozart. Entrée sans idée préconçue dans un bureau de location j’ai eu la surprise d’obtenir une place pour un concert de musique de chambre : trois sonates de Bach et du Schubert pour piano-forte et alto. J’étais ravie de l’entrée en matière et puis j’ai fait la connaissance d’un jeune couple qui m’a donné d’excellents conseils afin que ma journée de Salzbourg soit bien remplie de musique. Pour les remercier, je leur ai offert d’énormes glaces à la crème fouettée sur l’une des trois ravissantes places où l’on se retrouve après les concerts. Elle était professeur de français et de musique au lycée de Tours, lui étudiant en musicologie, ce qui expliquait leur présence à Salzbourg. Ils avaient tout ce qui peut plaire dans de jeunes Français quand ils savent s’en donner la peine, le charme, l’intelligence, la culture sans pédantisme. C’était un plaisir de bavarder avec eux et de les écouter. Ils m’ont dit, au cas où je ne pourrais obtenir de place pour un concert, d’aller au Théâtre de Marionnettes où les enregistrements étaient, selon eux, excellents. Je suis donc partie le lendemain matin en quête de places, ce qui à priori n’était pas une tâche facile. A dix heures, en pleurant un peu, j’ai obtenu un fauteuil pour “Don Juan” au Théâtre des Marionnettes puis je me suis précipitée à la « Festspiele Haus » sans même savoir ce qu’on y donnait et si Karajan dirigeait. A onze heures du matin déferlaient vers la Grande Salle des centaines de mélomanes en smoking et en robes du soir, certaines dames en costume tyrolien traditionnel mais le cou orné de rivières de diamants. Etrange ! De quoi avais-je l’air avec ma petite robe d’été ? A la caisse, bien sûr, pas une place ne restait et au dehors plutôt qu’un vendeur au marché noir j’ai repéré un jeune homme en smoking affichant une pancarte où l’on pouvait lire « Ich Kaufe » (j’achète) ! Une dame m’a obligeamment dit en français d’aller au bureau de location de Residenzplatz où les places étaient trop chères pour elle. Il était onze moins le quart quand j’ai atteint en courant l’agence et, contre toute attente, j’ai pu obtenir un fauteuil d’orchestre pour un prix trop raisonnable d’autant plus que Karajan dirigeait bien la Septième Symphonie de Brüchner. A l’entrée de la salle, aucune difficulté, les ouvreurs m’ont indiqué au vu de mon billet la porte, le rang, la place, un fauteuil au premier rang de l’orchestre. Incroyable! Un ouvreur a même demandé au monsieur en smoking qui occupait « ma » place de me la céder, ce qu’il a fait sans difficulté. Il était onze heures moins deux, la sonnerie commençait à retentir, l’orchestre était en place, les violonistes et les violoncellistes accordaient leurs instruments, Karajan allait apparaître sur scène... et soudain le choc, le rêve qui s’écroule : un ouvreur est venu me prévenir que les billets étaient exactement les mêmes que pour le Mozarteum, numéros de place compris. On avait simplement omis à l’entrée de vérifier la mention pratiquement illisible au bas du billet indiquant de quelle salle il s’agissait. Un portier a téléphoné pour m’appeler un taxi et je me suis retrouvée au Mozarteum à 11h08 environ, manquant la première symphonie que j’ai écoutée durant dix minutes à l’extérieur de la salle où j’ai pu entrer avant que ne commence le second morceau. Après m’être installée dans un fauteuil d’orchestre du premier rang, le frère jumeau de celui de la Grande Salle, j’ai oublié mes tracas très vite car le concerto en mi bémol majeur, Köchel 482, qui s’égrenait sous les doigts légers mais sûrs d’un excellent pianiste, Peter Lang, dirigé par le chef d’orchestre Gerhard Wimberger, était si beau que je regrettais à peine, un peu tout de même, Karajan et l’orchestre philharmonique de Vienne. Ensuite la soprano Sona Ghazarian a interprété des airs tirés des « Noces de Dorine » sur des textes de Goldoni puis le concert s’est achevé sur une belle symphonie et le regret de n’avoir pas vu Karajan put enfin me sortir de l’esprit. Après le concert j’ai retrouvé mon jeune couple qui a bien ri de ma mésaventure et je leur ai raconté que l’incident m’avait rappelé un concert de charité auquel j’avais assisté avec un ami mélomane à Munich quelques années auparavant. L’orchestre philharmonique de Bavière était dirigé par Raphaël Kubelik et nous avions pu trouver des places à la dernière minute. C’était également deux fauteuils de premier rang et nous étions prêts à déloger l’archevêque de Munich et sa voisine en robe de soirée quand nous nous sommes aperçus que nos billets portaient les mêmes numéros que ceux du prélat mais pas à l’orchestre, au balcon! Rouges de confusion mais riant sous cape, nous avons vite rejoint nos véritables sièges avant que le concert ne commence. Nous sommes allés déjeuner dans un petit restaurant de la vieille ville. Les jeunes gens quittaient Salzbourg l’après-midi même pour Vienne et Budapest que je leur ai dit de ne manquer à aucun prix d’autant plus que le garçon, Philippe, était un fan de Bela Bartok. Bien que le goulasch ne fût pas aussi bon qu’en Hongrie, je l’ai mangé avec plaisir et j’ai passé le reste de l’après-midi à flâner sans but dans les rues autour de la cathédrale avant de retourner dans le petit hôtel où j’avais élu domicile pour deux jours. Cette rencontre avec de charmants concitoyens m’avait réconciliée avec le voyage que je commençais à trouver un peu long et, avant de mettre le cap sur l’Italie, j’ai décidé d’aller vite faire un tour à la « Alte Pinakothek » de Munich où se trouvent des oeuvres magnifiques que je n’avais pas encore eu l’occasion d’admirer sur place car j’étais venue dans la capitale bavaroise pour « Oktober Fest », la fête de la Bière, qui a lieu le dernier week-end du mois de Septembre et, à mon grand regret, le célèbre musée fermant le lundi. J’ai passé une soirée agréable au Théâtre des Marionnettes mais ce Don Giovanni ne m’a pas fait oublier ceux que j’avais vus à l’opéra ni même l’adaptation cinématographique de Losey. J’ai quitté Salzbourg au petit matin pour arriver assez tôt à Munich. Cette fois-ci je suis passée tout près de Dachau mais comme c’est un peu au nord de Munich, j’ai pu éviter l’expérience désagréable de Mauthausen. Ainsi j’ai pu sans arrière-pensée me gorger de Rembrandt et de Rubens. Chaque fois que je vois des toiles de ce dernier, je m’imagine qu’il a dû vivre plus de cent ans pour peindre autant de toiles et pourtant, non, puisqu’il est mort à soixante trois ans après avoir épousé en secondes noces la belle Hélène Fourment. Je me souviens avoir commis une bévue à Saratoga en Floride pendant ma visite du musée. Ayant murmuré à l’amie qui m’accompagnait: « ces vingt Rubens ne peuvent être que des copies », j’entendis quelqu’un me dire : « Non, Madame, ce sont des toiles authentiques dont j’ai fait moi-même l’acquisition. » Je venais de me faire tancer justement par la conservatrice du musée. Disons que ce peintre dont les personnages dodus et rosés sont célèbres dans le monde entier se fit peut-être aider pour les finitions par les apprentis de l’atelier important qu’il possédait à Anvers. Il faut avouer que les Electeurs de Bavière et du Palatinat furent bien inspirés ou bien conseillés car ils ont tout acheté, de Fra Angelico à David en passant par Murillo et ses inimitables gosses qui jouent aux dés ou mangent de la pastèque sans se soucier de leurs bottes percées qui prendront éternellement l’eau. Ayant une prédilection pour Breughel l’Ancien, je me suis aperçue avec plaisir que son frère Jean dit Breughel de Velours avait mis dans un coin de son « Seehafen mit der Predight Christi » (Port avec le christ Prêchant) une femme qui porte un bonnet, réplique absolue de la vieille dame de « Kopf Einer Alter Bauerin » (Tête d’une Vieille Paysanne), un hommage qu’il voulut rendre sans doute à son aîné. Mon périple vers l’Orient et retour était pratiquement terminé. Je n’avais plus qu’à descendre sur Milan et Gênes et bientôt je serais à Cannes. Je ne sais quelle petite bête m’a piquée au dernier moment mais je n’ai pas amorcé ma descente sur le sud à Landek comme j’aurais dû le faire. Suite à la mauvaise explication d’un vieux Tyrolien de Mils, le village où j’avais couché dans une maison proprette aux balcons surchargés de géraniums alignés au cordeau, je me suis retrouvée à l’ouest de la « Fernpass » dans l’Orarlberg, un tunnel de plus de treize kilomètres qui m’a conduite au Lichtenstein que je n’ai pas voulu traverser pour ne pas, à tort peut-être, ajouter Vaduz à ma collection de capitales. J’ai enfin obliqué vers le sud en prenant l’autoroute suisse en direction de Turin. Après une sieste en plein soleil dans un pré fleuri de boutons d’or, j’ai atteint le lac Majeur et les Iles Borromées, contente somme toute de m’être trompée de chemin : je ne connaissais pas en effet ces îles au nom enchanteur que j’ai quelquefois assimilées au paradis terrestre. Le paysage était beau mais il y avait trop de monde. C’est drôle tout de même: j’acceptais que ça grouille à Istanbul mais pas à Stresa. Je suppose que « Borromées » évoquait dans mon esprit un espace de repos et de détente incompatible avec une horde de touristes. Je me suis retrouvée le soir à Cunéo, en direction du col de Tende, et j’ai fait dans un petit restaurant la connaissance du dernier personnage intéressant de mon voyage : un peintre flamand, admirateur de Holbein l’Ancien, l’auteur des retables et des portraits. J’ai passé l’ultime frontière au col en pleine nuit et je me suis arrêtée, morte de fatigue, dans un petit hôtel de montagne afin de profiter pour ma soixante cinquième journée de voyage des deux admirables cols de Brouis et de Braus que je franchirais pour la première fois au petit matin. Comme dernier cadeau, ce fut un régal : ce paysage de Haute Provence aussi beau, aussi doré au soleil que mon lointain Keban, avec sa route aux virages en épingles à cheveux comme dans les falaises de l’Anatolie méditerranéenne, m’a permis de respirer avec délices mes derniers instants de solitude avant de me plonger dans Cannes. Un petit stop à Antibes pour déjeuner avec mon grand copain Guy Bonhomme, le fabricant de bouchons, fournisseur de tous les vignerons des Alpes Maritimes et du Var d’où il rapportait ces petits rosés que nous dégustions ensemble, autrefois, quand il m’appelait « sa merveilleuse » puis la Croisette, les Dunes où mes amies Soraya et Mina, les cousines des Karabag, m’ont accueillie, à l’orientale bien sûr. Installée dans la dernière chambre libre, j’ai pris une bonne nuit de repos avant d’offrir à Soraya, paralysée depuis trente cinq ans, toutes les merveilles que j’avais pu sauver du naufrage roumain : la pastèque et le melon, les abricots de Malatya, le halva et les lokoum de Trébizonde, les pistaches et les raisin d’Izmir, le tokaj de Hongrie, le grinziger de Vienne, le panetone d’Italie... Elle en prenait plus par les yeux que par la bouche car elle n’avait pas un grand appétit mais elle se retrouvait grâce à mes petits cadeaux dans le Constantinople de son enfance et dans tous les pays qu’elle avait mieux connus que moi car elle parlait toutes les langues des pays que parcourait l’Orient Express, de la Turquie à Paris. Et voici, mon beau voyage était fini. Quand retournerais-je au jardin de Nevziye ? Dieu seul le sait. J’allais bientôt retrouver mon appartement parisien et les petits tracas de tous les jours mais je savais que tôt ou tard je repartirais car il ne fallait pas me pousser bien fort en ces temps-là pour que je reprenne le bâton du pèlerin et me précipite vers une autre aventure. Et puis ne devais-je pas récupérer la confiture de roses dont les abeilles m’avaient privée à cette frontière que je ne traverserais jamais plus ? Et qui pouvait me la faire sinon ma chère amie d’Anatolie Orientale ?
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