Lise Willar - Ecrits

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(
Mon fils et moi )

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(
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             J'ai connu la Chine de Mao

 

Combien de voyageurs occidentaux sont allés en Chine depuis 1964, depuis trente neuf ans ? Des millions sans doute mais le groupe dont je faisais partie a eu cette singularité de le faire juste après que De Gaulle ait reconnu la République Populaire de Chine. Non contents d’être des pionniers, nous avons fait le long voyage en chemin de fer de Paris à Pékin, ce qui a évidemment ajouté du sel à l’aventure.

Partis de la Gare du Nord, huit frontières nous séparaient de Moscou, notre première escale: Belgique, Allemagne de l’Ouest, Allemagne de l’Est, Berlin-Ouest, Berlin-Est, Pologne et URSS. Notre compartiment avec ses trois couchettes n’était pas très spacieux mais nous nous dîmes, mon mari et moi-même, que deux jours seraient vite passés et Madame Tsiang avec laquelle nous devions partager notre espace nous accueillit avec gentillesse. Elle était avec son fils une exception dans notre groupe composé surtout d’universitaires et de médecins : mariée à Pékin trente ans plus tôt, elle vivait séparée de son mari depuis vingt cinq ans et voulait montrer à son fils le pays de ses aïeux. 

Nous avons dîné au wagon-restaurant belge, dormi en Allemagne. A Brest, l’ancienne Brest-Litovsk où fut signé le 3 Mars 1918 le traité de paix entre les puissances alliées de l’Allemagne et la Russie par lequel cette dernière renonçait à la Pologne et aux Pays Baltes, nos wagons furent soulevés un à un de terre afin de changer les bogies. En URSS, les voies étaient plus larges qu’en Europe Occidentale où nous avons en général adopté l’écartement britannique. Notre fille, Françoise, et ses amies, Florence et Nicole, nous attendaient à la station de Biélorussie. Elles étaient arrivées à Moscou en Caravelle avec un groupe de France-URSS, circulaient dans la ville en toute sérénité, prenaient le métro et se débrouillaient fort bien oralement, compte-tenu de leurs trois années de russe qu’il était de mode à cette époque de choisir comme deuxième langue vivante. Elles nous ont accompagnés à l’hôtel Minsk, moderne et confortable, mais nous ont quitté bientôt pour rejoindre leur groupe.

Nous avons eu juste le temps de déposer nos bagages et nous avons sauté dans un car qui nous a fait découvrir la capitale soviétique: le Kremlin, la Place Rouge avec ses églises majestueuses aux dômes étincelants et l’imposante Université du Mont Lénine, ancien Mont des Oiseaux. Un grain de caviar, une larme de vodka, une nuit moscovite sous une couette légère, il était 10h20 quand nous arrivâmes dès le lendemain matin, jeudi, à la gare de Iaroslav. Notre accompagnatrice, Mademoiselle Dubray, une ancienne institutrice au savoureux langage de titi parisien, était allée à l’ambassade de Mongolie pour demander nos visas d’entrée dans cette république indépendante et souveraine que la France en la personne du Général de Gaulle avait oublié de reconnaître en même temps que la Chine Populaire.

10h20 et pas de Mademoiselle Dubray. Quatre jeune Français et la femme de l’un d’entre eux nous ont appris qu’ils arrivaient eux-mêmes de l’Ambassade de Mongolie où ils avaient obtenu facilement leurs visas. Derrière eux s’est présentée une ressortissante française qui, les bras chargés de passeports et dans un langage fleuri tenant plus de l’argot parisien que du mongol ou du russe, a donné l’ordre aux employés de l’ambassade de tamponner au plus vite les dits passeports du visa nécessaire. Les employés ont compris les gestes sinon les paroles et ont répondu en anglais qu’ils n’avaient pas le temps matériel d’établir les visas avant le départ du train. L’anglais n’étant pas un idiome accessible à l’entendement de Mademoiselle Dubray, les jeunes gens ont obligeamment transmis le message à notre accompagnatrice sans que le résultat obtenu ait semblé positif: elle a continué à réclamer en gesticulant ce que les employés malgré leur bon vouloir ne pouvait lui accorder. Ce dialogue de sourds pouvant durer des heures, les jeunes Français durent quitter l’ambassade pour se précipiter à la gare sans que le problème de la dame et par ricochet le nôtre n’ait trouvé de solution.

Le Transmongolien n’avait rien d’un train de banlieue et ne pas le prendre signifiait attendre huit jours un prochain départ. Aussi avons-nous décidé d’embarquer malgré tout, sans passeports, sans visas d’entrée en Mongolie, sans argent et sans coupons de repas. Nous étions les nouveaux apatrides et nous allions traverser la Sibérie sans titres de transport. Au dernier moment, nous avons demandé à notre guide d’Intourist, une jeune femme charmante, enceinte, fille et femme de médecin, de faire en sorte que notre cheftaine nous rejoigne au moins à Irkoutsk, avant le passage de la frontière mongole. 

Notre train était donc le Transmongolien, le terme de Transsibérien étant réservé à celui qui fait le parcours de Moscou à Vladivostok, le Transmandchourien quant à lui continuant sur Tchita après avoir traversé Oulan-Oude avant d’entrer en Chine par le nord-est du pays. Nous étions quatre par compartiment dans des lits « mous » (par opposition aux banquettes « dures » des voitures de seconde classe). Le restant du mobilier se composait d’une table près de la fenêtre, d’une lampe de chevet et d’un ventilateur. Nous aurions sans doute très chaud en traversant la Sibérie car la climatisation n’était pas encore chose courante il y a trente ans. Le samovar était en tête du wagon, briqué par un garçon chinois qui n’arrêtera pas durant les sept jours de voyage de frotter, d’essuyer, de passer inlassablement l’aspirateur et de servir le thé.

Nous étions à peine installés qu’un homme fit irruption dans le compartiment que nous partagions avec deux amis de France retrouvés à Moscou et nous demanda qui dans notre groupe parlait russe. Nous croyions savoir qu’un jeune professeur de Rodez en balbutiait quelques mots. Le pauvre garçon fut embarqué en tête du train et, réunis durant plus d’une heure dans le couloir, nous calculâmes nos chances de rester à bord. Nous étions persuadés que Monsieur Calvet était entrain de subir un interrogatoire en règle ayant pour objet notre présence illégale dans le train. A son retour, nous avons appris avec soulagement que durant cette heure qui fut pour nous dure à supporter, il avait étudié avec le cuisinier quels mets pourraient plaire aux gourmets que nous avions la réputation d’être. Comme les goûts culinaires de Monsieur Calvet se résumaient, nous l’avons appris plus tard, à la consommation quotidienne de beefsteaks et de frites, il était plus fatigué par le choix de nourritures dont il ignorait le b.a.-ba que par un interrogatoire éventuel. Il nous a malgré tout rassuré sur le sort de Mademoiselle Dubray : un télégramme était arrivé de Moscou adressé au chef du train. Elle nous attendrait avec armes et bagages sur le quai de la gare d’Irkoutsk, nos passeports dûment visés par l’Ambassade de Mongolie.

Jusqu’à cette ville d’ailleurs, le paysage était assez monotone : Omsk, Tomsk, devaient être plus belles sous la neige. A quelques centaines de kilomètres de Moscou les forêts de bouleaux succédaient aux isbas et aux carrés de choux et de pommes de terre. Nous étions étonnés de voir qu’une terre qui paraissait si noire et si fertile ne fût pas mieux exploitée. Il semblait que même en tenant compte de la brièveté relative de la belle saison, des ingénieurs agronomes compétents eussent obtenu de meilleurs résultats. Les agriculteurs canadiens étaient en effet parvenus à faire deux moissons durant un été aussi court que celui de Sibérie.

Nous avons profité de ce début de voyage pour faire plus ample connaissance avec nos compagnons : deux professeurs de français-latin-grec d’Angers, un professeur de physique à l’Université de Rabat, Madame Tsiang, directrice de CES et son fils, professeur de collège, le docteur Herbeau, radiologiste à Lille, un professeur d’anglais, le professeur de français de Rodez, Monsieur Calvet, un inspecteur des finances, un ancien professeur de mathématiques, une directrice de collège de Colomb-Béchar, deux chirurgiens-dentistes, le couple Hirtz, elle professeur de philo, lui ingénieur chimiste, mon mari médecin et moi-même, titulaire de diplômes variés mais sans profession. J’avais été chargée par l’organisateur du voyage, en raison de ma connaissance plus approfondie de l’écriture que les scientifiques du groupe, de rédiger le compte-rendu de notre épopée extrême-orientale. Bien sûr tous les participants, hommes et femmes avaient des appareils photographiques et des caméras car ils ne voulaient pas perdre une minute de cette aventure. Seul le professeur de Rabat voyageait léger, sans même un carnet de notes et presque sans bagages. Il se contenterait de ses yeux et de sa mémoire.

Le paysage monotone se déroulait devant nos yeux, un long ruban d’isbas, de forêts et de villes. A chaque arrêt du train, les garçons chinois se précipitaient sur le quai armés d’un seau plein d’eau et d’un lave-pont afin de nettoyer l’extérieur des wagons. Nous en profitions pour acheter avec les quelques roubles avancés complaisamment par le chef de train des radis et quelques fruits frais aux paysannes qui écoulaient à l’intérieur même de la gare les produits de leur jardin. Ce fut notre seul contact, bien précaire et bien court, avec la population russe des campagnes. Nous ne pouvions que montrer du doigt le légume ou le fruit que nous désirions acheter, échanger un sourire, payer puis partir en disant “spasiba”. Une statue de Staline nous observait à notre arrivée dans chaque gare, coulée dans le même moule depuis Moscou jusqu’aux confins de l’URSS.

Nous abordâmes enfin le lac Baïkal, immense (six cent kilomètres de longueur), limpide, argenté, entouré de montagnes couvertes de sapins, une Suisse qui n’en finirait pas. Nous l’avons suivi durant soixante dix kilomètres et le trajet fut un enchantement: nous en oubliions presque d’aller au wagon-restaurant absorber notre bortsch quotidien et notre esturgeon frit. Le caviar commençait à manquer de même que le kéfir, un yoghourt liquide dont nous absorbions avec plaisir une bouteille pour notre petit déjeuner. Je crois que nous avons dû être parmi les derniers touristes ou habitants de la région à déguster de l’esturgeon du lac Baïkal. A cette époque ils n’étaient déjà plus assez nombreux dans le lac pour que les Russes puissent produire du caviar mais nous n’avons pas observé une raréfaction de l’eau comme ce fut le cas en mer d’Aral où l’assèchement progressif est dû à une irrigation excessive des terres alentour. Je suppose que la région du Baïkal est trop boisée pour qu’on puisse la cultiver et je suppose que tout est aujourd’hui aussi vert qu’autrefois.

Nous avons fait connaissance avec quelques personnes du train, un grand-père, officier supérieur de l’armée soviétique en garnison à Naouchki et son petit-fils, un diplomate chinois en poste à Varsovie qui rejoignait sa famille pour les vacances, le groupe de jeunes Français, ingénieurs des Ponts et Chaussées, des Vietnamiens résidant au Mali qui devaient traverser la Chine pour se rendre à Hanoi. Nous passions une partie de la journée dans les couloirs spacieux à bavarder en français, en anglais, en espagnol ou en russe selon nos capacités linguistiques. Les jeunes ingénieurs connaissaient quelques caractères chinois mais ils étaient loin de posséder les deux mille signes qu’un enfant chinois apprend à l’école. En tout cas ils nous ont appris à commander une bière bien fraîche, un « ping pidjiu » et nous leur en avons été reconnaissants plus tard quand nous avons arpenté les rues ensoleillées de Pékin, de Shanghai ou de Nankin.

Nous n’avons pas eu trop chaud en Sibérie, contrairement à notre attente. Il ne faisait pas plus de 20° dans la journée et le compartiment était chauffé la nuit. A partir d’Irkoutsk où nous avons eu le plaisir de récupérer Mademoiselle Dubray et notre nationalité française, la température demeura clémente. Notre accompagnatrice n’avait obtenu les visas qu’en fin de matinée. Elle s’est envolée le lendemain pour Irkoutsk qu’elle visitait depuis trois jours. Elle aurait volontiers poursuivi son séjour à Moscou mais les autorités soviétiques en avaient décidé autrement.

Durant le long trajet de Moscou à la frontière Mongole, quelqu’un est venu demander dans notre compartiment si l’un des médecins jouait aux échecs. Mon mari aimait ce jeu mais ne le pratiquait pas avec assiduité et bien qu’ayant peur de perdre la face devant un joueur russe alors que nous n’étions pas encore en Chine, il s’exécuta tout de même d’assez bonne grâce et revint quelques heures plus tard, la mine réjouie. Son adversaire, un officier en poste aux confins du territoire, était si plein de vodka qu’il ne lui fut pas très difficile de le battre. Il faut préciser qu’on avait dû supprimer le bar depuis quelques années car la consommation d’alcool était si forte que tous les militaires arrivaient à destination en état d’ébriété. Cette suppression n’avait d’ailleurs pas résolu définitivement le problème puisque les passagers emportaient dans le train leur stock de bouteilles et quelques uns d’entre eux arrivaient toujours complètement saouls au terme de leur voyage.

En République de Bouriatie la chaleur augmenta soudain et les vitres s’abaissèrent afin d’aérer le compartiment. C’était d’autant plus agréable que le train roulait vite, tracté qu’il était par une locomotive française. A Oulan-Oudé, la capitale, sont descendus les derniers officiers soviétiques dont le grand-père sanglé dans son uniforme et accueilli sur le quai par des militaires de son régiment. Le paysage changeait, l’herbe se faisait rare. Nous avons passé la frontière à Naushki. Instant de panique pour le docteur Herbeau: déjà qu’il avait ses heures de nostalgie loin de sa femme, il fut le seul à être fouillé. Les douaniers russes décollèrent son scotch, pressèrent son tube de savon à barbe et emportèrent ses rouleaux de pellicules. C’était heureusement une fausse alerte car, au moment où le train repartait, on lui rapporta ses films en s’excusant. Trop tard, la déprime semblait installée chez notre compagnon: c’était son premier voyage dans un pays de l’Est et il n’avait jamais été exposé à de telles pratiques au demeurant courantes. A quelques années près, j’aurais pu lui en raconter de belles car j’ai subi des fouilles beaucoup plus contraignantes en Roumanie par exemple mais à l’époque je ne savais pas et n’ai pu lui être d’aucun secours.

Quand le train a quitté l’URSS pour entrer à Sukhe-Bator en Mongolie extérieure, nous avons aisément franchi la douane et nous sommes passés à l’heure de Pékin. Depuis Moscou nous avions mangé à des heures délirantes car les républiques n’avaient pas le droit de respecter les fuseaux horaires : toute l’URSS était à l’heure de Moscou et gare à qui oublierait cette centralisation plus rigide encore qu’en France. Je me suis demandée alors comment pouvaient fonctionner les kolkhozes éloignés de la capitale car ni l’agriculture ni l’élevage ni les hommes qui en ont la charge ne peuvent fonctionner à des horaires stricts: il faut compter avec le soleil, les saisons, les naissances, les traites, les moissons... Je voyais mal un employé de coopérative soumis à des horaires fixes qui n’auraient pas varié du début de l’année à l’autre mais c’était peut-être la raison pour laquelle le rendement n’y était pas fameux. Nous avions été en tout cas soumis à l’heure de Moscou durant tout le trajet et dans les derniers jours nous prenions notre petit déjeuner à quatre heures du matin et le dîner à midi puis nous restions des heures sans nourriture car les petites vendeuses se faisaient rares et les trajets entre les stations étaient parfois si longs que nous avions des creux pénibles à l’estomac. Il faut dire aussi que la nourriture soviétique n’aurait plus été comestible sans le traditionnel bortsch. En Mongolie nous avons franchi cinq heures d’un seul bond et nous avons repris un rythme d’existence plus normal.

Les habitants de Mongolie sont des gens souriants, très volubiles pour qui les comprend, les joues roses comme des pommes d’api, les pommettes saillantes et les yeux bridés. Ils portent en général le costume traditionnel: longue robe de brocart vert ou bordeaux  barrée d’une ceinture de cuir, bottes noires. A Oulan-Bator, la capitale, les quelques personnalités mongoles sont descendues des compartiments de luxe du train, genre single avec douche et fauteuil pullman. Oulan-Bator était alors et je ne pense pas que les choses aient changé notablement depuis une ville double, moitié en dur, maisons et usines blanches, moitié faite de yourtes rondes qui sont de spacieuses tentes de feutre où vivent des familles entières avec leurs enfants aux joues rondes et rouges. Le désert de Gobi commence après Oulan-Bator: à proximité de la voie, il n’est pas constitué de sable mais d’herbe courte indispensable à la nourriture des troupeaux de moutons qui paissent autour des yourtes dispersées sur des centaines de kilomètres. On nous a servi au wagon-restaurant des côtelettes cuisinées au suif dont nous n’avons pas véritablement apprécié le goût. Un chef mongol était monté dans le train quand nous avons passé la douane bouriato-mongole et devait en redescendre aux abords de la Chine. Malgré toute sa bonne volonté, nous étions heureux de la brièveté de sa présence parmi nous.

Des caravanes de chameaux déroulaient leurs lentes processions à quelques pas de nous et durant quelques minutes deux chevaux sauvages, l’un noir l’autre blanc, ont fait la course avec le train: c’était un spectacle inattendu et réjouissant qui a fait la joie des photographes et des cameramen. Le désert continue un peu au-delà de Dzamyn-Oude, le poste-frontière mongol, et Erlian, le poste chinois. A Erlian, des jeunes filles nous ont offert notre première tasse de thé vert et notre première cigarette chinoise. Nous avons acheté des yuans pour nos petites dépenses et pour les cadeaux que nous aimerions rapporter en Europe puis nous sommes remontés dans le train pour effectuer la dernière partie de notre voyage : Erlian-Pékin.

Tout d’abord s’est répétée la cérémonie de Brest. Nous avons été à nouveau soulevés de terre afin que les boggies du train soient changés. N’oublions pas que les voies chinoises ont été conçues par des ingénieurs occidentaux et ont ainsi le même écartement que les nôtres. Des femmes en bleu de travail étaient au pont-roulant, à la grue, sous les wagons, visages noircis, casquettes mao bien enfoncées sur leurs courts cheveux noirs, une preuve tangible de l’égalité des sexes, au moins à ce niveau. Il faisait nuit alors mais au petit matin nous avons constaté que nous longions une vallée fertile et le Canal Impérial sur les rives duquel poussent du maïs et des tournesols géants. A l’ombre des soleils apparaissaient les visages souriants de jeunes paysannes coiffées d’un chapeau de paille pointu qui nous ont fait signe de la main. Au wagon-restaurant des cuisiniers chinois ont remplacé le chef mongol. Après le mouton au suif, ce premier repas chinois fut un enchantement des yeux et du palais : boeuf, poulet, porc, légumes accommodés à diverses sauces. Le riz allait devenir notre pain quotidien et nous attendions les repas futurs avec impatience.

Pour comble de joie, nous avions sous les yeux en regardant par la fenêtre du compartiment cette Grande Muraille dont nous rêvions quand, jeunes lycéens, nous accrochions sur le mur de la classe la carte de Chine pour le cours de géographie: elle grimpe et serpente le long des collines avec un poste de guet tous les cent mètres. Ses cinq mille kilomètres furent franchis à différentes reprises par les hordes mongoles. Construite à l’origine en tourbe, démolie par les invasions, reconstruite en pierre sous la dynastie Ming entre le XVème et le XVIIIème siècle, elle vaut à elle seule le déplacement de douze mille kilomètres que nous venions de franchir allègrement en neuf jours de voyage.

Les rails suivant la déclivité des collines, la descente sur Pékin est difficile et chaque employé devait vérifier si les freins tenaient le coup. C’est la raison pour laquelle nous avancions très lentement. Des enfants nous observaient et le Docteur Herbaud leur a lancé une tablette de chocolat. Avant même qu’ils aient eu le temps de la ramasser, deux hommes en short kaki sont descendus d’un compartiment et ont fait rentrer les enfants dans le jardin de leur maison. J’ai éprouvé à cet instant une drôle de sensation, comme si l’incident ne devait pas en rester là.

Il était vingt heures, mercredi 9 août 1964, quand nous sommes arrivés à Pékin en assez bon état. Nous avions si bien pris l’habitude de rouler que nous aurions pu continuer indéfiniment, bercés par les chants russes, mongols ou chinois qu’égrenait le haut-parleur du train selon les pays que nous traversions. Au revoir nos Vietnamiens, nos attachés d’ambassade, au revoir nos stewards chinois, serviables et souriants, nos bavardages, nos lectures, au revoir nos jeunes ingénieurs français qui  avaient failli créer un incident diplomatique : comme ils n’avaient pas les moyens de manger au wagon-restaurant, ayant acquitté le prix du seul billet de chemin de fer Paris-Moscou-Pékin aller puisqu’ils pensaient gagner sur place le prix du retour comme ils avaient l’habitude de le faire chaque année, nous sauvions tous les jours suffisamment de nourriture chaude que nous leur apportions cachée entre deux tranches de pain. Le chef de train s’est ainsi étonné de ne jamais les voir à table et nous a demandé des explications : nous pouvions difficilement lui démontrer que nous nourrissions nos jeunes compatriotes sans les inviter systématiquement à table car ils n’auraient pas accepté d’être constamment nos obligés, notre russe défaillant nous interdisant de toutes façons une telle réponse. Incapable donc de comprendre notre attitude, l’homme nous traita de capitalistes sans pitié et décida de les prendre en charge au nom de son gouvernement socialiste soviétique ! Au grand dam de ce coeur généreux, les jeunes gens acceptèrent seulement le dîner du dernier soir (ils parlaient russe et pouvaient expliquer leur point de vue mieux que nous) et nous avons porté un toast au bon accomplissement de notre voyage.

A notre arrivée dans la capitale chinoise, je n’ai d’ailleurs pas vu s’éloigner le petit groupe sans appréhension: comment allaient-ils gagner l’argent du retour ? Travailler comme ils l’avaient fait l’année précédente à Hong Kong nous semblait problématique. Nous les avions mis en garde contre une telle perspective des choses: on ne procède pas en pays socialiste comme dans les Etats capitalistes et il était improbable que des étudiants étrangers puissent trouver en Chine de petits boulots temporaires. De plus la vie devait être chère quand on n’avait pas payé son séjour à l’avance et le passeport français spécifie bien que les retours ne sont pris en charge par notre gouvernement que dans des circonstances graves ou urgentes. De toutes façons nous leur avions dit qu’en cas de nécessité ils pourraient nous contacter par l’intermédiaire de Luksingshe, l’homologue de l’Intourist soviétique, ce qui nous avait paru plus rationnel que de leur offrir chaque jour des repas au wagon-restaurant...

Monsieur Tchen, un jeune licencié en français de vingt deux ans nous attendait à la gare et allait nous escorter dans son immense pays. Il venait d’être engagé à l’Office de Tourisme et nous étions les premiers Français dont il aurait la charge. Nous vîmes dans l’autocar qui nous conduisait à notre hôtel qu’il parlait bien notre langue. A l’arrivée, il nous présenta au directeur de Luksingshe qui nous attendait pour nous offrir la traditionnelle tasse de thé vert, nous souhaiter la bienvenue en Terre du Milieu et nous indiquer les différentes étapes de notre voyage. Il nous demanda, et c’est à cet instant que je dressais l’oreille, de ne pas filmer la seule Chine traditionnelle mais de rapporter en France l’image de la Chine Populaire créée par Mao-Tse-Toung. Après les promesses d’usage, les applaudissements de part et d’autre, nous pûmes enfin gagner notre chambre, défaire nos valises et, après une douche réconfortante, nous endormir dans un vrai lit. La chaleur n’était pas accablante, la chambre spacieuse, elle donnait sur l’artère principale de Pékin, l’avenue Changan, dix neuf kilomètres de long, qui aboutit à la célèbre Place Tien-An-Men.

Nous venions à peine de nous endormir quand nous fûmes réveillés par des coups frappés à notre porte. Monsieur Tchen et le Directeur du Tourisme (n’était-il pas plutôt un membre de la police ?) entrèrent en s’excusant de leur intrusion : ils avaient pour mission de recueillir la pellicule qui se trouvait alors dans notre caméra. Surpris de cette exigence incongrue ou pour le moins inopportune, nous en demandâmes la raison et il nous fut répondu que mon mari avait filmé l’après-midi même les enfants qui s’étaient baissés pour ramasser la tablette de chocolat jetée malencontreusement du train par un membre de notre groupe. Le gouvernement chinois ne voulant pas que des Français puissent visionner par la suite une telle aventure (!) et imaginer que les petits Chinois attendent après la charité des touristes européens exigeait que la pellicule incriminée fût détruite.

Je pris immédiatement la parole en anglais non seulement parce que le directeur ne connaissait pas le français mais parce que je voulais m’adresser à lui sans passer par l’interprète qui peut-être ne traduirait pas exactement ma pensée. Je n’évoquais pas bien sûr le fait que le gouvernement chinois dont la tâche était de présider au sort de centaines de millions d’êtres humains s’attachait à des détails véritablement triviaux. Je ne dis même pas qu’envoyer une friandise à un enfant est un geste naturel de la part d’un adulte et qu’il pourrait même se concevoir dans nos pays occidentaux. Tel n’était pas mon propos: je tenais à m’indigner devant cet homme qu’on ait pu soupçonner mon mari d’avoir filmer la scène alors qu’il était entrain de profiter de la lenteur du train pour obtenir la meilleure vue possible de la Grande Muraille. Il n’était donc pas question de perdre cette partie précieuse de notre voyage qui commençait dans des conditions aussi ridicules qu’inacceptables. Nous ne la rendrions que contraints et forcés mais dans ce cas, il n’était pas question que nous demeurions une journée de plus dans un pays qui nous accueillait si mal et nous demandions que le gouvernement chinois assume la dépense de notre retour en France dès le lendemain. Jamais le nom du Docteur Herbeau ne fut prononcé au cours de cet « interrogatoire » car nous avions trop souffert de la délation pendant la guerre pour dénoncer le coupable qui avait jeté la tablette sans se douter une minute des complications qui suivraient.

Voulant malgré tout en finir avec cette aventure grotesque et retourner dans mon lit, j’eus soudain l’idée de faire à l’homme une proposition : nous étions fatigués par le voyage et la nuit porterait conseil à tous d’autant plus que la pellicule ne disparaîtrait pas durant notre sommeil. Si le lendemain au petit déjeuner, nous constations que le directeur nous avait réservé une place à sa table, cela signifierait que l’incident était clos. Dans le cas contraire nous échangerions la pellicule contre deux billets d’avion et nous considérerions que la parole d’honneur d’un couple de Français n’était pas valable en Chine. Le directeur accepta ma suggestion et les deux messieurs se retirèrent sagement sans poursuivre la discussion. Malgré notre désarroi et après que mon mari ait approuvé pleinement ma décision quand je lui eus raconté l’anecdote, nous essayâmes de nous rendormir car une journée peut-être pénible nous attendait le lendemain.

Apparemment, les Chinois avaient réfléchi et décidé de ne pas mettre ma parole en doute puisque dans la salle à manger garnie de tables rondes où nous nous sommes retrouvés pour prendre notre premier repas Monsieur Tchen et son compagnon avaient réservé deux places à côté d’eux à notre attention. Ils n’ont fait aucune allusion à leur visite nocturne, nous faisant comprendre implicitement que l’incident était clos. Nous allions pouvoir déguster en paix cette nourriture chinoise qui allait nous être offerte trois fois par jour et nous enchanta dès la première bouchée par des odeurs et des saveurs que je n’ai jamais retrouvées même dans les bons restaurants chinois de Paris, de New York ou de San Francisco. Nous avions descendu pour la donner à Monsieur Tchen une statuette de la Tour Eiffel et il fut ravi de l’accepter sans perdre la face car elle n’avait qu’une valeur symbolique et amicale.

Au premier abord Pékin était un bourg immense fourmillant d’adultes et d’enfants joyeux. Les grands frères et les grandes soeurs gardaient les plus petits avec beaucoup de gentillesse. Les bébés portaient la traditionnelle culotte fendue qui leur permettait de s’accroupir sans dommage. Il était impossible de ne pas être ébahi par le nombre de gosses: ils étaient là, innombrables, qui nous regardaient, nous escortaient, visages ronds, amicaux, où brillaient de jolis yeux noirs. Les petits étaient adorables, les uns avec une houppette de cheveux qui se dressait sur la tête, les autres avec des couettes serrées par des rubans de couleur. Bien entendu il n’était pas concevable qu’une main se tende pour quémander un bonbon ou une piécette et nous prenions garde de ne commettre aucun impair qui aurait pu froisser la susceptibilité de quiconque, le premier incident nous ayant suffi et nous ayant permis surtout de mettre en garde nos compagnons de voyage en général et le Docteur Herbeau en particulier contre une générosité incongrue.

Notre première visite fut pour le Palais d’Hiver et la Ville Interdite aux Mille Pagodes. Nous étions ébahis devant la richesse et l’opulence de ces lieux qui traduisaient la puissance des empereurs chinois et mandchous. Les salles du dernier pavillon contenaient des centaines de pagodes d’or, des rochers sculptés de jade et des costumes de brocard sertis de pierres précieuses. Comme à chacun de mes voyages dans des pays où les hommes ont fait la Révolution, j’ai pu constater la clairvoyance des chefs qui ont su éviter que l’Histoire de leur nation ne soit effacée par un pillage systématique comme ce fut le cas au Moyen Age où les troupes étaient payées par le sac de toutes les villes dont l’armée s’emparait. Dans les jardins du Palais, au bord de bassins spacieux, des enfants observaient les poissons rouges géants qu’ils taquinaient avec des tiges de bambou. Les familles avaient l’air détendu, ravies de se promener au soleil dans un environnement qui leur fut jadis strictement interdit.

Nous nous sommes rendus ensuite au Palais de l’Assemblée du Peuple construit en dix mois durant l’année 1959. Il donne sur Tien An Men, la grande place de Pékin, où des milliers de garçons et de filles répétaient la gigantesque parade qui allait couronner le quinzième anniversaire de la République Populaire de Chine, le 1er Octobre 1954. Nous étions bien loin encore de l’année 1989 où Deng Xiaoping fit intervenir l’armée sur Tien An Men lors de la grande manifestation des étudiants et de la population qui réclamaient une libéralisation du régime et furent décimés sans complexe par les troupes à la solde du gouvernement qui venait de rétablir des relations diplomatiques avec l’URSS suite à la visite de Gorbatchov. A l’Assemblée du Peuple, tout est énorme, les colonnes de l’entrée, la salle de conférence de dix mille places, la salle à manger de cinq mille couverts, les salles de repos, des nationalités..., un plagiat du style soviétique des années cinquante.

Je renonçais l’après-midi à la visite de la Colline du Charbon pour me promener dans Pékin et téléphoner à Paris. Il était dix sept heures en Chine, dix heures en France quand j’obtins la communication. Les nouvelles étaient bonnes, ma fille se baignait avec ses amies au bord de la mer Noire, son frère Thierry qui séjournait à Cannes chez mon frère et ma belle-soeur nageait dans la Méditerranée, le petit Jean-Claude ayant à sa disposition le bassin de nos voisins de campagne. Mes parents et ma fidèle cuisinière Perfecta qui est restée chez nous vingt cinq ans le gardaient dans notre Vieux Moulin de Seine-et-Marne.

Le soir, nous fûmes invités par le Directeur Général de la Luksingshe à dîner dans le meilleur restaurant de Pékin, le Canard Laqué, celui-là même qui accueillit Nixon lors de son voyage en Chine Populaire quelques années plus tard. Je n’ai jamais oublié en dépit du temps qui s’est écoulé le repas magnifique et raffiné qui nous fut servi: tout d’abord un gros poisson croquant et caramélisé dont les arêtes fondaient dans la bouche sans piquer puis les chefs, applaudis par tous les convives qui avaient proposé un nombre appréciable de toasts depuis le début du festin, nous ont présenté les canards laqués qui avaient cuit doucement sous nos yeux, suspendus par des ficelles au-dessus de l’âtre central du restaurant. Nous avons dégusté les filets dans des crêpes et des petits pains cuits à la vapeur recouverts de graines de sésame. Quand je dis « nous avons dégusté », je suis bien au-dessous de la vérité: nous nous sommes délectés de ce mets béni des dieux et j’ai repris sans honte trois, sept, vingt et un petits pains garnis de magrets savoureux. J’avais rarement été à pareille fête culinaire sinon dans un « trois étoiles » français et j’ai eu un sourire épanoui quand les jeunes filles nous ont apporté les serviettes chaudes et parfumées avec lesquelles nous avons humecté nos visages légèrement échauffés, nos lèvres et nos mains.

Après de telles agapes nous ne nous sentions même pas lourds ou indisposés. Il est vrai qu’entre les plats principaux, on nous servait de délicieux potages destinés à dégraisser les boyaux, une version chinoise de notre petit verre de Calvados. Le Directeur nous a proposé un dernier toast d’alcool de riz à l’amitié franco-chinoise et nous a offert des tableaux de soie que nous lui avons demandé de nous dédicacer. Nous sommes rentrés à l’hôtel par l’avenue Wang Fu Chin. La circulation dans Pékin était dense dans la journée en raison de tous les vélos et cyclopousses qui roulaient par milliers dans les rues larges ou étroites mais il y avait à cette époque peu de voitures particulières. Nous avons été abusés à notre arrivée par le grand nombre de voiture qui stationnaient dans l’avenue mais nous nous sommes vite aperçus qu’une grande réception se déroulait à l’intérieur de l’hôtel, réunissant à elle seule toutes les familles motorisées de Pékin, attachés commerciaux ou diplomates en poste dans la capitale chinoise.

Le lendemain nous avons visité la partie restaurée de la grande Muraille à soixante kilomètres de Pékin. Nous avons d’abord traversé des îlots entiers de petites maisons individuelles aux toits en pagode qui donnaient à la ville l’air d’immense village dont j’ai parlé plus haut. Sur les marchés, les légumes étaient abondants et variés, choux, aubergines, salades, piments... Les tas de pastèques atteignaient plusieurs mètres de hauteur mais il y avait également des pommes, des poires, des pêches, du raisin, le tout en quantité et qualité bien supérieures à ce que nous avions pu voir en Union Soviétique.

Nous nous sommes arrêtés au pied de la Grande Muraille puis nous avons escaladé les marches qui nous ont conduits aux premiers postes de guet. Deux mille cinq cents années nous contemplaient! Commencée en briques de boue sous la dynastie des Chou, la construction du Wang Li Chang Cheng (Mur long de mille lis) fut continuée par les Chin puis par les Hang et les Tang qui le prolongèrent. C’est sous les Ming qu’il devint la Grande Muraille de pierre. Le panorama depuis le plus haut poste de guet accessible aux touristes était impressionnant: on pouvait comprendre en contemplant l’immensité de l’espace pourquoi les gardes impériaux apercevaient à plusieurs lis les nuages de poussière soulevés par les cavaliers mongols déferlant sur la Muraille.

Notre déjeuner avait suivi, enfermé dans des boîtes blanches. Ni les baguettes, ni les serviettes chaudes n’avaient été oubliées. Après une tasse de thé vert dont je n’arrivais pas à apprécier la saveur qui tient plus du jus d’épinard que de la boisson à laquelle nous sommes habitués en Europe, nous reprîmes le car pour visiter le Grand Réservoir et le barrage construit à la main par des Volontaires de la Révolution en 1959. Chaque parcelle de ce barrage doit son existence aux millions de petits paniers dans lesquels des hommes et des femmes ont déplacé la terre et apporté les matériaux nécessaires à la construction de cet ouvrage. Esclaves des temps modernes à l’image des bâtisseurs de pyramides, ils avaient tout de même l’espoir que leur contribution permettrait de fertiliser le sol et de développer l’énergie électrique dont ils pourraient eux-mêmes profiter à plus ou moins longue échéance. Ont-ils obtenu satisfaction ? J’en doutais lors de mon voyage en constatant la pauvreté des paysans et je crois qu’aujourd’hui leur sort ne s’est pas beaucoup amélioré puisqu’en 1998 leurs revenus ne représentaient qu’un tiers de ceux des citadins et que les grandes inondations de 1997 et de 1998 ont ravagé les récoltes de certaines zônes du bassin du fleuve Bleu.

Après le barrage, nous avons visité le célèbre tombeau des Ming auquel on accède par une allée de sept kilomètres bordée de chevaux, éléphants, chameaux, griffons, guerriers officiers et mandarins de pierre construits deux fois grandeur nature et disposés dans un ordre hiérarchique par rapport au trône impérial. Nous avons pénétré dans le tombeau du treizième empereur Ming, Wan Li, après avoir traversé une salle où sont réunis les objets retirés des coffres qui entourent les cercueils: pagodes, vases, services de table, baguettes, services à thé en or, jade et pierres précieuses. Le tombeau lui-même, situé au bas d’une allée en pente douce, comporte trois salles séparées par des portes de marbre de vingt centimètres d’épaisseur. Dans la salle centrale deux énormes vases de cette porcelaine si prisée par les antiquaires et les collectionneurs contiennent de l’huile de sésame, vieille nous a-t-on dit de quatre cents ans et si rance qu’elle répand une odeur très vite insupportable dans cet espace clos. La dernière salle renferme les cercueils de l’empereur et de l’impératrice qui sont entourés des coffres descellés et vidés de leur contenu.     

Les fouilles étaient très récentes et seule la Ting Ling (Tombe de Wang Li) était ouverte au public. Il parait surprenant que les Occidentaux et les Japonais qui sont demeurés en Chine de 1842 à 1864 et de 1895, année où l’Impératrice Cixi fut vaincue par les Japonais, à 1911, date de l’instauration de la République par Yuan Shikaï, puis les Japonais seuls qui ont occupé le territoire de 1947 à 1944, n’aient pas envoyé des archéologues pour pratiquer des fouilles sur place. Sans doute ont-ils été trop préoccupés à faire la guerre pour se soucier des tombeaux Ming. Tant mieux pour les Chinois car ils ont pu sauver les trésors précieux qu’à une époque les occidentaux aimaient bien faire transporter après les avoir découverts dans leurs propres musées dont ils font souvent la gloire.

Pour qui connaît les Grandes Pyramides d’Egypte et l’impressionnante mais austère Vallée des Rois, l’au-delà chinois semble plus proche des hommes ne serait-ce que grâce à la présence de l’Impératrice enterrée dans un tombeau proche de celui de son mari au seuil de la vie éternelle, l’analogie entre les deux traditions étant que l’empereur chinois comme le pharaon égyptien se faisait enterrer avec tous ses objets familiers avant d’être muré dans son tombeau.

Le jour suivant, nous sommes allés au Musée de la Révolution dont les murs retracent des évènements aussi importants que la Guerre de l’Opium (1839-1842) qui éclata entre la Grande-Bretagne et la Chine parce que celle-ci voulait interdire à juste titre l’importation de la drogue mais qui dut cependant s’incliner après sa défaite et signer le Traité de Nankin (29 août 1842) par lequel Hong Kong était cédé aux Britanniques et certains ports chinois aux Européens, la Guerre des Boxers, membres d’une société secrète xénophobe, qui se soulevèrent en 1895 et menacèrent les légations européennes jusqu’à leur défaite en 1900 et tous les faits essentiels qui ont marqué l’Histoire de la Chine jusqu’à la naissance de la Chine Populaire en 1949. Je ne savais pas alors que je visitais le Musée que je vivrais assez longtemps pour voir la rétrocession du célèbre port à la Chine après cent cinquante cinq ans d’occupation, encore moins celle de Macao que les Portugais ont occupé de 1557 à 1999, pratiquement un demi millénaire !

Les livres parcourus avant le voyage m’avaient familiarisée avec une époque durant laquelle les évènements successifs ont changé lentement les structures de l’Empire du Milieu. De nombreux documents rappelaient dans le Musée un des faits les plus marquants de la Chine contemporaine, la Longue Marche de Mao Tse Toung et de ses partisans, l’Armée Rouge du Premier Front, entreprise en Octobre 1934 à partir du château-fort du Shensi où ils s’étaient réfugiés après avoir été décimés par Chiang Kai-Shek et qui prit fin le 20 Octobre 1935 lorsque sept mille hommes, moins d’un sur dix de cette première Armée, atteignirent la Grande Muraille aux abords de Pékin. Les trophées, cartes et statistiques étaient accrochés aux murs blancs et les explications du guide clairement traduites par le jeune Tchen qui s’étonnait de nos questions et de nos connaissances. Derrière nous un groupe de pionniers au cou barré du traditionnel foulard rouge suivait un cours de civisme donné par une jolie institutrice.

Une dernière promenade nous conduisit à Wang Fu Ching où se trouvaient le Magasin d’Etat, grand monoprix de cinq étages, le Bazar et le Magasin des Arts. Nous avons acheté des éléphants, des lions, des chameaux, des flacons de parfum en ivoire, deux nappes brodées à la main, pour des sommes dérisoires. Il était cinq heures de l’après-midi quand nous avons dit au revoir au gentil garçon d’étage qui m’avait rendu bien service avec ses quelques mots de français. Il avait fait laver et repasser en quelques heures les vêtements que je lui avais confiés et que j’avais eu la présence d’esprit de choisir en coton, les tissus synthétiques étant peu recommandés dans ces pays chauds en raison de leur imperméabilité. J’ai regretté de ne pas pouvoir lui laisser le pourboire traditionnel mais le règlement de l’hôtel interdisait toute pratique de ce genre, une habitude néfaste, selon le gouvernement chinois, des pays capitalistes dont nous étions originaires.

Dans le train qui nous a conduits de Pékin à Shanghai nous avons retrouvé le samovar, les quatre couchettes, le haut-parleur qui égrenait de la musique dès six heures du matin, l’indispensable ventilateur et la ping pidjiu du wagon-restaurant. Nous nous sommes réveillés au petit matin pour contempler une région fertile et bien cultivée. L’eau était tirée à l’aide de norias qui rappelaient les paysages hollandais à une plus grande échelle. Les mille cinq cents kilomètres qui séparent Pékin de Shanghaï étaient entièrement réservés à la culture, sorgho, maïs, riz, patates douces, coton... qui faisaient l’objet des soins vigilants de paysans actifs, habiles, connaissant bien l’art de travailler la terre. Les chapeaux de paille pointus émergeaient à peine des plantations géantes. Les sillons étaient tracés au cordeau et les pieds de riz étaient soigneusement repiqués sur des centaines d’hectares le long des canaux d’irrigation. Je crois que les paysans chinois qui ne disposaient pas encore d’engins sophistiqués obtenaient des résultats spectaculaires en utilisant leurs méthodes séculaires de travail. Pas une fois durant notre longue traversée de l’Union Soviétique nous n’avions observé un tel désir de ne pas laisser un seul espace cultivable libre et si j’ai parlé des agronomes canadiens qui auraient pu inciter les Russes à obtenir un meilleur rendement de leurs terres sibériennes, je me disais en admirant les travailleurs agricoles depuis le train que les mêmes Russes avaient là un deuxième exemple de méthodes plus archaïques peut-être mais en tout cas plus payantes que celles dont se contentaient les paysans de Sibérie avec leurs carrés de choux et de pommes de terre. Les villages étaient groupés au bord de l’eau et les toits de chaume des maisons rappelaient ceux des cottages anglais avec sans doute moins de confort à l’intérieur.

Un instant inoubliable fut la traversée du Yang Tse Kiang que les Français appellent aujourd’hui Yangzi Jiang à la Chinoise, large fleuve aux eaux boueuses, sur un triple ferry-boat qui a transporté tout notre train en une seule fois. A la gare de Shanghai nous attendait un interprète un peu guindé, très fier du régime de son  pays et ne prononçant pas trois phrases sans mentionner les impérialistes américains. Nous avons traversé en car une ville importante aux gratte-ciel de vingt étages dans le style américain des années trente. L’hôtel de la Paix où nous sommes descendus avait dix huit étages, notre chambre climatisée se trouvant au sixième. Les garçons d’étage et les serveurs portaient des uniformes blancs immaculés. Un jeune garçon d’une quinzaine d’années, très beau, nous servait à table.

Le dîner comportait les merveilleux hors d’oeuvre disposés en couronne, une des fameuses spécialités de Shanghaï comme l’était le canard laqué de Pékin. La Chine a ceci de commun avec la France que chaque province ou chaque ville est renommée pour un de ses plats et nous avons eu la chance d’en déguster plusieurs à chaque étape. Une fois  encore le repas était un plaisir des yeux et du palais et je commençais sérieusement à croire que la cuisine française n’était pas la première du monde, pas la seule en tout cas. Il faut dire que les restaurants chinois et vietnamiens de Paris ne nous ont pas habitués à tant d’excellence et à une telle diversité encore qu’aujourd’hui l’on puisse tout de même déguster du canard laqué très acceptable dans les restaurants chinois du XIIIème arrondissement qui n’existaient pas dans les années soixante.

Après le dîner, nous avons parcouru la principale artère de Shanghai, la rue de Nankin. Nous y fûmes suivis par des centaines d’enfants et des jeunes gens qui nous accompagnèrent jusqu’au port où la lune brillait sur la rivière Huangpu. Dès sept heures du matin nous sommes sortis avec nos caméras et nos appareils photographiques. Les rues grouillaient déjà de monde: au bord de la rivière Huangpu dont les abords étaient interdits aux Chinois non à l’époque des concessions comme nous l’a expliqué Yves Jacques Cousteau mais au temps de l’occupation japonaise, des hommes et des femmes pratiquaient leur gymnastique traditionnelle aux mouvements si coulés, si lents, si élaborés qu’on en oubliait leurs bleus de travail et qu’on les imaginait en costumes de brocard de soie et d’or.

Les magasins d’Etat, les boutiques, les marchands de thé, les échafaudages en bambou, les enfants curieux et badauds, les employés de bureau en short et chemise de coton blanc et leur attaché-case... tout concourait à donner à Shanghai un air occidental: les gens étaient pressés comme à Londres, New York, Tokyo ou Paris. Nous avons admiré le panorama de la ville et du port qu’éclairait un soleil déjà chaud depuis le dix septième étage de l’Hôtel de Shanghai et nous avons filmé les processions de jonques sur la rivière Huangpu et de sampans sur la rivière Suzhou. L’interprète nous a indiqué les principaux monuments de la ville: Palais de l’Amitié sino-soviétique, Grand Magasin d’Etat N°1, musée... Un drapeau britannique flottait sur la maison où vivait le seul Anglais qui n’avait pas quitté Shanghai durant la guerre civile et depuis la création du nouvel Etat.

Il est à la fois intéressant et regrettable, ce qui peut apparaître comme un paradoxe, de noter que nous avons connu Shanghai à une époque où la ville était en attente, en sommeil pourrais-je dire, entre deux époques: une ère florissante durant laquelle ce port qui avait été riche économiquement depuis le Moyen âge en raison de sa situation privilégiée au débouché de cette admirable voie d’eau qu’est le Yangzi Jiang et à dix huit kilomètres seulement de la Mer de Chine Orientale s’était encore développé avant et après l’installation des concessions étrangères, les Etat-Unis, la Grande-Bretagne, la France puis le Japon, devenant dans les années trente le huitième port mondial et le concurrent direct de Hong Kong, la deuxième époque ne datant que des années quatre-vingt dix. Depuis une dizaine d’années en effet, le gouvernement chinois a en effet décidé de rouvrir la ville aux banques et aux entreprises étrangères, ce qui a provoqué un boom économique, la construction de gratte-ciel plus somptueux et plus modernes que ceux qui se miraient dans la rivière Huangpu, la création d’industries lourdes, la production d’engrais chimiques, la création d’une raffinerie de pétrole, la seconde aciérie chinoise.

L’agglomération de Shanghai, dans un rayon d’une quarantaine de kilomètres autour du centre, est aujourd’hui le foyer le plus puissant et le plus dynamique du pays, renommé pour son « savoir-faire industriel. » Shanghai possède le remarquable Centre des Industries Artisanales qui s’efforce d’unifier la production de l’artisanat. Elle a plus de dix millions d’habitants. Dans son excellente émission « Les dessous des cartes »  Jacques Yves Cousteau a consacré deux émissions à l’ancienne Shanghai qu’on a voulu réduire à un petit port de pêche mais qui comportait déjà près d’un million d’habitants au XVIème siècle et la Shanghai florissante d’aujourd’hui qui est entrain de redevenir une des mégapoles les plus importantes du Sud-Est asiatique.

Inconscients des prodiges qu’allait effectuer la Chine à Shanghai et pour cause, nous avons pris le car pour aller visiter le temple du Bouddha de Jade où nous fûmes reçus par des bonzes en robe noire. Après avoir retiré nos chaussures pour enfiler des pantoufles de prière, nous avons pu admirer des centaines de bouddhas de jade, de pierre, de bois sculpté qui, figés dans leur attitude ancestrale, nous observaient de leurs petits yeux ronds. Après la visite du temple, nous nous sommes retrouvés dans un quartier aux mille boutiques pittoresques qui ressemblait à la vieille Nice de la Porte Fosse qu’on atteint par un antique escalier en venant de l’Avenue Jean Jaurès. Au-delà des boutiques s’ouvre le jardin Yuyuan où des gens méditaient au milieu des rocailles. Quel contraste entre l’atmosphère sereine et calme de ces jardins dont les Japonais se sont inspirés voici des millénaires et la nouveauté de cette réalisation dont on nous a promis la visite pour l’après-midi même : une commune populaire.

Avant le déjeuner, nous sommes entrés dans le Magasins des Antiquités où nous avons acheté un beau jeu d’échecs, une jonque et un sampan de bois, un petit fer à repasser de cuivre et quelques bibelots en ivoire. Ensuite, ce fut l’excursion prévue à la commune populaire: après la traditionnelle tasse de thé vert sans laquelle un accueil chaleureux ne pouvait se concevoir, nous nous sommes groupés autour des directeurs qui nous ont tout d’abord retracé son histoire et surtout son passage de coopérative à commune de fait. Nous avons posé des questions concernant le salaire des travailleurs, les heures de travail, de repos, les journées de vacances, les impôts et autres préoccupations occidentales: les salaires allaient à peu près de 50 yuans à 200 yuans pour l’ouvrier le plus spécialisé qui gagnait plus que le directeur, une caractéristique chinoise alors valable nous dit-on dans toutes les branches de l’agriculture et de l’industrie. Le yuan valait deux francs français environ mais on ne pouvait faire de comparaisons valables, le coût de la vie et les loyers n’ayant pas de commune mesure avec nos normes françaises.

Si les ouvriers gagnaient plus dans les villes, les ouvriers ruraux avaient en revanche des avantages en nature: ils devaient quarante heures de travail à la commune mais possédaient un lopin de terre et des animaux. L’identité avec le kolkhoze, c’est-à-dire avec une propriété exclusivement collective a fait long feu en Chine où les dirigeants se sont bien vite aperçus que les paysans étaient trop attachés à leur terre pour les en priver complètement. Le fait même qu’ils puissent cultiver leur lopin personnel, aussi petit soit-il, est un gage de sécurité car le paysan n’est plus à même de revendiquer comme l’ouvrier soviétique du kolkhoze des heures immuables incompatibles avec les exigences de la terre et des saisons.

Les vacances étaient encore un vain mot, le gouvernement s’étant préoccupé jusqu’alors de nourrir et de donner du travail aux adultes, hommes et femmes. La commune possédait son dispensaire mais elle envoyait ses malades les plus gravement atteints à l’hôpital le plus proche où ils étaient soignés gratuitement. Elle avait son école primaire et sélectionnait ses élèves les plus doués qui poursuivraient leurs études dans les écoles secondaires de la banlieue de Shanghai. Elle vendait à l’Etat le produit de ses cultures et de son élevage après avoir prélevé les quantités suffisantes nécessaires à ses propres besoins, pratiquant ainsi une sorte d’autarcie interne.

Nous avons parcouru les rizières que traversaient des enfants à dos de buffles, les potagers, vergers, ateliers de tissage, d’appareils aratoires, de vannerie, la forge et les porcheries. Nous avons été conviés dans les maisons particulières où nous avons reçu un accueil chaleureux. Nous savions bien sûr que ces visites étaient programmées mais elles n’étaient qu’une confirmation de la tradition millénaire d’accueil et nous étions conscients que jamais une visite dans un kolkhoze n’aurait été organisée de cette façon simple et gentille. Chaque maison de la commune se composait de deux pièces, une cuisine salle à manger avec son âtre de briques rouges et une chambre à coucher. Les femmes nous ont montré les vêtements qu’elles avaient tissés pour les enfants et elles étaient très fières du résultat.

La visite terminée, nous avons remercié le jeune directeur et nous avons applaudi les petits enfants qui nous ont applaudis à leur tour. Nous avons quitté la commune au soleil couchant et c’est dans un embrasement du ciel que nous avons contemplé sur la rivière un sampan que suivait en nous assourdissant de ses coin-coin une famille de canetons noirs et blancs. C’était peut-être ceci, la Chine Populaire : un contraste permanent entre des traditions plusieurs fois millénaires et les essais de modernisation des maîtres d’alors.

Nous étions invités le soir par la Luksingshe de Shanghai à un dîner au neuvième étage de l’hôtel. Nous avons rencontré dans l’ascenseur des Belges du parti communiste affilié au parti communiste chinois. L’agencement du repas était comme toujours éclectique et raffiné. Le Directeur de l’Office du Tourisme a prononcé un discours empreint de modération, a parlé des réalisations accomplies mais a insisté sur les difficultés à vaincre pour transformer la Chine en un pays industrialisé. L’organisateur de notre voyage, Monsieur Durand-Monti, qui nous avait rejoint à Pékin depuis le Japon où il avait accompagné un autre groupe, a répondu à l’allocution, a félicité les membres de l’Office du Tourisme pour la qualité de leur accueil et l’organisation du voyage.

A notre table, nous avons bavardé avec l’un des chefs de section de l’Office. Il était jeune, agressif et nous a expliqué pourquoi il était important de chasser les nationalistes chinois de Taïwan avant de récupérer Hong Kong  (commerce et fenêtre ouverte sur le monde occidental obligent n’est-ce pas ?) Les Chinois ne nous ont jamais caché lors de notre voyage et de nos étapes qu’à travers Hong Kong ils gardaient le contact avec les Britanniques en particulier, les Occidentaux et les Américains en général. C’était aussi le meilleur moyen dont ils disposaient alors pour se procurer des devises fortes. Nous avons porté des toasts, reçu des vues de Shanghai, nous avons applaudis, avons été applaudis selon un rite bien orchestré avant de regagner nos chambres.

Nous nous sommes levés tôt le lendemain car notre train pour Hangzhou partait à six heures du matin. A notre sortie de l’hôtel pourtant, des centaines d’enfants étaient là pour nous applaudir et nous dévisager, à croire qu’on les avait spécialement convoqués ou que peu d’Occidentaux ayant visité la Chine Populaire depuis 1949, les gosses profitaient de notre passage pour assouvir leur curiosité, la nouvelle de notre arrivée s’étant peut-être répétée de bouche à oreille et constituant un fait nouveau qu’ils ne voulaient pas manquer. En tout cas leur présence était fort sympathique et nous avons eu nettement l’impression qu’un tel cortège eût été immédiatement dispersé à Moscou puisque l’on n’y admettait pas alors que plusieurs personnes bavardent devant une entrée d’hôtel.

Le voyage fut très court et nous sommes arrivés à destination à dix heures. Nous eûmes l’agréable surprise d’être accueillis par Monsieur Tchen accompagné de Monsieur Li de la Luksingshe de Pékin, le même qui était venu nous poser des questions dans notre chambre au sujet des photos d’enfants prises selon lui depuis le train. Sa présence nous a surpris une fois de plus car il ne parlait pas un mot de français et pourtant il n’avait pas l’allure des policiers qui, sortis de leur compartiment le long de la Grande Muraille, avaient interdit aux gosses d’emporter le chocolat et les avaient forcés à rentrer dans leur jardin. Peut-être était-il là pour régler tous les détails  du voyage, étant selon Monsieur Tchen, le chef de département de l’Office du Tourisme. Lors des réceptions, Monsieur Tchen se contentait de faire la traduction, c’est Monsieur Li qui proposait les toasts immédiatement après le Directeur Général.

De la gare de Hangzhou à l’hôtel, nous avons longé le lac de l’Ouest qui avait des airs de lac italien. La ville ressemblait, était en fait nous l’avons su par la suite, une station de villégiature et notre hôtel, construit en 1956, était situé au pied d’une colline. Il était confortable mais trop grand pour le peu de pensionnaires que nous y avons rencontrés. La chaleur était intense, humide, difficilement supportable même quand une brise légère agitait les saules pleureurs et les immenses lotus aux fleurs mauves qu’on apercevait sur l’eau à peine ridée. Au-delà des arbres, sur les collines, émergeaient des toits en pagode. Des îles boisées jonchaient le lac où glissaient silencieusement des jonques à fond plat. Comme en Provence on entendait le crissement des cigales qui s’arrêtait une seconde pour reprendre de plus belle. Un Chinois est passé derrière un des kiosques qui bordaient le lac en chantant d’une voix de tête.

La salle à manger était immense et vide. Nous avons bu de la ping pidjiu et les serviettes parfumées sont devenues indispensables car nous étions de plus en plus accablés par la chaleur, cette partie de l’hôtel n’étant pas encore climatisée et les quelques ventilateurs brassant l’air sans l’évacuer. Après le déjeuner nous nous sommes rendus au temple de Lin Yiu où nous avons admiré une image de Sakiamuni (Bouddha) de vingt mètres de hauteur sculptée dans du bois de camphre. Dans le parc étaient taillés à même la roche seize Arhats (disciples de Bouddha), dix sept bouddhas Vairocara, la statue d’Avalokitesvara (un des principaux bodhisattvas, êtres sur la voie de l’éveil du bouddhisme du Grand Véhicule ou bouddhisme spéculatif mahayana), Amitabba, Bouddha de la Lumière Infinie, le plus populaire des bouddhas du Grand Véhicule, enfin une auto sculpture d’un artiste du XIIIème siècle. A l’écart un poussah (idole), grassouillet et couché, égrenait de sa main gauche un collier d’ambre.

Après la visite du Temple de Chin Tsu (bienveillance et pureté), nous nous sommes rendus à la Fontaine de Jade où frétillaient des centaines de poissons rouges qui, n’ayant pas l’hypersensibilité des nouveaux Chinois, se ruaient sur la nourriture que nous leur avons jetée en jaillissant de l’eau par bonds énormes. Il faut dire qu’ils n’avaient pas de commune mesure avec les minuscules ides originaires de la région rhénane que nos enfants gagnent dans les fêtes foraines, nous étions face à des modèles géants munis de crocs qui déchiquetaient le pain en quelques secondes. Nous avons regagné le car à travers une forêt de bambous en songeant à la douche qui nous attendait à l’hôtel, froide et régénératrice mais dont l’action bénéfique serait de courte durée car notre chambre n’était pas plus climatisée que le reste de l’hôtel.

Le soir nous étions bien entendu les hôtes du Directeur Général de la Luksingshe de Hangzhou, un aimable petit homme rond qui s’intéressait plus à la cuisine chinoise qu’à la politique, tout au moins en notre présence. Il nous décrivait chaque plat, nous en donnait la recette, son visage s’irradiant de plaisir à l’arrivée du fameux “poulet du mendiant”, spécialité de la province, qui fit les délices d’un empereur gourmand dont notre hôte nous conta l’histoire. Je ne puis la transcrire ici car j’écoutais distraitement, n’arrivant pas à penser à autre chose qu’à l’insupportable chaleur. La nuit demeura étouffante et me revint à l’esprit cette aube de Cordoue où nous nous retrouvâmes en chemises de nuit dans la rue, ma belle-soeur et moi-même, afin de respirer la légère brise du petit matin.

Après avoir peu et mal dormi, nous nous sommes levés tôt pour visiter la Brigade du Thé de la Commune Populaire du Lac de l’Ouest où nous fûmes reçus par la sous-directrice qui, après nous avoir offert la traditionnelle tasse de thé vert, nous appris qu’elle n’était pas allée à l’école jusqu’en 1949 et possédait quinze ans après une instruction équivalente à celle de notre certificat d’études primaires. Elle ajouta que le meilleur thé était celui du Puits du Dragon que nous étions d’ailleurs entrain  de déguster, les plantations des coteaux produisant une qualité supérieure à celle des plaines, les petites feuilles donnant un breuvage délicat, les plus grandes une boisson ordinaire. Nous avons visité les ateliers de séchage et de coupage où des ventilateurs rafraîchissaient l’atmosphère surchauffée. Au cours de notre promenade à travers la plantation nous avons constaté que la cueillette du thé n’était pas un exercice de tout repos et je me suis souvenue, observant les jeunes femmes aux chapeaux pointus qui, penchées sur les arbustes, en détachaient minutieusement les feuilles, de certaines vendanges des années quarante où mon dos courbaturé attendait avec impatience le repos du soir. Nous avons terminé notre visite par le jardin d’enfants, des gosses de trois ans qui nous ont souhaité la bienvenue en chantant de leur petite voix aiguë.

Après notre passage à la Brigade du Thé, nous sommes allés dans une maison de repos perchée sur la montagne. Nous espérions un peu d’air mais la chaleur intense nous poursuivait. Nous écoutâmes distraitement les statistiques en parcourant les salles de jeux, les chambres et le théâtre. Nous n’avions en tête qu’un seul rêve: la douche froide qui nous attendait à l’hôtel, la courte halte que nous devions faire à la Pagode des Six Harmonies nous paraissant presque inutile.

Nous eûmes droit à une sieste chaude avant la visite d’un atelier de tissage de brocart qui ne fut pas inintéressante car les ouvrières y fabriquaient des mouchoirs et des napperons à l’effigie de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao Tsé-Toung comme leurs homologues françaises en confectionnent à l’effigie d’images de nos provinces ou plus simplement avec nos initiales brodées. Au retour, nous nous sommes arrêtés dans un magasin artisanal où nous avons fait quelques emplettes. J’ai acheté dans une librairie un livre chinois traduit en anglais. Cette histoire d’une jeune communiste, Lin Tao Ching, sous l’occupation japonaise des provinces du Nord de 1931 à 1935 m’a paru assez puérile quand j’ai commencé le livre comme l’a été d’ailleurs le soir même la représentation d’une sorte d’opéra comique donnée par le théâtre de Hangzhou : « le Corail Rouge ». Les méchants étaient les soldats du Kuomintang (auquel Mao Tsé-Toung avait appartenu dans sa première phase), les bons ceux de la Résistance Populaire. Il me semblait - mais peut-on être sûr des sentiments et des réactions officielles ? - que Tchen, notre jeune interprète et diplômé de français, aimait la pièce car il la commentait pour nous avec une certaine passion.

Nous étions surpris, pensant que ce genre de pièce était conçu pour donner (imposer ?) au peuple une éducation  politique mais que les intellectuels n’étaient pas dupes. Or, selon Tchen, le fameux Opéra de Pékin a été de temps immémoriaux un théâtre populaire et non celui d’une élite (intellectuelle de gauche) comme le TNP de Jean Vilar. L’opéra moderne était donc une continuation logique de l’opéra traditionnel. Tchen oubliait toutefois de préciser que justement les pièces traditionnelles étaient alors interdites, les dirigeants politiques ayant exigé du Directeur de l’Opéra de Pékin qu’il fît une large place à l’épopée moderne. Directeur, metteurs en scène, chorégraphes, acteurs, machinistes... avaient, toujours selon Tchen, plébiscité avec enthousiasme cette “proposition”. Ceci n’était pas pour nous étonner et nous avons accepté le fait que les Chinois, pourtant amateurs éclairés de spectacles traditionnels, fussent assidus à des représentations imposées mais qui étaient en fait leur seule pâture du moment. Etaient-ils pénalisés, surtout dans les petites villes où tout le monde se connaît, quand ils ne venaient pas voir la pièce? Nous n’avons pas cru opportun de poser la question.

Après une nuit où mes rêves prirent sans doute la forme de soldats héroïques et de drapeaux gigantesques, nous avons rejoint notre groupe à l’embarcadère pour faire une promenade en bateau jusqu’à l’île « Lune d’Automne sur le Lac Calme » où un lac artificiel conçu bien avant notre ère par un gouverneur poète disparaissait sous les lotus et les nénuphars en fleurs. Devant un tel calme et une telle sérénité, j’aurais aimé avoir le talent de composer un haiku, ce poème japonais de trois vers en dix sept syllabes inventé par le poète Basho au dix septième siècle, qui exprime d’une façon aussi délicate que concise l’émotion ressentie devant des spectacles divers, fugitifs ou pérennes. J’eus tout de même le bonheur  de me réciter « L’Invitation au Voyage », « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté », où le poète français a exprimé mes propres sentiments face à la perfection d’un jardin cinq fois millénaire sur une île lointaine.

A notre retour de l’île, nous avons visité le Jardin Botanique et le Jardin de la Grue où se retira pour y vivre en ermite le poète Liu Pu de la dynastie Sung et puis ce fut le départ. Nous allions quitter Hangzhou, ce paradis humide et brûlant, pour un second séjour à Shanghai où nous avons logé à l’Hôtel International, vingt quatre étages entièrement climatisés. Notre première visite fut pour le Palais de l’Amitié sino-soviétique et plus particulièrement l’exposition des produits chinois. Les aliments étaient conditionnés à l’occidentale, les vêtements et les fourrures de qualité mais de coupe assez rudimentaire. Les meubles étaient simples. Le hall des transactions commerciales était plein d’hommes d’affaires occidentaux, des Britanniques en majorité, qui semblaient avoir en tête bien autre chose que le simple tourisme comme nous l’avions déjà constaté lors de notre premier séjour. Au Magasin de l’Amitié, j’ai eu la tentation d’acheter un tapis bleu ciel de grandes dimensions pour le prix exceptionnellement bas de 1.538 yuans, environ 3.200 francs, mais j’ai eu peur des frais de douane et comme les produits vendus à l’étranger devaient transiter par Hong Kong, je me suis dit que tout pouvait arriver durant ce long voyage.

Les enfants étaient les rois d’un Magasin conçu à leur intention : ils envahissaient les comptoirs sans crainte de se voir gronder ou renvoyer. D’ailleurs ce n’était pas la première fois que je constatais la liberté dont semblaient jouir tous les gosses que nous avions rencontrés au cours de notre voyage. Il s’agissait bien d’une conception ancestrale dont ils profitaient quand ils étaient petits : l’enfant qui chevauchait le buffle comme ceux qui taquinaient les poissons à l’aide d’une tige de bambou ou ceux qui nous suivaient, rieurs, dans les rues de Shanghai ou de Pékin. Ils étaient roses et joufflus et fourmillaient partout même si les dirigeants communistes commençaient à parler de contrôle des naissances et de la nécessité pour les couples de n’avoir qu’un enfant unique. La seule faille à ce tableau est qu’en dehors des grandes villes, l’instruction n’était pas encore obligatoire, faute d’écoles maternelles, primaires et secondaires qu’on n’avait pas encore eu le temps ou les possibilités matérielles de construire. Les choses ont bien changé depuis et la Chine, si elle n’a pas évolué politiquement comme l’Union Soviétique, a fait un énorme pas en avant dès la fin de la Révolution culturelle qui n’avait pas encore eu lieu lors de notre voyage de 1964.

En tout cas, les enfants nous accueillaient partout, devant les cités ouvrières, dans les classes où les petits chantaient et dansaient, dans les appartements où les femmes nous faisaient dire que si, elles, étaient analphabètes, leurs enfants allaient en classe et auraient le loisir de poursuivre leurs études. Les grands-mères dont certaines avaient encore les pieds déformés par la compression subie dans leur famille traditionnelle avaient les mêmes sentiments que leurs filles et nous parlaient de leurs petits-enfants en termes d’espoir pour un avenir lumineux. Elles étaient vêtues de pantalons noirs, de bas blancs et de sandales de feutre noir mais elles berçaient dans des moïses d’osier les Chinois de demain.

Nous avons eu droit à une soirée au grand Monde, un parc d’attractions genre Tivoli de Copenhague ou de notre ancien Luna-Park. Les habitants de Shanghai en étaient fiers car on avait rasé pour construire ce lieu populaire de divertissement les anciennes maisons de rendez-vous fréquentées en grand nombre par les “impérialistes”. Pour une somme modique on pouvait écouter un orchestre, assister à deux représentations théâtrales, l’une traditionnelle, l’autre moderne ou applaudir une troupe d’acrobates dont chaque numéro aurait fait les grands soirs d’une émission de Gilles Margaritis : un garçon jonglait avec des potiches de plusieurs kilos qui effleuraient sa tête et paraissaient aussi légères que des plumes. Les cyclistes étaient stupéfiants d’équilibre, un enfant escaladait sans difficulté une pyramide de chaises branlantes... Les spectateurs restaient assez froids devant de telles prouesses auxquelles ils étaient sans doute plus habitués que nous-mêmes qui applaudissions avec plaisir tant de légèreté, d’équilibre, de courage et d’adresse, l’apanage des cirques célèbres comme ceux de Moscou, de Pékin ou des grands cirques d’Outre-Atlantique.

Notre deuxième matinée fut consacrée à la visite du centre anticancéreux de Shanghai. L’intérêt d’une telle visite avait été formulé par mon mari, radiologiste et cobalthérapeute, appuyé par le Docteur Herbeau qui avait exprimé sans succès le même voeu à Moscou où l’on nous avait proposé pour notre retour dans la capitale après notre voyage en Chine la visite d’une usine de confitures (!), proposition que nous avions bien sûr déclinée.  Nous fûmes d’autant plus heureux qu’on répondît à notre demande que le quartier où se trouvait le centre avait été privé la veille d’électricité. C’est le médecin-chef lui-même, le Docteur Wang, qui nous reçut avec amabilité. L’hôpital pouvait recevoir trois cents malades et les soins étaient assurés par soixante neuf médecins. L’appareillage était moderne pour l’époque: deux bombes au cobalt, l’une soviétique, l’autre canadienne fonctionnaient à plein temps. Mon mari était d’autant plus intéressé qu’il avait créé le second centre de cobalthérapie de la région parisienne et avait pu constater à l’Exposition des Produits Chinois qu’une bombe de fabrication chinoise était exposée sans qu’on ait pu lui dire si elle fonctionnait déjà dans un centre anticancéreux.

Le Docteur Wang disposait pour ses malades de mille grammes de radium qu’on employait encore, même en France, pour certaines tumeurs localisées. Je revois la mallette plombée dans laquelle mon  mari transportait la quantité nécessaire louée dans une organisme centralisateur. C’est ainsi qu’il avait pu traiter une de mes tantes atteinte d’une tumeur qui avait proliféré de telle façon que le centre de Villejuif avait alors refusé de la prendre en charge. A Shanghai, le radium était contenu dans des tubes que l’on tirait sans les manipuler à l’aide d’un ingénieux système de poulies. Plus de deux mille malades étaient traités annuellement. Le chiffre était important mais pas excessif par rapport à l’énorme population. Les traitements au radium se pratiquaient dans des chambres isolées par des murs de trente centimètres d’épaisseur afin d’éviter les radiations.  

Avant de poursuivre, je voudrais rappeler qu’au début des années quatre vingt, c’est à dire plus de quinze ans après notre voyage en Chine, un médecin s’exprimant dans un programme de télévision, a déclaré catégoriquement que le cancer était une maladie des nations occidentales et que les pays en voie de développement étaient beaucoup moins atteints par cette maladie qu’on pouvait le supposer. Notre visite au centre anticancéreux de Shanghai qui n’était qu’un hôpital parmi d’autres semble infirmer ces propos bien que je ne possède pas d’informations récentes sur l’évolution du cancer et de la recherche médicale chinoise en ce qui le concerne.

Il faut maintenant revenir à notre visite. Le Docteur Wang qui parlait couramment français bien qu’il ait fait ses études aux Etats-Unis avant la proclamation de la République Populaire de Chine partit avec mon mari examiner quelques malades. Il en profita pour lui montrer les radios, les fichiers de patients (une chose inconcevable en Union Soviétique), les statistiques établies après plusieurs années de recul. A leur retour, le Docteur Wang nous raconta l’évolution de cet hôpital qui, avant 1949, était un dispensaire géré par deux médecins qui n’avaient aucune possibilité de traiter la moindre tumeur, simplement de constater les dégâts, puisqu’ils n’avaient même pas accès à la thérapie semi-profonde dont mon mari disposait à Necker dans les années cinquante avant de quitter le service pour diriger son propre centre. 

Le Docteur Wang et ses assistants ont formé en quinze ans cinquante radiologistes répartis dès leur spécialisation terminée dans les sept centres anticancéreux du pays et un grand nombre de scientifiques dont les recherches pointues se poursuivaient dans des laboratoires également répartis dans tout le pays. Une preuve tangible que le Docteur Wang se tenait au courant des recherches et des découvertes internationales, c’est qu’il n’a fallu à sa secrétaire que quelques minutes pour aller à la bibliothèque de l’hôpital et revenir avec les numéros du Journal Français de Radiologie où mon mari avait publié des articles sur la tomographie simultanée : il venait en fait de mettre au point un appareil qui fit les beaux jours des radiologistes, les Allemands surtout, avant l’apparition du scanner. La dédicace qu’il écrivit pour le Docteur Wang fit très plaisir à notre hôte qui venait de nous prouver l’excellence de l’accueil oriental et le cas qu’il faisait de la visite de médecins étrangers.

Nous avons eu à peine le temps de déjeuner avant de partir pour Nankin où nous sommes une fois de plus arrivés par une chaleur intense. Nankin est l’un des trois « fourneaux » de la Chine: il faisait au minimum 36° à l’ombre ! Nous y fûmes accueillis par un interprète fort décontracté à la langue fleurie qui ne devait pas déplaire à notre accompagnatrice, Mademoiselle Dubray. Bien qu’il nous ait accompagnés à l’hôtel, nous l’avons immédiatement quitté pour prendre une douche glacée et mettre en marche l’énorme ventilateur dont disposait chaque chambre, l’établissement n’étant malheureusement pas climatisé. La nuit fut étouffante et il était presque impossible de dormir.

Le lendemain matin, nous avons tout d’abord visité le Mausolée de Sun Yat Sen, premier Président de la République Chinoise en 1911, fondateur du Kuomintang et beau-frère de Thang Kaï-Chek qui était en 1964 le Président de Taïwan où il s’était réfugié en 1949 après la proclamation de la République Populaire de Chine, un poste qu’il a conservé jusqu’en 1975 quand son fils prit sa succession. Nous avons gravi les trois cent quatre vingt douze marches qui conduisent au mausolée et Monsieur Arzeliès, le professeur de Physique relativiste qui ne s’était pas beaucoup exprimé jusqu’alors, a déclaré avec le flegme qui le caractérisait : « c’est la seule chose valable que nous ayons vue jusqu’à présent ! »

Nous nous sommes ensuite promenés dans le Parc Lin Kuo où se trouve la Grande Salle (sans poutres) de la Générosité construite sous la dynastie des Ming. Nous avons vu aussi le Pavillon du Vent des Sapins, la Grande pagode puis le tombeau du premier Empereur Ming Tchou Ming Yuan Tchang. Après le déjeuner, nous avons eu la chance de pouvoir filmer dans la campagne environnante le battage du riz. J’avais déjà assisté à ce travail lors d’un séjour en Espagne dans les rizières de la province d’Alicante: dans certaines fermes, les gens foulaient au pied, dans d’autres on utilisait un cheval aveuglé par une bande d’étoffe et qui tournait des heures durant. En Chine, on battait également au pied et les ouvriers agricoles eux-mêmes tournaient afin de séparer le grain du son. Nous savons qu’aujourd’hui encore les campagnes ne sont pas aussi bien nanties que certaines villes (nous avons vu plus haut l’exemple de Shanghai et sa renaissance parmi les villes à l’économie florissante) qui rivalisent avec les plus grandes capitales du sud-est asiatique et de notre monde occidental mais je veux espérer que les machines agricoles ont fait leur apparition depuis notre voyage car c’est une chose de filmer des coutumes ancestrales, une autre de travailler au rythme d’un animal sans en avoir la force physique. Bien sûr le tableau qui s’offrait à nos yeux était fait pour nous plaire esthétiquement même avec les restrictions que je viens d’émettre d’autant plus que des centaines d’oies évoluaient sur les étangs voisins et que nous étions assez gourmands pour savoir qu’elles seraient à la base de certains mets aussi savoureux que ceux dont notre palais s’était déjà délecté. Il n’empêche que la Chine avait encore beaucoup à faire pour ne pas utiliser les hommes comme des machines.

La Montagne Pourpre nous attendait avec sa tour Cheh Li et son rocher aux Mille Bouddhas. Le plus grand, taillé dans la pierre, mesurait trente mètres de hauteur. Nous avons emprunté le sentier qui montait jusqu’au sommet de la montagne afin d’admirer le paysage au milieu duquel s’étire le Yang Tsé Kiang. Au retour, juste après l’excursion au lac des Lotus, nous avons essuyé notre première pluie de mousson. Les rues furent inondées en quelques minutes et très vite les passants eurent de l’eau jusqu’aux genoux, les plus chanceux roulant à bicyclette. Il fallut moins d’une heure pour que cinquante centimètres d’eau stagnent sur tout notre parcours. Le beau temps revenu, elle s’évapora très vite, laissant visibles des plaques de boue qu’évitaient les piétons comme ils le pouvaient.

Il n’était donc pas question de sortir pour se promener après le repas et nous avons passé quelques heures dans le salon de l’hôtel où l’on nous a passé des actualités et des documentaires en couleur. Nous avions un écouteur et l’interprète faisait de la traduction simultanée du mieux qu’il le pouvait. Les actualités étaient chinoises ou africaines: exposition chinoise à Tokyo ou au Mali, Guerre du Vietnam avec force détails sur la cruauté des impérialistes américains. Rien ne semblait alors transpercer en Chine de la vie occidentale et la Grande Muraille paraissait aussi étanche que le rideau de fer.

Les documentaires rejoignaient dans leur conception l’opéra moderne que nous avions vu à Hangzhou. Filmés à la gloire de la Chine Populaire, ils retraçaient la bonté, l’héroïsme, la grandeur d’âme des résistants, soldats et marins communistes à travers des chants et des danses apparemment traditionnels. N’étaient les commentaires qu’on nous a traduits et les costumes mao, l’art plastique semblait relever de l’école de danse de Pékin avec à la fois des mouvements majestueux et lents et des acrobaties incroyables. Malheureusement le dernier film nous parut être une antithèse de ce que nous croyions être la tradition chinoise: c’était un plagiat de West Side Story à la sauce orientale. Des acteurs chinois dont la figure avait été passée au cirage à la manière des chanteurs blancs des années trente jouaient des habitants de Harlem, New York, USA. Ils étaient maltraités par d’horribles policiers qui fumaient d’énormes cigares. Une bagarre éclatait entre Jaunes-Noirs et Jaunes-Blancs. Un Jaune-Noir était torturé tandis qu’un Jaune-Policier était abattu. Les méchants se sauvaient et les bons pouvaient alors danser le pseudo twist de la victoire. Le tout était si indigeste que nous avons poussé un soupir de soulagement quand nous avons pu enfin regagner nos chambres après de vagues applaudissements.

Le lendemain nous nous sommes rendus à la Terrasse Yuhouataï ou Terrasse de la Pluie de Fleurs. Les martyrs exécutés par le Kuomintang de Tchan Kaï Chek y sont enterrés. On se souviendra qu’il avait établi un gouvernement nationaliste à Nankin en 1927 et que ce Kuomintang n’avait pas de commune mesure avec celui de Sun Yat Sen dont le souvenir était perpétué par la présence de sa veuve très âgée, la soeur de Madame Tchan Kaï Chek, au sein du gouvernement populaire. Certains d’entre les martyrs, nous dit le guide, furent ensevelis vivants sur cette colline et des cavaliers chevauchèrent les têtes qui dépassaient. Il est certain qu’il était difficile pour nous de concrétiser cette lutte presque fratricide entre deux hommes, Tchan Kaï Chek et Mao Tse-Toung, car il est vrai que si le premier provoqua par son attitude antagoniste la mise en place de La Longue Marche, il revint lutter auprès de son ancien compagnon du premier Kuomintang contre les Japonais jusqu’en 1936 puis se détourna de lui durant l’âpre Guerre Civile gagnée par Mao Tsé-Toung.

Après cette visite assez émouvante car la Terrasse de la Pluie des Fleurs fait partie intégrante de l’Histoire de la Chine contemporaine et plus particulièrement de l’Histoire de Nankin, nous n’avions pas très envie d’aller au Combinat des Engrais Chimiques sur les rives du Yang Tse Kiang pour entendre parler de l’héroïsme des ouvriers et des ouvrières, de la scolarité des enfants, de salaires et d’autres sujets qui sont l’apanage de tous les travailleurs des sociétés en voie de développement. Le directeur nous accorda le loisir de déjeuner avant la visite de cette énorme entreprise qui employait dix sept mille ouvriers et leur prodiguait des soins médicaux gratuits, une cantine à prix modique, des loyers insignifiants dans la cité ouvrière, des bâtiments réservés aux célibataires...à défaut de leur donner des congés payés.

Nous avons regagné la ville après avoir retraversé le grand fleuve que nous avions franchi une première fois pour voir les réalisations de l’autre rive. Sous la pluie, nous avons roulé à travers de pauvres villages où les gens, tout en nous regardant passer depuis le seuil de leurs maisons, avalaient d’énormes bols de riz qu’ils introduisaient avec agilité dans leur bouche à l’aide des traditionnelles baguettes. J’avais cependant remarqué dans une école que les petits mangeaient leur bol de riz à l’aide d’une cuillère, ce qui est peut-être plus facile au départ. Le guide en a profité pour nous dire que la consommation de riz était de deux cent cinquante kilos par adulte et par an. Mon Atlas de l’an 2000, mis à jour en 1999 avant d’être imprimé puis publié, me dit que la population chinoise s’élève à 1 227 176 704 personnes (comme j’écris ces lignes le 1er Décembre, elle a dû augmenter depuis !) Si maintenant je multiplie 250 kilos par 1.300.000.000 (j’arrondis pour tenir compte de cette augmentation), j’obtiens le chiffre exorbitant de 325.000.000.000 kilos pour la consommation nationale du pays. Comme, à défaut du riz iranien qui était certainement l’un des meilleurs du monde mais que seuls les Nationaux résidant à l’étranger avaient le droit d’importer (cinquante kilos par ans qu’une de mes amies accommodait à merveille), je mange du riz thaï ou du basmati indien et je m’occupe peu de la céréale chinoise. Cependant mon Atlas 2000  me dit que la production de riz est légèrement supérieure à celle de la population et s’élevait à 198 471.000 tonnes  en 1997, soit 198.471.000.000 kilos. A moins que je ne me sois trompée dans mes calculs, ce qui est fort possible, il y a un hiatus entre les paroles du guide et celles de mon Atlas (ou bien la production a beaucoup diminué en trente ans) mais je ne chipoterai pas puisque je lis également que la Chine est le premier producteur de riz du monde et que Mao serait content de le savoir s’il était encore en vie.

Toute cette digression sur le riz ne peut me faire oublier que nous avons fait le soir l’un des plus merveilleux repas qu’il m’ait été permis de savourer, différent de celui du « Canard Laqué » de Pékin mais tout aussi délectable. Ce fut une symphonie à base de lotus, l’emblème de Nankin, dont le premier mouvement se composait de plats froids, oeufs de cane, amandes de lotus, jambon, poulets en lanières, le second d’innombrables plats chauds, anguilles du lac à l’ail et au gingembre, toasts de sapèques d’or (crevettes), tranches de poisson cuites dans des feuilles de lotus, pâtés de racines de lotus, potage Tonnerre de Printemps versé par les serveuses sur des croûtes bouillantes de riz aux crevettes dans une énorme citrouille évidée, le contact entre le potage bouillant et les croûtes de riz faisant chanter ces dernières, d’où le nom de la recette, canard croustillant sur pétales et fleurs de lotus, pâtés ronds fourrés aux graines de lotus.

Les tables elles-mêmes, recouvertes de nappes blanches, étaient ornées de sujets confectionnés en mie de pain : grenouilles, canards, cygnes, tortues... peinturlurés de couleurs vives et symbolisant la faune du lac. Le repas entier répondait aux critères traditionnels, philosophiques et esthétiques de la cuisine chinoise dont le but est de tenir en éveil les cinq sens: elle doit plaire au regard, dégager des odeurs délicieuses, réjouir le palais, se désagréger au seul toucher des baguettes et craquer au contact de la chaleur. 

Nous avons proposé une vingtaine de toasts au vin de la province de Nankin en criant « cambé » (cul-sec) puis nous avons fait appeler le chef-cuisinier que nous avons félicité avant de boire à sa santé. Au moment du départ, la direction du restaurant a offert aux dames un bouquet de fleurs de lotus, une attention charmante qui, le vin et le souvenir tout jeune de la bonne chair aidant, a encore augmenté notre impression de bien-être. Je me suis souvent demandée depuis nos agapes chinoises la raison pour laquelle on mangeait si mal en Union Soviétique alors que mes amis russes de Paris nous invitaient à de délicieux repas et pour quelle raison aussi la cuisine chinoise était restée délectable en dépit des bouleversements politiques. La réponse tient peut-être à ce que les grandes familles russes ont fui la Révolution avec leurs recettes (le borstch excepté qui est resté l’apanage des paysans et que j’ai trouvé succulent d’un bout à l’autre de l’Union Soviétique) alors que peu de grandes familles ont quitté la Chine sinon avec Tchan Kaï Chek et pour demeurer dans un environnement oriental, la cuisine continuant à être l’une des composantes des grandes traditions populaires de cet étonnant pays.

Nous avons changé une fois de plus d’hôtel à Pékin où nous sommes revenus pour un dernier séjour. Il semblait qu’on voulût nous montrer que les grandes villes ne manquaient pas d’établissements adéquats. Au programme du matin, une usine d’objets artisanaux. On y travaillait le jade, l’ivoire, le cloisonné, le filigrane et la laque. Pour obtenir des émaux cloisonnés, les ouvrières délimitaient par un mince fil d’or de petites enclaves où la poudre d’émail était déposée à l’aide d’une curette et grâce à la fusion, travail accompli par leurs collègues masculins, fil et enclaves s’emprisonnaient mutuellement. Pour ce qui est du filigrane, elles entrelaçaient et soudaient des fils métalliques, souvent porteurs d’une granulation, technique mise au point en Asie quatre mille ans avant notre ère. La laque est un genre de résine qui se solidifie en séchant. Des ouvriers fabriquaient des vases dont la matière provenait de plus de cent couches de laque superposées. D’autres taillaient des blocs de jade et des morceaux d’ivoire avec des pierres tendres. Tous ces objets dont la fabrication se transmettait oralement de père en fils étaient devenus monnaie courante dans les usines et les produits s’apprêtaient sans doute à inonder les marchés occidentaux. Encore fallait-il aimer tous ces objets dont certains relevaient de la pacotille.

Au retour, nous sommes passés dans la rue des Antiquaires et des Reproductions de tableaux. Nous avons acheté des estampes sur soie, des éventails de théâtre et des cartes de voeux représentant des petits garçons jouant au sabre, au cerf-volant, à la toupie, au pétard... Après le déjeuner, nous avons acheté des disques chinois et mongols au grand magasin d’Etat de Wang Fu Chin. Un 33 tours valait environ trois à quatre yuans (6 à 8 francs français.) Nous sommes allées ensuite au bazar qui est un compromis entre le Goum de Moscou et les souks d’Afrique du Nord. On y trouve des antiquaires, des pharmacies traditionnelles, des épiceries regorgeant de nourritures les plus variées et les plus fines: vermicelles chinois, ailerons de requin, sèches, crevettes, langoustines..., des boutiques de tissu, de chaussures, de sacs, d’éventails, de costumes et de sabres de théâtre, des échoppes de fruits confits, de bonbons acidulés, fourrés, au citron, à la mandarine... Nous avons fait halte dans un débit de boissons: un mince vieillard à longue barbiche nous a servi dans un pichet de verre la bière délicieuse et fraîche qu’il a tirée d’un énorme fût de bois.

Nous avons passé au Parc Sun Yat Sen la fin de la soirée. Des tréteaux de cirque étaient installés dans un ancien temple de l’empereur qui s’ouvre sur des jardins par des colonnades néo-grecques. Les meilleurs numéros étaient ceux des clowns et des chiens chinois: un ou deux hommes travestis en chiens pékinois attrapaient au vol des boules bleues et roses que leur lançaient des acrobates. Dans les jardins, des vendeurs ambulants proposaient de beaux fruits de saison, pêches, poires, raisins. Il faisait doux et sur Tien An Men des jeunes gens et des jeunes filles continuaient à répéter inlassablement le programme des défilés du 1er Octobre.

Le temps a passé vite, notre dernier matin est survenu sans que nous y ayons pris garde : dès six heures du matin, des hommes et des femmes pratiquaient leur gymnastique dans les parcs et sur les larges trottoirs au son d’une musique diffusée par des haut-parleurs. J’aimais la lenteur mesurée de leurs gestes que nous avons observée en partant pour nos dernières excursions : tout d’abord, le Palais d’Eté situé au nord-ouest de la ville. Pour nous y rendre, nous avons traversé le quartier des Instituts très différent de l’Université de Moscou qui se dresse, colossale et solitaire, sur le Mont Lénine (ancien Mont des Oiseaux.) Les facultés de Pékin étaient quand nous les avons découvertes des immeubles modernes enfouis sous les arbres: Institut de Physique et Chimie, Institut agronomique, polytechnique... Poursuivant notre route, nous sommes montés au Temple des Nuages d’Azur afin d’admirer la Pagode du Trône de Diamant et la Salle des Arhats ou disciples du Bouddha. Au premier plan se trouve le Mémorial de Sun Yat Sen où l’on exposait le cercueil de verre à couvercle d’acier offert en 1925 par le gouvernement soviétique. Ce cadeau étant arrivé deux semaines après l’inhumation de Sun Yat Sen au Mausolée de Nankin, les autorités chinoises ont conservé pieusement au Mémorial de Pékin le don de la nation qui fut leur amie jusqu’à la grande séparation qui commença par le rappel des experts soviétiques en 1960 et aboutit à des incidents de frontière en 1969. En 1964 en tout cas le cercueil était toujours exposé comme une véritable relique.

C’est à l’Est du Temple que se situe la Salle des Arhats, cinq cent huit statues, chacune dans une pose différente. Quand on est seul dans un des couloirs de cette salle immense on a véritablement l’impression qu’un des Arhats souriants va parler. La Pagode du Trône est dessinée d’après une pagode de l’Inde Centrale. Un escalier central conduit à la plate-forme de la fondation sur laquelle se dressent cinq pagodes et deux dagobes de style tibétain. L’excursion s’est poursuivie au Temple du Bouddha Dormant dont la statue est en cuivre. Il est étendu dans la position du sommeil mais accoudé sur un bras et la tête reposant sur la main. Il est lui-même entouré de douze statues plus petites.

Nous avons déjeuné au Palais d’Eté auquel on accède après avoir parcouru le long corridor de mille six cents mètres dont les centaines de colonnades serpentent le long des jardins et du lac. A la fin du déjeuner, tradition oblige, nous avons proposé nos derniers toasts et fait nos adieux aux directeurs de la Luksingshe de Pékin. Monsieur Durand-Monti a exprimé nos remerciements et nos regrets de quitter ce grand pays dont nous avions entrevu certains aspects politiques, historiques, géographiques, artistiques, religieux (sans mentionner pour autant que nous avions pu constater une similitude entre les consignes du Gouvernement chinois et celles de la Révolution Française : comme durant celle-ci et quand ils furent autorisés à le faire, les prêtres bouddhistes ne pouvaient exercer leur sacerdoce sans la permissions des autorités « compétentes. » C’est la raison pour laquelle nous avons assimilé la plupart des nombreux temples que nous avons visités à des musées plutôt qu’à des édifices religieux.) Monsieur Durand-Monti a bien sûr mentionné la cuisine délicieuse qui a, comme le veut la tradition chinoise, réjoui nos cinq sens tout au long de notre séjour et dans toutes les provinces que nous avons traversées.

Après un coup d’oeil sur les Pavillons de l’Impératrice Tseu-Hui encombrés de meubles assez laids, nous embarquâmes sur un grand bateau plat qui nous a ramenés à notre point de départ d’où la vue sur le Pont des Dix Sept Arches et celui de la Ceinture de Jade est superbe. Le guide nous a raconté l’anecdote suivante: l’Impératrice Tseu-Hui, dernière Impératrice d’origine mandchoue et grand-mère de Kinag-Siu dont nous connaissons aujourd’hui l’enfance à travers le film de Bertolucci mais qui fut, adulte, la marionnette des Japonais comme roi du Mandchoukouo (nom de l’ancienne Mandchourie de 1932 à 1945) et vécut modestement à Pékin jusqu’à sa mort après avoir “reconnu” ses fautes, Tseu-Hui donc avait reçu des Impérialistes des sommes importantes pour consolider sa flotte au moment de la Guerre des Boxers. Laissant à ses généreux donateurs le soin de mener une expédition punitive contre ces gens qui les haïssaient et exerçaient contre eux une xénophobie passionnée, elle dilapida les sommes reçues dans la construction du gigantesque bateau de pierre figé au milieu du lac tel un bâtiment fantôme.

Le temps était venu de rentrer à l’hôtel pour faire les bagages. Nous avons quitté Pékin - Beijing comme on dit dans mon Atlas du Monde et même dans mon Petit Larousse de l’an 2000 qui a sinisé tous les noms propres à tel point qu’il ne sont plus prononçables en français - à dix huit heures, la tête pleine de souvenirs et d’images à mettre en ordre. La Chine est un pays bien trop grand et bien trop énigmatique pour que nous n’en ayons eu plus qu’une vision. S’étofferait-elle grâce aux films et aux photos que nous ferions développer à notre retour en France ? L’avenir le dirait mais je doute qu’un voyage touristique puisse donner une image constructive d’un pays dont l’idéologie est stricte et programmée pour des décennies. La preuve en est que même aujourd’hui où la Chine a fort envie de prendre une large part à l’économie mondiale, il n’est pas question de parler de libéralisme en ce qui la concerne. La visite de Monsieur Chirac à Pékin vient de montrer que les droits de l’homme eux-mêmes ne sont pas évoqués sur place sans qu’une réaction négative soit opposée par les dirigeants à leur interlocuteur et ceci onze ans après les tristes évènements de Tien An Men.

Monsieur Li nous a accompagnés à la gare et nous a fait de nouveaux adieux. Le jeune Tchen était chargé de nous convoyer jusqu’à la frontière d’Elian pour nous en faciliter le passage. Nous nous sommes réinstallés dans les compartiments du Pékin-Moscou où nous avons retrouvé nos stewards « hygiéniques » et nous avons employé les quelques heures qui nous séparaient d’Elian pour transcrire en caractères chinois avec l’aide amicale de Tchen les mots dont nous aurons besoin pour monter photos et documentaires. Les adieux d’Elian furent assez émouvants : le jeune Chinois de vingt deux ans quittait son premier groupe de touristes français. Il se souviendrait de nous s’il avait l’occasion d’escorter d’autres groupes, ce qui nous semblait assez problématique : nous avions en effet entendu dire que le gouvernement chinois n’était pas favorable à l’ouverture de leur démocratie populaire à des touristes nantis mais songeait à privilégier la venue de travailleurs étrangers plus aptes à comprendre les intentions des dirigeants et les destinées du pays.

Si l’on considère aujourd’hui l’évolution de la Chine Populaire et son ouverture à l’économie de marché, on peut dire qu’il y a une scission entre la Chine d’avant la Révolution Culturelle de 1966 qui fut en quelque sorte un moyen de reculer pour mieux sauter et celle qui fut reconnue par l’ONU en 1972. Nous avons assisté à l’éclosion de fortunes colossales réalisées par les nouveaux mandarins de l’économie, à la construction de villes nouvelles, à l’entreprise de travaux de grande envergure mais nous savons que des millions de gens travaillent dur pour des salaires infimes ou inexistants et que les campagnes n’ont pratiquement eu aucune retombée de la nouvelle manne. Je crois que la Chine, Populaire ou non, est ambiguë et le restera tant qu’elle fera partie de notre planète.

Un vent de panique a soufflé juste avant la traversée de la frontière sino-mongole parmi nos photographes et nos cameramen quand Tchen a rappelé l’interdiction faite par le gouvernement chinois d’exporter les films non développés. Un sourire a réapparu sur les visages quand, après cet instant de suspense, il a déclaré que les autorités chinoises avaient choisi d’autoriser la sortie des pellicules en raison des rapports amicaux qui s’étaient établis entre nous durant tout le séjour. Adieu, adieu, au revoir, peut-être.

Nous avons retrouvé les yourtes de Mongolie Extérieure, les costumes chatoyants, Oulan-Bator la Blanche, le « riz au mouton au suif » du wagon-restaurant mongol. Défilèrent au rythme du train les chameaux du désert de Gobi, Sukkhe-Bator, Naushki, la frontière soviétique. Rappelons au passage que la Mongolie Extérieure (à la Chine) était alors indépendante mais contrôlée par les Soviétiques dont les camps militaires étaient éparpillés sur tout le territoire. En revanche nous n’avions observé aucun signe de contrôle chinois en Mongolie Intérieure, république autonome de Chine Septentrionale, capitale Houhehot, ce qui ne prouve rien évidemment car nous avions à faire à une étendue immense dont nous n’avions parcouru qu’une bande étroite. De beaux paysages d’herbes courtes et de torrents nous ont conduits à Irkoutsk où nous sommes arrivés à 7 heures du matin. Après avoir salué les quelques membres du groupe qui continuaient leur voyage pour profiter sans doute plus longtemps de Moscou, nous avons gagné l’hôtel escortés par Monsieur Kim et Mademoiselle Irini qui étaient venus nous accueillir à la descente du train.

A peine installés, nous sommes partis pour une courte visite de la ville et une excursion sur le lac Baïkal. Nous sommes entrés en chemin dans une église orthodoxe (deux édifices religieux restaient ouverts à cette époque au culte contre trente deux avant la création de l’Union Soviétique (dont l’un était transformé en planétarium, une autre façon de concevoir l’Univers !) Les fidèles de condition apparemment modeste étant peu nombreux et âgés, le guide insista sur le fait que les jeunes n’étaient pas concernés. Sur le parvis, nous n’avions pu ignorer les mendiants qu’on nous a demandé de ne pas photographier pendant qu’ils tendaient la main. Nous eûmes envie de répondre que nous n’étions pas venus enquêter sur la place dans la société communiste des russes orthodoxes mais nous ne pûmes éviter d’apercevoir sur les marches de l’église les mères accroupies (jeunes, elles) qui tenaient dans leurs bras des bébés endormis.   

Nous nous sommes alors rendus sur les rives de l’Angara que nous avons quittées à bord d’un hydroglisseur et nous avons remonté le cours de la rivière à soixante dix kilomètres à l’heure. L’Angara prend sa source dans le lac Baïkal, descend vers Irkoutsk et va se jeter dans l’Iénisséi. C’est la fille unique et terrible du Baïkal qui a par contre et selon la légende trois cent six fils. Les rives du lac sont plantées d’immenses forêts de sapins. Encore plus qu’à l’aller depuis le train, j’ai eu l’impression de traverser un paysage suisse ou vosgien qui se perdrait dans l’immensité de l’espace. Les parties immergées du bateau lui permettaient de planer au-dessus des vagues et malgré le vent terrible qui soufflait sur le pont supérieur nous ne ressentions aucune secousse. Je connaissais pour l’avoir pris le modèle anglais mais je n’avais pas alors idée que les Soviétiques employaient pour les promenades sur le Baïkal le même type de bateau. Des cinéastes caréliens étaient à bord. Ils avaient pour mission de filmer le groupe de Français en excursion sur le lac et à Irkoutsk, un fait encore assez rare sans doute pour qu’on nous ait remarqué et qu’on ait voulu fixer l’évènement sur la pellicule.

Après une heure de promenade, nous avons débarqué pour faire une balade en forêt et visiter une isba construite à flanc de montagne. De cette hauteur le lac apparaissait comme une immense nappe argentée. Nous avons déjeuné dans un caboulot et ce repas est d’autant plus mémorable que nous sommes sans doute parmi les derniers touristes qui aient pu savourer de l’esturgeon salé. Il y a belle lurette que les lacs et les rivières de Sibérie occidentale et centrale ont perdu leur faune et leur flore aquatiques, pollués qu’ils furent par les usines de produits chimiques ou asséchés par une utilisation excessive de l’eau pour l’irrigation. Si le Baïkal a échappé au processus, il le doit sans doute aux millions d’arbres qui l’entourent. Il est évident qu’à notre passage, rien ne transperçait de la future catastrophe écologique mais l’extinction des esturgeons avait déjà commencé dans le lac où l’espèce a complètement disparu de nos jours. Notre repas s’est poursuivi avec une soupe de poissons et des « omouls » frits (je conserve le nom qu’on m’a donné alors et dont je n’ai jamais pu trouver la traduction, les « omouls » étant si j’ai bonne mémoire de la taille de petits éperlans), le tout arrosé d’un « riesling » de Crimée qui n’avait rien de comparable avec notre vin d’Alsace. Comme plus tard dans la journée, j’ai pu observer que l’appellation de nos vins n’était pas protégée même (ce n’est pas le cas pour le riesling) quand ils portaient le nom d’une de nos provinces « bien » françaises. Ceci dit, ce repas fut le meilleur que nous ayons dégusté sur tout le territoire soviétique.       

Après le repas, nous avons visité l’Institut du Lac puis nous avons pris un car qui nous a ramené à Irkoutsk à travers la Taïga. Notre guide, un Coréen venu s’établir en Sibérie, a chanté des hymnes russes et des chansons folkloriques. Nous nous sommes arrêtés pour admirer le paysage, boire de l’eau de source, bavarder avec une vieille baba qui était contente qu’on la filme. Le soir nous sommes allés manger une glace dans un salon de thé fréquenté par des filles et des garçons qui buvaient du « champagne » (!) en mangeant des bonbons de chocolat. Le lendemain, nous avons eu droit à l’Institut Géologique où étaient formés des chercheurs, des ingénieurs et des techniciens. Les étudiants étaient divisés en trois groupes : plein-temps, mi-temps et par correspondance. Le doyen était très fier de son matériel scientifique provenant de l’exposition Internationale de Bruxelles et arraché de haute lutte aux doyens des autres instituts. La visite des ateliers apparentait cette école à un collège technique sinon à l’Ecole des Arts et Métiers.

Nous sommes descendus dans les profondeurs de la nouvelle Centrale Hydroélectrique puis nous avons rendu visite aux élèves de l’école secondaire. Une directrice charmante nous a accueillis et nous a fait les honneurs de son établissement. Les enseignants furent désagréablement surpris quand ils furent informés du montant des salaires de leurs homologues français après vingt ans de carrière. Monsieur Moreau accepta même de montrer sa feuille de paie pour les convaincre. Un professeur russe toucherait, après un réajustement des salaires de 20% qui était sur le point d’être appliqué, cent quatre vingt roubles par mois, l’équivalent de sept cents francs français.

Nous pensions déjà que professeurs et médecins constituaient en Union Soviétique une classe libérale défavorisée par rapport aux scientifiques et même aux ouvriers spécialisés mais ici la preuve nous en était donnée matériellement. Il ne faut pas oublier toutefois que les loyers des maisons communautaires dans lesquelles la plupart des habitants vivaient à l’époque étaient minimes en comparaison des nôtres et que la vie en général était moins chère qu’en France quand les produits similaires de consommation existaient. Pour ce qui est de l’instruction même, nos hôtes furent bien entendu stupéfaits d’apprendre que notre enseignement était laïque, gratuit et obligatoire. La Révolution française leur passait par-dessus la tête et notre nation ne pouvait pas être à leur avis différente des autres pays capitalistes. Nous dûmes pratiquement donner notre parole d’honneur que les frais d’inscription en faculté étaient très inférieurs à ceux des autres pays européens ou à ceux des Etats-Unis mais surtout ils n’en crurent pas leurs oreilles quand nous leur dîmes que l’obtention du baccalauréat permettait au lauréat d’entrer sans concours à l’Université.

Le fait que ces professeurs soviétiques nous aient posé des questions marquait, selon Monsieur Durand-Monti, un progrès sensible par rapport à ses visites précédentes qui se réduisaient à écouter les litanies de statistiques élogieuses sur les résultats scolaires des élèves sans aucune possibilité d’échange de points de vue ou même de questions directes aux enseignants. Les classes étaient peuplées d’élèves en tabliers noirs et cols blancs avec pour quelques uns le foulard rouge des jeunes pionniers. Un vieux professeur de Lettres nous déclara en souriant qu’il avait appris le français avec sa gouvernante. Nous en déduisîmes que sa présence en Sibérie était peut-être due à la déportation de ses parents mais cette question, nous n’osâmes en aucun cas la lui poser, surtout devant ses collègues et sa directrice.

Après un court passage au musée pour observer les dents de mammouth, nous dînâmes à l’hôtel avant de prendre l’avion pour Moscou, un Tupolev 104 d’une centaine de places, avion « prolétaire » par excellence dans lequel se côtoyaient paysans et citadins. L’URSS où les routes, les automobiles et les lignes de chemin de fer étaient peu nombreuses, en dehors des deux lignes transcontinentales, était passée pratiquement sans transition de l’ère de la troïka à celle de l’aviation. Les tarifs aériens étaient les mêmes que ceux des chemins de fer sur les parcours intérieurs. Nous avons mis sept heures pour faire le trajet Irkoutsk-Moscou avec une escale à Omsk où des fermières ont quitté l’appareil avec leurs paniers à provisions et les cages contenant des poules qu’elles allaient vendre au marché.

L’aéroport étant à quarante kilomètres de la capitale, nous arrivâmes en autocar à notre hôtel, le Léningradskaïa, un immeuble de vingt et un étages dans le style stalinien des années cinquante ou new yorkais des années trente. L’intérieur était incroyablement rococo: des lustres énormes, des candélabres gigantesques, des portes voûtées de cathédrales, des plafonds surchargés de lourdes décorations dorées... En raison du décalage horaire, nous nous sommes couchés à deux heures du matin quand déjà le soleil se levait sur Pékin et qu’à Shanghai hommes et femmes faisaient au bord du fleuve leur gymnastique matinale.

Intourist semblait avoir des habitudes de farniente. Le petit déjeuner était prévu pour neuf heures et notre départ à l’exposition du nord de la ville pour onze heures. Cette expo était un ensemble baroque de pavillons néo-arabes et néo-asiatiques qui tenaient le coup depuis les années trente et dont aucun cataclysme y compris la Seconde Guerre Mondiale n’avait eu raison. J’ai eu la surprise d’y retrouver la statue gigantesque qui surplombait le pavillon soviétique de l’Exposition Internationale de Paris de 1937 dont je me souvenais d’autant mieux que le jeune couple qui brandissait la faucille et le marteau faisait face à une statue aussi gigantesque du Pavillon allemand. Nous avons eu droit au Pavillon du Cosmos avec son cinéma panoramique en tous points semblable à celui du Pavillon Américain de l’Exposition Internationale de Bruxelles de 1958, si mes souvenirs sont bons.

Le déjeuner à l’hôtel se composait de caviar, de bortsch, de steak trop cuit et de glace. L’après-midi, nous avons visité l’Université du Mont Lénine, ancien Mont des Oiseaux, le Léningradskaïa en plus énorme où tout était conçu en fonction des disciplines scientifiques qui y étaient enseignées. La Faculté de Lettres aux dimensions plus modestes était restée au coeur de Moscou et ne comportait sans doute pas les amphithéâtres, salles de conférences, de spectacles, studios de danse, salles de gymnastique, piscine...que nous avons traversés pour nous rendre aux logements des étudiants : deux chambres, une salle de bain, une penderie. Il y avait plusieurs cuisines par étage mais les étudiants pouvaient prendre leurs repas au réfectoire pour un prix modique. La bourse que recevaient les plus doués d’entre eux ne suffisait tout de même pas à couvrir toutes leurs dépenses. Les bibliothèques, chaque discipline ayant la sienne, étaient équipées d’un monte-charge par lequel arrivait en dix minutes environ le volume demandé. De la terrasse du dernier étage, on pouvait admirer Moscou, le stade, les courts de tennis, le tremplin de ski... Dans le hall, avant de sortir, nous avons reconnu parmi les portraits de savants celui de Marie Curie.

Les quartiers résidentiels construits près de l’Université et tout autour de l’ancienne ville nous apparurent comme un ensemble de HLM. Les avenues étaient larges, les magasins modernes. Sept cent cinquante mille personnes résidaient dans ces nouveaux immeubles. Nous commencions à connaître le chemin du retour: Avenue Lénine, Pont de Pierre, les abords du Kremlin près de la Moskva, Place du Manège, Théâtre du Bolchoï, le Monument à Karl Marx, la Place Dzerdjinski, la rue Kirov, la Rue Sadlovo (un boulevard périphérique) et l’arrivée au Léningradskaïa. Le trafic était relativement dense et Moscou devait ressembler à une ville américaine des années trente avec un peu moins de gratte-ciel et un peu plus de bâtiments de style néo-grec: Bolchoï, Musée Pouchkine, Manège...Le Kremlin, la Place Rouge, le Musée Lénine, l’Eglise St Basile le Bienheureux et face à eux les grands magasins du Goum étaient une ville dans la ville, vestiges de l’ancienne Moscou tsariste.

Après le dîner, le Bolchoï étant fermé pour les répétitions de la Scala de Milan, nous sommes allés au Palais des Congrès voir les Ballets Cubains. C’était la première construction résolument moderne dans laquelle nous pénétrions : pas de surcharge dans la décoration, du marbre nu, des rampes sans fioritures et les nombreux étages reliés par des escaliers roulants. Ce bâtiment rappelait le Royal Festival Hall of Music de Londres, intérieurement tout au moins. Les ballets Cubains étaient et sont toujours renommés mais notre déception de n’avoir pu assister à une soirée du Bolchoï nous a poussés à quitter le spectacle avant la fin.

Le lendemain matin, nous nous sommes levés suffisamment tôt pour aller au Goum avant la visite du Kremlin. Cet immense magasin d’Etat était composé de trois « Passages Brady » sur plusieurs étages. On y vendait de tout : parfumerie, objets utilitaires en matière plastique, souvenirs, porcelaine, vêtements, linge de table, jouets, appareils photographiques, caméras, épicerie, charcuterie... un rouleau de pellicules valait 1,05 roubles, un 33 tours, 1 rouble. Les vêtements que pas un Français n’aurait voulu porter étaient trop chers pour les Moscovites et les bonnets de fourrure, également inabordables pour les autochtones, valaient entre 30 et 70 roubles, 160 à 380 francs. Nous pensions à tort que les fourrures seraient abordables dans ce pays où les trappeurs devaient être aussi nombreux qu’au Canada et de toutes façons nous n’avons pas vu un seul manteau de zibeline ou d’astrakan au Goum pas plus que de caviar d’ailleurs que nous avons dû acheter plus tard dans les boutiques Beriozka réservées aux étrangers porteurs de devises fortes.

En sortant du Goum, nous aurions dû faire la queue pour visiter le mausolée de Lénine mais des journalistes cubains nous ont gentiment proposé de les rejoindre, ce que nous avons fait aussitôt en bons resquilleurs friands de système D. Lénine embaumé continuait à dormir de son dernier sommeil dans cette chapelle laïque, seul  depuis la relégation de Staline dans une tombe derrière les remparts du Kremlin. Après notre visite au dirigeant de la Révolution d’Octobre et Premier Président du Soviet Suprême, nous sommes entrés dans le Palais des Armures du Kremlin: j’ai vu les joyaux de la Couronne à la Tour de Londres, les pagodes d’or et de jade au Palais d’hiver de Pékin, le trésor d’Iran à la Banque Mellih de Téhéran, les splendeurs de Topkapi à Istanbul et je croyais à tort qu’en raison de la Révolution d’Octobre le Kremlin ne pourrait me révéler ses anciens mystères. Il n’en était rien et je me suis trouvée face à des perles, des brillants, des émeraudes, des objets d’or massif, une profusion d’icônes richement enluminés, des services en métal précieux, des livres aux couvertures de cuir repoussé enrichi de pierres fines, des robes de cour tissées de fil d’or et scintillantes de perles de rivière, des armures offertes par des princes étrangers, des caparaçons des mille et une nuits, des services de table dont un merveilleux Sèvres offert par Napoléon au Tsar après Tilsit, des carrosses dorés et armoriés pour attelages de douze chevaux... Les « bolchéviques » qui ont envahi le Kremlin en 1917 ne semblent pas avoir cédé à la tentation d’un pillage systématique. Dans le cas contraire, je n’ose imaginer ce qu’était le faste des tsars comparé à la misère des moujiks. Il est vrai que la fortune des grandes familles russes était immense et que les réceptions à Moscou ou à St Pétersbourg étaient parmi les plus luxueuses du monde...

Après le Palais des Armures, nous avons visité les églises intérieures du Kremlin dont les dômes dorés éclairent les quatre coins de la ville. Les murs et les colonnades étaient recouverts d’admirables fresques qui ne le cédaient en rien aux riches icônes. Ressortant sur la Place Rouge, nous avons pu enfin nous arrêter devant St Basile le Bienheureux, cette église magnifique surmontée de neuf dômes qui célèbrent les huit prises de Kazan par les Tartares et la neuvième et ultime reconquête. Sur le sol, devant l’édifice religieux, gît l’énorme cloche d’airain qui est tombée de son perchoir au seizième siècle suite à une fixation défectueuse. J’ai retrouvé voici peu cette sensation d’émerveillement qui m’avait saisie la toute première fois quand j’ai vu à la télévision les capitales éclairées pour le dernier Nouvel An de notre millénaire : La Tour Eiffel exceptée, ce sont les illuminations de la Place Rouge qui m’ont paru les plus belles parce qu’elles mettaient en valeur les magnifiques dômes intérieurs du Kremlin ainsi que l’église de Basile le Bienheureux et faisaient ressortir l’immensité de la Place Rouge.

Nous nous sommes rendus l’après-midi à la petite église de Kolomenskoïe avec une halte aux fameux magasins Beriozka où nous avons acheté des poupées, des disques, des cigarettes et du caviar. La Kolomenskoïe est située à huit kilomètres de Moscou près d’un village d’isbas. C’est un édifice blanc aux dômes bleus avec à l’intérieur des fresques de même couleur rehaussées de peinture d’or. Le soir nous avons eu la chance d’assister au spectacle du Théâtre des Marionnettes qui est aussi célèbre pour les Moscovites que l’est pour nous le Théâtre des Marionnettes de Salzbourg, à ceci près qu’on n’y donne pas des opéras de Mozart mais des pièces modernes aux enchaînements parlés un peu longs pour nous qui ne parlions pas russe.

Durant la matinée pluvieuse du lendemain, j’ai entraîné mes compagnons vers le métro que nous avons visité seuls, les guides arrivant décidément trop tard pour que nous puissions profiter d’une journée entière de découvertes et cette « excursion » n’étant pas prévue dans le programme officiel. J’ai appris en vitesse les caractères cyrilliques afin de pouvoir lire le nom des stations et nous avons décidé de voyager sur une seule ligne et de revenir de même pour ne pas nous perdre. Le luxe des stations était aberrant pour des gens habitués à voir dans ce moyen de locomotion populaire une façon pratique et peu onéreuse d’aller d’un point à un autre, l’efficacité, la rapidité, la sécurité étant les seuls facteurs requis par les usagers. A Moscou en revanche où les premières stations datent des années trente, il semble que les architectes et les décorateurs aient voulu mettre à la portée du peuple le luxe des tsars : colonnades de marbre, d’acier, fresques, vitraux, stucs, mosaïques relatant la grandeur de la Révolution, peintures, sculptures de femme, d’enfants, d’étudiants plus grandes que natures, immenses lustres de cristal, toute une débauche pseudo-artistique digne d’un palais baroque plutôt que d’un lieu de transports urbains. La ligne circulaire nous a ramenés sans encombre à l’hôtel.

Notre dernier après-midi fut consacré à la visite du couvent de Novodievitchi au sud-ouest de Moscou. L’Eglise centrale est très belle, les dômes sont gris et les murs intérieurs sont couverts de fresques et décorés d’icônes en bois sculptés. Dans la chapelle des tsars on peut admirer les Mises au Tombeau brodées par des religieuses et les « parsona », icônes de la taille d’un nouveau-né commandées par les parents à la naissance d’un enfant. Les Mises au Tombeau qui datent du XVIème siècle témoignent d’un manque de perspective qui les apparente à notre art médiéval. Les remparts du couvent furent construits au XVIIème siècle.

Avant le grand départ, nous avons rendu hommage à Tolstoï dans cette petite maison où non seulement il composa son oeuvre littéraire mais échangea cinquante mille lettres environ avec les écrivains étrangers. A l’époque un Russe de bonne famille, intellectuel de surcroît, se devait de parler et d’écrire en trois langues: le français, l’allemand et accessoirement le russe. Je sais que « Guerre et Paix » est truffé de mots français dans le texte original et qu’on parlait français à la cour même du tsar. Le fils de Tolstoï, Vania, qui est mort à sept ans, s’exprimait couramment dans les trois langues. Le souvenir de cette visite précieuse nous a poursuivis dans le car qui nous menait à la Gare de Biélo-Russie.

Contrairement aux Chinois, les Soviétiques ne nous avaient permis aucun contact avec les gens de la rue. Notre guide elle-même, épouse d’un chirurgien d’urgences et fille d’un gynécologue, nous a dit qu’elle ne pouvait envisager une rencontre entre les médecins de notre groupe et sa propre famille, ne serait-ce que pour l’exiguïté de leur logement et la promiscuité avec les voisins. Elle a ajouté que la plupart des films occidentaux étaient interdits en Union Soviétique et qu’elle avait personnellement la chance d’assister à des projections privées parce qu’elle parlait français et faisait partie d’une commission qui jugeaient si nos films étaient ou non aptes à être diffusés sur le plan national. Il est évident que pour conserver ce privilège elle ne pouvait donner un avis favorable à la projection de tous les films qu’elle aimait. Ces confidences de la jeune femme nous ont permis de comprendre la peur qu’avaient les autorités soviétiques de voir s’établir un contact humain entre le peuple et les visiteurs étrangers. La guerre froide n’était terminée qu’en parole mais pas dans les faits quotidiens.

Un dernier coup d’oeil à la Place Rouge, à la Moskva où glissait à toute allure un bateau semblable à celui que nous avions emprunté pour notre balade sur le Baïkal et nous sommes arrivés à la gare de Biélo-Russie pour monter dans le train du retour. Avant la frontière j’ai eu la chance d’échanger un kilo de caviar contre une jupe et quelques paires de bas qui firent le bonheur de ma jeune marchande à la sauvette. Elle ne se doutait pas de la « bombe » que nous allions faire à notre retour en France ! Varsovie, Berlin, le wagon-restaurant belge où nous eûmes une conversation très intéressante avec l’ambassadeur du Mali à Bonn, Jeumont où le douanier français a dédaigné nos bagages, Aulnoy où nous a quittés le Docteur Herbeau. Bonjour Paris que nous avions abandonnée un mois à peine et qui nous semblait à des années-lumières du jardin féerique d’Hangzhou et des ides géantes du Palais d’Hiver. Il nous faudrait des mois pour nous souvenir, développer notre film, nos photos, raconter, recevoir et montrer des choses que peu de gens avaient vues avant nous, il me faudrait près de quatre décennies pour jeter un dernier regard à un monde chinois qui se transforme à toute allure et à un monde soviétique qui est parti en déliquescence, laissant place à ce pays qu’on ne peut appeler une démocratie, ce pays dominé par toute une société qui m’est étrangère et lointaine autant que le furent les sociétés tsaristes et communistes et le restera sans doute jusqu’à ce que je m’éteigne à mon tour.