|
Lise Willar - Ecrits |
|
Accueil
Le temps des voyages Prologue Nouvelles Mon oncle l'anarchiste Short Stories
My uncle the
anarchist Version française Version anglaise
Billy Collins Livres...dits Première partie Mots...dits Première partie Horizon 2003 Prologue
|
1999 Le 2 Janvier En cette année qui verra mon soixante seizième printemps, je me rends bien compte que la télévision est le média qui m’apporte le monde sans que j’aie toujours besoin de me déplacer pour aller à lui. J’attends avec impatience la visite de mon plus jeune fils qui réside à San Francisco depuis de longues année parce que faire le voyage deux ou trois fois dans l’année ne me faisait pas peur naguère d’autant plus que je tempérais les rigueurs du retour et des neuf heures de décalage horaire très astreignants dans le sens Ouest-Est par un arrêt à Montréal ou à New York dont je n’ai jamais fini de goûter les joies théâtrales et artistiques (tout n'est pas heureusement mauvais en Amérique et je savoure encore en y pensant toutes les comédies musicales de Brodway qui ont enchanté mes séjours depuis plus de trente ans ou la promenade que je faisais depuis mon hôtel jusqu’au Metropolitan Muséum quand je longeais Central Park avant de gravir les marches du célèbre musée où m’attendaient les Degas et la célèbre petite danseuse au tutu qui a malheureusement été vendue aux enchères il y a un ou deux ans). Oui, le monde est de plus en plus inaccessible non seulement quand il s’agit de pays lointains mais en Europe et à Paris même près de laquelle j’habite et je me console de ne plus fréquenter aussi souvent qu’autrefois les grands concerts et les musées en exploitant la télévision au mieux de sa bonne volonté à mon égard. Si je ne partage plus l’émotion du public et ne ressens plus la chaleur des instruments proches (quand j'étais abonnée à Playel au temps de Barenboïm je prenais chaque année une place d'orchestre dans les premiers rangs et à gauche pour admirer la dextérité du pianiste et ses mouvements de pied sur la pédale lorsqu’il donnait un concerto), j’écoute en revanche tous les matins « Muzzik », la chaîne du répertoire classique, me déplaçant parfois pour capter l’image d’un grand interprète ou le solo d’une étoile de la danse. Si je ne cours plus à Amsterdam, La Haye ou Haarlem quand j’ai soif de Brueghel l’Ancien, Brueghel le Drôle, le Brueghel des Paysans, de Téniers, de Vermeer ou de Franz Hals, si je n’ai pas le courage quelquefois d’aller au Louvre revoir la merveilleuse aile Richelieu qui me rappelle (en mieux) la salle des sculptures françaises au Metropolitan, j’ai la chance avec Alain Jaubert de redécouvrir le vendredi soir et le samedi soir sur Arte les toiles que j’ai aimées avec plus de vigueur peut-être en raison des analyses les plus fines et les plus émouvantes qu'il m’ait été donné d’entendre. J’avais toujours pensé (c’est un exemple entre cent) que le peintre le plus représentatif du symbolisme du XVème et du XVIème siècles était Jérôme Bosch mais quand j’ai scruté certaines oeuvres de Brueghel l’Ancien avec Alain Jaubert comme guide, je me suis aperçue que ce peintre qui était pour moi le paysagiste par excellence dont les toiles étaient en dépit des montagnes italiennes de l’arrière-plan une représentation concrète de la vie des paysans brabançons demeurait et peut-être plus que Jérôme Bosch mais d’une manière accessible aux profanes avec une ou deux explications l’un des grands peintres du symbolisme de son temps. Une oeuvre en particulier, « Le Combat de Carnaval et de Carême » est typique en ce sens que le moindre personnage, le moindre objet a une signification originale et symbolique quand on pourrait n’y voir au premier degré qu’une bande de fêtards déguisés dont le seul but est de boire et de dévorer toutes les riches nourritures qu’on prépare autour d'eux. Le 4 Janvier Je devrais parler de la naissance de l’euro qui se matérialise dès aujourd'hui mais à partir du moment où j’ai compris que je n’aurais pas besoin d’un ordinateur pour calculer approximativement sa valeur par rapport au franc (ajouter la moitié de la somme et diviser par dix), je ne tiens plus à y penser. Je verrai bien quand il n’y aura plus moyen de faire autrement parce que les francs seront définitivement sortis de notre vie sinon de notre mémoire. Mon frère me disait l’autre soir avec juste raison qu’avant la guerre de 14-18, la monnaie d’or était internationale et qu'on s’en arrangeait fort bien (quand on en avait !) mais je reste sceptique quant à mes facultés personnelles d’apprécier le changement. Je me permets donc de passer à autre chose et je reviens pour un instant à la télévision. Si je n’ai rien vu d’extraordinaire durant ces périodes festives, deux programmes tout de même ont eu l’heur de me plaire ! L’un était un téléfilm « Le juge est une femme » qui traitait avec beaucoup d’émotion le thème des sans-papiers et stigmatisait le profit que l’Occident tire du travail des clandestins et de l’exploitation des enfants. Le petit Bogdam et sa soeur étaient touchants même s’ils parlaient trop couramment le français alors qu'ils étaient enfermés dans une cave parisienne depuis leur arrivée de Moldavie. L’autre émission était un divertissement que j’avais cru ne pas pouvoir regarder jusqu’au bout parce que je renie un homme que j’ai beaucoup apprécié autrefois, Frédéric Mitterrand, dont je supporte mal l’élocution lente et maniérée. Cependant cet « hymne à la voix » n’a pas été désagréable du tout à regarder et j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à réentendre ces belles voix même si quelques unes d’entre elles nous arrivaient en play-back faute de pouvoir disposer d’un grand orchestre pour quelques minutes d’apparition sur scène. Une majorité d’interprètes étaient accompagnés par leur propre formation et je suis sûre que certaines des violonistes qui jouaient une musique tenant à la fois du classique et de la variété, un mélange que je n’apprécie pas toujours, étaient des premiers prix de conservatoire. Le 5 Janvier J’avais le 16 Novembre 1998 éprouvé un sentiment quelque peu amer en évoquant la tradition qui veut que 1’Histoire soit faite par quelques hommes souvent prestigieux mais parfois sanguinaires puis écrite par quelques écrivains qui ont à la fois du talent et le don de se faire connaître. J’ai ce jour-là écrit à Madame Laure Adier aux « Chemins de l'Histoire » en soulignant que Robert Belot, auteur de « Aux Frontières de la Liberté » et comme je l’avais dit dans mes notes personnelles, n’avait sûrement pas contacté comme il l’affirmait tous les évadés de France qui avaient survécu, mon frère de soixante dix huit ans et moi-même étant un bon exemple de l’oubli dans lequel nous sommes tombés, volontairement peut-être puisque nous n’avons jamais eu le goût d’appartenir à la secte bien connue des « anciens combattants » qui exige de ses membres une évocation constante de leur hauts faits. Nous ne faisions que respecter d'ailleurs le comportement de notre père qui n’appréciait pas qu’on pût se repaître verbalement de la boucherie de Verdun et des sacrifices humains du Chemin des Dames. J’avais joint à ma lettre à Laure Adier le récit de notre évasion de France, pensant que peut-être elle serait intéressée par ce récit qui ne relatait pas les actions mémorables des grands dignitaires de la Résistance ou de la France Combattante londonienne mais l’aventure de deux jeunes gens qui parmi d'autres avaient quitté leur pays occupé pour rejoindre le Général de Gaulle qu’ils n'ont jamais rencontré d’ailleurs même après avoir été incorporés dans les rangs de son armée. J’ai reçu il y a quelques jours une lettre de Laure Adier tout à fait charmante où elle me remerciait de ma lettre et de mon récit qu’elle avait parcouru avec émotion. C’est tout mais je me demande si quelque chose cloche dans mon style ou dans l’expression de ma pensée puisqu'on me complimente presque toujours sur mes écrits sans qu’il ne vienne jamais à l'idée de personne que, douée de la même fatuité que tout un chacun, j’aimerais être publiée une fois dans ma vie avant de mourir. Le 6 Janvier Une amie m’a offert un texte qui est pour nombreux d’entre nous une véritable découverte car même s’il a été publié en Septembre 1946 par une revue Yiddish de Buenos Aires, il a suivi un long chemin à travers le monde, ignoré par les uns, célébré d’une façon intense par d’autres tel le philosophe Emmanuel Levinas qui écrivit en 1955 une plaquette émouvante sur « Yossel Rakover s’adresse à Dieu » intitulée « Aimer la Thora plus que Dieu » et incluse dans « Difficile Liberté » en 1963. J’ai personnellement appris en lisant l'histoire de l’auteur que le texte fut bien composé en une nuit d'hôtel et sur la demande du directeur d’une revue locale de la capitale argentine par Zvi Kolitz, un Juif originaire de Lituanie dont l’importante et opulente communauté juive qui n’avait jamais subi aucun pogrom depuis sept siècles fut entièrement éliminée après avoir été souvent dénoncée par des voisins avec lesquels ses membres vivaient en parfaite convivialité jusqu’à l'invasion des nazis. Arrivé en 1940 à Jérusalem après avoir parcouru l’Europe, Zvi Kolitz devint un membre actif de l’Irgoun, l’organisation extrémiste clandestine qui voulait chasser les Anglais du sol ancestral à coups de bombe. Après un séjour en prison et devant l’imminence de l'arrivée en Palestine des troupes allemandes, il rejoignit comme pratiquement tous ses camarades l’armée anglaise et termina la guerre avec le rang de colonel. C’est très tard qu’il apprit la mort de tous les Juifs lituaniens et décida de ne plus jamais retourner dans son pays natal. Incarcéré après la guerre dans une prison britannique, il fut à sa sortie à la fois représentant officieux de l’Irgoun et délégué à vingt six ans du Congrès mondial sioniste à Baie puis à Buenos-Aires où il rédigea « Yossel Rakover s’adresse à Dieu » qui est le testament supposé d'un juif réfugié dans le ghetto de Varsovie. Voici l’histoire brièvement résumée : après avoir vu mourir sous ses yeux sa femme et ses six enfants dont un bébé de sept mois et vivant ses dernières heures dans le Ghetto de Varsovie en flammes sous un feu roulant d’artillerie, Yossel Rakover écrit à Dieu qui pour un moment « a dérobé Sa face au monde et a ainsi livré les hommes à leurs féroces instincts » pour lui dire ce qu’il ressent à Son égard et surtout à l’égard de Sa Torah. Ayant affirmé son amour malgré tout ce que Dieu a fait pour 1’éloigner de lui, sa fierté d’être et de mourir juif malgré tout ce que Dieu a fait pour l’empêcher de croire en lui, il termine sa lettre par les premières paroles du Chema Israël ! Ecoute, Israël, l’Eternel notre Dieu, l’Eternel est Un. Il plie alors son papier et le cache entre deux briques avec l’espoir qu'on le trouvera un jour et que le monde saura que le dernier survivant du ghetto n’a jamais renié Dieu ni Sa Torah. Ce récit que Zvi Kolitz a imaginé dans un hôtel de Buenos-Aires lui a échappé de telle façon que, voyageant de par le monde, il acquit une existence propre et fut considéré durant plusieurs décennies comme un document authentique jailli des pierres calcinées du ghetto. Cette thèse fut d’autant plus accréditée qu’on avait découvert peu avant sa parution, enfouie dans des bouteilles et des pots à lait, la chronique du ghetto écrite par Emmanuel Ringelbaum. On pensait également que de nombreux textes en yddish étaient encore ensevelis en Europe de l’Est, une bibliothèque potentielle de la Shoah et quand on déterra en 1978 à Radom les flacons où Simha Guterman avait dissimulé en 1942 son récit de la déportation des Juifs de Plotsk, on se souvint qu’il était de tradition pour les Juifs d’exprimer comme un dernier acte de résistance leurs souffrances ou leurs prières sur d’infimes morceaux de papier qu’ils cachaient où ils pouvaient et qui seraient peut-être sauvés « comme, deux mille ans plus tôt, ces jarres de terre cuite découvertes en 1947 dans les grottes de Qumran, sur les rives de la Mer Morte. » Loin de moi l’idée de vouloir analyser le texte comme le fit Emmanuel Levinas dont je n’ai ni le talent ni les connaissances. Je veux simplement dire que ma réaction émotive à ce texte relativement court dont la lecture me prit environ une heure fut telle que je ne pus dormir de la nuit. La situation de Yossel Rakover dans ce ghetto en flammes, le récit qu’il fait de sa famille décimée, ses raisons si belles de reprocher certaines choses à Dieu mais pas à Sa Torah qu’il respecte et vénère jusqu’à la dernière minute de sa vie m’ont remuée plus que n’importe quel document authentique sur la Shoah. Il semble d’ailleurs que Zvi Kolitz ayant commis là le chef d'oeuvre par excellence n’ait jamais été ce qu’on appelle un grand écrivain malgré tous les livres qu’il écrivit après son installation définitive à New York où il était l’ami d’Isaac Bashevis Singer, le Prix Nobel de Littérature d’expression yddish. Il y avait loin devant sa lettre nimbée d’une auréole qui desservit plutôt son auteur et à des lieues derrière cet homme qui ne réussit jamais à la rattraper pour s’en saisir et la revendiquer comme sienne. La vie mythique de Yossel Rakover et sa destinée tragique ont eu raison de leur créateur et il y aurait quelque chose de tragique dans cette constatation si nous n’avions appris que Zvi Kolitz a vécu et vit encore très confortablement dans un appartement cossu près de Central Park, ce qui n’est pas si mal après tout. Le 8 Janvier Quand je vois ou j’entends toutes les publicités qui sont faites à propos d’Internet, je me reproche quelquefois de n’avoir pas l’ordinateur adéquat qui me permettrait d’accéder à tant de nouvelles connaissances. J’apprendrais tout à propos de tout et saurais bientôt tout sur tout. Mais est-ce vraiment là mon plus cher désir ? Devenir le Pic de la Mirandole du XXIème siècle ? Certainement pas car lui au moins avait ses connaissances dans la tête alors que les « surfers du web » comme on les appelle n’ont pas besoin de retenir les choses puisqu’à tout moment ils peuvent les retrouver en noir ou en couleur. Je suis naïve au point de croire que la lecture, le scrabble et le bridge sont de meilleurs auxiliaires pour ma mémoire que toutes les recherches et découvertes que je pourrais faire sur le net. Je ne nie pas bien sûr le côté positif d’une nouvelle façon de procéder. De nombreuses personnes en effet se servent de cette méthode pour contacter des groupes avec lesquels ils partagent les mêmes idées ou les mêmes loisirs. J’en ai eu la preuve en regardant l’autre soir l'émission de Patrick de Carolis « Des racines et des ailes » qui était retransmise depuis le temple maçonnique du Grand Orient de France. Un nouveau membre de la Loge, un militant communiste, nous a dit qu’il avait découvert l’existence de la Franc Maçonnerie en surfant sur Internet. Dans ce cas précis, le résultat est positif parce que l’ensemble des données qu’il a enregistrées lui permit de franchir une étape et de s’intégrer personnellement à une communauté où il a trouvé un nouveau souffle, une nouvelle raison de vivre et une solidarité qui apparemment lui conviennent mieux ou autant que les liens qui l’unissaient à son parti, une preuve peut-être que le militantisme politique n’est pas toujours apte à combler tous les désirs. Il se trouve que je fais déjà partie de deux groupes qui me prennent une grande partie de mes après-midi et quelques unes de mes soirées. J’écris le matin, le soir je regarde la télévision et je lis toujours avant de m’endormir. Mes journées sont donc remplies au point que je devrais créer du temps pour faire de nouvelles choses. J’attends donc comme je l’ai certainement déjà dit d'être encore plus âgée pour acheter cet ordinateur qui fait la joie d’une grande partie de la population du monde et que mes propres enfants me reprochent de ne pas avoir. Le 9 Janvier Ma petite-fille Jennifer est en troisième au lycée Janson de Sailly. Elle doit participer à un concours national dont le thème est la Résistance et qui comportera deux parties : la première est une recherche de documents authentiques et si possible recueillis parmi les proches qui fera l’objet d'un exposé oral, la deuxième consistera en une épreuve écrite de trois heures. Il y aura des cadeaux pour les plus méritants mais je suppose que cette épreuve a été conçue pour que des élèves de treize à quinze ans aient une meilleure connaissance des faits non pas au plan de l’Histoire mais à un niveau populaire qui traduira l’esprit de résistance dont furent doués les plus humbles d’entre les Français. Jennifer a évidemment fait appel à moi puisqu’elle sait que j’ai participé autant que je l’ai pu à la lutte contre l’occupant nazi et que ma famille a compté des résistants et de nombreux déportés. Je lui ai donné le récit de mon évasion de France qu’elle n'avait pas encore lu et qui lui était dédié ainsi qu’à ses cousins et cousines puis je lui ai raconté l’histoire suivante : « Parmi les quatorze personnes dont je parle à la fin de mon récit, deux seulement vivaient à Paris : le frère et la belle-soeur de maman. Ils ont tous deux transité par Drancy avant d’être dirigés sur la Pologne. Tous les autres étaient de Lons-le-Saunier. D’ailleurs, plutôt que quatorze j'aurais dû dire quinze car la cuisinière de ma grand-tante qui n’était pas juive mais a voulu suivre sa maîtresse jusqu’au bout du voyage n’est jamais revenue et je considère son acte de courage comme un bel acte de résistance. Cependant, je dois te raconter l’histoire de Camille Charvay qui était la cousine germaine de ton arrière-grand-mère Jenny. Jeune fille elle était très belle et le grand artiste Maillol avait sculpté ses mains qu’il admirait. Elle s’était mariée avant la guerre de 14-18 mais son mari avait été tué dès le début des opérations. Elle avait une fille unique. Elle avait fait l’école Normale Supérieure de Sèvres et était professeur d'histoire naturelle à Lons-le-Saunier . Camille était communiste et c’est comme militante de ce parti qu’elle est entrée dans la Résistance. A-t-elle été dénoncée ? Nous ne l’avons jamais su mais elle a été informée de la visite imminente de la Gestapo et a pu se débarrasser de tous les documents qui l’auraient compromise. Les nazis ont fouillé toute sa maison et n’ont rien trouvé. Ils sont alors partis en s'excusant mais notre cousine n'était pas rassurée pour autant et elle a décidé de quitter immédiatement sa ville pour chercher un endroit où elle serait en sécurité. Sa valise à peine bouclée elle s’est rendue à la gare et attendait l'arrivée de son train sur le quai quand elle sentit sur son épaule une main qui la fit se retourner. Un des hommes qui avait fouillé sa maison lui dit alors : ‘D'accord, vous n'êtes peut-être pas communiste mais en tout cas vous êtes juive. Vous allez donc nous accompagner à la Kommandantur de la ville où vous serez interrogée.’ C’est ainsi que Camille Charvey n’eut qu’une heure de répit avant d'être arrêtée, interrogée puis déportée à Auschwitz d’où elle n’est pas revenue. Elle était une femme assez connue et je me souviens qu’on a perpétué sa mémoire par une plaque commémorative au cours d’une cérémonie qui eut lieu à Sèvres en présence de sa fille. » Le 11 Janvier Je n’ai jamais aimé Monsieur Charles Millon même avant qu’il ne devienne en Rhône-Alpes l’obligé du Front National et l’ami de Monsieur Bruno Goldmish (ou « miche » encore que « Bruno les miches d’or » ne me paraît pas un patronyme convenant à un tel personnage.) Ne l’ayant pas aimé avant, je suis plutôt contente qu’il disparaisse en partie de la scène régionale bien que de telles bêtes politiques se fraient toujours un chemin pour revenir sur le devant du décor. Je ne connais pas la nouvelle présidente UDF et dans le fond me préoccupe peu des luttes intestines qui opposent tous ces gens et tous ces partis mais là où je réagis c’est quand des hommes tels que François Bayrou et Nicolas Sarcozy après avoir recommandé de voter pour le doyen d’âge Pierre Gascon qui est un clone de Charles Millon font le parallèle entre l’alliance UDF-gauche et Charles Millon-FN. Je proteste avec la plus grande énergie et tiens à exprimer mon mépris et même mon dégoût pour de telles affirmations. Je n’ai jamais été favorable aux magouilles qui sont monnaie courante en politique mais que la gauche pluriel soit assimilée dans son ensemble au parti de Monsieur Le Pen ou de Monsieur Maigret, je n’accepte pas et n’accepterai jamais. Je répète encore que nous mourions quand les parents de la plupart de ces gens de droite couchaient tranquillement dans leur lit ou faisaient impunément du marché noir pour mieux se nourrir. Je suis généreuse puisque je ne vais même pas jusqu’à dire que certains d'entre eux collaboraient mais tous ces beaux messieurs et ces belles dames qui depuis plus d’un demi-siècle se réclament du Général de Gaulle - alors que moi-même qui l’ai servi l’ai oublié depuis longtemps - ont créé un mythe qu’ils ne sont même pas capables de respecter quand il s’agit de se tailler une part du gâteau. Heureusement que nous, les gens de la base, nous sommes toujours contentés de pain. Frais et heureusement tartiné de beurre quand nous le pouvons, il a meilleur goût que toutes leurs gâteries politiciennes indigestes. Le 15 Janvier Je voudrais que Madame Boutin comprenne un jour la signification du terme « laïcité » parce qu’elle le met à rude épreuve depuis son intervention traji-comique à l’Assemblée Nationale. Selon elle la laïcité républicaine est le respect des convictions de tous les citoyens. Mais c’est beaucoup plus que cela et l’exprimer de telle façon c’est oublier que le système législatif français auquel doit se plier cette dame député qui se permet de brandir sa bible à l’Assemblée Nationale reconnaît depuis le 9 Décembre 1905 la Séparation des Eglises et de l’Etat. Jusqu’à aujourd’hui et malgré le passage contraignant et catholique du Général de Gaulle à la tête de l'Etat, la loi n’a pas été remise en question. La France laïque n’a jamais interdit l’existence d’écoles privées. Depuis quelques décennies elle les aide même au détriment de tous les contribuables. Les familles qui ne reconnaissent pas le bien-fondé de la loi et n’ont pas envie de s'y plier ont le loisir d’envoyer leurs enfants dans des établissements confessionnels où ils peuvent porter leur croix, leur kippa ou leur foulard en toute sérénité. Mais voilà ! l'école publique est moins chère surtout pour les familles modestes qui voudraient tout à la fois profiter de l’enseignement qu’on y dispense gratuitement et imposer leur propres manières de vivre et de penser. Quand on dit que le problème n'est pas bien grave dans notre pays puisque sur des milliers de jeunes filles musulmanes qui fréquentent nos collèges et nos lycées - le problème se pose peu à l'école communale puisque la tête des femmes doit être couverte à partir de l’âge de douze ans - cent cinquante environ portent le foulard (pas le voile s'il vous plaît !), je ne suis pas d’accord car il suffit d'une étincelle pour que l’incendie se propage et brûle tout sur son passage. Nous avons vu flamber des pays que nous croyions laïques tels l’ancienne Yougoslavie dont les composantes ont exacerbé leur catholicisme (Croatie), leur orthodoxie (Serbie) et leur Islam (Bosnie) avec pour résultat de se haïr et de s’entretuer. Le problème actuel soulevé par les deux jeunes filles mises en cause par la majorité des enseignants a ceci de particulier qu’elles sont d’origine turque. Dans leur propre pays qui est une république laïque depuis 1923 et malgré une avance dangereuse de l’intégrisme dans la périphérie des grandes villes où comme toujours les imams exercent leur influence néfaste sur le peuple alors que la bourgeoisie éclairée demeure en général imperméable aux courants extrémistes, les jeunes filles auraient l’interdiction absolue sous peine de renvoi immédiat de porter le foulard jusqu’à l’Université. Je pose donc la question aux parents : « Pour quelle raison se croient-ils autorisés à faire en France, leur pays d’accueil, ce qui leur serait interdit en Turquie ? » Autant je plains les immigrés qui n’arrivent pas à obtenir l’autorisation de poursuivre leur séjour parmi nous et sont contraints d’outrepasser la loi, autant je crois que les personnes qui vivent librement dans notre pays, y exercent une profession et envoient leurs enfants dans nos écoles ont le devoir de respecter nos lois et nos usages. Le 17 Janvier J’ai dit l’autre jour que si Monsieur Clinton voulait être en accord avec lui-même, ses forces aériennes devraient bombarder Belgrade aussi bien que Bagdad mais il semble que le Président américain ait à 1’heure actuelle d’autres chiens à fouetter que de prendre la défense d’un petit espace de l’Islam non pourvu de pétrole. Dieu sait si je suis contre la guerre mais dans le cas présent - quarante cinq Kosovars, vieillards, hommes, femmes, enfants, ont été tués hier à bout portant et sous les yeux d’observateurs désarmés par les soldats serbes - les mots ne suffisent plus et l’Europe doit lutter contre les entreprises maléfiques de Milosevic sans l’aide des Américains et sans se préoccuper de la ratification du traité d’Amsterdam qui ne résoudra pas plus que les autres ces horribles tueries et pas plus que les autres n’obtiendra le jugement et la punition des coupables. Bien sûr je doute que l’excellent Monsieur Blair donne à la communauté dont son pays fait si peu partie l’aide inconditionnelle qu’il apporta naguère à Monsieur Clinton. Bombarder Belgrade pose un problème plus épineux que détruire un hôpital d'enfants de la capitale iraqienne. Nous verrons d’ailleurs dès la semaine prochaine si les Anglais restent à la hauteur de nos espérances en matière de décision puisque la Cour Suprême Britannique composée bizarrement de lords et non d’un panel représentatif de la population a infirmé son premier vote sur l’extradition possible de Pinochet parce que l’un des juges appartenait à l’organisation « Amnesty International » (aurait-on préféré qu’il fît partie d'un groupe de malfaiteurs ?) Au cas où le prochain vote permettrait au dictateur chilien de repartir tranquillement dans son pays, non seulement les Anglais perdront une fois de plus toute crédibilité vis-à-vis de 1’opinion internationale mais cette décision renforcera Milosevic dans sa conviction profonde qu’on peut assassiner sans vergogne et sans intervention d’aucune force européenne. Rien ne va plus entre l’Allemagne verte et la France socialiste : nos voisins ont décidé la clôture de toutes leurs centrales nucléaires et n’enverront donc plus leurs déchets à La Hague. Je ne veux pas évoquer les milliards de perte et les suppressions d’emploi, d’autres le font mieux que moi. Je dois simplement répéter qu’à notre niveau nous ne savons plus qui croire, les écologistes pour lesquels le nucléaire c’est le diable ou un grand savant comme Monsieur Gilles de Gennes qui a réaffirmé le jour même où l'Allemagne prenait cette grave décision qu’il était fou de renoncer à une telle force et que si l'on poursuivait dans ce sens le monde ne pourrait plus éclairer ses milliards d’habitants dès les premières décennies du prochain millénaire. Je crois qu’en l'occurrence je serais tentée de m’en remettre au jugement du Prix Nobel de Physique qui ne m’est jamais apparu comme un va-t-en guerre mais j’ai peur que la campagne de Madame Voynet et de Daniel Cohn-Bendit pour les futures élections européennes ait une trop grande influence sur les ennemis du nucléaire. Pendant que j’écris je suis entrain d’écouter Droit d'auteurs sur la 5. Je vais choquer de nombreux lecteurs potentiels en disant que je supporte mal le discours de Madame Geneviève De Gaulle Anthonioz. Nous savons tous qu’elle a consacré sa vie au tiers-monde depuis son retour du camp de concentration elle et qui serais-je pour ne pas lui rendre hommage ? Mais depuis un certain temps elle écrit inlassablement ses souvenirs et que constatons-nous ? Elle ne parle pratiquement jamais des juifs et toujours du soutien qu’elle a trouvé dans sa religion, catholique bien sûr. C’est uniquement poussée dans ses retranchements qu’elle mentionne les tziganes et les juifs comme s’ils avaient été une minorité et non la grande majorité des victimes. Gloire aux résistants ! Ils ont suivi après avoir mené leur lutte sur le territoire français, été arrêtés, jetés en prison et parfois questionnés par des tortionnaires nazis, le long chemin qui menait aux camps de la mort mais n’oublions pas et c’est la seule raison pour laquelle je ne peux faire un amalgame entre le communisme et le FN, que nombre d’entre eux étaient agnostiques et même athées. Les catholiques pratiquants étaient peu nombreux car les bien-pensants suivaient en général les bons conseils de leur vieux maréchal. Je suis ainsi tentée d’être d’accord avec Madame Loubna Meliane, une autre invitée de cette émission, italienne d’origine, qui a écrit un livre virulent contre Pie XII dont l’attitude vis-à-vis des juifs pendant le seconde guerre mondiale lui a fait perdre la foi chrétienne de son enfance. Je ne suis pas assez objective sans doute mais son discours ne me choque pas car j’ai toujours éprouvé une certaine aversion à l’égard de cet homme qui était suffisamment anti-bolchevique pour espérer la victoire des nazis. Et comme il se trouve toujours, je l’ai constaté aujourd’hui même, une personnalité pour prendre la défense du pape, je ne fais de mal à personne en me situant parmi ceux qui n’ont pas apprécié sa position feutrée (c’est le moins qu’on en puisse dire) quand des millions de gens mouraient dans les camps de concentration. Le 5 Février Trois problèmes préoccupent aujourd’hui les Français puisque le chômage paraît leur donner quelque répit : la situation dans les banlieues à risque, le nucléaire et le procès des responsables politiques dans l’affaire du sang contaminé. Pour ce qui est des banlieues, je suis d’accord avec les jeunes quand ils reprochent à la télévision de ne donner d’elles à travers les reportages ou les films de fiction qu’une image négative. J’ai regardé hier soir sur Arte « L'argent fait le bonheur » de Robert Guédidian, le metteur en scène de « Marius et Jeannette. » Je ne veux pas parler ici du conte dont Isabelle Danel dit dans Télérama qu’il est « joyeusement impertinent, résolument naïf et diablement réconfortant », seulement de l’atmosphère qui règne au début du film : j’ai frémi devant cette violence absolue et cette guerre qui déchirait les différentes ethnies. Nous étions loin de « La guerre des boutons » ou du gang des « sauvageons » dont mon père faisait partie à Besançon il y a cent ans. La ligne jaune qui marquait une limite à ne pas franchir sous peine de mort m’a rappelé de mauvais souvenirs et lorsqu’un petit garçon s’est écroulé parce qu’une pierre venait de l’atteindre à la tempe, je n’ai pas eu envie de rire. Toutes les facéties du curé, ses tentatives de Robin des Bois moderne, toutes les initiatives d’Ariane Ascaride en touchante veuve d’origine italienne, ne sont pas arrivées à me convaincre de l’excellence du film dont j’avais très mal supporté le début. En ce qui concerne le nucléaire, je me suis demandée si Georges Charpak, invité de Canal+ hier en compagnie de l’écologiste Noël Mamère, aurait les mêmes positions que Pierre-Gilles de Gennes. Je passe sur l’impolitesse du député qui s’est montré encore plus virulent que Cohn-Bendit. Si j'étais persuadée qu’il exprimait une vérité absolue, irréfutable, j’oublierais ses propos pour ne conserver que l’essentiel, la preuve que le nucléaire doit être banni, mais il ne nous l’a donnée en aucun cas. De son côté, Georges Charpak comme Pierre-Gilles de Gennes a soutenu qu’on ne pouvait taxer le nucléaire de tous les maux en dépit de la catastrophe de Tchernobyl et il est revenu sur le nombre de victimes du charbon et d’autres produits nocifs avec lesquels nous sommes tous les jours en contact sans même y prêter attention. Je crois encore qu’il est impossible aux profanes que nous sommes de formuler une opinion même si nous avons tendance à respecter la parole de deux physiciens plutôt que celle d’un homme nerveux qui n'a pas eu un instant la force de garder son calme. Le procès des responsables politiques dans l’affaire du sang contaminé nous pose le même genre de questions: même si nous plaignons infiniment les victimes, que savions-nous de la séropositivité ou du sida en 1985 quand Laurent Fabius a été le premier à prendre des mesures en ce qui concerne le chauffage du sang transfusé ? J’ai appris péniblement et parce que j’étais personnellement concernée les méandres de cette maladie qui nous apparut comme la peste de cette fin du millénaire. C’est peut-être la raison pour laquelle je suis bien incapable de porter un jugement quelconque sur les actes des personnes qui peut-être ne savaient pas autant que moi ou n’ont pas eu les mêmes raisons d’apprendre. Le 8 Février Les événements de l’histoire nous demandent d’avoir une mémoire sélective ou cloisonnée. Nous devons nous rappeler la Shoah mais nous devons oublier ce qu’ont représenté pour les Juifs de base que nous sommes la Jordanie et ses rois Abdullah et Huseyn. Que quarante chefs d'Etat dont le Président de la République Française se déplacent à Amman pour assister aux obsèques du roi nous paraît relever de la pure politique plutôt que de l’amitié indélébile. Alors, par respect pour notre mémoire collective, je vais me répéter pour la nième fois : dès la naissance en 1949 du royaume de Jordanie créé par la réunion du royaume hachémite de Transjordanie et de la Cisjordanie qui faisait partie de l’Etat palestrinien prévu par le plan de partage de la Palestine de 1947 - plan refusé je le rappelle par tous les états arabes limitrophes et qui aurait peut-être en donnant aux Palestiniens un Etat indépendant évité les guerres qui ont déchiré cette partie fragile du Moyen Orient - les rois successifs de Jordanie ont refusé aux Juifs l’accès au Mur des Lamentations. C’est après la troisième guerre israélo-arabe (Guerre des Six-Jours de 1967) où l’Etat Hébreu a occupé le Sinaï, Gaza, la Cisjordanie et le Golan, quinze ans après l’arrivée sur le trône du roi Huseyn, que l’accès au Mur a pu reprendre. Quand on nous parle aujourd’hui des liens amicaux qui unissent la Jordanie à Israël, je me permets de remarquer qu’ils sont bien récents et bien fragiles puisque Huseyn, allié de Saddam Hussein durant la Guerre du Golfe, a observé sans intervenir l’envoi de fusées iraqiennes sur Jérusalem. Que sa position ait été délicate, que cet allié des Etats-Unis n’ait pas eu les coudées franches, qu’il ait fait son mea culpa dès la fin de cette guerre dont nous ne savons plus si elle fut déterminante puisque nous en supportons encore les retombées, qu’il ait quitté sa clinique américaine pour se rendre à Dayton et arbitrer la rencontre israélo-arabe, je ne veux pas le savoir. Je sens au fond de mon coeur que le roi de Jordanie n’a pas souffert quand il a interdit comme son grand-père avant lui aux Juifs de venir prier au Mur des Lamentations et qu’il n’a pas souffert quand on a mis en danger quarante ans plus tard la vie des habitants de la Ville Sainte. Pour ces deux seules raisons que je trouve bonnes, je ne puis avoir l’hypocrisie de me mêler au concert général de sanglots et de regrets dont les médias nous ont matraqués depuis le retour d’Huseyn dans son royaume d’autant que je ne connais rien de son fils Abdallah marié à une Princesse palestinienne, plus anglais m’a-t-on dit que jordanien et apparemment si pro américain que Bill Clinton a fait le déplacement d’Amman en compagnie de trois anciens Présidents des Etats-Unis. Alors quand l’envoyée de l'OLP en France déclare que la représentation internationale aux obsèques est une preuve que le monde veut qu’aboutissent les négociations entre Israël et les Palestiniens, je me demande si chacun n’a pas apporté dans la capitale jordanienne comme dans l’auberge espagnole ce qu’il voulait personnellement qu’on y trouve, Boris Eltsine en particulier n’y étant venu que pour agiter une main derrière la vitre d’une limousine pour bien montrer qu’il était toujours en vie. Le 3 Avril Voici plusieurs semaines que, rewritant un de mes récits, je n’ai pas noirci ma page blanche et j’ai pu ainsi prendre un certain recul psychologique vis-à-vis de la décision de bombarder les points stratégiques de Serbie et du Kosovo. Une pensée m'est venue : pour quelle raison les Serbes qui vivent depuis de longues années dans nos démocraties occidentales et qui semblaient fort bien assimilés crient aujourd’hui avec les loups et font du tyran Milosevic leur héros national même s’ils avaient jusque là de sérieux doutes à son sujet ? Je crois que cette position est une preuve du nationalisme exacerbé qu’ont toujours eu les peuples des Balkans et qui prime avant toute autre considération. J’ai raconté il y a bien longtemps l’histoire de deux amis, l’un professeur d’espéranto originaire du nord de la Croatie près de la frontière hongroise, l’autre un ingénieur serbe résidant en Allemagne, détaché à IBM France, originaire de Belgrade. L’un et l’autre passaient le plus clair du temps hors de leur pays et je les croyais citoyens du monde. Leur faisant visiter Paris, je leur ai montré la statue d'Alexandre 1er, le premier roi de Yougoslavie, assassiné par un Oustachi à Marseille lors d’une visite officielle en France. L’espérantiste a immédiatement déclaré : « c’était son roi, pas le mien ! » et je m’aperçus que j’aurais dû éviter le détour car si les deux hommes étaient amis, c’était en faisant abstraction de leurs convictions les plus profondes. Quand les Serbes ont manifesté dans la rue, tenté de mettre le feu aux ambassades américaines, hurlé des slogans contre nous, quand ils ont parlé de leurs frères innocents de Belgrade, je me suis souvenue de la Seconde Guerre Mondiale : n’y avait-il pas des innocents et des justes allemands au pays du nazisme ? Sans aucun doute mais étaient-ils plus à plaindre que les victimes juives ? Et les innocents de Belgrade sont-ils plus à plaindre que les huit cent mille Kosovars qui ont dû quitter leur maison et leur pays, plus à plaindre que les milliers d’hommes qui sont morts et qui meurent encore parce qu’un tortionnaire a décidé que l’épuration ethnique était un mal nécessaire ? Non, mille fois non. Je hais les bombardements, je souffre quand on tue mes frères humains mais avec ou sans les bombardements Milosevic avait une seule idée en tête : éliminer les musulmans albanais du Kosovo et agrandir la Serbie. Si nous n’y prenons garde, il procédera de la même façon au Monténégro où la population musulmane est nombreuse entre le port de Bar et Ultcinj à la frontière albanaise. La déportation ou le sacrifice des habitants du Kosovo et bientôt du Monténégro est d’autant plus lâche que Milosevic peut encore moins qu’Hitler ne le faisait pour la région des Sudètes peuplée en majorité d’Allemands proclamer qu’il est nécessaire de réoccuper des terres initialement serbes. Les populations kosovares et monténégrines du sud comme les Albanais d’origine sont d’anciens Illyriens devenus musulmans suite aux invasions ottomanes. Ils sont chez eux dans leurs états comme le sont les Kurdes dont quatre nations, la Turquie, l'Iran, l’Iraq et la Syrie se partagent le territoire ancestral et refusent de le rendre à leurs possesseurs légitimes. Toutes ces raisons font que je réprouve l’attitude de monsieur Hue qui semble confirmer le fait que le parti communiste n’a pas beaucoup évolué depuis l’allégeance inconditionnelle aux décisions du grand frère soviétique. Fallait-il accepter que Milosevic continue sans contrainte à tuer et à déporter des victimes innocentes ou devions-nous faire entrer durement dans la tête des Serbes qu’on ne peut impunément chasser les gens hors de chez eux sans avoir à payer le prix de ces fautes impardonnables ? Pour quelle raison, même si nous ne connaissons malheureusement pas l’issue finale de l'intervention occidentale, est-il nécessaire de commettre les mêmes erreurs qu’en Bosnie ? Pour quelle raison devrions-nous attendre que tout soit consommé avant d’admettre que les bourreaux sont les premiers responsables de leurs actes et doivent être punis comme tels ? Le 4 Avril Je veux revenir un instant sur la Nuit des Oscars que j’avais enregistrée non pour la voir toute entière mais afin d’observer la réaction du show-business au moment de la remise d’un Oscar à Elia Kazan pour l’ensemble de son oeuvre. J’étais d’autant plus intéressée que le dimanche 21 Mars à vingt trois heures j’avais regardé sur Arte « Hollywoodisme » qui retraçait l'histoire des « Movie Moguls » de la côte Ouest, Louis B. Mayer, Jack Warner et Harry Cohn, tous trois émigrés juifs d'Europe centrale et orientale. Après avoir fui les pogroms de leur pays d'origine, ils émigrèrent aux Etats-Unis où, frustrés devant le manque d’opportunités professionnelles de la côte Est, ils décidèrent de tenter leur fortune dans la Californie encore vierge et d’y jeter les bases d'une nouvelle industrie : le cinématographe américain. Il me semblait donc intéressant de voir comment la troisième ou quatrième génération de producteurs, réalisateurs et acteurs allait accueillir cet homme, comme les « Pères Fondateurs » un immigré mais turc d’origine arménienne, un génie certes dont j’ai lu, vu et admiré les livres et les films, mais qui s’est bien mal comporté au temps de la chasse aux sorcières fomentée par le sénateur Joseph McKarthy. J’ai bien observé la salle au moment de l’arrivée du très vieux monsieur sur la scène et je crois pouvoir dire que vint cinq pour cent du public environ est resté assis et n’a pas participé à la standing ovation, Steven Spielberg en particulier. Et pourtant un fait qui est peut-être passé inaperçu mais que j’ai ressenti avec beaucoup d'émotion s’est produit au moment où l’on projetait les plus célèbres passages des films de Kazan avant de lui remettre son Oscar. Quelle ne fut pas ma surprise quand je constatais qu’il avait été le réalisateur de « Gentleman’s Agreement » avec Gregory Peck, une chose qui s’était complètement effacée de ma mémoire. Dans ce film que j’ai adoré parce qu’à l’époque j'étais également amoureuse de l’acteur, celui-ci interprète le rôle d’un journaliste auquel son rédacteur en chef demande de se mettre pour quelques semaines dans la peau d'un juif et de faire une enquête dans les milieux de la « upper middle class » (la bourgeoisie aisée) afin de connaître le niveau de leur antisémitisme. Il essuie bien sûr un grand nombre de vexations : l’hôtel où il se rend avec sa fiancée refuse de l’héberger quand il donne son nom, les parents de celle-ci n’acceptent pas de le recevoir, la jeune femme elle-même le quitte parce qu'elle n’a pas le courage de subir la pression...Le film datant des années cinquante, début soixante au plus, je me suis posée cette question : comment Elia Kazan a-t-il pu se faire violence au point de tourner un tel film peu de temps après avoir adhéré au maccarthysme ? Je me suis demandée même si je ne m’étais pas trompée en regardant les extraits de films d’autant plus que jusqu’à présent ni Internet que mon fils a consulté, ni mes dictionnaires ne m’ont permis de vérifier si mes yeux ne m'avaient pas trahie. Mon gendre qui possède une encyclopédie détaillée du cinéma américain doit me rappeler pour me dire ce qu’il a trouvé sur ce film qui apparemment n’a pas marqué d'autres mémoires que la mienne. En tout cas si Elia Kazan a bien tourné « Gentleman's Agreement » et je le saurai bientôt, il lui sera beaucoup pardonné. Je veux ajouter (je n’en serai pas à ma première digression) qu’à l'époque même du film, surprise malgré tout de l’ostracisme exercé contre les Juifs par l’establishment américain et dont je n'avais pas une idée très nette, j’ai demandé la confirmation du fait à l’un de mes amis américains. Il m’a répondu que le golf privé juif sur lequel il jouait avait été comme beaucoup d’autres parcours construit dans les années trente quand l’accès dans les country clubs de la classe aisée américaine fut interdit à nos coreligionnaires. La tradition étant forte même dans le Nouveau Monde, l’habitude s’est perpétuée et les golfs juifs existent toujours aux Etats-Unis et comme j’ai pu le constater il y a tout juste deux ans au Canada où j’ai accompagné une amie sur un tel parcours près de Montréal. En attendant plus ample information, je passe à un autre sujet, celui de Bronislaw Geremek, le médiévaliste polonais ministre des Affaires Etrangères de son pays depuis 1997. Je dois reconnaître humblement que j’entendais parler de lui pour la première fois quand Bernard Pivot nous l’a présenté lors de son dernier Bouillon de Culture. J’ai d’ailleurs regardé l’émission avec une certaine méfiance car je n’aurais pas cru possible qu'un juif pût encore exercer des fonctions officielles dans la Pologne postcommuniste bien que Lech Walesa ait présenté des excuses forcées au peuple juif et à l’Etat hébreu après avoir fait une campagne présidentielle antisémite dans un pays qui ne comportait pratiquement plus de coreligionnaires. Le sentiment trouble qui m’animait a perduré quand j’ai appris son histoire que j'ai curieusement et immédiatement mise en parallèle avec celle du Cardinal Lustiger. Echappé par miracle du ghetto de Varsovie avec sa mère alors que son père et son frère étaient pris et gazés dans un camp de la mort, il fut mis à l’abri puis élevé par le second mari non juif de sa mère. C'est là que le bât me blesse : cet homme providentiel a joué pour Bronislaw Geremek le rôle de l’Eglise pour le Cardinal Lustiger. A cette différence près que l’intellectuel n’a pas eu à renier sa religion dans un pays communiste, à l’oublier sans doute et pour de nombreuses années, tous deux ont fait abstraction d’un des parents et du sacrifice suprême auquel ses bourreaux l’ont condamné pour reverser la majeure partie de l'amour qui lui était dû sur un tiers, l’Eglise ou le second père. Bien sûr tous deux parlent avec une certaine émotion de la mère ou du père disparus mais on sent très bien qu’il n’y a pas de commune mesure entre cette chose diffuse et l’exaspération de leur nouvelle foi chrétienne ou simplement filiale. Pendant que j’écoutais et je ne mets pas une seconde en cause la valeur intellectuelle et morale de l’homme que j'écoutais, le souvenir de Jerzy Kosinski, l’auteur de l’ « 0iseau Bariolé », m'est revenu à la mémoire et au coeur. Il n’a pas eu la chance, lui, d’être recueilli par un bon Polonais mais, jeté dans la rue par les paysans qui avaient accepté une somme d’argent pour le garder, il a traîné avec les autres gamins de son espèce jusqu’à ce qu'il soit recueilli par un jeune oncle à sa sortie du camp de déportation où sont restés ses parents. Après avoir fait de solides études, il a réussi à se forger un visa d'entrée aux Etats-Unis, ce qui lui a permis d’échapper à cette Pologne où le dernier juif du gouvernement allait bientôt être remercié par ceux qu’il avait cru ses amis et ses pairs. Bien sûr l’amour de sa patrie et le nationalisme de Bronislaw Geremek seraient touchants si mon scepticisme ne demeurait tenace vis-à-vis de cette nation qu’a visitée Claude Lanzmann pour y tourner des scènes de sa Shoah. Comme je me répète souvent, je rappelle ici que, parlant couramment le polonais, il s’était fait accompagné par une interprète afin de percer les sentiments profonds des habitants de villages proches des camps de la mort. Ceux-ci, interrogés par l’interprète et pensant que le réalisateur ne comprenait pas leur langue, n’ont pas eu une seule parole de compassion vis-à-vis des millions de gens qui ont souffert de la faim, du froid, des coups et sont morts gazés à cent mètres d’eux. Je sais bien qu’Abraham, après avoir sauvé son frère Loth prisonnier du roi de Sodome, a tenté de fléchir le courroux divin contre les cinq villes riches et dépravées qui constituaient le royaume car selon le prophète l’Eternel ne pouvait assumer sa vengeance si un seul juste demeurait à 1’intérieur des murs. Il est certain que des justes ont existé en Pologne mais je sens qu’ils ne furent pas aussi nombreux que le dit ou le pense Bronislaw Geremek et j’ai accepté, disant cela, d’encourir moi-même le courroux de mon frère dont les vues sont parfois opposées aux miennes car il est un agnostique convaincu. Il a pris la défense à la fois de 1’écrivain, spécialiste des pauvres à Paris au XIVème siècle, du patriote polonais, de l’ancien de Solidarité qui selon lui s’est assez vite écarté de Lech Walesa dont il n’appréciait peut-être pas le comportement. Comme la scène se passait durant un dîner de notre Pâque juive, heureusement pas un repas de Seder où l’on ne peut s’écarter des faits qui poussèrent nos aïeux esclaves à quitter l’Egypte, j’ai très vite clos le débat pour revenir à des sujets plus appropriés à la circonstance tels que la différence entre la cuisine séfarade et la cuisine alsacienne qui ne comporte pas comme le supposaient mes invités originaires de Tunisie de spécialités ashkénazes de Russie, de Pologne ou d’Europe Centrale. Il n’en demeure pas moins que je resterai sceptique jusqu’à ce qu'une communauté juive se reforme en Pologne et y demeure en paix jusqu'à la nuit des temps ! Le 6 Avril Je voudrais revenir à des sujets plus légers mais la situation est tellement grave et complexe en ce qui concerne les frappes actuelles de l’OTAN, le problème des réfugiés, leur sort et leur retour possible ou impossible dans les terres d’où ils viennent d’être chassés qu’il est difficile de penser à autre chose. Je serais tentée de dire comme le Ministre français des Affaires Etrangères que le fait d’accueillir des Kosovars dans nos différents pays occidentaux est sans doute à envisager ne serait-ce que pour tirer de leur misère et de leurs camps toutes ces victimes mais ce serait aussi entériner l’épuration ethnique, c’est-à-dire accepter la victoire idéologique du tyran serbe. C’est sans doute la raison pour laquelle je crois sans en être sûre car à mon niveau modeste je ne puis exprimer que des hypothèses, qu’en l’occurrence nous devons semer le doute dans l’esprit des Serbes et au moindre signe d'effondrement de l’armée c'est-à-dire après la frappe des sites militaires et surtout la destruction de leurs chars du Kosovo (n’oublions pas l'exemple allemand de la seconde guerre mondiale) envoyer des troupes terrestres par hélicoptère pour éviter l’entrée d’une population civile serbe au Kosovo. Me voici stratège mais ne le sommes-nous pas tous, assis confortablement dans nos fauteuils devant nos images télévisées ? Le 7 Avril Selon les dernières nouvelles toutes nos thèses s’effondrent devant un nouveau danger. La Serbie a bouclé sa frontière avec la Macédoine mais avant cette mesure quarante mille personnes déplacées auraient disparu sans que les autorités macédoniennes puissent intervenir ou avec leur accord du camp de Blace et auraient pu être renvoyées en Serbie pour servir de boucliers humains contre les frappes de l’OTAN. Saddam Hussein a donné le bon exemple et gageons que Milosevic n’hésitera pas à utiliser ce procédé barbare à l’échelle nationale. Avant d’avoir de plus amples informations, que pouvons-nous faire sinon prier pour que cette éventualité barbare ne se concrétise pas ? De toutes façons le sort de ces victimes, qu’elles soient utilisées ou tuées dans les montagnes est inéluctablement scellé. Si je trouve la marionnette Sadam Hussein de Canal+ très convaincante c’est parce qu’elle dit à PPDA en termes plus osés que je ne vais le faire : « Vous voudriez que nous agissions comme des hommes du commun, comprenions le bienfait d'accords politiques et arrêtions l’épuration ethnique quand on nous le demande mais vous oubliez que nous sommes des dictateurs et qu’un dictateur a pour mission d’exterminer ceux qui le gênent pour sa seule satisfaction personnelle et son goût du pouvoir absolu. » Cette conception de l’autocratie m’a rappelé les gens qui, parlant d’Hitler, ont dit que son action eût sans doute été bénéfique pour l’Allemagne s’il n'avait pas procédé à la « solution finale » mais c'était oublier que sans cette forme de pensée il n’eût pas été Hitler, n’eût pas écrit « Mein Kampf » et qu’on n’aurait eu ni la guerre ni ses atrocités. Je veux aussi ajouter et je suis en accord avec de nombreuses personnes autour de moi qui ont souligné cette constante : comme en Bosnie les riches pays arabes dont le Koweït qui a reçu pourtant une aide efficace de ses amis américains ne remuent pas le plus petit doigt en faveur de coreligionnaires pauvres et sans défense. Une fois encore ils oublient qu’un des cinq piliers de la vertu coranique est la charité. Qu’on ne me dise pas que le Koweït était un Etat indépendant envahi par un pays voisin, je pourrais rétorquer que le Kosovo s’est proclamé république en 1990 (comme les autres états fédérés de la Yougoslavie) et a milité depuis pour son indépendance. Malheureusement il n’avait pas de protecteur aussi puissant que la Croatie en la personne du pape Jean-Paul II et la Serbie a refusé d’entériner le droit du Kosovo à se détacher de la Fédération. Ceci étant, je ne vois pas pourquoi une majeure partie des gouvernements occidentaux et de leurs populations apportent leur contribution aux pauvres victimes d’un régime atroce alors que les riches nations arabes, pour une question de droit international, ne leur viennent jamais en aide à croire qu’un bon musulman pour l’Arabie Saoudite et le Koweït est un intégriste qui vit sur un sous-sol riche en or noir ! Le 8 Avril Peut-on aborder un sujet relativement trivial au milieu de toutes ces questions graves qui nous assaillent ? Je vais le faire très vite : il concerne un animateur de Canal+, Marc-Olivier Fogiel. Il était la semaine dernière l’invité de Laurent Ruquier sur France Inter et je suis tout à fait de l'avis de Christine Bravo qui le trouve assez méchant avec ses invités de TV+ dans ses questions comme dans ses réparties. Cet homme jeune a un aplomb, une sûreté de soi et de ton qui me déconcertent. A la place de certains de ses interlocuteurs, je me serais levée après l’avoir remis vertement à sa place mais je suppose que passer à la télévision sur une chaîne aussi populaire que Canal+ vaut la peine de recevoir des verges, qu’elles soient ou non méritées. Je suis heureuse une fois encore de ne pas oeuvrer publiquement et de faire partie de la majorité silencieuse car je n’ai pas à encourir les foudres de gens qui se croient sortis de la cuisse de Jupiter (qu'on veuille bien excuser cette expression populaire mais c’est la seule qui me vienne à 1’esprit.) Peu me chaut que le jeune homme travaille à la radio depuis l’âge de treize ans, qu'il ait gravi les échelons un à un avant d’être jugé digne de conduire ses propres émissions : ce n'est pas la preuve d’une culture et d’un humanisme qui lui font largement défaut mais d’une faculté excessive à se pousser en avant qui dépasse celle de nombreux arrivistes connus. Je crois qu’il serait indispensable d’inoculer une goutte d'humilité dans le sang du garçon faute de quoi il va devenir de plus en plus odieux et je mesure mes mots. Le 10 Avril Comme tout le monde les propos de Boris Etsine concernant une aide éventuelle à l’effort de guerre yougoslave et surtout le pointage toujours éventuel de missiles en direction des belligérants occidentaux m’ont fait froid dans le dos tout en sachant que dans la situation où se trouve actuellement la Russie la mise en oeuvre matérielle de telles opérations semble irréalisable. Je crois que dès hier soir, après sans doute une conversation téléphonique avec le Président américain, les intentions de Monsieur Etsine se sont édulcorées d’autant plus que le même jour Bill Clinton recevait une haute personnalité chinoise à laquelle il proposait de faire entrer l’immense nation dans les sphères officielles du capitalisme international. Je vois mal comment dans une telle conjoncture et avec le besoin pressant qu’ont les Russes d’une aide du FMI leur Président pourrait jouer les fanfarons et les va-t-en guerre même si l’envie de le faire est grande vu les liens qui ont toujours existé entre les Russes et les Serbes. J’ai regardé Jeudi soir l’émission de Christine Ockrent et Gilles Leclerc « France Europe Express » et j’ai été très impressionnée par les réflexions d’un professeur à Paris VIII, spécialiste de Diderot et originaire du Kosovo qu’il a quitté en raison de son opposition à la politique serbe il y a huit ans. Cet homme qui parle le français sans la moindre trace d’accent s’en est moins pris à Monsieur Madelin qu’à l'interlocuteur communiste. Il lui a demandé en effet pour quelle raison son parti qui proclame son attachement aux méthodes démocratiques n’a pas conseillé à ses membres de descendre manifester dans la rue dès les premières exactions serbes au Kosovo et l’a fait dans l'heure qui suit dès que les premières frappes ont commencé. Il a précisé qu’au moment où furent déclanchés les bombardements sur la Serbie non seulement des milliers de villageois avaient été tués par les milices serbes devant leurs femmes et leurs enfants mais que quatre cent mille personnes avaient déjà été renvoyées de leurs terres ou de leurs maisons sans papiers, sans passeports et sans aucun effet vestimentaire ou objet leur ayant appartenu. Comme Hitler, Milosevic veut effacer une mémoire mais apparemment il n’y parviendra pas si les hommes de bonne volonté se souviennent et aident les survivants à retrouver leur identité perdue. Les Chinois ont essayé d’effacer la mémoire des Tibétains et eux non plus n’y sont pas parvenus. L’intervention du professeur était si émouvante que je sentis les larmes me monter aux yeux. Pour toute réponse l’imperturbable communiste, un député je crois, rétorqua froidement, documents sur table, que son parti n’avait pas été insensible au sort fait par Milosevic aux Kosovars mais que le fait ne justifiait pas les frappes occidentales sur la Serbie. Que faut-il donc à cet homme de pire pour qu’il éprouve de la compassion à l’égard de victimes injustement et lâchement opprimées ? Alors je répète : FN et communistes même combat et il faudra beaucoup d’effort chez les membres de ce parti pour me faire changer d’avis. Le 12 Avril Si je regardais les chaînes de télévision telles que LC1, CNN ou EuroNews, il est bien évident que j’arriverais à être saturée par le trop grand nombre d’informations qui se recoupent car il est entendu une fois pour toutes qu’on ne connaît les guerres d'aujourd'hui qu’après le dernier épisode quand enfin les images apparaissent. Si nous avons par exemple vu se dérouler avec désespoir et la rage au coeur l’interminable cortège des déportés, perçu dans les hôpitaux et les camps une souffrance inhumaine, nous ne savons pas ce qui se passe en fait à Belgrade. Nous avons appris que des ponts ont été détruits, des lignes de chemin de fer bombardées, un train de voyageurs atteints, une raffinerie entièrement détruite... mais Belgrade ? J’attendais donc hier soir avec impatience l’émission « Mots Croisés » d’Ariette Chabot et Alain Duhamel sur France 2 au cours de laquelle les événements allaient être commentés en direct de tous les points où se déroulent les opérations… A ceci près qu'en ce qui concerne la capitale serbe j’en fus une fois de plus pour mes frais. Rien ne transparaît de la vérité en raison de la main mise totale de Milosevic sur les médias et cette désinformation absolue entraîne l’explosion, car les nerfs sont à vif, de sentiments contraires qui ne satisfont personne. Selon Bernard Henry Lévy qui nous parlait avec fougue et passion dans le froid de Tirana et dont je veux saluer ici le courage et la ténacité, Belgrade n’est pas détruite. Selon son ami cinéaste, opposant au régime du dictateur, il ne resterait presque rien de la capitale et il est temps que les frappes cessent pour que reprennent les pourparlers. Avec qui ? avais-je envie de demander à cet homme véritablement désespéré car si Madeleine Albright a bien l’intention de rencontrer son homologue russe et même son homologue ukrainien, tant qu’un diplomate serbe (je n'ose parler du tyran lui-même) ne s’assiéra pas à la table des négociations, les événements et les décisions pourront difficilement prendre une autre tournure. Bernard Henry Lévy s’adressait à son ami d’une voix chaleureuse. On sentait au contraire dans la voix du Serbe une rancoeur qui, bien sûr, ne l’entraînait pas à se rapprocher de celui qui hier encore lui faisait horreur mais en tout cas le séparait des occidentaux qui bombardent sa ville. C’est véritablement entre ces deux hommes que le dialogue de sourd fut le plus poignant parce qu’il était la preuve que si les armes pouvaient un jour se taire, ce que nous souhaitons tous, les ressentiments perdureront et que rien ne sera plus jamais pareil entre les Français et les Serbes, rien ne deviendra comme au temps des deux guerres mondiales quand les résistants des deux peuples se battaient contre le même ennemi. J’ai été tellement affectée par cette dissension qui ne voulait pas s’exprimer en termes directs mais dont je ressentais la profondeur que j’ai seulement noté la concordance de langage entre les autres participants, Bernard Kouchner et le chef de l’opposition kosovare en tout cas. Pour ce qui est des politiques, Alain Madelin a suivi sans déroger une seconde la ligne de l’OTAN et Charles Pasqua m’est apparu très modéré dans ses réserves car il ne voulait sans doute pas dresser contre lui des électeurs potentiels. Seul Max Gallo est resté du commencement à la fin sur ses positions détestables, confirmant ainsi sa désaffection de l’Europe, sa haine des Etats-Unis qui étrangement va de pair avec celle qu’il semble éprouver pour l’Islam, son abandon du socialisme, le peu d'intérêt qu’il porte aux malheureuses victimes, à se demander s’il n’est pas plus proche de Le Pen et de Maigret que de Pasqua et de l’ineffable de Villiers. Le 17 Avril II est bien évident que la bavure catastrophique d’un bombardier américain prenant pour cible trois tracteurs kosovars et les pauvres gens qu’ils transportaient nous a rappelés des événements similaires de la Seconde Guerre Mondiale quand nos alliés prirent des villes françaises pour des ponts et des noeuds ferroviaires. Nous pensions tout de même que les moyens sophistiqués dont on nous rebat les oreilles depuis des décennies donnaient l’opportunité aux pilotes d’agir de haut sans commettre de bavures irréparables. Il apparaît que l’informatique ne permet pas de solutionner tous les problèmes, surtout les plus inavouables et les plus tragiques. Peut-on pour autant demander que les frappes s’arrêtent ? Nous avons à nouveau écouté un dialogue de sourds sur Canal+ entre Jean-François Kahn, exalté à son habitude, et un professeur d’université du Kosovo interdit d’enseignement par les Serbes comme son confrère qui s’est exprimé dans l’émission de Christine Ockrent dimanche soir et parlant comme lui français sans le moindre accent. Quand Jean-François Kahn a réaffirmé la totale innocence du peuple serbe dans cette affaire, le professeur a tout de même rétorqué que Milosevic avait été élu et réélu par une majorité de votants alors qu’il avait déjà commis toutes les exactions que l’on sait en Bosnie et envisagé celles qu’il a mises en oeuvre au Kosovo bien avant le début des frappes, ce qui rétrécit tout de même la marge de candeur des Serbes et permet difficilement de dire que l’OTAN bombarde des innocents. Les guerres sont atroces et les victimes du camp adverse ne sont pas forcément coupables mais j’ai entendu trop de Serbes orthodoxes être convaincus de la suprématie de leur foi, du peu d’importance qu'ils attachaient à la dernière religion révélée et de la haine qu'ils ressentaient vis-à-vis des musulmans pour être convaincue par les arguments du journaliste français. Nous avons appris ce matin que de toutes façons le tyran refusait de faire la moindre concession en ce qui concerne le retrait de ses troupes du Kosovo et le retour des personnes déplacées. Alors, que faire, Monsieur Jean-François Kahn? Attendre que la Grande Serbie dont rêve ce pays depuis le 15 Juin 1389, jour fatal de la Bataille du Kosovo où il fut défait et vassalisé par les Ottomans, soit reconstituée ? Attendre que le Kosovo et bientôt le Monténégro soient vidés de toute leur population musulmane ? En guise de réponse, je ne m’arrêterai jamais de réaffirmer que les populations albanaises, kosovares, monténégrines du sud étaient illyriennes avant l’invasion turque et n’appartenaient donc pas à l’Islam. Elles le sont devenues par la volonté de l’occupant qui s’est montré en fait plus clément qu’Hitler ou Milosevic en ne réclamant pas la déportation ou la mort mais la conversion et l’impôt. Il est insupportable de constater que le dictateur actuel veut leur faire payer le prix de ce qui ne fut jamais une trahison mais le seul moyen de rester dans leur pays et leur maison, tels les marranes d’Espagne convertis de force au catholicisme à l’époque tragique de 1’Inquisition. Le 19 Avril Quand j’ai reçu de Canal+ un petit fascicule au titre prometteur C POUR VOUS, je me suis dit que la chaîne câblée allait peut-être changer ses habitudes et nous poser les questions sensées auxquelles nous aimerions enfin répondre. Ceci dit, la couverture nous offrant le baiser du Titanic ne me paraissait pas prometteuse. L’intérieur ne l’était pas plus et je pus constater que les questions portaient sur des détails indigestes tels que des films, un voyage à Disneyland et à New York et même un polar sur la 13ème rue. J’omets de dire qu’on me demandait également si j’aimais la présentation du fascicule, comme si l’heure était à se consacrer à des bêtises aussi triviales pour ne pas employer de termes plus vulgaires. Abonnée de la première heure à Canal+ et disposant depuis deux années environ du bouquet numérique, je paie fidèlement 395 francs par mois pour ne plus éprouver la même satisfaction qu’autrefois. Apparemment je n’ai plus envie de faire partie de l’audimat pour de bonnes raisons : Michel Field, Philippe Gildas, soit. Je n’ai pu qu’apprécier leur présence sur ce qu’il est convenu d’appeler le petit écran. Quand on m’a offert en prime l’indicible Guillaume Durand dont j’ai appris avec satisfaction qu’il ne portait pas de chaussettes, la coupe était déjà pleine d’autant plus que j’ai compris très vite que la plupart du temps il ne savait apprécier ni la valeur ni le talent de son interlocuteur dont il ne connaissait pas le curriculum vitae et s’il était étranger ne parlait pas la langue (aucun des animateurs ne parle de toutes façons et ne comprend - la comprend-il d’ailleurs ? - une autre langue que le français) Et maintenant je découvre avec un certain effroi que Naguy va prendre le relai. La première idée qui m'est venue à l'esprit quand je fus mise au courant de la chose est : « Apportera-t-il un étron sur le plateau comme il l’a fait paraît-il dans un de ses shows scatologiques de la première chaîne ? » Je n’ose y croire mais, que voulez-vous, ce cadeau qu’on nous fait à 1’aube de 1’an 2000 est lourd à porter et tout est possible en définitive. D’ici que Christophe de Chavanne soit ravi à « Comédie » et apporte à Canal+ sa Grosse Emission, il n’y a qu'un pas et je me demande si les décideurs ne sont pas prêts à le franchir ! Dans ce cas précis, Canal+ deviendrait la chaîne du foot, de la dérision et du mépris des abonnés. D’ailleurs ces mêmes décideurs, ne sont-il pas comme ce président directeur général d’une pub télévisée qui compte sur DEL pour contenter ses actionnaires. Dans le fond, le consommateur, celui qui débourse pour acheter le produit quel qu'il soit, la base quoi, personne n’en a rien à cirer pourvu que la thune rentre chez ceux qui la méritent. J’aime
la télévision parce qu’elle m'apporte un monde qui à mon âge certain est
de plus en plus éloigné de moi physiquement mais j’ai toutefois eu le
bonheur de passer deux des plus belles heures de ma vie en écoutant samedi
après-midi 14 Avril sur France Musique l’admirable, la
talentueuse, l’extraordinaire
mezzo-soprano Waltraut Mayer qui a divinement interprété des airs de
« L’Anneau des Niebelungen »,
de « Samson et Dalila » et de Mahler. Les moyens sophistiqués
dont je dispose pour écouter les grands airs du répertoire ou mes concertos
et symphonies préférés depuis que je ne suis plus abonnée aux grands
concerts me permettent, étant privée d’images, de me consacrer plus à la
musique. C’est ainsi que je puis me
passer en le regrettant d’émissions télévisées que j’aimais bien mais
qui ne me conviennent plus. Le
22 Avril Je
dois à la vérité de dire ce que nous avons appris avant-hier : l’avion américain
n’était pas seul en cause dans le bombardement des tracteurs kosovars
puisque deux mirages français faisant partie du groupe ont obéi aux ordres
de lancer les missiles, ce qui ne diminue pas leur responsabilité pour
autant. L’OTAN a dû et ce n’est hélas pas la première fois, infirmer
ses premières déclarations. Et puis hier, changement de lieu et d’intérêt
pour les Américains : deux de leurs adolescents, des « trench coats »
appartenant à des familles aisées de
Littleton, Colorado,
bien nourris,
bien scolarisés, ont pénétré dans leur école et, après avoir tiré
avec des armes diverses sur les personnes qu’ils rencontraient, élèves et
profs de préférence noirs ou hispano-américains, en ont joyeusement tués
vingt et un en criant des slogans hitlériens avant de se donner tout aussi
joyeusement la mort. Je suppose que nos amis d'outre-Atlantique sont plus
choqués par ce diabolique fait divers que par la mort ou les souffrances
quotidiennes des déportés du Kosovo aussi lointains pour eux que l’étaient
pour nous les Cambodgiens quand Pol Pot exerçait ses atrocités et son épuration
sans que nous levions le petit doigt pour venir en aide aux victimes de ce
pogrom d’après-guerre. Dans une telle conjoncture, j’aurais trouvé naturel que les familles des jeunes criminels, choquées sans aucun doute par l’annonce du suicide de leurs enfants, aient malgré tout une pensée pour les personnes assassinées et se recueillent pendant quelques jours sans s’exposer à la vindicte publique pour le mauvais exemple qu’elles avaient peut-être donné à leur progéniture. C’était être bien naïve : les faits remontent à deux jours et il semble que la première démarche des parents fut, sur le conseil sans doute d’avocats spécialisés dans ce genre d'affaire, de réclamer cent trente millions de dollars de dédommagement à Internet qui a mis les jeunes criminels en rapport avec l’organisation nazie et à certaines bandes dessinées pour le mauvais exemple qu’elles donnaient aux adolescents. Nous n’avons pas entendu parler d’une quelconque indemnisation aux parents des victimes mais peut-être que de leur côté il n’est pas encore temps de parler gros sous et qu’ils sont tout encore à leur chagrin et à la préparation des funérailles. Il
faut dire que nos pauvres têtes européennes sont parfois incapables de
saisir les incohérences d’un pays qui compte pourtant, j’en suis
personnellement sûre, un nombre important d’hommes de bonne volonté. Je
voudrais donner un exemple de ce qui paraît naturel à certains blancs américains
dont les familles se sont sans doute honorées d’appartenir au Klu Klux Klan
durant les années (sombres pour elles) qui suivirent l’abolition de
l’esclavage : A l’heure où les associations caritatives essaient
d'organiser les secours aux victimes du tyran serbe, où nous essayons de
savoir si les armes constituent le moyen le plus efficace de mettre fin à sa
tentative d’épuration ethnique, des Américains, en dépit de ce qui vient
de se passer à leur porte, ont pour unique préoccupation la préparation du
congrès sur la vente et le port licite des armes et leur utilisation à la
minute même où ils se jugent en état d’agression. Peut leur chaut le
crime des écoliers, l’important est pour eux que les gens soient armés dès
l’âge de onze ans. Voici ce qui se passe dans la plus grande démocratie du
monde qui apparemment a très envie de nous dominer tous. Le plus étrange est
que les hommes qui réclament à hauts cris l’autorisation du port d’arme
sont sans doute les mêmes qui redoutent au plus haut point les effets nocifs
de la cigarette et demandent qu’on l’interdise
dans les
lieux publics, les
bureaux, les restaurants,
les avions et même la rue. Ils n’en viennent tout de même pas à oublier
que le tabac représente un business juteux alors les fabricants, s’ils ont
moins de consommateurs dans le pays même, exportent à qui mieux mieux en
Europe et dans tous les pays en voie de développement afin, s’ils ruinent
la santé des consommateurs, de ne pas entamer les bénéfices des
actionnaires. (Monsieur le Président Directeur Général de la Compagnie qui
dans une pub très en vogue en ce moment utilise les talents de DELL pour
satisfaire non sa clientèle mais ses actionnaires, suivez mon regard.) Le
23 Avril En
ce cinquantième anniversaire de l’OTAN qui ne s’est pas déroulé avec
faste en raison des incertitudes qui planent sur la façon d’arriver à bout
de Milosevic sans détruire la Serbie, je ne suis pas la seule à me souvenir
de la Bosnie quand des Serbes de France, des gens informés et non leurs
compatriotes bourrés sur place de propagande nationaliste et fasciste,
clament l’innocence du peuple qu’on bombarde. Je ne suis pas la seule à
me souvenir de ces cars de « braves gens » qui partaient chaque
samedi de Belgrade et d’ailleurs pour venir tirer sur les enfants de
Sarajevo et repartaient joyeux quand la chasse avait été bonne, à ceci près
que les carniers restaient vides et qu’on laissait le gibier pourrir sur
place. Un bébé tout de même, ça n’a pas la saveur d’un lapin ! Je sais
que je suis entrain de prononcer des phrases terribles, indicibles mais elles
expriment une vérité absolue,
indéniable et
même si
je suis
parfaitement consciente qu’une majorité de Serbes n’a pas agi de
cette façon, il n’en demeure pas moins que tous ont dans le coeur la volonté
à n’importe quel prix humain de reconstituer la Grande Serbie, cette espérance
pouvant les conduire à des extrémités jusqu’auxquelles ils ne se savaient
peut-être pas capables d’aller. Encore une fois, je tremble pour le Monténégro. A propos des nouvelles que nous recevons des Balkans, je voudrais rappeler ce que j’ai dit il y a quelques jours du courage de Bernard-Henry Lévy qui nous a parlé de Tirana en des termes si véridiques, si chaleureux que j’ai honte pour ses détracteurs quand ils continuent d’employer en évoquant le philosophe des termes ironiques selon eux mais qui sont seulement vains et méchants. Je suis également heureuse d’entendre dans Télérama sous la plume d’Alain Rémond (« Ami, Entends-tu ? ») l’écho de mes propres paroles et de mes propres pensées, aussi bien à 1’égard de BHL que de son ami serbe : « Colère dans la voix de BHL, tristesse dans celle de Zoran. Deux amis. Deux sincérités. Et cette frontière entre eux. Et nous qui écoutons l’un et l'autre. Qui comprenons l’un et l’autre. » Il est certain que tous les autres intervenants de ces « Mots Croisés », comme je l’ai écrit juste après l’émission, paraissaient bien pâles, Kouchner, Madelin, Max Gallo dont Alain Rémon dit et comme je lui donne raison : « Lui, aux dernières nouvelles, il serait plutôt de gauche mais tendance Pasqua. » Le 24 Avril Samedi, il faut décompresser face à tous ces événements qui non seulement me font froid dans le dos mais me poussent à écrire plus fort que je ne le voudrais parce que je suis outrée, écoeurée par les actes des uns et que je voudrais pleurer toutes les larmes de mon corps sur la détresse des autres. Alors
aujourd’hui, j’ai envie de raconter comment 1’un de mes petits-fils qui
fait son droit et prépare des examens pour la rentrée des vacances de Pâques
m’a demandé de lire à sa place De Gaulle Prophète de la Cinquième République
par Brigitte Gaïti et de lui faire une fiche de lecture de sept ou huit
pages. En bonne grand-mère j’ai obtempéré parce que, ayant aidé son père
et sa mère de la même façon il y a vingt cinq ans, recommencer ne présentait
aucune difficulté à ceci près que le Général n’est pas ma tasse de thé
en dehors de l’homme du 18 Juin dont j’ai été à Londres l’une des
Chargées de mission. Seulement au fur et à mesure de ma lecture en diagonale
j’ai vu que l’auteur consacrait de longues pages à Pierre Mendès-France
et j’ai commencé à prendre quelque intérêt au texte, ce qui m’a tout
de même rendu plus facile la rédaction de la fiche de lecture et la raison
pour laquelle je la reproduis dans ces pages. En revanche, j’ai trouvé le
livre désuet comme sont anachroniques à mon goût les références au
Gaullisme de politiciens qui, n’arrivant pas à trouver un terrain
d’entente et de lutte, n’ont rien d’autre à se mettre sous la dent. Le
livre existe pourtant, on l’étudie à la Faculté de Nanterre qui connut
des jours plus glorieux. Voici donc ce qui a fait partie de mon quotidien
durant quatre jours et aura par conséquent une place (bien petite je
l’avoue) dans ma mémoire : De Gaulle Prophète de la Cinquième République par Brigitte Gaïti Le titre du livre dont on nous a proposé la lecture : « De gaulle Prophète de la Cinquième République » dont l’auteur est Brigitte Gaïti et qui a été publié en juin 1998 par les Presses de Sciences Po comporte deux éléments essentiels, prophète, cinquième République, qui sont peut-être la clef de tout l’ouvrage. Qu’entend-on tout d’abord par prophète dans un contexte religieux ou laïque ? C'est une personne qui annonce un événement futur. Essayons ainsi de noter dans un premier temps à quel titre l'auteur voit en De Gaulle un prophète avec tout ce que le mot comporte d’attraction charismatique sans laquelle les foules ne seraient pas attirées puis entraînées. La preuve en est donnée dès le chapitre 1 intitulé « Prévision, Prédiction, Prophète du Discours de Bayeux à la Constitution de 1958. » De Gaulle a démissionné en Janvier 1946, « dénonçant le rôle excessif des partis » et « la médiocrité des régimes parlementaires en vigueur sous la Quatrième République » (Page 11), il est redevenu 1’homme seul du 18 Juin 1940, le chef qui est apparu quand la France avait besoin de lui, est parti de sa propre volonté et ne reviendra que si la nation le rappelle quand toutes les autres tentatives de gouverner ou de résoudre les problèmes auront échoué. Ce chef, cet homme seul a prononcé avant de partir « le Discours de Bayeux" » qui est un bon exemple de son talent d’orateur, maître de son énoncé_comme de sa mission d’annonciateur. On pourrait même aller plus loin que de s’en tenir aux termes de prophète car le Général ne transmettait pas dans ce discours, tel un messager, la parole intangible d'un esprit supérieur. Quand il rappelle à son retour de 1958 les paroles qu’il prononça dix huit ans plus tôt, il emploie la première personne : « Dès le 16 Juin 1946, j’exposais à Bayeux ce qui devait être notre Constitution, étant donné ce que sont notre peuple et notre temps » et plus loin « Ce qui va être fait, c’est en somme ce qu’on a appelé ‘la Constitution de Bayeux’ parce que là, le 16 Juin 1946, j’ai tracé ce qu’il faut à la France (page 25). De telles phrases qui n’engagent que lui-même et le peuple de France nous paraissent aller au-delà de la mission d’un annonciateur ou d'un prophète mais comme l’auteur ne suggère pas de parallèle plus précis avec Dieu ou un monarque absolu (d’ailleurs celui-ci dirait « nous ») nous ne le ferons pas non plus, nous contentant de noter ce commentaire qui en dit long sur le discours de Bayeux et son appréciation par Brigitte Gaïti. Elle parle en effet de « ce texte singulier, sacré, dont le juriste Jean Gicquel a dit qu’à force d’être cité, invoqué, appliqué, a fini par être intériorisé par chacun d'entre nous. (page 26) Ayant défini le rôle du prophète annonciateur, nous devons maintenant apprécier ses actes après la révélation car le prophète n’est pas l'ange Gabriel, il a pour mission de demeurer auprès de ses ouailles afin qu’ils puissent évoluer dans le bon sens tels les Juifs depuis leur départ d’Egypte jusqu’à leur arrivée en Terre Promise. Tout en déplorant que le peuple ait adoré le Veau d’Or en son absence, Moïse ne l’a pas abandonné pour autant. Il en est de même pour le Général qui se devait d'expliquer au peuple français les tares d’un régime parlementaire, leur annoncer le changement puis mettre celui-ci en oeuvre. Il a fallu douze années cependant pour que la prédiction se réalise. Pourquoi ? Brigitte Gaïti qui dans son troisième chapitre intitulé « Les Règles du Jeu Politique sous la Quatrième République », après avoir écrit que de Vincent Auriol à René Coty la distinction entre majorité et opposition n'est jamais réellement stabilisée et semble (devoir être) toujours renégociée et redémontrée (page 86), que selon certains « elle formait un régime au mieux d’égaux, au pire de médiocres, dans lequel toute personnalisation du pouvoir était impossible » (page 86), qu’elle était handicapée par « la pluralité des désaccords entre les hommes politiques sur tous les problèmes urgents, Mitterrand et Martinaud-Déplat sur la Tunisie, Reynaud et Bidault sur l’Indochine, Pleven et Jacquinot sur la CED, Faure et Chastellain sur les Finances » (La question de la solidarité ministérielle pages 105 et 106) note cependant la Quatrième République enregistre d’abord le prestige d’une élite poétique, issue de la Résistance... Dans cette conjoncture où le terme ‘démocratie’ est investi de puissantes convictions forgées par l’expérience de la guerre et, pour beaucoup, de la Résistance, s’explique la faveur qu’ont connue les projets constitutionnels donnant une forte place à l’Assemblée Nationale… On peut mieux comprendre (ainsi) le rejet du projet présidentialiste développé à Bayeux par le Général de Gaulle. (page 90) Dans ce contexte il y a nécessairement des opposants au régime et si l’auteur cite parmi eux Pinay et Poujade, elle donne une place privilégiée aux deux personnages qui selon elle offrent une alternative de recours, de sauvegarde, d’arbitrage : Mendès France et de Gaulle. Nous connaissons bien et l’auteur nous le confirme dans son chapitre IV (Anciens contre Nouveaux, page 142) les raisons pour lesquelles l'investiture fut refusée à Mendès-France en 1953 suite à l'opposition du Syndicat des anciens Présidents du Conseil. Mendès-France, dit l’auteur, incarne l’opposition au régime sur un mode plus moral que partisan (page 148) et rappelle à son propos la virginité de toute participation ministérielle depuis la Libération, la réputation de rigueur et d’intransigeance, la compétence financière, la distance d’avec le monde parlementaire. (page 150) Elle va jusqu’à le nommer un « candidat pur... porteur d’autres valeurs que Charles de Gaulle dont il est le rival direct. » (page 152) Qui d’ailleurs rappelle-t-on en 1954 pour trouver une issue à la Guerre d'Indochine après le désastre de Diên Bien Phu ? Mendès France qui s’est fixé une ligne rigoureuse de conduite et ne prend pas en considération les arguments de ses détracteurs dont certains lui reprochent très vite de vouloir brader l’Indochine et le lui rappelleront cyniquement jusqu’à la fin de sa vie surtout quand il leur déclare Si vous me demandez de résumer d'un mot ma politique, je vous réponds : je ferai la paix (Un candidat disponible, page 155) – je me présenterai devant vous avant le 20 juillet... et le vingt juillet au plus tard je vous soumettrai ... » - « II est entendu encore une fois que si, à l’une de ces étapes successives, je n’ai pas réussi à atteindre l’objectif fixé, mon gouvernement remettra sa démission à Monsieur le Président de la République. » (Les échanges charismatiques, pages 158 à 168.) Voici que, sans idée préconçue mais à la lumière de notre découverte du livre et vu la grande importance attachée à Mendès France par l’auteur, un second élément qui n’est pas suggéré dans le titre mais qui paraît essentiel est le parallèle, souligné par Brigitte Gaïti quand elle les appelle « rivaux » (dans le bon sens du terme), entre l’homme providentiel et le prophète, sachant fort bien que le premier n’apprécierait sans doute pas qu’une référence aussi religieuse soit faite à son personnage et de toutes façons n’a jamais eu la durée nécessaire pour l’assumer. Mondes France accepte une investiture, se montre très rigoureux dans la façon d’appliquer ses propres méthodes puis ses adversaires le renvoient d’une manière brutale. Le Général revient s’il est rappelé et si tel est son bon plaisir mais on ne se permettra de le remercier qu’à travers un référendum qui lui permettra non d’être renvoyé mais de donner sa démission et de repartir sereinement sans doute pour la Boisserie. Ceci étant, Mendés France prépare en quelque sorte la réapparition du Général en ce sens que sa méthode de gouverner, les hommes qu’il appelle auprès de lui ne sont ni les méthodes ni les hommes de la Quatrième République. Les ministres nommés en 1954 appartiennent aux secteurs ‘régaliens’ de la haute administration, qu’ils soient préfets (Berthoin, Longchambon, Temple), militaires (Koenig) ou diplomates (Catroux, Foucher, Guérin de Beaumont, Juglas)... L’ouverture des affaires gouvernementales à ce public jusque-là peu reconnu et sans doute peu disposé à l’époque à investir dans la compétition politique a pu conduire au développement de pratiques politiques inédites... que l'on retrouvera, animées par des ministres socialement comparables dans les gouvernements des premières années de la Cinquième République. (Les nouvelles pratiques ministérielles, pages 176 et 177) Nous nous devons de citer encore un passage assez long du livre parce qu’il marque bien que la politique de Mendés France même si on lui refuse très vite la possibilité de l’accomplir, ouvre la voie à celle de la Cinquième République : L’échec de Pierre Mendès France et son renvoi en 1955 marquent toutes les limites de l'entreprise mais ils ne doivent pas cacher les transformations opérées qui touchent aux représentations de l'ordre politique et aux pratiques légitimes en son sein. L'opposition aux dirigeants de la Quatrième République a pris l’allure d’une croisade morale contre le régime. L’affaire algérienne, dans ces conditions, réalisera, en quelque sorte, la vulnérabilité nouvelle des hommes politiques en poste. (Les nouvelles pratiques ministérielles, page 179) On pourrait dire que l’insurrection qui éclate dans les Aurès le 1er novembre 1954 et qui ouvre une ère nouvelle comportant le refus d’être assimilés pour la majorité des musulmans qui vont réclamer l’indépendance et se battre pour elle, le refus d’être renvoyés pour un million de pieds-noirs, a pour première conséquence de renforcer les politiques français dans 1’idée que l’Algérie c’est la France. Cette idée était si ancrée que Pierre Mendès France et François Mitterrand se trouvèrent obligés d’affirmer qu’elle était leur (Consensus et Coopération Politique, page 185.) Après la chute de Mendès France, Edgard Faure nomme Jacques Soustelle gouverneur général d'Algérie. L’insurrection se transforme en drame, le problème algérien domine la vie politique mais en métropole, les hommes politiques perçoivent mal et avec retard les transformations du jeu algérien (Exposition et Transformation d’un Consensus, page 187.) En août 1955, « A Jacques Chevalier qui vient lui demander de réunir une table ronde avec les leaders musulmans modérés, il répond Maintenant, c’est trop tard. Maintenant, c’est la guerre (La recomposition collective d’un consensus, page 189.) Et pourtant c’est sous le gouvernement de Guy Mollet que se reforme un consensus durci sur l’Algérie française dans les deux premiers mois de 1956 (Les ressorts du consensus, page 193.) Le langage reste le même, les partisans algériens sont toujours des terroristes. Chez les communistes eux-mêmes la « pacification » vaut mieux que l’indépendance « qui reste une position scandaleuse. (page 195) Aussi tard que 1957-1958, après que Jacques Soustelle ait fondé l'Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française, s’y rallient des personnalités de tous bords politiques, des poujadistes (Jean-Marie le Pen), des indépendants, des gaullistes, des radicaux, des MRP (Georges Bidault) et des socialistes. (La montée des gardiens du consensus dans l’arène politique, page 197) Malgré la présence de Gaullistes dans l’Union, Le Général de Gaulle se tait obstinément. (page 200) Les Français d’Algérie durcissent leurs positions mais on continue à ne pas parler de guerre alors que le contingent est sur place depuis avril 1956. « Le 20 Mars 1957, un débat sur la question algérienne permet d’évaluer la transformation du consensus sur l'Algérie. Les ultras monopolisent la parole par le truchement des interventions de M.M. Legendre, Bidault, Isorni, Frédéric-Dupont, Soustelle qui attaquent certains journaux (Le Monde, France Observateur, l’Express, Témoignage Chrétien) dénoncés comme les quatre grands de la contre-propagande française (Une minorité de blocage, pages 211 et 212.) Pourtant une des seules formes d’opposition à la guerre prend les voies détournées de la dénonciation de la torture… (François Mauriac, dès 1956 dans L’Express, Claude Bourdet dans France Observateur, Pierre-Henri Simon, journaliste au Monde, qui publie au Seuil Contre la Torture en Mars 1957.) Des journalistes, des universitaires, des maisons d'édition (ainsi les Editions de Minuit qui publient en Octobre 1957 Pour Djamila Bouhirad de G.Arnaud et J.Vergés) prennent la tête d'une croisade morale contre les agissements militaires (Les effets de censure politique, page 212.) Malgré tous ces efforts, les politiques continuent à réclamer du FLN (Front de Libération Nationale) un cessez-le-feu sans négociations préalables. Même si certains d’entre eux pensent qu’il faut arrêter la guerre, aucun ne le disait publiquement (Germaine Tillon, membre du premier Cabinet de Jacques Soustelle à Alger, La prime à la duplicité, page 215.) Après la chute de Guy Mollet, René Pleven, pressenti en 1958, cherche à obtenir des dirigeants des partis un accord minimal sur la politique algérienne (La défection comme solution, page 217.) Son projet de « charte » est rejeté. C’est à partir de l’expérience d’une dépossession, de la perte de la maîtrise du jeu que les hommes politiques en place vont progressivement envisager un soutien au Général de Gaulle. (page 220) Il n’était pas possible d’en arriver à La Reconnaissance du Général de Gaulle comme Prophète, chapitre VI du livre de Brigitte Gaïti, sans évoquer assez longuement le processus qui amena les hommes politiques et le président de la République René Coty à voir dans le Général l’arbitre nécessaire à une crise indénouable. La Guerre d’Algérie fut en quelque sorte la condition nécessaire pour que se parachève l’image définitive de l’homme du 18 juin et du Discours de Bayeux, un homme qui, après avoir énoncé sa prédiction, emploie plusieurs stratégies concomitantes : le retrait dans la solitude sans aucun appareil officiel pour le soutenir, le silence et l’écriture pour bien montrer que le jour où il parlera ce sera pour agir (Lettre au Maréchal Juin le 5 mai 1956.) Car le Général sait fort bien que l’action a pour préalable essentiel et incontournable La magie du verbe (page 233.) Quand il se décide à parler à la suite de son rappel dû à un consensus de toutes les formations politiques françaises hormis les communistes dont on ne prend pas les voix en compte lors du vote de l’Assemblée et les gens d’extrême-droite dont Jean-Marie Le Pen, « l’homme du 13 Mai » qui est la réincarnation de « l’homme du 18 Juin » (page 234) va d’abord le faire en utilisant les formules connues : « Je vous ai compris », « Vive l’Algérie Française » (Juin 1958) à Alger et à Mostaganem, avec lesquelles il prend du recul puisque déferlent « Que vienne la paix des braves » en Octobre 1959, « L'Algérie de Papa est morte » le 1er Mai 1959 avant que ne soit prononcé le discours sur l’autodétermination le 16 Septembre 1959 et envisagé « Une République algérienne » le 4 Novembre 1960 (page 234), dix mois après la semaine des barricades et le rappel en métropole des généraux activistes. L’évolution de l’énoncé au fur et à mesure que l’idée d’indépendance s’intensifie chez les Algériens ne passe tout de même pas inaperçue puisque un des ministres les plus gaulliens (ou algéro-gaulliens, selon Jean Lacouture), Robert Buron, voit alors dans le chef de l’Etat un ‘prince de l’équivoque’. (page 241) Il est à noter que toutes ces paroles et tous ces discours qui sont prononcés devant des publics bien différents sont non seulement une confirmation de l’importance du verbe mais une affirmation de l’importance du contact direct entre l’orateur et ceux qui sont venus pour l’écouter. On peut dire que dans ces paroles comme dans l’arme préférée du général, le référendum, naît la conscience qu’auront tous les Français de la prédilection de l’homme pour un pouvoir exécutif direct qui sera l’une des caractéristiques de la Cinquième République pour de Gaulle lui-même comme pour les futurs Présidents, François Mitterrand en particulier. Le problème algérien ne fait pas oublier au Général les prédictions qu’il a émises lors du Discours de Bayeux et parallèlement aux efforts qu'il fait pour comprendre d’abord les généraux et la population pied-noire puis la majorité algérienne réunie autour du FLN, il met en place « Un Changement de Régime. » (Chapitre 8) C’est dans ce chapitre que l’auteur mentionne « Le retour du prophète. » (page 311) La transition entre la Quatrième République et la Cinquième n’est pas si simple. De Gaulle ayant prédit qu’il ne s'appuierait plus sur les parlementaires, confirmation de ce que nous venons de dire sur la mise en place du pouvoir exécutif direct, charge ses conseillers de prendre contact avec les organismes de recherche scientifique et technique, ceux de la magistrature, de la médecine, de la fonction publique afin d’élaborer un plan de redressement économique et financier. Il entreprend la réforme de la politique agricole en s’appuyant directement sur des organisations telles que le Centre National des Jeunes Agriculteurs (CNJA) plutôt que sur la FNSEA qui entretenait des liens avec des députés et des sénateurs de la Quatrième République. « A la fin de l’année 1959, des manifestations paysannes, à l’appel de la FNSEA, se déroulent dans l’Ouest de la France. Les leaders paysans font appel au Parlement alors en vacances. 287 députés demandent la convocation d’une session extraordinaire du Parlement sur les problèmes agricoles mais, le 18 mars 1960, le Général de Gaulle refuse de la signer » (Le test de la politique agricole, page 336.) C’est le ministre de l’Agriculture, Henry Rochereau, (qui) désigne, le 5 janvier 1960, un comité d’experts chargés d’élaborer une politique agricole d’ensemble. (page 337) La preuve de l’impuissance parlementaire apparaît peu à peu d’autant plus que « le Général de Gaulle savait déléguer dans les domaines économiques et financiers où il n’était pas spécialiste. » (La redistribution des alliances idéologiques, page 345.) Comme les hommes choisis ne sont pas forcément d’obédience gaulliste, le succès de la prophétie gaulliste renvoie en ce sens à l’histoire sociale de la formation de publics spécifiques qui vont se reconnaître dans le nouveau régime. (page 347) Tous les Français qui, le 28 septembre dernier (1958) votèrent oui au référendum surent qu’ils sanctionnaient une révolution (Marcel Gabilly cité par l’auteur page 347.) Il est intéressant de lire ce que le même journaliste s’exprimant dans La Revue de paris pense du dernier article de la nouvelle Constitution qui entérine la volonté du prophète : C’est en vertu de ce texte : quatre ultimes lignes, si simples, qu’en quelques jours tout un chacun, industriel, commerçant, salarié, agriculteur, père de famille, contribuable, justiciable, fonctionnaire, homme de loi, administrateur, administré, praticien, malade, éducateur, étudiant, écolier, propriétaire, locataire - bref tous, absolument tous, allaient voir se modifier le rythme quotidien de leur vie. (page 347) Ces paroles font apparaître l’ensemble du peuple français comme les Juifs entrés en terre promise une fois la prédiction réalisée. La boucle est bouclée même si le Général doit encore terminer la Guerre d'Algérie. Son retrait définitif de 1969 ne sera qu’une formalité nécessaire pour que son personnage reste dans la légende même si Brigitte Gaïti s’interroge en dernier ressort sur « la force prophétique » en écrivant Le prophète est moins celui qui parle que celui qui accepte ‘d’être parlé’, cet ‘objet neuf’ susceptible de réactivations, de motivations multiples, le temps de sa reconnaissance. Le même auteur qui nous a entraînés sur les chemins de la prophétie semble en dernier ressort diminuer quelque peu l’intensité de la prédiction et de la réalisation en écrivant que des hommes politiques, des hauts fonctionnaires, des représentants de groupes sociaux sont disposés, par les expériences qu’ils ont faites, à reconnaître le prophète à la condition qu’ils se reconnaissent en lui et dans la ‘rupture’ des routines politiques qu’il propose mais que, eux, vont spécifier, formuler et rendre effective. La réalisation prophétique est aussi bien celle de leurs intérêts, le résultat des luttes qu’ils vont mener pour redéfinir les positions qu’ils occupent à leur avantage et faire advenir leur réussite. (Conclusion, page 352.) Ces constatations ne remettent pas en cause la conscience que nous avons du prophète en soi car nous savons bien que les hommes qui l’ont suivi sont faillibles mais il y a tout de même un fossé entre les paroles de Marcel Gabilly qui paraissaient idéaliser au plus haut point la réalisation de la prophétie et ses suites heureuses et l’utilisation que certains hommes haut placés ont voulu en faire selon l’auteur à leur seul profit. Pour notre
conclusion personnelle, il est peut-être intéressant de reprendre les idées
qui paraissent être les thèmes conducteurs du livre : Prédiction
du prophète dans le Discours de Bayeux
(messager, orateur charismatique). Les
contradictions et faiblesses de la Quatrième République,
(préséance du législatif sur l’exécutif, impossibilité matérielle pour
un Président du Conseil de mettre en oeuvre son programme vu le peu de temps
qui lui est imparti. L’élite politique issue de la Résistance constitue
peut-être un obstacle au retour du prophète.) Mendès
France, l’homme providentiel
(annonce le retour du prophète par son opposition aux méthodes en vigueur,
la manière rigoureuse dont il résout les problèmes, son choix de remettre
sa démission en cas de refus de son action et son recours à des hommes
nouveaux.) Retrait,
solitude, écriture
(le prophète prépare son retour dans le silence de la Boisserie, entouré
par ses proches.) La Guerre d’Algérie,
mal nécessaire permettant le recours au prophète Le retour du prophète. (mise en oeuvre de ses prédictions avec comme préalable un élément qu’il n’avait pu envisager : mettre fin par étapes à la Guerre d'Algérie, mise en place d’une nouvelle Constitution, naissance de la Cinquième République comportant l’instauration d’un régime présidentiel direct qui perdure quatre décennies après sa naissance.) Le 29 Avril Je viens d’apprendre de France Inter la chose la plus incroyable que j’ai jamais entendue. Aucun adjectif d’ailleurs ne pourrait exprimer à la fois mon étonnement et mon dégoût. J’avais déjà il y a quelques jours noté combien les nations arabes riches se désintéressaient du sort des musulmans pauvres et opprimés, que ce soient des hommes algériens massacrés et des jeunes filles violées par les intégristes avec la bénédiction de l’Arabie Saoudite ou du Koweït pour l'indépendance (je devrais dire le pétrole) duquel nous nous sommes battus, ou des Bosniaques, des Kosovars et bientôt des Monténégrins victimes de l’épuration ethnique de l’infâme Milosevic sous le regard insensible des mêmes nations arabes et riches. La différence est qu’aujourd’hui nous n’avons plus à faire à des Musulmans que le sort de leurs frères trop démunis pour qu'ils présentent un quelconque intérêt politique ou humain laisse indifférent, nous sommes face à deux hommes qui devraient se haïr comme il est d’usage mais qu’un même penchant pour la dictature et la haine rapproche au-delà de toute appartenance confessionnelle : Milosevic a en effet envoyé ses voeux de bon anniversaire à Saddam Hussein qui l’avait quelques jours plutôt encouragé dans son action contre l'impérialisme américain. Voici que le chef d’Etat irakien qui a complètement mis au rancart et pour cause ses origines socialistes Baas, un saint homme auto proclamé qui vient d’inaugurer quatre mosquées congratule un communiste dur dont l’unique pensée est non pas de défendre sa patrie mais de déporter tous les musulmans de son pays. Comment veut-on qu’un esprit relativement logique entre dans de telles arcanes sinon pour accepter le fait que les dictateurs, de quelque pays soient-ils et de quelque origine soient-ils, sont faits pour s’entendre jusqu’au jour où, ayant fait le vide autour d’eux, ils décident enfin de se battre en duel afin que le survivant reste le seul maître du monde. En attendant, les employés au sol d’Air France continuent leur grève et je me demande avec un peu d’anxiété si mon fils cadet que je n’ai pas vu depuis vingt et un mois pourra atterrir à Roissy Samedi matin. Si j’arrive cependant à minimiser cette anxiété naturelle, c’est qu’elle n’a pas de commune mesure avec les affres combien plus angoissantes auxquelles sont soumises les mères des Balkans dont certaines ne verront plus jamais leurs enfants parce qu’on les a tirés comme des lapins. J’aimerais parfois même si je comprends les revendications des travailleurs et si je souffre pour les gens sans emploi que les syndicats se calment face à tant de souffrances et de haine et relativisent leurs difficultés au moins pour un temps. Le 2 Mai J’ai enregistré sur France 3 ‘La Chaconne d'Auschwitz » mais je n'ai pas encore eu la force de regarder les images et d’entendre les mots en partie parce que je n’ose pas toujours revivre les années sombres mais aussi parce que les phrases citées dans Télérama et prononcées par Hélène, l’interprète de Bach, m’ont bouleversée : Le lendemain de mon arrivée à Auschwitz-Birkenau, je n’avais déjà plus mon petit frère avec moi. Il avait été sélectionné pour la chambre à gaz. Une femme qui n’était pas habillée avec les vêtements rayés m’a demandé si je jouais du violon. J’ai esquissé La Chaconne de Bach. Quand j’ai parlé à ma belle-fille de l’impossibilité où je me trouvais de seulement mettre la cassette dans le magnétoscope et de regarder les premières images, elle m’a dit d’attendre pour le faire un jour où je me sentirais complètement détendue. Oui sans doute, mais comment me sentir détendue si je tremble à la seule idée de voir apparaître sur l’écran des images aussi insoutenables (plus peut-être) que le furent par la suite celles du Cambodge, du Rwanda, de la Bosnie et maintenant du Kossovo dont les experts disent que si la déportation existe bien et du fait de Milosevic, il n’est pas question de parler de génocide c’est-à-dire de l’extermination systématique d'un groupe humain, national, ethnique ou religieux. Paul Thibaud et Daniel Cohn-Bendit qui se sont entretenus samedi matin avec Alain Finkielkraut étaient tout à fait d’accord avec cette analyse puisque, évoquant Pinochet, ils en sont également venus à la conclusion que le dictateur, s’il avait ordonné l’exécution de milliers d’opposants à son régime, chiliens ou non, était à l’équivalent de Milosevic un boucher mais pas dans le même registre qu’Hitler. Nous sommes loin du Sixième Commandement : « Tu n'assassineras pas » et je commence enfin à comprendre pourquoi l’abolition de la peine de mort ne peut être remise en question : si, dans l’absolu, il est aussi mal de tuer une fois qu’un million de fois, comment définir dans la réalité quotidienne le niveau de responsabilité des assassins ? Qui condamner à la peine capitale, messieurs les jurés américains dont les prisons regorgent d'hommes et de femmes qui terminent leur vie sur « death row » (le quartier des condamnés à mort), ceux qui ont tué une fois, dix fois, cent fois ou six millions de fois ? J'avoue que je suis d’accord avec le Tribunal International de La Haye qui a décidé que seul le crime de génocide, le crime contre l’humanité, n’autorisait pas la prescription. En deçà, même si je suis horrifiée par les actions des princes qui souvent gouvernent mal, je ne suis pas juge et ne saurais choisir. Pendant que j'écris, quelqu'un à la télévision est entrain de parler des bombardements de l’OTAN sur le Monténégro, ce pays où je me suis rendue à plusieurs reprises, en particulier à Ulcintj. Il est certain que la situation politique et humaine de cette république fédérée de la Yougoslavie est complexe et que la tentative du président élu d’en faire une démocratie a été réprouvée par le pouvoir serbe via les fidèles de Milosevic le jour même de son élection. Si mes souvenirs sont bons, 20% de la population seulement est musulmane et répartie surtout dans le sud-est proche du Kosovo et le sud-ouest qui jouxte l’Albanie. Les Monténégrins font de leur mieux pour accueillir sur leurs anciens terrains de camping du bord de mer un grand nombre de réfugiés mais ils ne comprennent pas très bien les raisons qui poussent l’OTAN à ne pas faire de distinction entre la Serbie et leur propre république. Je crois de plus en plus comme au temps de la Guerre du Golfe que les Américains ne sont pas informés comme ils devraient l’être sur l'exacte situation des pays qu’ils ont pour mission de bombarder ou de protéger, que ce soit aujourd’hui dans les Balkans, hier au Moyen Orient et autrefois en Corée ou en Indochine. Je ne voudrais pas schématiser mais j’ai l’impression que tout est pour eux noir ou blanc et qu’ils ne s’attachent pas aux nuances quand il s’agit de l’Europe ou des pays en voie de développement. Ils savent que le Monténégro est fédéré à la Serbie et, par voie de conséquence, ils bombardent les deux pays sans distinction. Les réfugiés qui ont fui le Kosovo ont ainsi pu observer les avions de l’OTAN alors qu’ils exerçaient leur frappe à proximité des terrains qu’on a mis à leur disposition près de la capitale Podgorica. Comment peuvent-ils comprendre et comment les Monténégrins eux-mêmes peuvent-ils comprendre ? Les uns continuent à souffrir, les autres, surtout les non musulmans, se demandent s’ils ne vont pas rallier Milosevic. Alors, bon vent la démocratie ! Déjà que le Président recherché par les Serbes se cache chez son ministre de l'Intérieur, où allons-nous amis d'outre-Atlantique ? Le 4 Mai Suite à la libération par Milosevic après intervention du pasteur Jessie Jackson des trois militaires américains pris soi-disant sur le sol serbe et incarcérés depuis quelques semaines, certains d’entre nous ont peut-être cru que 1’étau allait se desserrer et les frappes diminuer. Sur les chaînes de télévision se sont succédées des images de familles de Belgrade dont on nous décrivait les souffrances actuelles, un peu comme si à la fin de la seconde guerre mondiale, on s’était attaché à nous montrer le martyr du peuple allemand bombardé afin que nous oublions celui de tous les peuples européens, des Juifs bien sûr et des autres minorités mais également des Londoniens qui avaient subi héroïquement les frappes des nazis. On va bien sûr me reprocher de comparer les Serbes, nos alliés de 14-18 et de 39-45, aux allemands mais je n’oublierai jamais que, même s’ils se sont fait avoir, ils ont contribué à la montée du dictateur qu’ils ont plébiscité à plusieurs reprises. Quand j’ai appris que toute sa famille était aux commandes des rouages principaux de l'Etat, j’ai eu dans la bouche un relent de Mao Tse Tung, de Ceausescu et de tous les dictateurs du monde avec un regard pour notre Napoléon national dont j’ose à peine prononcer le nom vu ce qui se passe comme magouilles dangereuses en Corse. Si je n’arrive pas à plaindre les Serbes et si j’accepte les bavures même quand elles font mal, c’est parce que je ne peux pas m’ôter de la vue et de l’esprit l’image de cet homme kosovar à l’oreille coupée qui ne s’est pas mutilé volontairement comme le fit Van Gogh dans un éclair de folie mais qui a été la victime d’un couteau manié par un Serbe en colère. Je me souviens des récits de mon père il y a bien longtemps : il nous racontait alors que, dans sa tranchée, le soldat français n’avait pas l’intime conviction de pouvoir transpercer de sa baïonnette le soldat allemand qui lui faisait face. Les choses ont-elles changé à un tel point que le petit-fils d’un ami d'autrefois peut brandir un couteau et trancher d’un coup l’oreille d’un homme désarmé qui ne lui voulait aucun mal et qui, apatride dans son propre pays, marchait depuis plusieurs jours sans avoir rien à manger ? Les habitants de Belgrade paient malheureusement pour ce serviteur inconditionnel de Milosevic et je pense à 1’heure actuelle - je ne sais d’ailleurs pour combien de temps – qu’il n’y a pas à revenir là-dessus et que Belgrade, s’il le faut, « delenda est. » J’ai horreur de mes propres paroles aussitôt après les avoir prononcées car je n'ai jamais souhaité la mort de personne sinon des tyrans. Mais voilà : les hommes de bonne volonté semblent ne plus être en nombre suffisant (l’ont-ils jamais été ?) pour contrer la violence de la majorité qui prend plaisir à détruire, tuer ou au mieux haïr. Alors moi, à la base, qui peut me dire ce que je dois faire ou penser ? Le 5 Mai Ce fils que j'attendais de San Francisco et que je n’avais pas vu depuis vingt et un mois est arrivé sans encombre à Roissy et nous vivons côte à côte depuis Samedi, 13h00. Au long de nos bavardages, je me suis aperçue que, résident américain depuis de longues années, (je n’ai pas encore très bien compris la raison pour laquelle il n’a pas demandé sa naturalisation puisqu'il est marié à une « native » de Boston et père d'une petite fille de quatre ans) il n’a pas les mêmes priorités que moi-même. Il y a loin de San Francisco à ces camps d’Albanie où s’entassent encore ce matin deux cents mille personnes et j’ai la confirmation qu’un incident américain reçoit plus de commentaires qu’une catastrophe européenne. En fait mon fils a pour moi les traits de Janus : l’un de ses visages est tourné vers l’Amérique et m’est relativement étranger, 1’autre vers la France et je le reconnais bien : c'est la première fois depuis au moins huit ans que Jean-Claude est venu sans sa famille et qu’il a retrouvé son ancienne chambre. Dans cette situation, je le retrouve complètement : il est égoïste, charmant, il parle fort, il mange tous les desserts sucrés qu’il trouve dans le frigidaire en se plaignant d'ailleurs qu’on n’arrête pas de ripailler dans « notre » pays. Il passe des heures devant l’ordinateur que son frère aîné lui a demandé de réparer, ce qu’il a fait en un tournemain car il est un véritable spécialiste. Il a ainsi pu se brancher sur Internet et rire comme un gosse avec Thierry (quarante sept ans) d’une flèche qui grossissait en se dirigeant vers les fesses appétissantes d’une jeune personne à quatre pattes, ceci pendant que je faisais la vaisselle après leur avoir confectionné leurs mets favoris. Il regarde durant des heures des films à la télévision, s’endort au petit matin, se réveille comme autrefois avec difficulté, mettant cette fois-ci sa fatigue sur le dos du décalage horaire, du « jet lag » comme on dit outre-Atlantique. Je suis heureuse qu’il soit près de moi, une énigme et quelqu’un de si proche que je devine ses moindres réactions. Sa femme téléphone tous les soirs à sept heures et s’étonne quand il n’est pas à la maison. J’ose à peine lui dire qu’il sort avec ses copains d’autrefois, du lycée même. Sa fille le réclame et j’ai peur qu’il n’écourte son voyage mais je crois tout de même qu'il est heureux d’être en France à condition de n'y pas rester plus de deux semaines. Comme j’en suis à des sujets sans doute plus légers que celui du Kosovo, encore que Jean-Claude n’ait pas toujours été un événement léger de ma vie, je parle vite de deux pubs payées sans doute grassement à Philippe Noiret. Entre parenthèses, tous ces acteurs sont-ils si nécessaires à 1’audimat qu’ils doivent encombrer le petit écran à longueur de journée ? Pour en revenir à Philippe Noiret, je l’avais vu et entendu à plusieurs reprises célébrer les mérites de la lutte anticancéreuse de cette voix profonde qui émeut les foules. Hier, la même voix profonde a vanté les prodiges accomplis par une usine qui fabrique des voitures pour le compte de je ne sais plus quel pays. J’avais failli me faire prendre mais je suis vite retombée sur terre : les politiciens aiment le pouvoir, les acteurs ou comédiens célèbres, les gros sous. Untel vante les mérites des pâtes Barilla, l’autre reprenant les simagrées d’une cuisinière bien dodue déclare en se traçant une ligne sur le front : « il n'y a pas écrit la poste. » Combien reversent-ils de leurs fabuleux cachets aux réfugiés qui moisissent dans les camps ? Et voilà, ça repart, je suis revenue à mes préoccupations actuelles, alors il vaut peut-être mieux que je m’arrête puisque aujourd’hui la boucle est bouclée. Le 6 Mai Seulement à peine avais-je fini d’écrire ces lignes que mon médecin est arrivé. Il me suit depuis mon arrivée à Chaville et la méthode est immuable : trois minutes pour me prendre la tension et m’ausculter, vingt sept pour discuter. Il est arrivé d’Algérie à seize ans et l’un de ses premiers hauts faits au lycée Hoche de Versailles fut de se battre avec un élève qui le traitait de « sale pied-noir ! » Son ascendance est variée : un aïeul anarchiste déporté à la colonie, des Bretons et des Alsaciens. Nous avons bien entendu parlé du Kosovo et quand je lui ai dit que la déportation des Kosovars me rappelait la nôtre il y a bientôt soixante ans, il a saisi la balle au bond pour intégrer le départ du million de Français d’Algérie dans le processus. Là j'ai réagi en rétorquant que même si je pouvais comprendre la douleur des familles obligées de quitter leur sol, elles faisaient, même à un niveau modeste, partie des colons et comme tels leur exode n’avait pas de commune mesure avec celle des Juifs, des Cambodgiens, des Ruandais, des Bosniaques ou aujourd’hui des Kosovars. Leur arrivée et leur installation en France contestée par certains de nos compatriotes s’est effectuée après quelques heurts d’une façon relativement calme et aucune d’entre elles n'a connu le sort malheureux des Harkis de la première et de la seconde génération. Comme j’ai moi-même des ancêtres alsaciens, je me suis rappelée que la question s’était également posée pour eux en 1871 quand ils ont décidé qu’ils ne voulaient pas être allemands d’émigrer en Algérie ou de rester dans l'est de la France, simplement un peu plus au sud. Ils ont opté pour la seconde solution et c'est ainsi que mes grands-pères paternels et maternels comme mon père, ma mère et moi-même sommes nés à Besançon, Doubs, pendant que d’autres membres de la famille s’installaient à Lons-le-Saunier dans le Jura. Je crois que ces derniers ont payé leur choix plus cher que nos compatriotes d’Algérie puisqu’ils ont tous été déportés dans les camps de la mort et ne sont pas revenus. Je ne jette la pierre ou ne glorifie ni les uns ni les autres. A la base, la décision de tous ces gens procédait du même désir de rester français. Le chemin qu’ils ont pris a, lui, créé la différence mais, en tout état de cause, je ne peux mettre en parallèle leur sort final. Mon médecin s’est rendu à mes arguments avec beaucoup de bonne volonté même si au fond de son coeur il garde, et je peux le comprendre, une dent contre les Algériens qui ont renvoyé sa famille d’une terre qu’elle avait cru sienne. La bonne chose est que nous laissons tous deux la porte ouverte à de futures discussions qui dureront peut-être jusqu’à ce qu’il constate mon décès. Alors, je ne serai plus à même de lui faire avaler mes arguments mais je souhaite tout de même que ce soit le plus tard possible, in cha'Allah ! Je m’aperçois que mon bavardage m’a fait oublier qu'il était temps de me rendre chez le radiologiste. Il devait me faire deux radios pulmonaires, face et profil, parce que j’avais une douleur dans le dos depuis quelques jours. Allons, je vais lui téléphoner pour lui dire qu’elle a disparu ou tout au moins s’est installée plus bas et se prépare peut-être à déclancher le méchant lumbago qui me lancine depuis mes quatre fractures du bassin dans les années 80 à Val d’Isère. De toutes façons, avec Jean-Claude installé dans ma vie pour quelques jours, je n’ai pas le temps de songer à mes petites misères. J’ai préparé le dîner du premier soir et ma famille s’est régalée avec les homards du Québec vivants que j’ai le remord d’avoir plongés dans l’eau bouillante au risque de les faire souffrir. J’ai caché à tout le monde que je les avais payés trente neuf francs pièce parce qu’ils étaient excellents. Mon expérience des Maritimes et de la Gaspésie fait que j'achète ces crustacés au printemps quand ils sont au mieux de leur forme. A Noël ou après le 15 juin, ils sont petits, vides et insipides. Je me demande si mon fils aîné, le plus au fait de mes prouesses culinaires, s’est rendu compte qu’il ne dégustait pas nos fameuses « demoiselles de Cherbourg » mais je me suis bien gardée de lui poser la question. Jean-Claude trouve bien entendu que les Français mangent trop et trop gras. Il ne sait pas que la diététique est l’un des rares hobbies que les Etats-Unis aient adopté vingt ans après la France et comme ils sont ultras en tout ils recherchent tous les produits sans lipides, en particulier les yoghourts et le détestable Coca light qui m’a laissé dans la bouche un goût amer la seule fois où j’ai accepté d'en boire une gorgée. Je suppose d’ailleurs qu'à San Francisco mon fils parle des recettes françaises avec enthousiasme, ce qui relativise les reproches qu’il nous fait lors de ses trop rares séjours en France. Je lui ai d’ailleurs demandé s’il voulait que je lui retienne une entrée au Louvre ou à l’Orangerie, occasion unique peut-être d’admirer toutes les nymphéas, mais je crois qu’il préfère rendre visite à tous ses amis plutôt que d’enrichir ses yeux et son esprit. Alors qu’il ne vienne pas se plaindre de trop manger ou me dire qu’il ne se régale pas quand il dîne chez l'un ou chez l'autre, je ne le croirais pas. Je pense aussi aux gueuletons qui l’attendent à Montpellier dans le restaurant de sa soeur et celui de son beau-frère. Tous deux ont certainement l’intention de lui faire goûter leurs propres spécialités de Samedi à Mardi prochain plutôt que de lui faire visiter le Musée Fabre que j’aime tout particulièrement. Il viendra me retrouver ensuite à Vichy où je pars dimanche et passera en ma compagnie deux jours aux Célestins : il aura ainsi la chance de faire un peu de hammam et de nager pour perdre les kilos gagnés durant ces trop pénibles vacances au pays des gourmets. Le
7 Mai Arlette Laguillier et Alain Krivine étaient ce matin les invités de Stéphane Paoli sur France Inter et bien que je ne partage pas leurs idées parce qu’ils oublient parfois que s’il n’y avait pas de patrons avec des idées il y aurait peu de travail pour les travailleurs (ce qui ne modifie en rien leur valeur et leurs droits), Arlette Laguillier a prononcé des paroles que je répète depuis des années et que je vais reprendre à nouveau quitte à me faire traiter de gâteuse, ce qui n’est d’ailleurs pas loin de la vérité ! Dès que la Croatie a proclamé son indépendance après la chute du mur de Berlin, le Vatican qui a mis cinquante ans avant de reconnaître Israël et ne l’a sûrement pas fait de gaîté de coeur, le Vatican donc a sans même se donner un temps de réflexion répondu aux attentes de cet Etat catholique romain. Tous les autres anciens états fédérés de Yougoslavie ont suivi et l’on connaît la suite. En un tournemain, le travail accompli par Tito qui avait donné trente ans de paix aux Balkans s’est effondré de la manière tragique que nous savons. Je ne veux dire en aucun cas que le statu quo devait être maintenu coûte que coûte mais seulement qu’il était inutile d’aller aussi vite et sans réfléchir aux conséquences. Peut-être faudrait-il réaliser que le Vatican n’est pas et de loin « parole d’évangile ». Une émission d’Arte nous a montré hier soir les excès de cet Etat dans l’Etat qui, pour la préparation de son jubilé, a fait exproprier des dizaines de pauvres gens que personne n’a jusqu’à aujourd’hui relogés, le Vatican ou l’Etat italien. Cet acte indigne ne peut-il être comparé à une déportation et devons-nous recevoir des leçons de charité de la part d’un Etat qui se conduit de telle façon ? Quelle est en fait la cause de tout ce remue-ménage ? Si j’ai bien compris, la construction d’une école privée, l’entrepreneur chargé de ce travail ayant été désigné par le Vatican sans qu’aucun appel d’offres n’ait été fait au préalable. Je crois qu’à l’heure où nous subissons en France le contre-coup de la malheureuse affaire de Corse, il est naturel de souligner que rien n’est facile quand il s’agit de supprimer la bonne vieille méthode du passe-droit qui, j’en ai l’impression, n’est pas notre seul apanage. Le 17 Mai Je viens de passer huit jours à Vichy pour notre festival annuel de scrabble. Ces parties qui nous tiennent en éveil et nous travaillent les nerfs la plus grande partie de la journée font que nous oublions pour quelques heures les évènements du monde. Je les ai oubliés d’autant plus que j’ai voulu profiter des deux jours que m’a consacrés Jean-Claude à son retour de Montpellier où comme je l’avais pensé il a mangé à coeur joie même à Nîmes où il est parti pour une journée avec ma fille et mon gendre. Le trajet Montpellier Clermont-Ferrand (il n’est pas question bien sûr de trouver un train direct pour Vichy) s’effectue dans deux wagons omnibus qui parcourent une région charmante, partie Midi-Pyrénées, partie Massif Central. Comme j’étais moi-même arrivée à Clermont-Ferrand vers huit heures du soir, j’avais deux heures et demie devant moi avant l’arrivée du train et je n’avais pas idée que si le parcours était beau, le petit tacot de campagne ne comportait pas de wagon-restaurant. J’aurais dû attendre l’arrivée de Jean-Claude pour me restaurer mais comme je ne savais pas et qu’après tout mon fils ne s’intéresse pas à notre nourriture... je me suis garée sur la place près de la cathédrale dont j’ai décidé de faire le tour avant de m’enquérir d’un joli endroit pour calmer ma propre faim. La cathédrale surprend le voyageur qui l’admire pour la première fois car, construite en pierres volcaniques, elle paraît terriblement noire comme l’est également la statue du pape Urbain II, promoteur de la Première Croisade au Concile de Clermont en 1095. Je n’ai pu malheureusement voir l’intérieur en raison de l’heure avancée. C’est alors que j’ai rencontré deux charmantes dames qui revenaient de la boulangerie auxquelles j’ai demandé où je pouvais faire un gentil repas. Elles m’ont conseillé d’aller au « Connétable » à quelques rues de là et comme elles m’ont dit également d’avoir une pensée pour elles en dînant si je suivais leur suggestion, je n’ai pas hésité. L’établissement était cossu et vide. Je fus pendant les deux heures que j’y passais la seule cliente, ce qui ne m’empêcha pas d’apprécier les grenouilles à la crème et d’être surprise par les filets de sandre au salers que je préfère employer pour faire des tartes, son goût agréable mais un peu fort étant adouci par le mélange de crème et d’oeufs battus qui l’accompagne. La marquise au chocolat était fort bonne et le patron est venu jusqu’à ma table pour me saluer et me donner les raisons de cette désaffection des clients : « le restaurant » m’a-t-il dit « est généralement plein à midi. Le soir les gens hésitent à venir en raison de tous les longs week-ends du mois de mai durant lesquels ils choisissent d’aller hors de ville dépenser leur argent. » Je connais par ma fille et mon gendre les problèmes qui se posent le soir et j’ai dit que tout en regrettant l’absence de convives, j’étais personnellement très satisfaite du repas qu’on m’avait servi, en omettant pour ne pas causer de peine à mon hôte le fait que je n’avais pas goûté à sa juste valeur le mélange poisson et vieux cantal. Il était temps pour moi de me rendre à la gare où Jean-Claude est arrivé, heureux de son voyage mais affamé. Le temps que je déplace ma voiture, il s’était acheté un énorme sandwich au kebab et aux frites qu’il mangea durant la première demi-heure du trajet. Satisfait et repu, il put tout à loisir me reprocher de ne pas aller assez vite en soulignant que de toutes façons conduire la nuit avec une double cataracte est dangereux. Comme j’arrive très bien à me contenir quand les reproches sont injustifiés, j’ai poursuivi mon chemin tout en lui faisant remarquer qu’il n’avait fait aucune suggestion pendant tout le temps qu’il se restaurait et qu’entre temps nous avions quitté l’autoroute et nous étions arrivés à un point du trajet où la circulation était réduite à 70 à l’heure en raison de l’étroitesse de la route. A 90, j’étais en droit de m’attendre à une intervention policière et nous devions nous estimer heureux que, vers onze heures du soir, ces gens préfèrent sans doute rester au commissariat ou passer leur soirée en famille. « Trois quarts d’heure pour aller en pleine nuit du centre de Clermont-Ferrand à celui de Vichy n’était tout de même pas une contre-performance » dis-je à mon fils en guise de conclusion et en arrivant aux Célestins. Il en convint et trouva très jolie et très spacieuse la chambre que je lui avais réservée. Durant deux jours, Jean-Claude a utilisé la piscine, le sauna, le hammam et le jacuzzi de l’hôtel. Il s’est promené dans les rues piétonnières qui sont une des attractions les plus agréables de Vichy et bien sûr nous avons dîné au bistro Albert Londres où le garçon que je connais bien nous a fait déguster une bouteille de la cuvée spéciale des Troisgros. Une goutte de « roannais » et les souvenirs me sont remontés au cœur : il y a bien longtemps, alors que l’autoroute A6 n’était pas terminée, nous avions coutume de remonter par la N7 et nous ne manquions pas de faire escale chez les Frères Troisgros dont j’appréciais la cuisine et les chambres si élégantes. Durant les vacances de Pâques que nous passions à La Salice près d’Antibes, j’avais attrapé une congestion pulmonaire en faisant du monoski avec ma fille aînée Françoise pendant que mon mari nous filmait sans se douter que la Méditerranée est encore frisquette à cette époque. Comme de nombreuses femmes de médecin, je jouissais alors du nécessaire mais pas du superfin et je m’étais soignée avec une ou deux aspirines. Je grelottais de fièvre en arrivant à l’hôtel et je me suis couchée aussitôt notre arrivée. En dépit de mon état plus que précaire et de la forte température qui m’agressait, je n’ai pu résister à un coeur de filet et à quelques unes des célèbres pâtisseries que j’ai fort bien digérés. Après, la maladie a repris son cours et il était bien entendu trop tard quand nous sommes arrivés à Paris pour que je prenne des antibiotiques. Neuf jours comme au bon vieux temps et je m’en suis sortie faible mais pas morte. J’ai toujours pensé que les Troisgros étaient pour quelque chose dans ma guérison improbable. Jean-Claude devait avoir dans les six ans et je ne me doutais pas que trente cinq ans plus tard, en raison des milliers de kilomètres qui séparent nos résidences, je le verrais si peu et toujours au pas de course. Il est reparti le jour de l’Ascension à 13h30 et j’ai repris le coeur gros le chemin du Palais des Congrès où se déroule notre festival de scrabble. Bien sûr, nous n’avons pas arrêté de nous téléphoner durant les derniers jours qu’il a passés dans mon appartement mais ce n’était plus pareil et sa présence me manquait. Pourtant l’ordinateur qui a remplacé ma vieille amie la machine à traitement de textes dont l’état mésomorphe (cristaux liquides) s’est considérablement détérioré au cours des derniers mois à tel point que je ne voyais pratiquement plus mon écran, l’ordinateur dis-je me rappellera chaque jour Jean-Claude qui bien entendu me l’a installé avant mon départ pour Vichy et le sien pour Montpellier. Il est le meilleur analyste programmeur que je connaisse et en deux jours il m’a enseigné les rudiments nécessaires pour que je puisse continuer à écrire. Il a branché Internet mais quelque chose doit clocher ou dépasse mon entendement. Heureusement mon frère qui m’a conseillé d’acquérir un iMac afin qu’il puisse me donner les conseils les plus urgents vient déjeuner demain. Il pourra donc sinon achever mon éducation du moins la continuer. Le seul ennui est que je ne suis pas « sous » PC (inutile de dire que je ne comprends pas encore pourquoi je devrais me placer sous la protection de ce qui n’est après tout qu’un robot) et que je ne puis donc installer avec cet ordinateur-là un logiciel du scrabble. Devrais-je retourner à la FNAC et l’échanger contre un appareil compatible ? Je suis encore vraiment trop ignorante pour savoir si j’ai fait ou non le bon choix. L’avenir me le dira sans doute. Le 21 Mai Comme convenu, mon frère est venu déjeuner hier pour me donner de nouveaux conseils quant à l’utilisation de cet appareil étrange qui va sans doute me causer quelques tourments avant de me donner les joies que j’en attends. Nous avons tout d’abord fêté son anniversaire (celui de mon frère pas de l’ordinateur trop jeunet encore pour qu’on tienne compte de son âge). A mon habitude, je me suis bien comportée devant ma cuisinière et la pintade aux choux nouveaux façon Coconas ainsi que les deux tartes, l’une aux abricots, l’autre aux pommes, étaient une preuve que mes talents culinaires sont plus accomplis que ceux trop récents d’utilisatrice d’ordinateur. Après la demi-bouteille de champagne qui accompagnait le saumon fumé que je sers toujours avec des blinis confectionnés maison et la demi-bouteille de Château-neuf-du-pape, j’ai écouté religieusement les explications de mon aîné durant plus de trois heures et je dois dire qu’en fin d’après-midi j’avais certainement acquis quelques rudiments mais ils se brouillaient plus ou moins dans ma tête légèrement embrumée par l’alcool. Ce matin, je me suis mise au travail à neuf heures après avoir rangé la vaisselle, lavé la cuisine et lorgné vers le reste de tarte aux pommes sans oser y toucher car il faut faire attention à sa ligne jusqu’au bout de son âge. J’étais prête à me souvenir de tout ce que j’avais appris hier et en particulier d’assurer le foliotage de mes écrits. J’ai réussi en appuyant sur « Format » puis sur « document » à transformer la page 1 en page 547 mais le nombre ne s’est pas automatiquement inséré en bas de page. Je dépense des sommes astronomiques en appelant mon frère chaque fois que j’ai un ennui. A nouveau il m’a tiré d’affaire et j’en arrive aujourd’hui à un point où l’ordinateur me rend les mêmes services que ma chère machine à traitement de textes, ce qui n’est déjà pas si mal. De toutes façons mon fils Thierry qui m’avait promis des merveilles au sujet d’Internet n’a pas réussi à me brancher même après un dîner peut-être trop copieux et trop arrosé. Je souhaite qu’il y arrive lundi prochain car j’ai besoin de contacter des forums dont les intérêts et les hobbies sont semblables aux miens. J’ai dans ma tête l’idée d’un livre qui ne sera pas pour la première fois de ma vie - mieux vaut tard que jamais - un récit mais un roman. Mon frère s’est acheté le CD-Rom de l’Encyclopaedia Universalis et il doit m’envoyer un fax s’il trouve des renseignements susceptibles de m’intéresser. Je ne pensais pas un jour entrer dans ce monde étrange qui surfe sur le Net et ne sait pas que les icônes, avant d’acquérir le statut de « symboles graphiques » affichés sur la partie supérieure de mon écran, étaient des images du Christ, de la Vierge et des saints dans l’Eglise de rite chrétien oriental. J’ai même pu suivre les explications d’un technicien de la FNAC (j’ai droit durant un an à l’assistance téléphonique) qui m’a enseigné comment faire disparaître dans la poubelle prévue à cet effet un méchant logiciel surnommé Epson 3 qui apparaissait malencontreusement à la place du gentil ClarisWorks dont j’ai besoin pour écrire mon texte. Le seul fait d’avoir prononcé Eglise de rite chrétien oriental me rappelle que je m’éloigne outrageusement de mes préoccupations quotidiennes qui sont autrement importantes que la mise au point de mes connaissances informatiques. Je veux parler de la guerre dont tout le monde parle sans bien comprendre ce qui se passe véritablement. Le 22 Mai Je m’aperçois que ce dont j’avais peur est entrain de se concrétiser. Depuis six jours que je suis rentrée de Vichy, je ne m’intéresse qu’à mon ordinateur et ceci avant même que je sache me servir du fax ou surfer sur Internet. Comme j’ai droit durant un an à « l’appel téléphonique », le gentil technicien Boyd m’a enseigné à distance comment profiter du fax auquel les Américains ont redonné en français son nom original de télécopie. Il m’a fait manipuler des boutons et la souris durant près d’une demi-heure à la suite de quoi j’ai bien entendu trois coups de téléphone puis j’ai constaté que des dessins s’affichaient sur l’écran : mon frère m’envoyait bien le fax promis seulement Boyd, épuisé sans doute, ne m’a pas dit où appuyer pour concrétiser l’envoi alors je dois attendre jusqu’à lundi pour en savoir plus. De toutes façons je n’ai plus de temps à perdre car ma famille vient dîner pour que Thierry puisse enfin me connecter avec Internet. Entre la préparation de tous ces repas et l’ordinateur, je n’ai plus une minute à moi. Heureusement qu’après un tournoi aussi dur que celui de Vichy je n’ai pas envie de jouer au scrabble durant au moins une semaine car je suis sortie trois fois seulement depuis mon retour. Mercredi après-midi j’ai accompagné mon amie Huguette à la clinique de Meudon-la-Forêt parce qu’elle s’était cassé quelque chose dans le poignet ou dans le bras en ratant le trottoir et en tombant de tout son long face à la Gare St Lazare. Le service des urgences de cette clinique est assez unique en son genre: une urgence, un rendez-vous. Si un chirurgien n’était sorti de son bureau une heure après notre arrivée et n’avait constaté de visu la souffrance peinte sur le visage de mon amie qui se promenait de long en large dans la salle d’attente en soutenant comme elle le pouvait le bras en question, nous attendrions peut-être encore qu’on veuille bien s’occuper d’elle. A partir de là tout est allé très vite et elle est ressortie avec une attelle qu’elle devait garder deux jours afin qu’on puisse lui faire une autre radio, la première ayant révélé une fracture plus ancienne qui s’était apparemment auto réduite. Mes deux autres sorties furent consacrées à l’achat de tous les produits dont j’ai besoin pour faire un déjeuner ou un dîner à mon goût et je l’espère au goût de mes invités : j’ai déjà parlé de la pintade aux choux nouveaux concoctée pour mon frère. Ce soir j’ai décidé de faire pour mes enfants du poulet à la sauce barbecue (méthode californienne et non celle moins élaborée des restaurants), des frites « maison » (les McCain elles-mêmes, si généreuses et si rustiques, sont considérées ici comme des denrées de seconde zone), une tarte aux abricots et une tarte viennoise au fromage blanc que je coupe en cubes afin qu’on puisse les consommer durant plusieurs jours en les trempant, O merveille ! dans du café noir. J’ai prévu assez de sauce barbecue et assez de morceaux de poulets pour refaire le même plat Lundi à midi : mon frère revient déjeuner en effet parce qu’il s’est aperçu avec effroi qu’il avait oublié de m’enseigner mille choses. J’ai l’impression que je vais avoir l’occasion dans les prochains mois d’étudier beaucoup sous la tutelle des membres masculins de ma famille et de prendre en leur compagnie de nombreux kilos si nous continuons de la sorte à mêler les plaisirs de l’intellect et ceux du corps. Le 25 Mai Ca y est ! Après le poulet barbecue, les frites et les gâteaux arrosés d’une bouteille de boulaouane, mon vin gris préféré, Thierry a su percer le secret de mon Internet. Il était si content que je l’étais pour lui et que je me suis mise immédiatement à surfer. Ma première joie a été de découvrir les sites de notre ancienne affaire familiale L.A.H.O., un sigle que ma mère a créé en 1935 et qui a porté bonheur à tout le petit monde qui gravitait autour de mon père. D’après le peu que j’ai compris, le cerveau dont je ne connais pas encore le nom technique, est situé en Californie. Il suffit donc de quelques secondes pour que la question parte à des milliers de kilomètres de chez moi et que l’information revienne pour s’inscrire sur mon écran. C’est incroyable et c’est très exaltant je dois le reconnaître, suffisamment d’ailleurs pour avoir une incidence sur mon sommeil. J’étais si fatiguée dimanche matin après avoir une fois de plus rangé la vaisselle et lavé ma cuisine que j’ai décidé de me donner un jour de vacances. Je suis donc partie jouer au bridge au Grand Oratoire de Versailles. L’atmosphère y est beaucoup plus détendue que chez les Chevaliers de Malte où non seulement les joueurs appartiennent à des familles versaillaises généralement intégristes ou tout au moins d’extrême droite mais où le président, un ancien colonel de l’armée de l’air, conduit son club comme il le ferait d’une colonne indisciplinée, crie ses ordres, hurle ses injonctions et n’a rien des officiers supérieurs que j’ai côtoyés à Londres au temps où j’appartenais moi-même à une armée française beaucoup plus conviviale et certainement aussi patriote que celle dont se réclame ce Monsieur en colère. Hier, mon frère est arrivé sur le coup de 13 heures et après un très bon déjeuner arrosé derechef d’une bouteille de boulaouane, il s’est installé devant mon ordinateur pour sa deuxième leçon. Il a modifié quelque peu les données de Thierry et maintenant je ne dois plus passer par « Navigation Internet » mais par « Sherlock » pour m’adonner au surf. Pourquoi ? Je ne saurais le dire, ma science étant encore trop neuve pour percer tous ces mystères. J’ai simplement compris que, ce faisant, le processus était plus simple et donc plus rapide. Pour le moment, j’obtempère, laissant les questions et leurs solutions pour plus tard quand je serai une « usagère » accomplie. Mon partenaire préféré de bridge, mon gourou depuis plus de dix ans, m’a téléphoné hier soir pour me dire qu’il était revenu de Juan-les-Pins où il a participé à un tournoi international. Je vais donc jouer avec lui dans mon village cet après-midi. En attendant, je dois téléphoner à France Télécom pour demander qu’on m’accorde les réductions « heures creuses », encore une suggestion de mon frère qui, sachant que je veux faire des recherches sur l’anarchisme avant de commencer mon nouveau livre, m’a conseillé d'attendre que mon téléphone me revienne moins cher. Je voudrais bien savoir combien m’a déjà coûté ce nouveau hobby car, selon mon frère toujours, je ne me penche pas assez sur mes comptes. Il m’a d’ailleurs ouvert un nouveau fichier (c’est le mot que j’employais naguère mais je ne sais pas si le terme est adéquat au pays de l’ordinateur). En tout cas je sais maintenant que je peux procéder à une vérification quotidienne ou horaire même de mes comptes, ce que je ne ferai jamais car j’aurais bien trop peur de constater que je ne pouvais pas m’offrir le luxe de ce nouvel appareil et que j’aurais dû m’en tenir à mon ancienne compagne, la machine à traitement de textes. Voulant lui prouver que je lui conserve mon amitié, elle trône aujourd’hui dans ma chambre mais je sens bien qu’un jour, consciente à juste titre d’être obsolète, elle acceptera d’être reléguée sur les étagères supérieures d’un cabinet qui semblent destinées à une telle mission. Le 27 Mai Apparemment l’informatique et les bombardements ciblés ne nous sauvent pas des guerres puisque Milosevic est toujours en place et que les déportés du Kosovo ont atteint le million d’individus. Pendant le même temps a eu lieu, imperturbable et chic, le Festival de Cannes où s’est détériorée l’image déjà négative que j’avais de Sophie Marceau dont j’avais à peine aimé la première boum mais dont je n’ai pas compris l’ascension vers le pays des stars. Je n’ai pas à juger les choix du jury car je vais peu au cinéma depuis que d’autres intérêts me retiennent hors des salles obscures. J’ai pourtant eu la joie de voir sur « Muzzik » un film ancien en noir et blanc de Ken Russel qui retraçait la vie d’un compositeur anglais d’avant-guerre, Delius, si mes souvenirs sont bons. La prestation de l’acteur était étonnante, incroyablement réaliste. Atteint de syphilis suite à une vie complètement débridée, il a vécu les trente dernières années de sa vie aveugle et paralysé. Son cerveau a tenu le coup et il a pu ainsi, avec l’aide de sa touchante compagne, un peintre de renom qui a interrompu sa carrière pour lui consacrer chaque minute de sa vie, et un jeune musicien anglais, composer sa dernière oeuvre dans la maison qu’il habitait au coeur de la campagne française. Les heures que le compositeur passe à dicter sa musique et l’obstination de son assistant à le comprendre et à entrer dans son jeu, la naissance d’une amitié qui va prendre cinq ans pour s’épanouir, la gentillesse, la grâce et l’abnégation de la femme qui accepte la maladie comme elle a survécu aux frasques, cultive ses légumes et veille sur ses fleurs quand le grand homme sommeille, la fidélité totale du serviteur allemand qui charge l’homme sur ses épaules comme il le ferait d’un pantin désarticulé, le tout auréolé d’une musique symphonique très belle et très ample, furent pour moi la révélation que je ne me ferai jamais à « La Guerre des Etoiles » ou autre film culte à gadgets et à images de synthèse. Je reste fidèle à l’enchantement des choses non manipulées qui viennent droit du coeur et de l’esprit et je suis contente de voir que si j’écris sur un ordinateur je peux rester sensible aux beautés éternelles. A peine le festival de Cannes terminé, les gens chics de notre pays engagé dans une guerre sans merci à l’est de l’Europe, se sont précipités à Roland-Garros. Je suis choquée autant que je l’ai été de voir il y a trois ou quatre ans le tournoi de Zagreb retransmis sur nos chaînes de télévision au moment même où des gens mouraient par centaines à Sarajevo. Décidément notre univers est plus apte à diviser qu’à unifier et la distance est plus grande entre Paris et Pristina qu’entre notre capitale et San Francisco. J’aime pourtant et j’ai surtout beaucoup aimé le tennis mais cette année le courant ne passe pas et je trouve qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances d’un Sampraz ou d’un Pioline et celles des victimes qui pleurent en évoquant les atrocité auxquelles leurs plus proches parents ont été soumis. Nous avons appris hier soir que le Tribunal Pénal International pour les affaires yougoslaves avait décidé de poursuivre Milosevic comme criminel de guerre coupable de génocide. Comment peut-on alors imaginer que la fin de la guerre passe par les voies diplomatiques puisqu‘on ne peut décemment traiter avec un tel homme ? France 3 a consacré sa soirée d’hier à la Yougoslavie. Il est évident que les gens de Belgrade en ont marre et voudraient bien que la guerre s’arrête mais les jeunes surtout ne savent pas mieux que l’OTAN comment se débarrasser de Milosevic qu’ils reprochent à leurs parents d’avoir élu et réélu « démocratiquement. » C’est bien là où le bât blesse les électeurs serbes. Il savent ou devraient savoir depuis longtemps qu’ils ont élu un dictateur, l’ont accepté, ont entériné ses actions, accepté ses choix même quand ils furent sanguinaires et je continue à croire que sans les bombardements et la perspective de voir leur capitale détruite à plus ou moins long terme, ils n’auraient pas levé le petit doigt pour se débarrasser de leur président. Peut leur chaut la mort et la déportation des Kosovars. Comme le disait une auditrice sur France Inter ce matin, ce sont des soldats et des policiers serbes qui commettent des infamies et nous savons depuis l’ère nazie que les serviteurs ne peuvent impunément se cacher derrière leur maître. Les conducteurs des trains de la mort n’étaient pas les simples employés d’une compagnie de chemins de fer, les médecins d’Auschwitz étaient plus que les praticiens généralistes ou spécialistes auxquels nous confions notre santé, les constructeurs des baraquements n’étaient pas des entrepreneurs de maçonnerie ordinaires et je pourrais continuer longtemps sur la responsabilité de ceux qui ont obéi aux ordres venus d’en haut. Je me prends parfois à supputer le nombre de personnes qui ont été tuées, blessées, déplacées depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale en Corée, en Indochine, au Vietnam, au Cambodge, en Inde, au Pakistan où nous venons d’apprendre que les échauffourées ont repris entre ces deux derniers pays qui n’ont pas signé l’arrêt sur la fabrication et les essais d’armes nucléaires, au malheureux Bengladesh, en Algérie, en Somalie, en Afghanistan, en Tchétchénie, au Rwanda, en Bosnie et aujourd’hui au Kosovo (j’en passe car un tel agenda n’est pas facile à tenir) et je m’aperçois avec horreur que ce nombre est peut-être supérieur à celui des déportés et des morts de 39-45. Quelle conclusion puis-je tirer de ce calcul sinon que les hommes, comme je l’ai déjà dit mille fois, sont de plus en plus méchants et sanguinaires les uns envers les autres ? Mais il ne suffit sans doute pas de le crier puisque personne n’entend et n’écoute personne. Peut-être faut-il simplement accepter le fait : les hommes sont et ont toujours été des chasseurs. Quand ils n’ont pas de gibier à mettre au bout de leur fusil, ils s’en prennent automatiquement à des êtres qui ont moins de défense encore que les animaux et, comme je le disais il y a quelques jours, ils tirent les petits enfants dans les bras de leur mère. L’homme n’est-il donc pas perfectible et Jean-Jacques Rousseau avait-il raison de nous dire qu’il naissait pur mais que la société le transformait peu à peu en un monstre malfaisant ? Les rares personnes de bonne volonté qui restent sur notre planète ne semblent pas être assez puissantes et influentes pour changer ce qui paraît être l’inexorable cours des choses. Tout ce que je viens de dire avec tristesse me permet d’affirmer avec une réelle conviction qu’il faut encourager l’initiative de quelques jeunes des banlieues dites à risques: ils ont créé le mouvement « Stop Violence » à la suite d’un meurtre perpétré à la gare de Bouffémont dans le Val d’Oise dont les gendarmes ont imputé la responsabilité à la victime et non aux assassins. Les membres de ce mouvement sont persuadés que cet état de fait ne peut durer plus longtemps, du côté des jeunes dont le comportement a des retombées sur la vie de leur propre famille comme de celui de la police qui doit à la communauté protection et secours. Si l’on commençait à nettoyer devant sa porte, l’habitude ferait peut-être tache d’huile et de pays en pays gagnerait qui peut le savoir notre univers ou en tout cas permettrait que d’un pessimisme absolu et d’un désordre planétaire naisse un peu de cette espérance dont me parlait Péguy en 1942 quand il nourrissait mes dernières nuits de lycéenne avant mon grand chambardement. Le 31 Mai Je viens de passer un week-end surprenant. Je devais me rendre dans une petite commune appelée Amnéville entre Metz et Thionville pour le Festival de Scrabble de Lorraine. J’avais bien lu sur le Guide Michelin que l’endroit comportait un Centre Thermal mais rien n’indiquait l’importance du site. Quand j’y suis arrivée Vendredi à cinq heures après avoir quitté l’autoroute A4 quelques kilomètres avant Metz, j’ai longé plusieurs parkings où les voitures se comptaient par centaines et, me fiant aux panneaux disséminés tout le long du trajet, je me suis retrouvée devant mon hôtel à l’orée d’une forêt. Après avoir déposé mes bagages dans une chambre sympathique, j’ai repris ma voiture pour monter à un superbe golf aménagé sur la colline à moins de deux kilomètres du Centre Thermal. Il était trop tard pour que je commence un parcours mais ayant bavardé avec la jeune fille du bar qui m’a obligeamment offert un jeton j’ai tapé un seau de balles au practice. La même jeune fille m’a dit que je pourrais jouer le lendemain à huit heures avant le départ d’une compétition de la Ligue. Le temps de redescendre à l’hôtel pour prendre une douche j’étais fin prête pour le dîner. Je me suis retrouvée à côté d’une dame qui en était déjà au dessert mais qui s’est bientôt retrouvée à ma table pour m’expliquer Amnéville où elle venait chaque année faire une cure suite à un accident d’automobile où elle s’était malencontreusement cassé quelque chose du côté de la nuque. L’accident n’avait pas eu de séquelles sur son discours car, bavarde moi-même, j’avais trouvé mon maître en l’occurrence et je pouvais à peine interrompre de temps à autre son flot ininterrompu de paroles pour poser quelques questions relatives à l’endroit où nous nous trouvions. Il faut dire que m’ayant proposé une promenade digestive pour me montrer tous les points d’intérêt de cette « Las Vegas » de Lorraine, je connaissais pratiquement toute sa vie au bout d’une demi-heure, son mari géomètre décédé, son frère médecin, son fils officier de marine basé à Toulon mais qui venait d’être nommé à Toussus-le Noble et qui se retrouvait avec un appartement et un yacht sur le dos, sa belle-fille qui ne lui confiait pas ses petits-enfants au-delà des Issambres, ses expériences de tennis qu’elle pratiquait tous les jours, de ski auquel elle s’adonnait depuis aussi longtemps que moi et avec semble-t-il le même bonheur. J’étais épuisée mais ravie de faire connaissance avec la patinoire de l’Emporium où se déroulerait notre tournoi, la piscine de Théramix où le courant emportait à dix heures du soir des milliers de nageurs venus de tout les départements alentours, le cinéma Rex, le Casino, les Thermes St Eloi, la Galerie Marchande, la salle où se donnaient des concerts classiques et populaires, où Yehudi Menuhin avait donné l’un de ses derniers concerts et qui avait accueilli le show par excellence, Notre-Dame de Paris... Au bout d’une heure, j’étais épuisée par l’effort physique et le discours de la dame qui commençait à m’échauffer les oreilles. Nous avions en effet croisé des jeunes gens peut-être d’origine maghrébine quand, interrompant quelques secondes l’histoire de sa vie, elle me dit qu’ils devraient bien tous retourner chez eux car ils étaient responsables de l’insécurité générale. J’eus tout de même la possibilité de lui poser la question à mille francs : « pour se faire tuer par les intégristes ? » à laquelle elle répondit par un mouvement d’épaules qui m’en disait long sur sa mentalité. J’arrivais malgré tout à rejoindre l’hôtel sans perdre mon sang-froid et comme elle n’avait sans doute pas perçu ma réaction négative (comment l’aurait-elle pu d’ailleurs car je suppose qu’elle n’écoutait que sa propre voix ?), elle me proposa de venir la chercher à ses Thermes le lendemain vers midi et quart. je lui souhaitais le bonsoir sans préciser si j’obtempérerais mais en la remerciant pour la promenade. Samedi matin, je me suis réveillée suffisamment tôt pour aller au golf avant huit heures et j’ai vaillamment fait les neuf trous du retour en tirant mon chariot car il n’était pas question que je puisse jouer tout le parcours sans l’aide d’une voiture électrique inaccessible avant huit heures et demie. De toutes façons j’étais très contente de ma performance et il faisait déjà très chaud quand je suis rentrée vers neuf heures et quart. J’ai eu l’occasion de bavarder devant le club house avec un des organisateurs de la compétition qui était professeur de français au collège technique d’Hagondange ou d’une commune proche, un établissement important puisqu’il compte trois mille cinq cents élèves. Ce monsieur m’a dit les difficultés de la Lorraine dont certaines parties comptent jusqu’à 25% de chômeurs depuis la fermeture des principaux bassins houillers et le déclin de la sidérurgie. Il ne m’a pas caché les problèmes causés par un grand nombre de collégiens qui ne remplissent pas les critères suffisants pour assurer l’homogénéité des classes mais il l’a fait en termes d’enseignant et pas avec l’argumentation ridicule de la dame de l’hôtel. Après une bonne douche, j’ai tout de même décidé de la rejoindre aux Thermes St Eloi, me disant que la nuit lui avait peut-être porté conseil. Elle m’a fait visiter l’établissement très bien équipé où les curistes disposent de magnifiques chaises longues pour prendre leur bain de soleil après avoir reçu les soins de la matinée puis nous sommes revenues déjeuner à l’hôtel. Je pensais que tout n’était peut-être pas perdu quand elle a commencé à me parler de Toulon, des amis avec lesquels elle allait le dimanche entendre la messe en latin et, à brûle-pourpoint, sans que rien ne m’y ait préparé, elle a commencé à parler politique et m’a dit tout de go qu’elle avait haï Mitterrand durant ses quatorze années de présidence. C’en était décidément trop et je lui ai rétorqué que nos relations allaient s’arrêter là tout net, que je n’acceptais pas qu’on prononce devant moi des paroles de haine sans même s’enquérir de mes propres opinions. J’ai quitté la table et, pour me calmer, j’ai ouvert dans ma chambre mon petit Manuel du Bouddha, me disant qu’un brin de méditation ne me ferait pas de mal avant le tournoi qui débutait à quinze heures. J’avais regagné suffisamment de sérénité quand je me rendis à la patinoire où se pressaient déjà une bonne partie des concurrents et je me dis que j’avais là suffisamment de bons copains pour oublier les inconvénients d’une rencontre inopinée. C’est dire que je n’en crus pas mes yeux quand une heure environ après le début de la partie, je vis se dresser devant moi la sacrée bonne femme qui était entrée sans permission et se permit de m’adresser la parole. Heureusement nous attendions un tirage mais si j’avais été entrain de chercher un scrabble ou un mot difficile, c’en était fait de moi et de mes espoirs de me maintenir en troisième série. je lui dis très vite qu’elle n’avait pas le doit d’être là, encore moins de s’adresser à un joueur. A-t-elle réalisé sa bévue ? J’en doute mais je ne le saurai jamais car je ne suis pas rentrée à l’hôtel avant huit heures du soir. Ayant aperçu l’objet de ma terreur dans la salle à manger, j’ai demandé à la serveuse si elle accepterait de me servir dans le jardin, ce qu’elle a fait avec beaucoup de gentillesse. Après avoir dégusté un excellent tartare de thon arrosé de vin gris de Toul et un nougat glacé, j’ai regagné ma chambre sans demander mon reste. Hier matin, nous étions convoqués à neuf heures et demie précises. Etant libre à onze heures et demie, je suis allée tout droit au zoo qui m’avait-on dit renfermait des spécimens d’animaux très rares. J’ai acheté à l’entrée un appareil photo jetable car, ne sachant pas ce qui m’attendait à Amnéville, je n’avais pas apporté mon propre appareil. Avant de commencer ma visite, j’ai commandé au snack un plat de merguez-frites que je suis allée déguster sur une terrasse ombragée. La petite fille de la table voisine m’observait avec une telle intensité que j’ai demandé à sa maman si elle aimait les frites. « Les merguez aussi » me répondit-elle. C’est ainsi que j’ai partagé mon plat trop copieux avec l’enfant qui, à chaque bouchée, me disait gentiment : « c’est bon, hein Madame ! » Je ne sais pas ce que ses parents avaient commandé pour elle mais je me suis réjouie que cette jeune invitée apprécie ma compagnie et surtout ma nourriture à leur juste valeur sans ajouter de commentaires inopportuns qui auraient pu nuire à mon équilibre psychique avant les deux dernières parties semi rapides de l’après-midi. Je l’ai quittée pour aller rendre visite aux loups, aux tigres et aux ours polaires qui dormaient tous, alanguis par le soleil ardent de cette mi-journée de mai. Seule une hyène en chaleur poussait des gémissements qui attirèrent très vite son mâle auprès d’elle. J’ai pris des photos de tous les singes et des aras multicolores pour les envoyer à ma petite-fille de San Francisco qui adore les animaux et vit en compagnie non seulement de son père et de sa mère mais de trois chats et d’un perroquet. Je me promenais tranquillement dans les allées quand j’ai reçu un coup de téléphone de Thierry qui me demandait si je pouvais dîner avec lui le soir car il ne sera pas libre ce lundi pour notre repas hebdomadaire et notre partie de gin. Je lui ai promis de faire mon possible pour être à Paris vers les neuf heures si le trafic n’était pas trop intense. Après nos deux parties semi rapides, j’ai terminé le tournoi dans les vingt cinq premiers sur deux cent cinquante six participants. J’avais pris la précaution de garer ma voiture tout près de l’Emporium où nous jouions. Le temps de sortir de cet Amnéville où je voudrais revenir avec mes enfants et ma petite fille Jennifer car elle aimerait prendre part à toutes les activités et s’amuserait beaucoup dans les piscines, je me suis retrouvée sur l’autoroute A4 où j’ai magnifiquement roulé jusqu’à Marne la Vallée. Quatorze kilomètres de bouchon assez supportables et il était neuf heures moins le quart quand j’ai rejoint Thierry devant le restaurant de La Gare dont j’aime le cadre et la nourriture simple. Mon fils m’a offert son cadeau de Fête des Mères, un coeur en Lalique, et celui de sa soeur Françoise, de jolis bouchons à champagne et à vin de chez Alassi que mon gendre m’avait apportés de Montpellier en montant assister à la finale du championnat de France de rugby. Je dois reconnaître que pour une personne de mon âge, le week-end n’avait pas été inintéressant. Trop de fatigue peut-être mais tant que je pourrai continuer à ce rythme je ne me plaindrai pas. Le 1er Juin Me voici entrée dans le mois de mes soixante seize ans. J’ai encore un tournoi à Tours dimanche prochain puis j’irai rejoindre mon groupe des Seniors Golfeurs de l’Ile de France via le Futuroscope de Poitiers que je n’ai pas encore visité. Nous devons jouer dans trois golfs et coucher au Manoir de Beauvoir. Je suis contente de m’être un peu entraînée à Amnéville car je n’ai plus la pêche d’autrefois quand je tirais gaillardement mon chariot sur le parcours vallonné de la Boulie. En fait, je suis surtout heureuse de retrouver mes copains et mes copines avec lesquels, je peux le dire, les bouchons vont sauter! Les golfeurs ne fument pas beaucoup mais en revanche ils boivent sec. C’est l’effort prolongé qui leur donne sans doute soif et comme je les comprends! Hier soir, si je n’ai pas eu mon fils, j’ai tout de même préparé à dîner pour mon propriétaire et ami depuis vingt et un ans. Tant que les plaisirs de la table me raviront autant que les efforts intellectuels ou sportifs, je serai comblée. Il faut tout de même que je prévienne mon ami Jacques, Président de la Fédération Française de Scrabble, que je ne pourrai sans doute pas faire les gâteaux pour la fête du 18 juin de notre club de l’Elysée comme j’en ai pris l’habitude depuis dix ans. La cuisinière prépare le repas mais il paraît que je suis la meilleure pour la pâtisserie. Seulement tous ces jeunes qui engloutissent mes tartes ne se rendent pas compte que j’ai de plus en plus de mal à cuire pour soixante personnes environ qui en valent deux cent quarante puis qu’elles ne reculent pas devant quatre parts de dessert! Je sais bien qu’à la dernière minute je ne saurai pas dire non mais je vais tout de même essayer : je verrai bien la réaction. Si elle est trop négative, je sens que je vais me retrouver devant mes fourneaux et pester contre cette incapacité que j’ai de m’en tenir à ce que j’ai ferment décidé. Le 4 Juin Sommes-nous soulagés par le fait que Milosevic ait accepté le plan de paix des forces de l’OTAN ? Oui dans un sens parce que la fin d’une guerre, même si elle est encore problématique, porte en soi l’espoir que les choses ne peuvent pas être pires qu’elles viennent de l’être. D’un autre côté, comment se réjouir quand on sait que toutes ces vies eussent pu être épargnées, toutes ces déportations évitées, tous ces villages et ces maisons conservées à leurs habitants ? Attention, je ne dis pas comme certains que les frappes ont été inutiles, que les accords de Rambouillet eussent été respectés si les Américains n’étaient entrés dans le jeu qu’avec l’idée fixe de bombarder la Serbie... Connaissant les dictateurs et le voeu diabolique de Milosevic de reconstituer la Grande Serbie, je savais que de toutes façons les Kosovars eussent été chassés de leur terre ancestrale que les Serbes considèrent à tort comme leur. J’ai la tentation de placer l’antéchrist serbe au même rang que Hitler ou Pol Pot, ne réservant qu’un seconde ligne à Saddam Hussein ou Kadafi car il a exercé un nettoyage ethnique sans précédent depuis la Seconde Guerre Mondiale, en Slovénie, en Bosnie d’abord, au Kosovo pour finir. Déjà ce matin on parle de l’opposition politique serbe à Milosevic qui existerait paraît-il depuis dix ans. Je ne sache pas tout de même que les gens de Belgrade aient levé le petit doigt pour empêcher les exactions commises en Bosnie et plus particulièrement à Sarajevo. J’ai l’impression que les Serbes n’ont commencé à comprendre la folie meurtrière de leur chef qu’en subissant les frappes et en constatant la destruction progressive de leur pays. De toutes façons il est trop tôt pour savoir comment les choses vont se dérouler, quand les troupes et les policiers serbes vont quitter le territoire occupé, à quel rythme va s’organiser le retour des Kosovars et où habiteront-ils si leurs maisons sont détruites ? Que se passera-t-il si le dictateur après avoir plié devant les forces internationales ne démissionne pas ou n’est pas simplement destitué pour être jugé comme criminel de guerre ? Pourra-t-il conserver son poste à l’exemple de Saddam Hussein qui semble aussi fort et indestructible qu’autrefois ? De tous les chefs sanguinaires connus, seul Ceucescu semble avoir payé de sa vie les crimes qu’il a perpétrés car on peut imaginer que la mort d’Hitler a été voulue par ses proches pour qu’il ne tombe pas aux mains des alliés et qu’en conséquence elle a été plus douce que celle du tortionnaire roumain. De toutes façons, nous ne pouvons faire autre chose que d’attendre la suite des évènements, souhaiter de tout notre coeur voir s’effacer l’immense tristesse de tous et disparaître les larmes qui ont coulé sur les joues des enfants. Alors nous pourrons peut-être parler comme ce fut le cas après « notre » guerre des lendemains qui chantent. Le 11 Juin Je suis partie depuis samedi dernier pour un Festival de scrabble à Tours puis j’ai passé une journée au Futuroscope de Poitiers. Je ne m’imaginais pas le plaisir que je pourrais ressentir tout d’abord en considérant le site dans son ensemble puis en visitant les salles de spectacle où la science et les théories les plus pointues sont mises au service de la huitième merveille du monde qu’est le cinéma. Il est bien évident que j’ai adoré au Kinémax le récit par Omar Shariff de la malédiction qui suivit la découverte du tombeau de Toutankhamon dans la Vallée des Rois en 1922 mais j’ai suivi avec émotion le vol des papillons Monarques qui parcourent dans les airs des milliers de kilomètres depuis le Canada jusqu’au Golfe du Mexique où, accueillis comme des invités de marque, leur arrivée donne lieu à de grandes fêtes costumées. Les réjouissances et l’hiver finis, les papillons quittent les arbres tels des millions de fleurs et rejoignent les grandes forêts du Nord où leur cycle se poursuivra, de la chenille caparaçonnée à l’adulte multicolore. J’ai visité en mon temps Disney Land en Californie, Disney World, Epcott Center et Cape Kennedy en Floride, le Disney Paris de Marne-la-Vallée mais je ne crois pas avoir éprouvé le même intérêt parce que d’une part les Disneys se ressemblent et Kennedy est plus particulièrement centré sur les techniques de l’espace. J’ai aussi constaté que les enfants des écoles visitaient le site par milliers accompagnés de leur maître et je crois que même s’ils ne peuvent pas tout suivre ou s’ils sont de temps à autre fatigués par tant d’images, ils ont toujours le loisir de poser des questions auxquelles répondent avec gentillesse tous les responsables. Les deux autobus Internet en particulier sont toujours plein et c’est là qu’on se rend compte de la dichotomie entre ma génération et la leur. J’essaie de ne pas mourir sans en apprendre un peu sur le monde moderne mais si j’ai eu du mal à passer de la machine à écrire à la machine à traitement de texte puis à l’ordinateur et si j’apprends à « surfer sur le web » je pense que cette notion est naturelle chez l’enfant à condition toutefois qu’il ne s’attarde pas trop sur les jeux mis à sa disposition. J’ai eu toutefois l’impression au Futuroscope même que l’aspect ludique du processus semblait déjà pour certains jeunes utilisateurs une étape nécessaire mais pas définitive dans un cheminement vers des carrières de l’avenir. Quand j’ai retrouvé mes copains Seniors Golfeurs Mardi matin à La Roche-Posay, j’ai eu nettement l’impression de me replonger dans le XXème siècle car depuis plus de dix ans que je les fréquente il semble que rien ne peut les détourner de leur sport favori qu’ils pratiquent souvent sept fois par semaine. Malgré tout le plaisir que j’ai éprouvé à faire trois parcours en trois jours dont un magnifique sur le Golf du Haut-Poitou, malgré notre étape dans le superbe Manoir de Beauvoir et nos repas conviviaux largement arrosés de tous les vins de la Vienne, je ne puis imaginer une vie sans divers intérêts. Faire tous les jours la même chose engendre chez moi un sentiment de monotonie et si j’aime écrire tous les matins, j’ai besoin l’après-midi d’aller dans toutes les directions où je suis encore capable de découvrir et d’apprendre (dans la limite de mes forces et de mon intelligence.) J’ai bien sûr eu l’occasion au milieu de toutes ces festivités d’entendre qu’un accord était intervenu entre les militaires serbes et ceux de l’OTAN et qu’une résolution de l’ONU avait été approuvée par ses membres à la quasi unanimité puisque la Chine s’est tout simplement abstenue. Je suis heureuse évidemment et j’espère que tous ces villages incendiés par des hommes fous seront reconstruits suffisamment vite pour que leurs occupants puissent les réintégrer avant l’hiver. Les récits que j’ai entendus sur les atrocités commises contre un million de victimes sont tellement affreux que je ne veux plus entendre jamais parler de notre civilisation occidentale ou européenne. Les cannibales d’Afrique avaient des motifs plus louables et plus naturels de manger leur prochain. Je n’arrive même pas à éprouver le moindre sentiment de compassion pour les souffrances des Serbes qu’on essaie d’insérer afin de diminuer leur responsabilité comme celle de leurs dirigeants et je me demande si j’aurai un ressentiment quelconque quand des Kosovars chercheront noise à des voisins qui leur ont témoigné autrefois des sentiments vindicatifs et racistes. Gageons toutefois que les choses n’iront pas aussi vite que nous le souhaitons car les mines antipersonnel semblent se compter par centaines sur les routes stratégiques. Pourquoi n’emploierait-on pas pour les désamorcer les gens mêmes qui les ont posées ? Ils apprendraient peut-être de cette façon qu’il est plus difficile et plus dangereux d’interrompre un processus que de le mettre en oeuvre. En rentrant hier après-midi de notre Golf du Haut-Poitou, j’ai écouté sur France Inter l’émission « Là-bas si j’y suis. » Daniel Mermet a parlé du procès contre la SACEM qui a vraisemblablement spolié les Juifs compositeurs avant même la Seconde Guerre Mondiale. Il a en particulier interviewé un homme de quatre vingt neuf ans, Norbert Klansberg, allemand d’origine, qui est arrivé en France en 1934 et a été une victime immédiate de la dite SACEM dont il n’a jamais reçu d’argent ni avant ni après la Guerre. Il a même affirmé qu’on lui a volé des titre en les attribuant à d’autres auteurs et pense qu’on l’a ainsi privé d’acquérir une notoriété au moment de sa vie où il était le plus productif. J’ai écrit il y a longtemps ce que j’éprouvais à l’égard de Jean Nohain que j’ai retrouvé à Londres où il est arrivé quelques semaines avant moi après un voyage beaucoup plus confortable. Je n’avais jamais entendu jusqu’à hier quelqu’un corroborer mes dires. Norbert Klansberg l’a fait quand il a raconté que, se trouvant en Zone Libre avec Jean Nohain et son frère Claude Dauphin, il s’est plaint de la discrimination qui s’exerçait à son égard. La conversation s’est envenimée et Claude Dauphin a donné deux gifles à Klansberg ponctuées de quelques mots bien racistes. Le compositeur n’a pas manqué de parler ensuite des Français qui l’ont aidé, hébergé, sauvé ou sorti de prison, Marie Bell en particulier qui a demandé à un préfet (ils n’étaient pas tous des Papon) d’envoyer son chauffeur et sa voiture officielle pour récupérer le compositeur incarcéré. Il est cependant revenu sur Jean Nohain à plusieurs reprises et pour la première fois depuis cinquante six ans je me suis dit que j’avais eu raison d’entrer dans le bureau que l’adjudant Legrand occupait à l’Etat-Major F avant de rejoindre la Deuxième DB pour lui poser cette question: « Comment expliquez-vous qu’après avoir été l’admirateur du Maréchal Pétain auquel de jeunes enfants chantaient avec votre bénédiction dévote d’enthousiastes ‘Maréchal nous voilà’, vous vous retrouviez dans un bureau de la France Libre ? » Dois-je avouer que l’adjudant n’a pas jugé bon de me répondre et a quitté la pièce sans me jeter le moindre regard. Je n’étais pas quelqu’un d’assez important pour qu’il craigne les retombées d’un rapport en haut lieu. Celui-ci n’aurait d’ailleurs pas eu d’objet pour la bonne raison que certains de ses chefs devaient savoir à quoi s’en tenir et s’étaient sans doute retrouvés à Londres pour les mêmes raisons que lui et puis j’étais comme Norbert Klansberg, je ne voulais qu’une réponse, rien d’autre. Il n’en demeure pas moins que, conducteur de char, il a eu la gueule cassée et je n’ai pas éprouvé la moindre compassion, ce qui n’est pas mon comportement habituel. Celui qui avait été le Jaboune de mon enfance quand il était rédacteur en chef de « Benjamin » et malgré tout le succès qu’il a pu avoir à la télévision durant des décennies est resté à tout jamais dans ma mémoire le lèche-cul de Pétain bombardé à Londres quand l’avenir en France s’est pour le moins assombri. Je pense parfois à toutes les campagnes de médisance entreprises contre François Mitterrand pour ses attaches avec Vichy mais je n’ai jamais entendu reprocher ouvertement jusqu’aux déclarations de Norbert Klansberg les fautes réelles commises par Jean Nohain qui, pour n’avoir pas fait de politique, n’en était pas moins l’un des hommes les plus populaires de France. C’est chose faite et je ne puis le regretter même s’il est trop tard pour revenir en arrière. Parmi les nouvelles que j’ai apprises en rentrant hier soir figure celle de la mort d’Elie Cacou. Je l’avais connu il y a une quinzaine d’années au Club Méditerranée. Le jeune homme de vingt quatre ans nous faisait rire avec son incarnation de Madame Sarfati et nous le bissions, le « tersions » dans les nuits chaudes de Tunisie d’où il était originaire ou le grand salon du club de Marrakech. Affalés dans les profonds coussins rouges nous nous esclaffions et nous en réclamions toujours plus. Je lui demandais souvent pour quelle raison il ne montait pas à Paris mais il avait alors l’impression qu’on ne l’y attendait pas. Il s’y est décidé pourtant et n’a pas chômé depuis dix ans avec un joli succès. Trente neuf ans, ce n’est pas un âge pour mourir mais les humoristes ou dans son cas les amuseurs publics n’ont peut-être pas toute une vie pour faire leur preuve s’ils ne savent pas évoluer un jour ou l’autre afin de toucher un public différent. Elie nous a dit un jour à la télévision qu’il aimait les oiseaux et qu’il avait dans son appartement parisien une volière comportant plus de quatre cents espèces. Il s’est envolé avant ses protégés, le jeune homme tunisien qui ne voulait pas monter à Paris. Le 14 Juin Considérant qu’il était de mon devoir civique de le faire, je suis allée voter hier pour les élections européennes et j’ai regardé un moment les chefs de file des différentes formations politiques une fois les résultats connus. Monsieur Sarkosy excepté, tout ce petit monde était satisfait, de Bruno Maigret au joyeux Bayroux qui ressemblait à s’y méprendre à sa marionnette de Canal+, d’autant plus que ses supporters scandaient comme il l’a fait lui-même sur le petit écran « Bayroux, Bayroux, Bayroux. » C’est incroyable ce que la réalité peut dépasser la fiction même quand on s’attend au phénomène. Je suis tout de même surprise de l’attitude de Monsieur Hue qui n’a pas une seconde regretté le piètre résultat de son entreprise qui ne dépasse pas de beaucoup celui d’Arlette Larguillier et d’Alain Krivine. En fait je suis sûre que tous ces beaux messieurs et ces belles dames (décidément je trouve que Madame Marie-France Garaud vieillit très mal et que sa coiffure ressemble étrangement à celle de mon arrière-grand-mère) se soucient peu du résultat de leur mauvais travail. Ce qu’ils veulent et voudront jusqu’à leur mort si possible, c’est le pouvoir et qu’on les voie. Peu leur chaut qu’on en ait parfois marre d’observer toujours les mêmes visages, ils n’ont qu’une idée en tête: faire de la politique et tenir le coup quoiqu’il arrive. Faut-il tout de même que leur entourage leur soit inféodé puisque personne ne semble avoir le courage de leur dire parfois : « attention, tu vas trop loin, les gens ne sont pas contents, ils t’aiment de moins en moins... » Mais non, une seule attitude les intéresse et il n’ont pas l’intention d’en changer : « j’y suis, j’y reste » et vogue la galère ! J’ai eu ma fille au téléphone vers les sept heures du soir. Elle m’a dit qu’elle avait voté pour Wechter et son mari pour « Pêche, chasse et je ne sais plus quoi ». Je suis aussi lâche que les gens dont je viens de parler et je n’ose jamais lui répondre qu’une fois de plus son grand-père doit se retourner dans sa tombe s’il peut entendre de telles niaiseries. Je n’aurais pas cru possible que mon enfant aille aussi loin dans le rejet de nos convictions les plus profondes. je vais partir rejoindre les miens à Montpellier et je resterai bouche cousue pour éviter les histoires. Il n’est certes pas dans mon tempérament de me taire de cette façon mais je suis trop âgée pour me compliquer la vie et surtout je n’ai pas la possibilité de lui faire comprendre combien je souffre en l’écoutant. De toutes façons, elle ne réagit même pas à mon silence tant elle est persuadée que son combat est le bon. Je me suis rattrapée quelques instants plus tard en parlant à son frère de San Francisco qui essaie toujours de m’enseigner à me servir d’Internet dont je ne comprends pas encore bien l’utilité ou le maniement. J’essaie très fort mais je ne réussis pas toujours. En tout cas je lui ai dit que je n’étais pas contente du vote de sa soeur et il m’a dit que j’avais bien fait de lui parler des élections car il en avait complètement oublié la date. Heureusement il avait encore toute la journée pour aller au Consulat et il m’assura (comment pourrait-il en être autrement ?) que mon candidat serait le sien. Etant très peu au fait de ce qui se passe à Washington, comment le serait-il de nos affaires européennes ? mais il ne manque jamais de se rendre aux urnes quand je le lui dis et ce n’est déjà pas si mal. Le 15 Juin Je suis surprise de constater que les troupes qui sont entrées au Kosovo soient étonnées d’y trouver des charniers. A quoi pouvait-on s’attendre après la Bosnie et les récits des émigrés de cette malheureuse terre ? A ce que les Serbes aient été plus cléments dans ce qu’ils considèrent comme le berceau de leur nation qu’ils ne l’avaient été à Sarajevo ou à Mostar ? Il me semble qu’il eût été au contraire surprenant de ne pas en trouver car les hommes qui tuent, qui aiment tuer ont des ressources sans limites et, à ce degré de violence et de cruauté, Milosevic est loin d’être seul en cause : c’est tous ses policiers et tous ses soldats qui sont impliqués dans le processus d’épuration ethnique. C’est la raison pour laquelle je suis effrayée d’entendre que les Russes ont l’intention d’envoyer sept mille hommes de plus pour occuper le pays. Nous sommes revenus en 1944 quand s’est organisée la course sur Berlin et même si les troupes de Eltsin ne sont plus ce qu’elles étaient à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il n’en demeure pas moins que nous allons assister à un bras de fer entre les troupes de l’OTAN et celles du Président russe et peut-être à une partition du Kosovo qui serait tragique parce qu’alors les partisans albanais reprendraient le combat et mettraient la CAFOR dans une situation ambiguë. Pourquoi faut-il toujours qu’il y ait un empêcheur de danser en rond quand les choses semblent s’arranger et les Russes ont-ils la moindre mansuétude à l’égard des déportés ou des morts et la moindre envie de voir les villages se reconstruire ? Je crois qu’ils s’en soucient comme d’une guigne et que leur projet est moins d’aider les Serbes car ils ne sont à l’heure actuelle dans la position d’aider personne mais plutôt d’ennuyer (le terme est mesuré) les troupes de l’OTAN et au-delà Washington. Je crois que dans cette conjoncture il est un peu normal que les élections de dimanche soient passées au second rang des préoccupations des électeurs européens. Je suis persuadée que si l’on avait procédé à un référendum le même jour pour savoir si nous désirions le retour des réfugiés albanais et l’indépendance du Kosovo, les gens se seraient dérangés en masse. La notion « Europe » n’a pas encore de réalité concrète pour la plupart d’entre nous alors que nous sommes concernés affectivement par les horreurs des Balkans. Tant que la politique sera une affaire de gens avides de pouvoir et non d’hommes intéressés par le sort et l’avenir des autres hommes, elle ne nous intéressera pas au point que nous nous détournions pour elle de nos activités quotidiennes. Je regrette presque de n’avoir pas voté pour la liste de Cohn-Bendit car il me semble qu’il est le seul à comprendre que l’intérêt des nations doit s’effacer devant l’intérêt de l’Europe. Il est également le seul à n’avoir pas d’ambition gouvernementale contrairement à ce que les socialistes eux-mêmes ont suggéré après qu’il ait exprimé son désir de rencontrer Lionel Jospin. Quand ses détracteurs ont dit qu’il était loin de 1968, je n’ai pas été d’accord avec eux. A cette époque déjà il voulait dépasser le conservatisme des hommes de pouvoir. Il n’a pas changé radicalement et je ne puis être en désaccord avec lui quand il demande la régularisation des clandestins. Lorsque les autres responsables politiques s’accordent sur les droits des Kosovars à occuper leur terre, comment peuvent-ils manquer à ce point de mansuétude et de générosité pour refuser le droit de vivre à quelques milliers d’êtres humains qui de toutes façons resteront dans notre pays d’une façon ou d’une autre ? Le 25 Juin J’ai toujours très mal quand je vois les reportages du Kosovo et je supporte encore moins de constater que les gendarmes ou les soldats français découvrent chaque jour de nouveaux charniers laissés sur place par les Serbes. Quand j’étais petite, avant l’arrivée d’Hitler, et qu’on me parlait de barbarie, le mot n’évoquait rien de contemporain en dépit de la Grande Guerre que nous venions de subir. Il avait un relent moyenâgeux: les Huns, les Goths, les Wisigoths étaient des barbares et nous lisions sur nos livres d’Histoire sans en avoir une image bien nette que l’herbe ne repoussait pas là où Attila était passé avec son cheval. Je crois que si nous n’avons jamais considéré les Romains comme des barbares quand ils ont envahi la Gaule et qu’ils s’y sont installés du 1er siècle avant J.C. jusqu’au 5ème siècle de notre ère, c’est parce que s’il y a eu certainement des morts comme dans toutes les batailles il y a eu ensuite symbiose entre deux civilisations. Il n’y a pas de commune mesure entre l’occupation romaine qui ne s’apparente même pas au colonialisme et celle qu’ont subie les peuples d’Europe durant la Seconde Guerre Mondiale. Depuis le nazisme, la barbarie est entrée dans nos vies quotidiennes et je crois que si nous la distinguons de la guerre à proprement parler c’est que dans cette dernière il semble y avoir une certaine égalité entre les adversaires en présence alors que la première traduit la supériorité d’une force destructrice sur une autre qui n’a pas les moyens de se défendre. C’est la victoire du puissant sur le faible, de Goliath sur David et c’est en cela que non seulement nous la ressentons comme une horreur absolue mais que nous en voulons l’abolition comme nous avons voulu celle de l’esclavagisme ou du colonialisme. Si nous avons en majorité ressenti, en dépit de notre attachement à des méthodes plus pacifiques et plus diplomatiques, que les frappes étaient nécessaires, c’est que nous savions que les choses ne pouvaient demeurer en l’état. Les résultats de l’intervention semblent plus positifs que ceux qui mirent fin à la Guerre du Golfe: en effet, aucune solution positive n’a encore été trouvée en ce qui concerne l’Iraq et pourtant j’ai personnellement tendance à plaindre les habitants de ce pays plus que je ne plains les Serbes. Je suis sûre que Saddam Hussein n’éprouve pas plus de respect pour son peuple que Milosevic pour le sien mais les Iraqiens n’ont pas une force libérale qui puisse s’opposer au régime actuel et, malgré la guerre, leur dictateur est encore tout-puissant. D’ailleurs les Américains n’ont pas mis à prix la tête ou la capture de Saddam comme ils semblent l’avoir fait depuis hier pour Milosevic. Cinq millions de dollars de récompense, voici une belle somme pour les chasseurs de prime! Les Américains m’étonneront toujours: ils mêlent aux méthodes les plus modernes et les plus sophistiquées les bons vieux trucs qui ont fait les beaux jours des séries télévisées. Je ne vois de toutes façons pas comment un proche du dictateur pourrait opérer afin qu’une telle chose s’accomplisse et il n’est tout de même pas question qu’un étranger, un membre du FBI par exemple, s’introduise en Serbie pour s’emparer du dictateur. Ces choses-là sont réalisables dans les films mais bien hasardeuses, je crois, dans la vie réelle. Enfin qui sait, que ne ferait-on pas pour cinq millions de dollars ! Le 12 Août Je viens de passer un mois de vacances chez ma fille à Montpellier et mes journées ont été remplies par la confection de confitures et de compotes de pêches et d’abricots. Les branches courbaient sous le poids des fruits et la récolte fut telle que nous ne savions plus où donner de la tête quand le préposé à la cueillette après avoir rempli les cageots les montait dans la cuisine. Comme les poiriers, les pommiers, les figuiers et les noisetiers étaient prometteurs, on ne voulait plus me laisser partir et je me voyais très bien installée ad vitam eternam comme confiturière de la maison d’autant plus que je trouvais le temps de m’échapper l’après-midi pour aller à la plage des Lézards partager mon temps entre un matelas et la mer et que tout ceci était bien agréable. J’oublie de dire que je suis allée deux fois au Quorum pur un spectacle Découfflé très charmant mais trop court et pour la représentation de la Carmen qui nous vient de Moscou. Le frère de ma belle-fille qui doit monter le spectacle au théâtre des Champs Elysées était présent mais je n’ai malheureusement pu recueillir ses réactions à chaud. Pour ma part, je me suis demandée où j’étais, dans les bas-fond de Moscou, de Hambourg ou de New York peut-être, au milieu des carcasses de voitures et des ordures ménagères, le tout environné de murs où s’inscrivaient des mots intéressants tels que « fuck », « shit » et d’autres dont je n’ai pas conservé le souvenir. Il n’y avait pas de cigarières mais un ensemble hétéroclite de punks et de funkies des années soixante qui se démenaient sur scène, s’échangeaient de la drogue contre espèces sonnantes et trébuchantes. Si Micaëla ne nous a pas déçus - elle était jeune, simple, et chantait fort bien - Carmen était de son côté grande, laide et n’avait pas de voix. L’orchestre n’arrivait d’ailleurs pas à la suivre. Je sais que les espagnols ont toujours contesté l’histoire et le livret de Meilhac et Halévy mais en tout cas les cigarières étaient des femmes attachantes et réalistes qui travaillaient pour élever leurs enfants et se battaient entre elles quand rien n’allait plus. Je me demande ce qu’apporte à une telle oeuvre une mise en scène inadéquate et des chanteurs qui n’ont même pas appris suffisamment de français pour qu’on les comprenne. Les Russes ont suffisamment de grands opéras et de magnifiques interprètes pour ne pas se lancer dans Bizet. (Pendant que j’écris, j’écoute et je me déplace pour regarder sur Muzzik « La Vie Parisienne » mise en scène par Hugues Gall, l’ancien directeur de l’Opéra de Genève, aujourd’hui directeur des Opéras de Paris. Cet homme charmant que j’ai connu il y a longtemps quand il était administrateur de Garnier sous la direction de Rolph Lieberman pourrait donner des leçons au metteur en scène russe de Carmen. Le public de l’Opéra de Genève où se donnait la célèbre opérette d’Offenbach ne s’y sont pas trompés. Ils ont applaudi à tout rompre ce spectacle resté au demeurant fort classique, heureusement). Je me suis arrachée à mon paradis méridional et à mes tâches quotidiennes pour revenir lentement vers Paris. J’avais décidé de passer deux ou trois jours à parcourir le massif de la Sainte-Baume que je ne connaissais pas et j’ai passé la première nuit du retour à Saint Maximin. On sortait le soir même de la basilique du XIIIème siècle, un chef d’oeuvre de l’art gothique provençal, la châsse de Ste Marie-Madeleine, patronne de Provence, pour la conduire en procession au couvent des Dominicains. Je n’ai pas voulu manquer le « spectacle » d’autant plus qu’il s’accompagnait de chants provençaux que les fidèles âgés chantaient avec beaucoup de ferveur. Le lendemain, j’ai parcouru le massif en visitant tous les bourgs et les villages qui le bordent, Rougiers dont les terrains alentours de lave noire produisent d’excellents pois chiches, Nans les Pins où je n’ai pas joué comme j’en avais l’intention sur son superbe golf 18 trous, Plan d’Aups où j’ai fait un délicieux déjeuner après avoir escaladé le chemin qui conduit au village et à la crête d’où le regard embrasse un panorama unique en Provence, des confins des Alpes du Sud jusqu’aux vallons boisés en direction de la mer, Mazaugues, village riche d’un passé féodal où l’on peut découvrir les ruines d’un château gothique, dans l’église un triptyque du XVème siècle, et sur la place une fontaine du XVIIIème siècle, Saint-Zacharie enfin, au pied du massif de la Sainte-Baume qui lui est relié par une route touristique où serpente un torrent, le Pertuys. Le soir, surprise, une troupe donnait sur la place de St Maximin « Notre-Dame de Paris. » Les cafés étaient pleins à craquer et j’ai appris par une dame qui est venue s’asseoir à ma table que les propriétaires devaient donner à la municipalité une redevance sur les boissons vendues afin que la troupe soit rétribuée. Celle-ci s’est bien débrouillée mais la sono était trop forte à mon gré. J’ai payé à prix d’or des places pour Février 2000 au Palais des Congrès où j’avais l’intention de conduire l’une de mes petites filles. Je suppose que je laisserai ma place à sa mère ou à son frère car je me demande si un seul air est resté inédit depuis que le monde entier chante cette comédie musicale. J’ai quitté St Maximin pour surprendre des amis qui passent leur vacances à La Roquebrussane, un des derniers villages de la Sainte Baume. A trois cents mètres d’altitude au milieu des pins, il faisait délicieusement bon et mon amie m’a présentée à toute sa fratrie qui comporte, je crois, un frère et six soeurs. Tout ce monde m’a gentiment accueillie et je ne me souviens plus du nombre de bouteilles de pastis et de vin rosé qui s’est ouvert en ma présence. J’ai quitté le village avec regret pour déjeuner au bord du lac de Ste Croix, la seconde retenue de France qui recueille les eaux du Verdon. J’avais parcouru ses lacets l’année dernière et je me suis contentée cette fois-ci de longer les rives du lac. Je crois n’avoir jamais vu autant de bateaux, d’embarcations légères, de canots pneumatiques et de nageurs que ce jour-là. Quand je suis redescendue vers la vallée, j’ai pensé qu’un policier m’arrêtait parce que j’avais dépassé sur une route trop étroite un énorme autocar trop lent. Pas du tout, il m’a fait souffler dans un ballon à cinq heures vingt de l’après-midi pour mesurer mon degré d’alcoolémie ! Heureusement pour moi, je n’avais bu à midi que deux verres de rosé et le motard m’a fait repartir avant l’arrivée de l’autocar. J’ai ainsi pu coucher le soir au-delà de Grenoble. Ma belle excursion était finie mais j’en ai conservé un souvenir exquis. Maintenant que je ne quitte plus beaucoup la France, j’ai la chance de parcourir mon pays et je le trouve plus beau à chaque voyage. Le Massif de la Sainte Baume restera dans mon coeur et son souvenir me réchauffera tout l’hiver. Le 13 Août Voici le texte d’une lettre que j’aurais aimé envoyer à Frédéric Mitterrand suite à sa production de l’été : Je vous aimais bien et j’essayais d’oublier ce rien (ou ce trop) de fatuité qui naissait de vos phrases languissantes. J’allais même jusqu’à dire que vous aviez montré le chemin des forums et des discussions « amico-intellectuelles » à des hommes tels que Michel Field. Et puis est venu le temps des hommages aux Romanoffs. Je me suis souvenue d’un soir après la chute du communisme en Union Soviétique où vous aviez rendu visite aux survivants de cette famille qui, tous, traduisaient par leurs discours et leur physique la fin d’une race. Vous les célébriez alors comme vous le faites dans les « Mémoires d’Exil » que je ne puis analyser parce que je n’ai pas eu le coeur de les regarder. Vous semblez avoir oublié une chose, Cher Frédéric Mitterrand, c’est que Nicolas II, avant d’être renversé puis exécuté avec sa famille, fut un tsar sanguinaire, approuvant sans réserve les exactions que sa « cosaquerie » exerçait dans les villages juifs. Les pogroms de ce début du vingtième siècle furent atroces en Russie. Nicolas II ne faisait d’ailleurs que perpétuer les actions antisémites de son père Alexandre III et de son grand-père Alexandre II sous lequel débuta la période noire pour les juifs russes: on leur enlevait leurs enfants qui étaient astreints à un service militaire de vingt-cinq ans dont vous pouvez apprécier même si vous n’êtes pas un de nos coreligionnaires l’extrême dureté. Alors je dois vous avouer que les anecdotes dont vous nous rebattez les oreilles et la vie de Michel Romanoff ou de sa famille me sont complètement indifférentes. Comme disait l’autre, le communisme ou le tsarisme, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. J’ai toujours pensé que Louis XVI ne méritait pas sa fin atroce car il était certainement et contrairement à l’image de serrurier royal qu’on a voulu donner de lui un esprit éclairé qui a non seulement participé largement par l’envoi de ses généraux et la fantastique contribution pécuniaire de la France à l’Indépendance des Etats-Unis mais a également créé à Versailles la première bibliothèque scientifique française qu’on peut admirer dans ses appartements privés. En revanche le destin de Nicolas II et de sa femme dominée par l’ascendant maléfique de Raspoutine, le destin de leur descendance ne sont franchement pas ma tasse de thé. Pendant que vous dissertiez sur les mérites de ces exilés anachroniques j’admirais sur Arte les efforts d’un homme seul qui anime à Sarajevo une bibliothèque André Malraux où il emploie quinze Bosniaques à plein temps. Son discours valait cent fois les historiettes de gens qui auraient dû se dissoudre dans notre monde contemporain mais il est vrai que nos compatriotes ont toujours aimé les contes des royautés déchues ou les amours des royautés en place. J’aurais aimé qu’ils les trouve dans Ici Paris plutôt que sur France 2. Le 21 Août - Lettre réellement envoyée à Monsieur le Maire de Chaville J’aimerais, Monsieur le Maire, si vous avez un instant à me consacrer, vous raconter la journée d’une personne du 3ème âge résidant à l’adresse indiquée ci-dessus et dont l’appartement donne d’une part sur la rue de Stalingrad où s’est installée la nouvelle crèche, d’autre part sur le jardin public qui jouxte la ligne de chemin de fer, celui-ci n’étant pas en cause car depuis vingt et un ans que je suis installée à Chaville je me suis parfaitement habituée à ce bruit qui ne m’a plus dérangée la nuit au bout d’une semaine environ. Si je mentionne le fait qu’il s’agit de la journée d’une personne d’âge vermeil, c’est que les adultes, les écoliers, les collégiens, les lycéens et les étudiants ont la chance de passer en dehors de chez eux une partie du temps, ce qui m’arrive bien sûr le plus souvent possible afin d’échapper aux nuisances que constituent dans notre bonne ville les enfants de deux à cinq ans qui tiennent dans l’histoire que je vais vous conter une place omniprésente. Quand il m’arrive d’être à la maison pour vingt quatre heures - et à soixante seize ans ceci m’arrivera de plus en plus fréquemment - je me réveille vers huit ou parfois neuf heures (j’ai la chance d’avoir un bon sommeil contrairement à la majorité des vieillards) : à cette heure avancée les enfants de la crèche roulent déjà depuis un bon moment sur leurs porteurs qui font à peu près le bruit d’un train de marchandises à jet continu, l’établissement étant je crois ouvert de 7h30 à 18h30. Le concepteur a choisi de construire en bois le sol de la véranda sans prendre la précaution de garnir le sous-sol d’un revêtement anti-bruit, de la laine de verre par exemple. J’ai demandé aux jeunes femmes chargées de surveiller les enfants et à l’adjointe de Madame la Directrice ce qu’elles pensaient du vacarme causé par ce roulement continu. Elles m’ont répondu que le fait avait été signalé plusieurs fois à la Mairie depuis l’ouverture de la crèche sans résultat. Je suppose que le même concepteur n’a pas tenu compte des décibels qui agressent les oreilles des riverains, des promeneurs, des jardinières et des enfants eux-mêmes. Passons maintenant, si vous le voulez bien, au jardin public. Durant l’année scolaire, les enfants de l’école maternelle y arrive vers dix heures et demie pour leur récréation du matin qui, toutes classes confondues, dure une bonne heure. Je suppose que si les maîtresses ne leur demandent jamais de crier moins fort, c’est qu’elles espèrent que s’étant défoulés au dehors, ils seront plus sages et plus calmes en classe. En été quand il fait aussi chaud que le furent les dix premiers jours de notre mois d’août, les enfants de dix à treize ans crient dans le jardin de 19h à 22h avant que n’arrivent les jeunes gens et leurs chiens qui heureusement se réfugient derrière les arbres, ce qui n’empêche malheureusement pas les aboiements d’arriver jusqu’à nous. Les après-midi ne sont pas moins intéressantes: un acrobate sur motocyclette à pot d’échappement modifié dévale la rue des Blanchisseurs, la rue de Stalingrad, la rue de la Fontaine Henry IV et remonte (une amie me l’a confirmé) l’avenue Roger Salengro. Elle m’a même dit être descendue pour lui demander de ne pas faire du quartier un motodrome mais en vain, le garçon ne s’est pas arrêté. Il continuait l’autre nuit son manège à une heure avancée quand j’ai pris la décision de téléphoner à la police de Sèvres qui m’a promis d’envoyer un véhicule quand il s’en trouverait un de libre... Que voulez-vous, Monsieur le Maire, tant que nous n’aurons pas dans une communauté aussi importante que celle de Chaville une police pour nous protéger, nous ne cesserons d’être ce que nous appelons entre nous un « sous-Sèvres. » J’ai entendu dire que le conseil municipal n’avait pas trouvé bon d’installer une Maison des Jeunes dans l’ancienne médiathèque en raison du bruit que ces derniers auraient pu occasionner la nuit. Pour les quelques heures de sommeil que vous avez préservées, puis-je me permettre de vous dire: Merci, Monsieur le Maire! Le 23 Août Absorbée par mes propres aventures qui sont plutôt des incidents de parcours je croyais que l’été passerait sans que nous soyons confrontés à de nouvelles horreurs. Avant de les aborder, je voudrais m’arrêter quelques instants sur les manifestants de Belgrade qui ont demandé la démission de Milosevic. En mon âme et conscience, je croyais véritablement qu’ils désapprouvaient enfin la politique d’épuration ethnique du tortionnaire et défilaient pour cette seule raison tardive mais au demeurant valable. Quelle ne fut pas ma surprise et ma douleur quand j’entendis aux nouvelles que la raison première de leur manifestation et leur rejet du dictateur étaient dus à la seule raison qu’il avait abandonné le Kosovo. Les Serbes ont-ils irrémédiablement perdu toute conscience, toute compréhension de leurs frères humains? Je n’ai plus l’espoir qu’ils redeviennent jamais nos amis: je ne veux pas entendre parler d’une fédération yougoslave - encore moins d’une Grande Serbie - qui n’aura plus de raison d’être avant que les gens de cette partie de l’Europe aient retrouvé leur sens commun et même s’ils sont persuadés qu’une partie de leurs racines sont dans une terre, le Champ des Merles, pour laquelle ils se sont battus depuis 1389 et où se sont jouées selon eux les destinées de leur nation. Ils doivent comme nous tous sur cette terre apprendre à cohabiter, à tolérer l’autre et ses différences, cet autre dont ils n’ont pas à savoir s’il est venu avant ou après eux, l’essentiel étant que chacun vive en paix avec son voisin de quelque race ou religion soit-il, l’Israélien avec le Palestinien, l’Arabe avec le Berbère, le Turc avec le Kurde, le Hutu avec le Tutsi, l’Irlandais avec l’Anglais, le Pakistanais avec l’Indien, le Russe avec le Tchétchène, le Serbe avec l’Albanais...jusqu’au jour du Jugement Dernier où nous serons tous égaux face à la volonté divine. Ces nouvelles horreurs sont bien sûr le terrible tremblement de terre qui vient de secouer la Turquie et a fait un nombre incroyable de victimes. Il y a vingt ans ce pays a fait partie intégrante de ma vie et je l’ai parcouru d’Istanbul aux confins de l’Anatolie Orientale et de la Mer Noire à la Méditerranée, le trouvant si magnifique, si attachant que j’y ai laissé un lambeau de mon coeur. Je comprends le désarroi des familles qui ont perdu leurs proches, leurs maisons et les quelques biens qu’ils avaient sur cette terre mais je crois que cette femme d’architecte a raison: aucun pays en vérité n’a construit un nombre suffisant d’immeubles antisismiques, les riches Etats-Unis ou le Japon pas beaucoup plus que les pays en voie de développement. Mon fils cadet vivant comme je l’ai déjà dit à San Francisco, le seul grand exemple que j’aie vu de mes propres yeux est le Triangle, un ensemble construit par les membres de la Delancey Street Foundation au bord de la baie. A peine achevé lors du dernier tremblement de terre et proche de Bay Bridge qui s’est effondré, il a parfaitement tenu le coup et pas une fenêtre ne s’est brisée alors que toutes celles de l’ancienne maison située à plusieurs kilomètres de là, face à Golden Gate Park, ont éclaté en mille morceaux. Une telle construction vaut une fortune et si j’admets que des promoteurs turcs ont livré des immeubles inadéquats et trop chers aux futurs propriétaires, je doute que la Turquie, même après ce terrible séisme, ait jamais les moyens ou même le désir d’envisager un véritable programme antisismique. Le Président turc, visitant les ruines, n’a-t-il pas dit : « Que pouvons-nous contre une catastrophe où est la main de Dieu ? » Une bonne raison d’être fataliste et de constater sans rien entreprendre... Un homme de la rue le répétait l’autre jour avec amertume : « le gouvernement a de l’argent pour combattre les Kurdes mais pas pour protéger les simples citoyens que nous sommes. » Si j’ai bien compris car je n’y connais pas grand chose, la faille turque est la même que les sismographes surveillent aux alentours de Nice, de la Yougoslavie et de la Grèce. Sommes-nous sûrs que tous les récents immeubles de notre Côte d’Azur soient dans les normes? La même femme d’architecte disait l’autre jour à la radio que certains immeubles l’étaient mais certainement pas tous en raison du coût élevé de revient. Et puis les spécialistes nous ont confirmé qu’il était encore très difficile de prévoir un séisme et que si les Chinois l’avaient fait il y a quelques années, évacuant assez tôt les habitants d’une cité, il ne pouvait s’agir que d’un coup de dés chanceux puisque le même phénomène quelques temps après n’a été prévu par aucun sismographe et a causé le nombre habituel de victimes. Pour le moment, la seule chose à faire est d’aider les Turcs à déblayer les immeubles atteints afin de découvrir d’éventuels survivants, de nourrir et de loger les gens qui n’ont plus rien et d’éviter la propagation d’épidémies telles que le choléra. Pour le reste, l’avenir seul dira si de telles catastrophes sont évitables. Le 24 Août J’éprouve une sorte de désarroi quand j’écoute les nouvelles contradictoires venant de Turquie: les unes me disent que le gouvernement a demandé aux équipes de secours de regagner leur pays respectif car il faut maintenant songer aux vivants et à leur protection vis-à-vis d’un effondrement possible des immeubles d’une part - des pluies torrentielles se sont abattues sur les régions touchées, ce qui ne facilite évidemment pas les choses - d’une propagation des épidémies d’autre part. Cette attitude, je peux la comprendre même si les sauveteurs disent qu’on peut retrouver des survivants à cinq jours et même une semaine de la catastrophe. Deux cent mille personnes sont sans abris, il faut dès à présent songer à la reconstruction et réaliser que les tentes seront des protections inadéquates durant l’hiver qui peut être très froid dans ce pays du Moyen Orient. Nous sommes bientôt en septembre et il n’y a pas de temps à perdre. Ce sont les autres informations qui me rendent perplexe. Certaines équipes médicales des pays occidentaux nous a-t-on dit hier ont été contraintes de s’éloigner de la région d’Izmit pour se concentrer sur des endroits où les pertes sont moins fortes et où les habitants peuvent se passer de techniques de pointe. Ainsi nous avons vu un chirurgien français plâtrer le poignet d’un garçon qui souffrait depuis le tremblement de terre et qui aurait pu recevoir les soins d’un infirmier. « Médecins du Monde » s’étonne de cette attitude incompréhensible et d’une déclaration d’un ou deux ministres selon laquelle les chirurgiens et les médecins turcs ou des pays musulmans limitrophes peuvent faire face aux conséquences de la catastrophe. Je sais par mon expérience personnelle puisque j’ai consulté pour une amie âgée un grand cardiologue d’Anatolie Orientale que la médecine est très poussée en Turquie, plus que dans les autres pays du Moyen Orient, Israël excepté, mais il n’empêche que les blessés innombrables ont besoin de tous les soins et de toutes les bonnes volontés qu’on peut mettre à leur disposition, de quelque pays viennent les aides, en particulier de la Grèce tant détestée. La chaîne de bonne volonté ne peut se permettre d’être interrompue par des arguties politiciennes et il serait bon que la hache de guerre soit enterrée pour un temps indéterminé. Les esprits humains sont-ils si bornés qu’ils ne puissent se rendre à une telle évidence ? Un médecin d’origine turque et qui exerce dans un hôpital français a fait appel hier sur France2 à nos concitoyens pour que des aliments secs, des vêtements, des médicaments et du matériel médical soient dirigés sur la Turquie. Comme je l’ai dit, j’aime ce pays très fort mais je connais la prévarication de ses fonctionnaires à tous les niveaux et je ne voudrais pas que la générosité des uns soit détournée au profit des autres. L’ennui dans des entreprises de ce genre est qu’il faut toujours passer par des intermédiaires et que les distributions de vivres surtout ne sont jamais faites directement. Les gens sont prêts à donner et puis, comme cela s’est produit quelquefois en Albanie, on retrouve les denrées à l’étalage des épiceries. Nous ne sommes d’ailleurs pas meilleurs que les autres. Je me rappelle l’effondrement du barrage de Fréjus: le monde entier avait envoyé beaucoup d’argent, des vivres et des vêtements et les victimes n’avaient pratiquement rien reçu de cette manne, ce qui choqua énormément les donateurs et les gouvernements étrangers. Souhaitons que cette fois-ci tout se passe bien et que mes doutes soient sans fondement. Décidément, rien n’est rose dans notre bas monde: il semble que la cohabitation soit impossible, pour le moment du moins, au Kosovo. Chaque jour des incidents se produisent car les Albanais qui ont eu des morts dans leur famille et dont les maisons ont été ou occupées ou saccagées par les Serbes, ne supportent pas que ces derniers reçoivent une protection quelconque des troupes de la CAFOR surtout quand elles sont russes. Pardonner, oublier les sévices passés, cela prend du temps, qu’on soit chrétien, juif, musulman ou agnostique. Cette mémoire que l’on nous demande si fort de conserver, elle peut jouer semble-t-il à contretemps, les simples mortels que nous sommes ne comprenant pas que si nous devons être vigilants, nous ne sommes pas des instruments de vengeance contre ceux qui nous ont offensés. Nous n’avons vu aucun Juif, que je sache, aller massacrer des Allemands après la Seconde Guerre Mondiale. En fait c’est « notre mémoire » qui doit perdurer dans notre coeur et pas le souvenir du mal qu’on nous a fait. Comprendrez-vous jamais cela, mes frères humains? Une autre guerre fait rage, celle que les Russes ont entreprise contre, disent-ils, les éléments extrémistes musulmans de Tchétchénie et du Daghestan. Je préfère ne pas en parler car, on l’aura compris, les Russes ne sont pas ma tasse de thé pas plus que les Islamistes. Je ne vais pas jusqu’à dire : « Qu’ils règlent leurs affaires entre eux, peu me chaut ! » parce qu’une fois de plus il y aura de nombreux innocents parmi les victimes. Je me permets seulement de croire que les Russes vont par leur attitude intransigeante permettre l’éclosion d’une nouvelle nation acquise à l’Islamisme dur comme cela s’est produit en Afghanistan. Tant pis pour eux et tant pis pour nous ! Le 27 Août Voici une belle occasion de plus de m’indigner contre les propos qu’a tenus Jean D’Ormesson à l’égard de François Mitterrand, propos tenus non comme on aurait pu s’y attendre dans le Figaro mais dans le Nouvel Observateur et je m’étonne d’ailleurs qu’un hebdomadaire réputé de gauche ait ouvert ses pages à ce que je suis tenue d’appeler un calomniateur. En effet le jour même de sa remise de pouvoir à Jacques Chirac, l’ancien Président aurait reçu le comte et critiqué le lobby juif international. Comme apparemment il n’y avait pas de témoin qui puisse témoigner de la véracité de ce qu’avance notre spécialiste des Belles Lettres, de la politique et de l’éloquence satisfaite, aucune personne de bonne foi ne peut accepter qu’on remue une fois de plus de la boue autour d’un homme qui, comme tous ses frères humains, eut quelques défauts à côté de ses grandes qualités. Je sais que l’amitié intense qui unissait François Mitterrand et Elie Wiesel fut ébranlée à l’annonce de certains actes répréhensibles du Président et j’ai été très malheureuse en apprenant que le second avait décidé d’oublier en quelque sorte ce qui fut une entente véritable couronnée par « Mémoire à Deux Voix », un livre publié en 1995, un an avant la mort de François Mitterrand. Je tiens à citer l’avant-propos de cet ouvrage qui ne peut qu’émouvoir le lecteur : L’homme politique s’exprime d’abord par ses
actes ; c’est d’eux dont il est comptable ; discours et écrits ne sont
que pièces d’appui au service de son oeuvre d’action. Mais lorsque le mandat s’achève, que l’oeuvre
s’accomplit, et qu’avec l’âge l’horizon se rapproche, le besoin naît,
souvent, de rassembler des pensées éparses et de confier à l’écriture le
soin d’ordonner sa vie. Arrivé là où je suis, j’éprouve, moi aussi,
maintenant la nécessité de dire en quelques mots trop longtemps contenus, ce
qui m’importe. Tel est l’objet de ce livre. C’est pourquoi j’ai entrepris avec Elie Wiesel ce
travail de mémoire. Odile Jacob m’a convaincu de le mettre en forme. Qu’elle en soit, ici, remerciée. » François Mitterrand Et puis je ne peux résister à l’envie de rappeler un passage du même livre, pages 92 et 93, quand François Mitterrand répond aux propos d’Elie Wiesel : E.W.- Vous aimez Israël, vous aimez cette
terre. Vous en parlez toujours avec beaucoup d’émotion. F.M.- Jusqu’à ce que je m’y rende, en 1980, Jérusalem
était, à mes yeux, une terre mythique. Alors, la toucher, voir des Juifs
vivre sur ces terres si anciennes me procura en effet une très grande émotion.
Pour moi, qui m’intéresse à ce passé, c’était une projection
formidable. E.W.- Aimeriez-vous partir un jour à Jérusalem pour
y vivre et y écrire ? F.M.- Oui, j’aimerais écrire là-bas. Ce lieu éveille
en moi toute une série d’aspirations. Ce n’est pas le seul, bien entendu,
mais c’est peut-être celui qui concentre le plus d’éléments spirituels,
intellectuels, historiques et politiques. Cela m’intéresserait donc, une
fois que je serai libre de toute obligation, de flâner là-bas, de songer, de
visiter les hauts lieux, de rencontrer quelques personnalités parmi les
intellectuels et les religieux. Je crois que les sentiments de François Mitterrand à l’égard des Juifs sont bien exprimés dans ces quelques réflexions et je me rappelle l’aversion que j’ai éprouvée à l’égard de Jean d’Ormesson quand j’ai lu « Le Juif Errant », cet homme qu’il a chargé de tous les maux de la terre, la seule exception de tout le livre étant l’amitié qui unit à St François d’Assise l’être condamné à marcher éternellement pour avoir refusé de l’eau à Jésus montant au Golgotha. Je veux également me souvenir de l’accolade, du baiser même que donna Pierre Mendès France à François Mitterrand le jour de sa première élection à la Présidence de la République en 1981. Je ne pense pas que le grand homme d’Etat ait jamais galvaudé son amitié d’autant plus que, fin limier politique, il devait tout savoir de l’homme qui venait d’accéder aux plus hautes responsabilités. Et puis un autre de mes coreligionnaires auquel va toute mon admiration n’a jamais cédé à la tentation d’écouter les détracteurs et a conservé au-delà de la disparition un attachement indéfectible à son ami. Je veux parler bien sûr de Robert Badinter qui a décliné toute discussion au sujet des « manques » du Président et réaffirmé une amitié dont il resterait fier à jamais. Je me permets de préférer cette attitude à celle qui est plus caractéristique d’un serpent venimeux que d’un homme sage et tranquille. Une fois de plus je serais tentée de croire que les simples citoyens que nous sommes, confinés à une vie sans résonance officielle, ont peut-être de la chance à n’être écoutés de personne. Leurs propos, leurs pensées, leurs écrits mêmes - j’en suis une preuve tangible - ne peuvent faire de mal aux familles de celui ou de ceux qu’ils auraient choisi comme cible. Peu importe en effet à Monsieur Jean d’Ormesson, à Monseigneur Gaillaud ou à l’abbé Pierre qu’on a vraisemblablement réhabilité aux yeux du grand public s’ils ne sont pas ma tasse de thé. Ils ne le sauront jamais car même si une fois ou deux je me suis permise de leur envoyer une lettre où je parlais de mes doutes à leur sujet et au sujet de leurs oeuvres, ils n’ont pas jugé bon de me répondre. Que voulez-vous, Monsieur, - et pour paraphraser Jacques Brel - ces gens-là, Monsieur, ils ne pensent pas, ils ne pensent pas parce qu’ils parlent trop ! Le 29 Août J’ai éprouvé une émotion étrange en écoutant hier en fin d’après-midi sur France Culture l’histoire de Robert et Gérald Finaly, ces deux enfants nés pendant la guerre de parents juifs autrichiens réfugiés en France qui les ont confiés à une crèche de Grenoble avant d’être déportés dans les camps de concentration d’où ils ne sont jamais revenus. La première retransmission datant de Mai 1999, c’était presque une première à laquelle j’étais confrontée, raison sans doute pour laquelle je me suis précipitée de ma voiture à mon appartement pour ne rien perdre de ce compte-rendu où, une fois de plus, l’Eglise catholique romaine était le principal accusé. Comme je suis plongée en ce moment dans une étude comparée du soufisme et du hassidisme (qui me donne beaucoup de mal), j’ai lu de nombreux ouvrages non seulement sur les deux mystiques mais également des récits, des contes, des légendes, des paraboles où l’Eglise apparaît sous un jour plutôt funeste, en particulier dans un très beau livre de Schalom Asch publié en 1939 chez Flammarion « Le Juif aux Psaumes. » L’histoire se passe dans une famille hassidique de la Pologne post-napoléonienne tiraillée entre la Russie à l’Est et la Prusse à l’ouest. Un des derniers chapitres s’intitule « Le Curé », un homme ni meilleur ni plus mauvais qu’un autre mais qui apprend par des soeurs bien pensantes qu’une jeune fille juive est tombée amoureuse d’un beau jeune homme chrétien et qu’elle veut se convertir pour se marier dans la « vraie foi. » Pratiquement séquestrée dans un couvent le jour même où elle devait épouser un jeune homme choisi par son père, la jeune fille est peu à peu envahie par le doute. Elle aimerait revoir sa mère et lui demander conseil mais les nonnes qui la gardent ont l’ordre de l’enfermer dans une chambre d’où elle ne peut avoir aucun contact avec l’extérieur. Son angoisse devient chaque jour plus grande et le jour même de son baptême, elle se précipite par la fenêtre et se tue. Je ne veux pas entrer ici dans la signification symbolique de ce suicide qui permet au corps de Reïsel d’être enterrée en terre sainte puisqu’elle n’a pas reçu « le signe juridique et sacral de l’insertion dans l’Eglise chrétienne », je veux seulement réaffirmer que les prêtres, appartenant à une religion missionnaire et prosélyte, ce que n’est et n’a jamais été le judaïsme, ne lâchent en aucun cas une proie, aussi naïve et peu informée soit-elle. Ils le font de temps en temps avec bonne foi parce qu’ils ont toujours cru depuis la naissance de Jésus et le croiront encore jusqu’au jugement dernier qu’il n’y a pas d’autre recours possible contre l’enfer que l’entrée au sein de leur Eglise. Cette croyance qui les a transformés en tortionnaires durant des périodes telles que l’Inquisition est si ancrée chez eux qu’ils n’ont en fait pas l’intention de renoncer à la pratique de leur sacerdoce ambitieux. L’histoire des enfants Finaly m’a rappelé celle de Monseigneur Lustiger parce que dans les deux cas les plus hautes autorités de l’Eglise et du Consistoire Israélite de France sont intervenues, les unes pour justifier le maintien des garçons en terre chrétienne, les autres pour qu’ils soient rendus à leur famille naturelle, dans le cas de l’archevêque son propre père, dans celui des enfants ses oncle et tante d’Israël. L’église a gagné en ce qui concerne Monseigneur Lustiger parce qu’il avait déjà quatorze ans quand il a été confié aux prêtres qui l’ont baptisé puis ont « parfait » son éducation religieuse. Il avait en conséquence choisi sa voie quand il a revu son père après la guerre et la déportation de sa mère n’a même pas pesé dans la balance. Dans le cas des enfants, après qu’on les ait baptisés, cachés, enlevés pour les conduire hors de France, les efforts conjugués de certains membres de l’Eglise, d’une demoiselle Rivière en particulier, et ceux du Grand Rabbin de France et du Baron Guy de Rotschild, Président du Consistoire de France, ont abouti après neuf ans d’efforts au respect du jugement rendu par le Tribunal de Grenoble. Robert et Gérald ont été remis entre les mains de leur famille et si Gérald, devenu chirurgien en Israël, a dit lui-même qu’un an avait été nécessaire pour qu’il s’habitue à sa nouvelle vie et à sa religion retrouvée, il n’a pas une seule fois regretté que le bon droit l’ait emporté. Une réflexion de l’un des intervenants m’a particulièrement frappée par sa justesse d’autant plus qu’il l’a faite au moment même du drame et je comprends mal pourquoi les défenseurs de l’Eglise n’ont pas accepté et n’acceptent jamais d’ailleurs qu’elle soit mise à exécution : « Puisque les garçons », a-t-il dit, « ont été durant plus de dix ans élevés dans la foi catholique, n’est-il pas juste ou tout au moins admissible qu’ils reçoivent durant le même nombre d’années une éducation juive afin qu’ils puissent juger, comparer puis choisir par eux-mêmes ? » « Non » ont répliqué les prêtres à l’époque « le baptême étant une institution sacrée, ceux et celles qui l’ont reçu demeurent chrétiens à jamais ! » ne réalisant pas ou ne voulant pas comprendre que, selon la loi mosaïque, les enfants d’une mère juive demeurent juifs en dépit de toute manipulation faite à leur endroit. Le dialogue entre les catholiques et les juifs a toujours été un dialogue de sourds à quelques exceptions près. Le restera-t-il à jamais ? Le 31 Août Décidément je ne sais rien et je me demande si j’apprendrai jamais quelque chose ou si je serai un jour apte à comprendre ou seulement à percevoir ce qui se passe de terrible dans le monde. « Timor », vous connaissez, Timor, Monsieur ? Moi, ce nom me rappelle le temps où je croyais que la Patagonie et Ushuaïa étaient des terres de légendes jusqu’à ce que mes parents s’y rendent dans les années cinquante et m’écrivent de là-bas. « Timor » : les gens y souffrent dans leur chair de sévices et de malnutrition, les enfants sont squelettiques avec ce ventre proéminent et ces grands yeux étonnés des petits qui n’ont jamais bu assez de lait ou mangé à leur faim. Pour savoir où est Timor, je dois prendre mon dictionnaire: c’est une île de l’Indonésie au nord de la Mer de Timor qui, occupée dans sa totalité depuis 1975 par la République d’Indonésie, a déclenché une guérilla pour recouvrer son indépendance, ce que n’apprécient guère apparemment les “tenants de l’ordre”, refrain connu. D’après ce que j’ai entendu et vu aux informations, seul en vingt cinq ans Arthur Schlessinger qui n’a jamais eu sa langue dans sa poche a blâmé le monde politique international pour n’avoir eu à aucun moment la moindre réaction positive à l’égard des gens d’un petit territoire sans importance. Ce qui me fait mal dans cette information, c’est que nous avons appris le même jour une chose dont j’étais persuadée dès le début: les Russes ou plutôt la famille de Ieltsine a détourné à son profit dix millions (dix milliards ?) de dollars du FMI. A notre niveau, pas un d’entre nous ne croyait que les sommes d’argent remises à la Russie par la communauté internationale serviraient à la bonne marche de cette nation pourrie. Nous croyions plus volontiers qu’elles iraient tout droit dans les poches de la nouvelle mafia dont Ieltsine fait assurément partie. Dix millions ou dix milliards de dollars, vous vous rendez compte, Monsieur, combien nous aurions pu nourrir et sauver de petits enfants de Timor ? Je voudrais être pieuse et pouvoir prier le soir pour que tous les petits enfants du monde et les pauvres vieux qui n’en peuvent plus de vivre et de souffrir reçoivent chaque jour un peu de notre pain quotidien. Et quand je pense que l’argent international sert à bourrer les Russes de vodka, je n’ai qu’une envie, me cacher pour pleurer sur notre égoïsme et notre ignorance du mal que nous faisons sciemment ou inconsciemment. Le 16 Septembre Au cours de la journée d’hier j’ai écouté deux fois Monsieur Pierre Marion, la première fois aux informations de 13 heures sur France Inter et puis hier soir dans la nouvelle Marche du Siècle présentée sur France 3 par Michel Field qui traitait de la liberté toute relative des Français épiés par les écoutes, les systèmes de surveillance et autres procédés qui tiennent plus d’une gestion fasciste que de celle d’une démocratie libérale. Monsieur Pierre Marion, ancien chef de la DST, est le nième « auteur » à régler ses comptes avec Monsieur Mitterrand. Si peu de temps après les propos acerbes de la tête pensante du Figaro, c’est trop tout de même et je serais tentée, comme l’a fait Madame Danièle Mitterrand répondant à Paul Amar dimanche à midi sur France 2 : « je désirerais qu’on parle d’autre chose. » Les reproches de Monsieur Marion sont basés semble-t-il et entre autres sur des dépenses occultes faites par notre ancien président en faveur de sa fille Mazarine. Je ne sais pourquoi mais j’ai en tête la phrase que les nazis prononçaient pendant la Seconde Guerre Mondiale à l’encontre des gens qu’ils avaient l’intention d’enfermer ou de supprimer : « ils font partie du complot judéo-maçonnique-marxiste international. » A ce titre, il est heureux que Monsieur Mitterrand soit décédé car je ne donnerais pas cher de sa peau s’il pouvait entendre les milliers de fautes qui lui sont imputées. Pour Monsieur Marion en tout cas, l’ère Mitterrand serait la plus néfaste qu’ait jamais connue notre pays. D’après ce que j’ai vu hier soir, l’homme n’est plus très jeune et il a certainement connu l’Occupation. Alors je me permets de lui faire remarquer qu’il se trompe à la fois d’époque et d’homme et que si l’on me demandait de choisir, je répondrais : « un million de fois l’ère Mitterrand mais jamais au grand jamais ne me faites revivre le nazisme. Je préfère mourir tout de suite. » Le 17 Septembre - E-Mail à Elie Wiesel Je veux tout d’abord, cher Elie Wiesel, vous dire
mon admiration et ma reconnaissance pour votre vie et votre oeuvre. J’ai soixante seize ans, j’appartiens à une
famille juive libérale mais depuis des années je m’intéresse à deux
mystiques : le hassidisme et le soufisme. J’ai bien connu Madame Eva de
Vitray-Meyerovitch, la grande orientaliste française qui, vous le savez peut-être,
a adopté l’Islam suite à la mort subite de son mari. Mon désir de
l’avoir comme maître pour faire une étude comparative des deux mystiques
ne s’est pas concrétisé en raison de son grand âge mais j’ai décidé
avant de mourir d’essayer de réaliser cette étude. J’ai bien sûr été amenée à lire de nombreux
ouvrages, en particulier ceux qu’Eva de Vitray-Meyerovitch a écrit sur Mawlânâ
Djalâl-ud-Dîn Rûmi, le grand poète créateur de l’Ordre des Derviches
Tourneurs et auteur en particulier d’un vaste poème de quarante cinq mille
vers environ, divisé en six livres, le Mathnawî. Celui-ci comporte des
anecdotes, des citations du Coran, des apologues, des traditions prophétiques,
des légendes, des thèmes folkloriques...parmi lesquels se trouve l’allégorie
du Trésor caché. Eva de Vitray-Meyerovitch écrit page 239 de son
ouvrage « Mystique et Poésie en Islam » : « L’allégorie
du Trésor caché que l’on cherche vainement au loin et dont l’approche
est défendue par un serpent ou un dragon - le nafs, ou âme concupiscente -
mais que l’on trouve dans les ruines de l’existence charnelle, est reprise
plusieurs fois : ‘Démolis la maison’, conseille le Mathnawî. ‘Le trésor
se trouve sous la maison... A la fin, celle-ci tombera elle-même en ruines,
et le trésor qu’elle recelait sera sûrement révélé ; mais il ne
t’appartiendra pas, car l’esprit reçoit ce don divin comme salaire en vue
de détruire la maison’. Ce thème emprunte la forme d’un apologue : Un habitant de Bagdad avait gaspillé tout son héritage
et se trouvait dans le dénuement. Après qu’il eût adressé à Dieu
d’ardentes prières, il rêva qu’il entendait une voix lui disant qu’il
existait dans la ville du Caire un trésor caché à un certain endroit. Arrivé
au Caire sans argent, il résolut de mendier, mais eut honte de le faire avant
que la nuit fût tombée. Comme il errait dans les rues il fut saisi par la
patrouille qui le prit pour un voleur et le roua de coups avant qu’il ait pu
s’expliquer. Il y parvint enfin et raconta son rêve avec un tel accent de
sincérité qu’il convainquit le lieutenant de police. Celui-ci s’écria :
‘Je vois que tu n’es pas un voleur, que tu es un brave homme; mais comment
as-tu pu être assez stupide pour faire un aussi long voyage en te basant sur
un songe ? Moi, j’ai rêvé bien souvent d’un trésor caché à Bagdad,
dans telle et telle rue, dans la maison d’un tel, et je ne me suis pas mis
en route pour cela.’ Or, la maison qu’il mentionnait était celle du
voyageur. Ce dernier, rendant grâces à Dieu que la cause de sa fortune fût
sa propre erreur, retourna à Bagdad où il trouva le trésor enfoui dans sa
maison. » Eva de Vitray-Meyerovitch ajoute que cette parabole
est commentée par l’indianiste Heinrich Zimmer qui écrit : « Ainsi
donc le vrai trésor, celui qui met fin à notre misère et à nos épreuves
n’est jamais bien loin, il ne faut pas le chercher dans un pays éloigné,
il gît dans les retraits les plus intimes de notre propre maison, c’est-à-dire
de notre propre être. » Dans les notes additionnelles à ce chapitre « l’Homme
Parfait », Eva de Vitray-Meyerovitch rappelle que le thème du Trésor
caché a été repris par Martin Buber dans ses Hassidischen Bücher
et elle raconte l’histoire du Rabbin Eisik de Cracovie qui eut un rêve
lui enjoignant d’aller à Prague. Vous connaissez la suite. J’avais bien sûr lu moi-même l’histoire du Trésor
dans les Contes Hassidiques de Martin Buber au chapitre « Pjyzha et les
Ecoles Annexes » (Simha Bounam de Pjyzha) dans une édition de 1949 qui
me vient de mes parents et je l’ai retrouvée dans votre « Célébration
Hassidique » au chapitre « L’école de Pshiskhe. » Vous
dites que cette histoire a deux auteurs, Rabbi Nahman de Bratzlav et Rabbi
Bounam de Pshiskhe, qui tirent d’elle deux conclusions ou deux morales
quelque peu différentes. Quand j’ai décidé d’entreprendre mon étude,
j’assistais assez régulièrement aux conférences que Marc-Alain Ouaknin
donne une fois par mois à Copernic. Je me suis permise de lui poser quelques
questions mais s’il m’a recommandé de lire son Tsimtsoum, il m’a déclaré
en revanche ne rien connaître au soufisme, ce qui m’a paru étrange puisque
Eva de Vitray-Meyrovitch elle-même n’hésite pas à citer Martin Buber et
qu’Idries Shah dans « The Way of the Sufi » écrit : « The
word Sufi has been linked with the Hebrew cabbalistic term of Ain Sof (‘the
absolutely infinite’). It would not reduce the problems of the student at this
stage to learn that it is said, with all the authority of the Jewish
Encyclopaedia, that Hebrew experts regard the Cabala and the Hassidim, the
Jewish mystics, as originating with Sufism or a tradition identical with it. »
La Jewish Encyclopaedia ajoute : « Jewish sages regarded by Western
scholars as following the Spanish Sufi schools include : Juda Halevi of
Toledo, in his Cuzari, Moses ben Ezra of Granada ; Josef ben Zadiq of Cordoba,
in his Microcosmus ; Samuel ben Tibbon ; Simtob ben Falaquera. » Je ne suis pas ici pour polémiquer avec vous, cher
Elie Wiesel, quant au bien-fondé des différentes thèses mais pour vous
poser ces questions à laquelle je serais honorée de recevoir une réponse :
tout en sachant que les mêmes thèmes, symboles, paraboles ou allégories, la
même aspiration vers Dieu, se retrouvent dans toutes les mystiques, ne
trouvez-vous pas étrange qu’un récit hassidique reprenne pratiquement mot
pour mot, le nom des villes seules étant différent, celui que Mevlana a fait
au 13ème siècle à Konya dans son Mathnawî ? Pensez-vous que les Rabbis
dont Martin Buber et vous relatez l’histoire et qui étaient des hommes éminents
et lettrés aient pu avoir connaissance des écrits du grand poète soufi ?
Avons-nous au contraire là une coïncidence absolument fortuite ? Le 23 Septembre - Lettre à Canal+ J’ai attendu une demi-heure il y a une quinzaine de
jours pour atteindre au téléphone une de vos opératrices. Je voulais lui
dire que je venais d’assister à une scène intolérable interprétée par
vos troupes « perturbatrices » des « Robins des Bois »
ou des « Invités » (ma mémoire ne garde pas le souvenir de ces
pantins). En tout cas, durant quelques minutes, ces personnages se sont
copieusement vomis un liquide blanchâtre les uns sur les autres et je me suis
demandée la raison pour laquelle on devait faire rire avec de telles insanités.
En ce qui concerne Nagui, je réitère »: un présentateur
n’a pas fait toutes les chaînes de radio et de télévision, été remercié
par toutes, sans qu’il y ait été pour quelque chose. Si Canal+ doit
compter sur lui pour renouveler la saveur de ses programmes, je crains pour
les « consommateurs » que nous sommes (je n’aime d’ailleurs
pas beaucoup ce terme car il me déplaît d’apprécier votre chaîne comme
je le ferais d’un gâteau ou d’une lessive). Ainsi que l’écrit une
lectrice de Télérama : « Pourquoi donc Nagui est-il le principal invité
tous les jours à ‘Coucou, c’est nous’ sur Canal+ ? » C’est
évident, Nagui est vulgaire, s’écoute et n’écoute personne. Ne croyez surtout pas que je n’aie pas essayé de
tenir le coup à plusieurs reprises mais le courage m’a manqué. Je continue
à regarder vos émissions de midi et je voudrais que vous compreniez tous la
différence qu’il y a entre l’humour grinçant parfois de Bruno Gassiot et
l’ineptie de cet « Invité » actif je crois sur « Comédie »
où il n’arrive pas à maîtriser les barreaux d’une échelle. C’est lui
que je devrais supporter pour les intermèdes « perturbateurs » de
« Nulle Part Ailleurs ? » Nous faisions mieux dans les comédies
que nous donnions à l’Ecole Communale il y a soixante ans pour la remise
des Prix. Je
suppose que les actionnaires de Canal+ sont contents puisque les dividendes
rentrent mais nous, le public, les payeurs, nous ne le sommes pas. Nous aimons
l’humour certes mais également la rigueur, Bruno Gassiot et Philippe
Gildas, Les Guignols et Michel Field. Au-delà ou plutôt en deçà, nous
sommes dans l’obligation de décrocher. Quand chaque mois mon compte est débité
des sommes que je dois à Canal+ et à Canal Satellite, je deviens de plus en
plus sceptique quant à l’intérêt de ce débit et je m’interroge. Le 27 Septembre Hier soir sur Arte, une bonne partie des informations a été consacrée aux affres d’un architecte libéral de Belgrade dont la diatribe à l’égard de Milosevic fut aussi violente que ses arguments contre les bombardements de son pays par l’OTAN, le seul bienfait de ces derniers ayant été, selon lui, la destruction du bâtiment des forces militaires, très laid à son avis et méritant d’être repensé puis reconstruit à d’autres fins. Je sais bien qu’il défile aujourd’hui dans les rues de sa capitale pour demander la démission de Milosevic mais que risque-t-il puisque le dictateur est bien trop rusé pour exercer des violences contre ses opposants et risquer ainsi de mettre sa position et ses intérêts familiaux en danger au moment précis où la Russie a d’autres chats à fouetter que de venir au secours de sa voisine serbe ? Où était-il, Monsieur l’architecte libéral, quand les bombes et les chars de son pays détruisait Sarajevo ? Où était-il quand les snipers de son pays tuaient les femmes et les enfants depuis les toits de Sarajevo ? Il ne défilait pas que je sache. Je n’ai jamais entendu à cette époque une seule voix libérale se faire entendre depuis la capitale pour défendre les victimes de Sarajevo. Qu’on ne me parle pas de peur de Milosevic ! Les Serbes des années quarante résistaient aux nazis et se battaient pour la liberté du monde. Ils n’avaient pas peur, eux, des représailles ou tout au moins ils savaient parfaitement qu’ils risquaient la mort à chaque minute. Les libéraux comme Monsieur l’architecte se sont réveillés de leur torpeur quand leur propre pays, leur Serbie que tous voulaient « Grande » a été remise en question par les forces de l’OTAN. Ils se sont alors dit qu’il serait peut-être bon d’exprimer leur désapprobation de Milosevic. Mais qu’ont-il fait quand le dictateur a été quatre fois réélu ? Ont-ils crié leur amertume ? Jamais. Tant que l’intégrité de la Serbie a été préservée, ils se sont tus et je ne saurais leur pardonner ce mutisme à surtout ce désintérêt des atrocités commises dans un pays de leur ancienne fédération. Voici toutes les raison pour lesquelles je ne suis pas arrivée une seule fois hier soir à ressentir une compassion quelconque vis-à-vis de Monsieur l’architecte libéral même quand furent évoqués les problèmes qu’auraient cet hiver les Serbes pour se nourrir et se chauffer. Tant de victimes plus touchantes existent à l’heure actuelle de par le monde! Les Serbes libéraux se préoccupent-ils véritablement des morts et des personnes déplacées du Timor Oriental, des victimes des séismes qui dévastent la terre de la Turquie à Taïwan et font des milliers de morts et de sans-abris, de la nouvelle guerre entreprise par leurs amis russes pour reconquérir la Tchéchénie sous le fallacieux prétexte qu’ils veulent détruire les terroristes alors qu’ils ne feront qu’aider à la création d’une nouvelle République Islamiste ? Se préoccupent-ils des ravages du SIDA en Afrique et de toutes les difficultés du monde que nous aurions voulu développer mais qui est resté tiers, des morts d’Algérie, dans les communautés rurales comme chez les intellectuels ? Moi, sans pouvoir faire beaucoup plus que de leur donner quelque argent et mon amitié car mes forces ne me permettent plus de me battre physiquement, je pense à eux tout le temps et je pleure pour eux tous et sur eux tous. J’en arrive même à ne plus ressentir d’antipathie à l’égard de l’abbé Pierre et de ses positions très conservatrices et antisémites quand je vois le vieil homme continuer à se battre pour tous les pauvres de notre pays. Il m’a fallu pourtant évacuer pas mal de sentiments contraires pour en venir à cette constatation car, contrairement à ce que pensait Pétain, je n’ai pas la mémoire courte. Je suis surprise de ne plus zapper quand il réapparaît de plus en plus fréquemment sur nos chaînes mais je me dis qu’ « Emmaüs » vaut bien que je passe l’éponge. Le 28 Septembre Je dois ajouter quelques mots au sujet des manifestations de Belgrade car j’ai entendu hier soir les slogans des quelques milliers d’hommes et de femmes qui défilaient à Belgrade: en général ils étaient dirigés contre Milosevic le Rouge. j’ai ainsi été confirmée dans cette notion selon laquelle les gens osent parce que le maître n’est pas en position aujourd’hui de se retourner contre eux. En fait, les Serbes en sont à l’heure actuelle au point où en étaient les Russes après la chute du Mur de Berlin et l’écroulement du régime soviétique, c’est-à-dire qu’ils ont mis dix ans de plus que leurs voisins pour contester le communisme et son infâme représentant. Je persiste ainsi dans l’idée qu’ils n’ont pas été très perturbés par tous les évènements douloureux qui ont mis à feu et à sang l’ancienne fédération yougoslave, qu’ils ont fait une croix orthodoxe sur les morts de Bosnie, ignoré le déplacement des foules chassées de leurs maisons et qui erraient sans but, chassées par les troupes serbes, à la recherche d’une halte incertaine. Ils se réveillent parce qu’ils ne se sentent plus eux-mêmes en sécurité dans leur cocon et au moment précis où le tigre ne semble pas aussi féroce qu’autrefois, seul qu’il est contre le monde et face à une Russie qui n’a ni le temps ni les moyens pécuniaires de lui venir au secours. Je veux toutefois préciser que, prononçant des mots assez durs contre une communauté qui a péché autant par indifférence que par orgueil ethnique et religieux, je n’oublie pas qu’il y a aujourd’hui des règlements de compte quotidiens au Kosovo dont les Serbes installés dans le pays sont victimes mais je n’arrive pas à ressentir au fond de moi-même la même compassion que naguère. Y a-t-il en effet commune mesure entre les centaines de milliers de déportés, les milliers de morts kosovars et les faits que nous constatons aujourd’hui ? Et puis il semble que les hommes n’ont jamais oublié la Loi du Talion citée dans le Lévitique : « vie pour vie, oeil pour oeil, dent pour dent ! Celui qui cause une lésion à un homme, on la lui causera » qui existait non seulement dans la loi israélite mais dans les codes juridiques non israélites de l’Antiquité et qui est appliquée aujourd’hui-même alors qu’elle est abolie en Israël dans les pays qui se réclament d’un Islam fondamentaliste. Les chrétiens n’ont jamais, l’Histoire nous le prouve abondamment, respecté la loi qui voulait remplacer celle du Talion et tendu l’autre joue quand on les avait frappés. Les Kosovars ne sont pas différents des autres hommes et il faudra beaucoup de temps et de patience pour rétablir une paix incertaine dans ce pays comme dans tous les pays où existent des minorités agissantes. Le 20 Octobre Papon est en fuite et les commentaires vont bon train mais le peu de connaissance que nous avions des procédés juridiques en vigueur dans notre pays nous permettait tout de même de savoir que si l’homme était remis en liberté pendant qu’on statuait sur son sort, aucun moyen coercitif ne pouvait être exercé contre lui. C’est ainsi que des policiers avaient pour mission de le protéger plutôt que de le surveiller et qu’ils l’ont salué quand il est parti de son domicile. Pourrais-je dire tout de même que la fin de sa vie est assez tourmentée, que je ne voudrais pas être à sa place et que la position même de ses enfants n’est pas confortable à moins que le nombre de leurs sympathisants soit tel que peu leur chaut l’avis de l’homme de la rue ou la peine des familles de victimes. Je ne voudrais même pas être à la place des avocats qui ont perdu la face vis-vis de leurs pairs mais sait-on jamais avec ces gens-là ! Je vois mal leur cabinet atteint par une histoire, aussi noire et sale soit-elle. Ils savent toujours retomber sur leurs pieds et se laver de toute suspicion même quand on suppute qu’ils auraient approuvé leur client à toutes les étapes de sa carrière répressive, vichyssoise ou contemporaine de la Guerre d’Algérie. J’évoque l’affaire de Madame Tibéri parce qu’elle fait partie des évènements quotidiens de notre vie mais j’ai toujours dit ce que je pensais des magouillages de la Mairie de Paris avant et pendant la gestion du maire actuel. Tous ses “amis” quittent le navire avant qu’il ne coule mais nous, les humbles, n’avions jamais embarqué alors notre objectivité à l’égard de ces personnes corrompues ne peut être mise en doute. Il est évident que l’Hotel de Ville constitue un tel gâteau qu’il y faudrait une personnalité bien propre et bien déterminée pour remettre de l’ordre. Existe-t-elle ? Décidément, j’ai l’impression de lutter depuis des décennies pour des causes qui se retournent contre moi ! Je suis toujours restée malgré mon âge le Don Quichotte auquel mon père se référait quand je partais me battre contre des moulins à vent. L’Algérie, le Vietnam et d’autres nations d’Afrique ou d’Orient sont devenues des ennemies d’Israël dès qu’elles ont acquis leur indépendance. Dieu sait si je fus contre l’apartheid, Dieu sait si j’ai prôné les livres d’André Brink et applaudi à la libération de Nelson Mandela mais le soutien qu’il a toujours apporté aux Palestiniens et le discours qu’il a prononcé avant-hier me gêne car il a comparé les souffrances de ce peuple à celles qu’a subies la communauté noire d’Afrique du Sud. C’est un peu fort tout de même et j’ai une fois de plus envie de dire qu’il n’y a pas de commune mesure entre les atrocités commises contre les frères de Mandéla et les difficultés des Palestiniens dûes je le rappelle à l’ensemble des pays qui n’ont pas accepté de reconnaître dès qu’elle fut proposée en 1947 par l’ONU la création d’un Etat Palestinien. Nelson Mandela irait-il prononcer le même discours en Jordanie, au Liban, en Syrie ? J’en doute même si les pays concernés ont autant de responsabilités qu’Israël dans le sort de ce peuple dont les parties un temps dispersées par une volonté arabe environnante tentent de se regrouper. Comme j’adore la série « Ally McBeal » sur la 6, je ne peux maintenant que zapper sur « La Marche du Siècle » ou bien sûr l’enregistrer quand elle me semble suffisamment intéressante. Hier soir les quelques instants passés en compagnie de Max Gallo et Philippe Seguin m’ont confirmée dans l’impression désagréable que ces Messieurs n’ont jamais d’états d’âme et qu’ils prônent aujourd’hui ce qu’ils ignoraient la veille. Il était question cette fois-ci d’identité régionale et quelle ne fut pas ma surprise quand Monsieur Seguin parla d’une voix larmoyante et attendrie des difficultés si insurmontables rencontrées par les Musulmans de notre pays pour construire leurs lieux de prières en raison des refus injustifiés du gouvernement français (il n’a pas été jusqu’à dire socialo communiste) de les aider pécuniairement qu’ils ont recours à des fonds étrangers pour arriver à leurs fins. Monsieur Seguin en défenseur de la religion islamique, je n’en croyais pas mes oreilles ! Ceci dépassait de loin le folklore sympathique des Africains qui ont parlé couramment corse et breton. Il n’en demeure pas moins qu’au moment même où l’on parle de construire une Europe unie les régionalismes n’ont jamais été aussi présents et apparemment aussi exacerbés. Je suis d’une époque où être française me suffisait et je suis satisfaite que, née bisontine, je n’aie pas été contrainte de me replonger dans un dialecte franco-espagnol, ce qui aurait pu être après tout puisque nous subîmes l’occupation de ce peuple ami. Etant angliciste, il est évident que passer du français à l’anglais ou vice versa ne me pose aucun problème. Il m’est arrivé souvent de rêver en anglais et ceci non plus ne me posait aucun problème, mais je suis comme mes parents qui n’ont jamais voulu quitter la France durant l’Occupation en dépit du fait qu’ils risquaient d’être déportés. Depuis la Révolution, les Juifs sont français à part entière. J’ai toujours mis la France qui m’a fait ce cadeau prestigieux et même quand elle ne m’a plus aimée au-dessus de ma religion. Je n’ai jamais dit que j’avais deux patries, la France et Israël, car j’appartiens au pays qui m’a vu naître. J’ai tâté de la langue d’Oc quand je me suis trouvée il y a soixante ans face à une « mamet » qui comprenait le français mais ne le parlait pas. Je peux, marchant dans les rues de Villemur-sur-Tarn, Haute-Garonne, lancer à une connaissance « Bun diu, as cagat a boy mati ? » (je ne réponds absolument pas de l’orthographe mais du sens : « bonjour, es-tu bien allée (!) tôt ce matin ? », je peux chanter « O mum païs, O Toulouse, O Toulouse » mais ce qui me vient aux lèvres, c’est le français qui est ma langue maternelle et qu’en bonne scrabbleuse je pratique à l’échelon de la francophonie. J’aime la Bretagne et ses genêts d’or, la Corse et les paysages enchanteurs qui font de l’Ile de Beauté un microcosme de toutes les splendeurs de la terre mais j’aime autant la douce Loire où sont les plus beaux châteaux du monde, le Bordelais, son Haut-Brion et son château d’Yquem aux reflets dorés, le Périgord et son foie gras délectable, les Savoies et leurs pentes neigeuses où j’ai skié durant près de cinquante ans, les Cévennes et ce petit hôtel au pied du viaduc de Garabit où j’ai séjourné chaque fois que je remontais du Midi, la Dordogne et ses gabarres, l’Alsace et son admirable plaine... J’aime toutes les provinces de mon beau pays même si je ne parle pas leur langue ou si je ne me fais pas une idée précise de leur identité régionale mais je savoure avec une même intensité mes rencontres avec nos amis québécois, guadeloupéens, martiniquais, sénégalais, belges, suisses, réunionnais, ivoiriens lors des grandes retrouvailles pour les championnats du monde de scrabble francophone qui auront lieu en l’an 2000 dans notre glorieuse capitale. Alors le régionalisme prend le dessous et chacun ne pense qu’à faire preuve de son art à connaître le plus grand nombre de mots de la francophonie. Saurais-je « poutser », placer « wolof » au meilleur endroit possible de la grille, me prendre une « doufe », pratiquer le « huard », rencontrer une personne « jasante »... si des amis n’avaient eu l’idée de nous réunir afin que, oubliant pour un temps nos diversités, nous tentions de redonner au français une place privilégiée face à l’anglais, à l’espagnol, au russe et au chinois ? Quel fut le réflexe de Dieu quand les fils de Noé tentèrent de construire la Tour de Babel qui devait orgueilleusement atteindre le ciel ? Il diversifia leurs langues afin que l’incompréhension s’établisse entre les hommes et que le projet tombe à l’eau ! Ainsi que dois-je faire ? J’accepte déjà toutes les différences, de races, de religions, de comportements sexuels, de situations sociales. Il est bien évident que si j’entérine également toutes les identités régionales, les quelques soixante dix idiomes qui fleurissent parait-il dans notre communauté francophone (et qui suis-je pour ne pas me soumettre à la volonté de chacun si elle ne comporte pas de revendication agressive ?) je ne pourrai bientôt plus comprendre personne car plus personne peut-être ne se réclamera de l’identité française et nous serons revenus au temps de la Tour de Babel. En ce qui me concerne, le français demeurera mon apanage, celui du Littré, du Petit Larousse, du Robert ou de l’ODS (notre dictionnaire officiel du Scrabble Francophone) et pour aussi longtemps que je vivrai. Le 22 Octobre La fuite de Papon aura été de courte durée. Nous avons appris ce matin qu’il a été arrêté par la police fédérale helvétique à Gstaad en raison de l’existence d’un mandat international lancé contre l’ancien préfet mais que, suite à un malaise cardiaque, il a été transporté dans une clinique de Berne. La justice française parle d’une demande d’extradition mais comme le gouvernement suisse ne reconnaît pas la notion de crime contre l’humanité, il n’est pas sûr que le transport dans notre pays en ambulance soit accepté sans discussions préalables. C’est étrange, cet homme de quatre vingt dix ans supporte les voyages, l’altitude peu indiquée pour les personnes souffrant d’insuffisance cardiaque mais dès que la justice se présente, il a la malaise adéquat qui lui permet de repousser l’échéance. Je pense toutefois qu’il eût été plus facile de le poursuivre et de le juger il y a quinze ans quand son âge ne pouvait être constamment avancé comme un prétexte pour le laisser en paix. Je suis par contre d’accord pour que ses enfants ne puissent profiter des largesses financières dont il a fait preuve à leur égard la veille même où il devait connaître l’issue de son procès. Comme l’a dit Monsieur Badinter, ce qui compte surtout pour l’opinion publique comme pour la partie civile et ses défenseurs c’est que l’image de l’homme soit ternie à jamais et qu’il n’apparaisse plus comme un serviteur de la République mais comme un tortionnaire et un lâche. Le peu de temps de prison qu’il ferait à son âge ne m’apparaît pas comme un plus essentiel et incontournable. Le 23 Octobre 9h30: j’ai pris en marche « Répliques », l’émission hebdomadaire d’Alain Fienkelkraut sur France Culture et quelle ne fut pas ma surprise d’entendre confirmer les propos que je viens de tenir. Alain Fienkelkraut a mentionné la Marche du Siècle de Michel Field et la présence inattendue de Michel Seguin venant conforter les minorités agissantes de notre communauté francophone puis il a eu ces mots qui m’ont comblée: Edouard Glissant et tous les intervenants qui ont célébré les identités régionales « ont transformé une apocalypse en apothéose. Je songe à m’installer dans la nostalgie d’une France qui fut celle de Rabelais, Molière, Diderot, Baudelaire et de tous les écrivains ou poètes qui ont bâti la France que j’aime et dans laquelle je me reconnais. » Voici je crois une belle idée pour clore un débat où la politique a semble-t-il plus à faire que la culture. Comme je le pensais, des avocats suisses ont émis des doutes quant au bien-fondé du transfert de Papon en France avant que l’affaire ne soit examinée à la lumière de la jurisprudence helvétique. Ils n’ont pas bien entendu remis en question la culpabilité de l’homme car tel n’était ni leur propos, ni leur responsabilité, ils ont seulement contesté comme ils en avaient le droit la légalité de cette action. Je crois pour ma part que le gouvernement de notre voisine n’avait pas envie de conserver sur son territoire un homme embarrassant après les doutes qui ont surgi à propos de plusieurs affaires préjudiciables au renom d’un pays qu’on avait cru exemplaire durant la Seconde Guerre Mondiale mais qui ne l’était en définitive pas plus que les autres. Le 26 Octobre J’ai essayé de regardé l’émission « Mots Croisés » hier soir sur la 2 mais j’ai dû y renoncer car le spectacle de la misérable joute entre députés de la gauche et de la droite était consternant. Je me demande ce qu’Arlette Chabot et Alain Duhamel faisaient là car non seulement ils ne pouvaient poser aucune question mais personne ne se souciait de leur présence ou de leurs exhortations à plus de calme et plus de tenue. Tout aurait bien pû se passer au Café du Commerce... même pas d’ailleurs car les invités de Michel Field le jeudi soir dans « Prise Directe » sont beaucoup plus intéressants et convaincants. Une fois de plus, les députés de l’opposition ont répondu « Mitterrand » quand ceux de gauche évoquaient l’affaire Tibéri. Décidément ne pourra-ton jamais laisser cet homme dormir en paix ? Tous ces beaux messieurs semblent oublier que durant les deux septennats du Président socialiste, Monsieur Chirac était Maire de Paris ou Premier Ministre ou les deux avant l’élection de son ami intime à ce poste juteux et privilégié. J’ai évoqué en leur temps les affaires qui ne manqueraient pas d’entacher l’image de l’actuel chef de l’exécutif s’il n’était pas intouchable jusqu’à la fin de son mandat. A entendre certaines réflexions je me demandais si le fiel répandu contre Monsieur Mitterrand n’était pas plus âcre, plus persistant, plus venimeux que celui dont on avait fait usage à l’égard des véritables traîtres, les Pétain, Laval, Touvier et autre Papon. Les Présidents qui ont participé à l’ascension de ce sous-préfet de Vichy jusqu’aux postes les plus importants ne sont pratiquement jamais évoqués. Le Général de Gaulle lui-même s’est-il préoccupé de la position incroyable d’un homme de Vichy même s’il ne l’a pas personnellement nommé Préfet de Police ou Ministre? Il était au-dessus de cela comme on dit et l’excuse des gens de droite a toujours été qu’il n’a pas mis à pied les fonctionnaires pétainistes, tel Couve de Murville qui a été aux affaires durant toute l’Occupation, afin de présenter un front cohérent aux Américains dont la main-mise sur la France était préparée de longue date. Ces défenseurs de l’ordre semblent oublier que bien des serviteurs de Vichy (je le répète pour la nième fois) n’ont pas comme François Mitterrand rejoint la Résistance dès qu’ils ont pris conscience de la vérité et de l’obligation de s’opposer par tous les moyens à l’entreprise vichyssoise. Et puis les détracteurs pensent-ils parfois à Madame Danièle Mitterrand qui a été une Résistante de la première heure malgré son jeune âge et ne s’est jamais exposée comme l’a fait Madame Tibéri à la vindicte publique ? Je trouve bien grande sa dignité de ne jamais répondre aux attaques les plus basses et de ne paraître à la télévision que dans des circonstances bien précises. Je lui ai toujours rendu hommage pour son action en faveur des minorités victimes des tyrans de ce monde mais je suis bien sûre que si des députés de droite évoquaient son action ils ne retiendraient qu’une chose : son accolade avec Fidel Castro lors d’un séjour à Cuba. Je ne voudrais pas avoir recours à des images un peu trop éculées mais tout de même, ne devraient-ils pas balayer devant leur porte avant de salir celle des autres ? Monsieur Philippe Seguin a réitéré son discours en faveur de ses amis d’outre Méditerranée mais ce n’était plus cette fois-ci pour demander que le gouvernement aide les Musulmans de France à construire des mosquées (j’ai oublié de dire quand j’ai mentionné le fait que cet homme généreux dans ses intentions semblait ne pas être informé que depuis 1905 la séparation de l’Eglise et de l’Etat n’avait pas été remise en question dans notre pays et que si l’Etat pouvait apporter une aide en faveur de bâtiments religieux considérés comme des monuments historiques, il n’était sans doute pas légal qu’il subventionne la construction d’un nouveau lieu de culte, en Alsace excepté où la séparation n’a pas été entérinée du fait de l’occupation allemande de 1871 à 1918). Non, cette fois-ci c’était pour affirmer en son âme et conscience que les élections de Tunisie s’étaient déroulées de la façon la plus démocratique du monde et qu’il avait pu le constater de visu puis qu’il y était! Démocratique une réélection qui admet pour la première fois la pluralité des candidats mais permet à l’actuel Président de l’emporter avec plus de 99% des voix et aux deux autres candidats triés sur le volet d’en recueillir entre O,2 et 0,3% ? A qui Monsieur Seguin veut-il faire croire qu’un plébiscite est une élection démocratique ? Aux quelques amis qui lui restent ? Je crois qu’ils ne s’en soucient pas plus que d’une guigne, ayant bien trop à faire avec leur problème épineux de reconstituer la droite à partir du puzzle compliqué qu’elle est devenue. Le 8 Novembre Je n’ai pas envie de mêler ma voix aux défenseurs ou aux détracteurs de Monsieur Strauss-Kahn, m’apercevant une fois de plus que le monde politique français est à l’heure actuelle si étrange (j’hésite à dire déboussolé) qu’il se donne pratiquement des cordes pour se pendre en accordant aux magistrats des pouvoirs inversement proportionnels à ceux qu’ils avaient naguère. Ces fonctionnaires de l’Etat n’auront plus dorénavant et selon les voeux de Madame Elisabeth Guigou, Garde des Sceaux, que de vagues comptes à rendre au gouvernement. Comme en l’occurrence je ne fais pas plus confiance aux uns qu’aux autres, ce qui me navre d’ailleurs, je n’ai malheureusement pas d’avis positifs à donner à quiconque. Je suis une spectatrice impuissante des turpitudes répétées des personnalités « éminentes » qui font et défont le monde tout en imaginant pour garder la tête froide qu’il existe malgré les apparences une majorité de serviteurs de l’Etat non impliqués. Il demeure que n’arrivant à m’assimiler qu’à une gauche idéale, je reste insensible aux attaques des minorités de droite qui tout en n’ayant jamais balayé devant leur porte et représentant à mes yeux l’hôpital qui se fout de la charité s’en donnent à coeur joie depuis quelques jours. Je n’en citerai que deux: Monsieur Alain Madelin dont les « ye » répétitifs agressent l’harmonie de notre langage et Monsieur François Bayroux dont je n’arrive ni à enregistrer les propos ni à contempler les oreilles. J’ai eu hier soir encore l’impression que Christine Ockrent privilégiait les gens qui sont le plus indifférents et le plus étrangers à des personnes de ma sensibilité. Mais qu’y faire puisque je n’ai pas plus d’influence sur l’univers des médias que sur toute autre chose. Un clin d’oeil en passant aux rugbymen français qui ont surpris le monde en se révélant contre tous les pronostics les champions de l’hémisphère nord. La spécialiste de Télérama, Cécile Maveyraud, n’y est pas allée de main morte puisqu’elle a écrit en prévision du match pour la troisième place : « TF1 diffuse cette rencontre uniquement si le XV France est à l’affiche. Et c’est tout le mal qu’on lui souhaite. » Ses prévisions pour la finale n’ont pas été plus optimistes d’ailleurs puis qu’elle a réitéré : « Que les Néo-Zélandais soient sur la pelouse cet après-midi ne constituerait pas une surprise (à moins que les Français n’aient réalisé dimanche dernier un improbable exploit). » La vieille dame que je suis - et qui ne s’intéresse pas particulièrement au rugby si ce n’est pour se souvenir que son gendre a les ménisques en bouillie depuis ses exploits de jeunesse à Béziers - trouve les propos des « gens qui savent » trop souvent péremptoires. Et encore, je parle de Télérama parce que cet hebdomadaire constitue ma seule source d’informations écrites mais je suis persuadée que les autres journaux, quotidiens ou hebdomadaires, n’ont pas été plus tendres à l’égard de nos joueurs. Je trouve très sympathique l’attitude anglaise (une fois n’est pas coutume, remercions nos voisins qui ont su pour un instant oublier la guerre du boeuf et se montrer des hôtes amicaux et flatteurs, solidaires de l’Europe) et l’ovation des fans français venus accueillir les vice-champions du monde à l’aéroport. Ils leur ont fait comprendre la nuit dernière qu’ils méritaient des louanges et c’est très bien comme cela. Bravo également aux escrimeurs français qui viennent de remporter un nombre impressionnant de médailles d’or aux championnats du monde. Je me suis souvenue du temps où je tirais dans la salle de Maître Gardère Avenue Victor Hugo (il y a cinquante ans de cela !) et je regrette que l’équipe féminine de fleuret, battue en finale, n’ait pas été sélectionnée pour les prochains jeux olympiques. Je trouve important de mentionner l’attitude et les propos incroyables de Jean-Paul II en Inde. Quelques jours seulement après ses déclarations oecuméniques portant sur le droit qu’ont les religions de coexister, il fait des milliers de kilomètres pour dire pratiquement le contraire à des gens susceptibles, les Hindous et les Musulmans entre autres, à savoir : tout homme a le droit de changer de religion et l’Eglise doit continuer à exercer sa vocation missionnaire. Cet homme n’est pas du vingtième siècle, il y a dans ses paroles un relent du moyen âge et de l’Inquisition et c’est insupportable. Dire et se contredire en l’espace d’une semaine, voici ce que vient de faire le champion du christianisme romain, ne se rendant pas compte qu’au lieu d’apaiser les esprits, il attise la haine des extrémistes dans les pays auxquels il croit apporter la bonne parole, se rendant par là-même responsable en partie des sévices qui peuvent s’exercer après son départ contre des victimes innocentes. Le 8 Décembre Je suis tellement immergée dans l’étude comparée du soufisme et du hassidisme et j’ai fait récemment l’acquisition d’un livre si extraordinaire « Deux Traités de Mystique Juive » écrit en judéo-arabe au XIIIème siècle par deux petits-fils du grand Maïmonide qui remet en question mon travail ou tout au moins en modifie les données que les évènements du monde arrivent d’une façon un peu trop assourdie à la personne passionnée que je demeure en dépit de mon âge. Aujourd’hui cependant je ne peux plus me taire: ce que font les Russes en Tchétchénie dépasse en horreur tout ce que nous avons vu depuis quelques années. Ne donnant que cinq jours aux pauvres habitants de Grosny pour quitter leur ville avant de la raser, ils savent pertinemment qu’ils vont assassiner quelques quarante mille personnes terrées dans les caves et qui n’ont sans doute pas la force physique d’envisager leur sortie le long d’un étroit couloir, invention diabolique d’un homme qui est aujourd’hui la honte de l’humanité. De toutes façons, que peut faire le monde en cinq jours sinon observer avec amertume et impuissance les dégâts ? Fallait-il donner tout cet argent du FMI qui est le nôtre à ces Russes prévaricateurs ? Si je me permets de mettre tout le monde dans le même panier, c’est qu’étrangement Arte retransmettait en direct hier soir la célèbre pièce de Nikolaï Gogol, le Revizor, créée à Moscou en 1836 et qui décrit la corruption de tous les fonctionnaires de province de l’immense pays. Comme le dit Fabienne Pascaud dans Télérama, « Satire au vitriol de la bureaucratie russe, de ses compromissions et de ses magouilles, la féroce comédie du très étrange et hypocondriaque Nikolaï Gogol vire parfois au cauchemar. » Ce n’était pas la première fois que je voyais Le Revizor mais en raison des évènements actuels, chaque parole, chaque rebondissement avait un je ne sais quoi de contemporain. L’homme qui condamne un peuple à mourir est-il si différent du fonctionnaire chargé de l’hôpital où les malades s’entassaient, crasseux, livrés à eux-mêmes sans soins et sans médicaments avec pour tout réconfort une bouteille de vodka apportée par un proche? Russie éternelle, Russie méchante, Russie sanguinaire, Russie des Romanov prônée par Frédéric Mitterrand, Russie de Staline ou de Eltsine, Russie mafieuse, Russie sans coeur, toi qui par tes actions immorales suscites de nouvelles républiques fondamentalistes, que nous réserves-tu pour demain? Mise au ban de l’humanité, tu n’auras plus peur d’utiliser tes dernières ressources chimiques et atomiques et ton chef, s’il en a le temps matériel, détruira la plus grande partie de l’Europe. Cette fin d’année est bien tragique et je me demande comment on pourra sans une certaine dose d’appréhension célébrer avec feux d’artifice, foie gras et champagne, l’arrivée de l’an 2000, la dernière de ce millénaire qui a vu les plus grandes découvertes médicales et scientifiques aller de pair avec l’éclosion de maladies toujours incurables et la rétrogression morale de l’humanité. Le 10 Décembre Quand j’ai pensé avant-hier, Eltsine, Staline, bonnet blanc et blanc bonnet, je ne me trompais pas beaucoup. La preuve en est que le Russe est parti chercher la caution de Pékin, en somme l’autorisation de continuer sa guerre abjecte sans que la Chine ne se mêle à la voix internationale de désapprobation. L’homme de la Russie d’aujourd’hui, de l’Union Soviétique d’autrefois, l’a obtenue comme au temps de la Guerre froide. Je trouve cependant que les sanctions promises à l’égard de la Russie sont bien minces en fonction de ses crimes. Le monde a peur d’elle, peur de ses réactions quand l’argent manquera pour emplir d’essence le carburateur des machines à tuer et de nourriture le ventre des troupes dont l’ordinaire ne peut être amélioré par la razzia d’une population qui n‘a plus rien. Il ne reste aux soldats russes que le triste privilège de tirer dans le tas, ce dont ils ne se privent pas d’ailleurs. Toute cette pagaille sinistre et meurtrière fait qu’il est difficile de s’intéresser à la guerre du boeuf, britannique et fou, américain et aux hormones. Une bonne blague : un Anglais de bonne souche affirmait devant une scientifique française que depuis plusieurs années, avant l’Europe même, aucune farine à base de poudre d’animaux n’était autorisée dans son pays pour la nourriture du bétail ou de la volaille. Réponse de la Française : bien sûr, mais vous vous êtes empressés de nous la fourguer et c’est avec nos sous que vous avez pu nourrir correctement vos animaux ! Et puis, afin de ne pas changer trop de thème, voici le meilleur de l’information écologique d’hier dans Thalassa : la fabrication du saumon transgénique va bon train et d’ici un an à peu près il côtoiera dans les rivières son homologue si petit, si fragile, si naturel que j’ai bien dans l’idée qu’il va le dévorer tout cru ! Si nous ne sommes pas détruits par les bombes ou les armes chimiques russes, à coup sûr nous le serons par les chercheurs: comme la découverte de nouvelles armes est passée de mode, ils vont trouver des moyens plus subtils de nous achever. Le 12 Décembre Je suis persuadée que le pape et ses proches sont coupables une fois de plus et je les trouve inexcusables non seulement vis-à-vis de leurs 9OO millions d’adeptes mais vis-à-vis de la terre entière et de tous leurs frères humains. Quitte à me faire traiter d’ « anti catholique romaine » confirmée - peu me chaut d’ailleurs car, juive de tradition et de coeur, je ne risque pas d’être excommuniée - je proclame que j’ai raison d’être choquée, ébahie, hébétée, heurtée, médusée, scandalisée, sidérée (j’en passe, chère Madame de Sévigné) par les déclaration de l’Osservatore Romano, l’organe officiel du Vatican. Je viens en effet d’apprendre il y a quelques minutes de la bouche même de Bruno Masure qui n‘a pu inventer une telle histoire le fait suivant: un des journalistes ou rédacteurs de ce journal a écrit sans vergogne que les pratiques nazies se poursuivaient chez les avorteurs. Pourquoi me demandera-t-on ? parce qu’une mineure italienne de treize ans, handicapée mentale, a été violée et que, suite à ce viol, les médecins ont jugé indispensable d’interrompre le cours de sa grossesse. De qui se moque-t-on-on, Messieurs les juges catholiques ? Ou bien vous êtes pires que les inquisiteurs de sinistre mémoire ou bien vous êtes si bornés que je ne devrais pas tenir compte de vos propos tragiquement obsolètes ! J’ai eu la même réaction quand vous avez interdit l’avortement des religieuses violées par les soldats serbes, je réitère aujourd’hui à chaud et je suis fière d’être passionnément outrée malgré mes soixante seize printemps bien sonnés. Le 25 Décembre Mercredi soir, j’ai regardé durant quelques minutes sur France 2 l’émission de l’inénarrable Jean-Luc Delarue qui devrait bien aller prendre quelques leçons de français avant de se présenter devant les caméras. Je crois que pas un soir ne se passe sans qu’il fasse une faute de grammaire ou de vocabulaire dont on ne peut même pas dire qu’elle est inconsciente comme cela se produit souvent quand le présentateur parle rapidement et sans avoir recours à un prompteur. Sa dernière défaillance ? Il a prononcé « discriminatif » (un mot qui n’existe pas dans notre langue) au lieu de « discriminatoire. » Je suis tout de même surprise qu’il soit un personnage trop important pour que personne autour de lui n’ose lui reprocher ses lapsus linguae ou alors personne ne les remarque, ce qui me semble aberrant car tous les gens de télévision ne peuvent être des analphabètes, cela se saurait… Mais passons : il était ce soir-là question de fêtes et quelques dizaines de gens heureux sont venus raconter leurs paradis nocturnes qu’ils retrouvent semble-t-il six à sept fois par semaines, à Paris, Londres, New York, San Francisco ou Ibiza. Pas une fausse note, pas un dérapage, ces quelques privilégiés, beaux et triés sur le volet, étaient rieurs, détendus, affables, parfois légèrement sarcastiques envers les fêtes infréquentables des gens du commun où la musique est (je vous le jure) insoutenable de vulgarité, mais jamais foncièrement durs ou méchants. Hier soir, 24 décembre, changement de décor : durant quelques secondes le zapping de Canal + montre des personnages lunaires, complètement défoncés par l’ecstasy, défilant à l’aube dans une des boîtes de la célèbre île des Baléares. Le contraste était si frappant avec ce que j’avais entrevu quelques heures plus tôt que je me suis demandée une fois de plus : qui veut-on leurrer ? Les téléspectateurs sont-ils niais au point de croire aux belles histoires de Monsieur Delarue ? Qui s’intéresse à ces fêtes sinon une petite minorité de la population, la même qu’on rencontrait chez les rois ou chez les courtisanes, ni plus, ni moins, à n’importe quel siècle de notre Histoire ? L’une des invitées de l’émission, une énorme blonde au bagou réconfortant, a eu raison d’évoquer les matins de ceux qui partent à l’usine mais ne côtoient jamais les autres, les fêtards, les noceurs, qui vont prendre quelques heures de repos avant de recommencer leur fête sempiternelle dont je ne voudrais être pour rien au monde. En ce jour de Noël, face aux chrétiens qui célèbrent la venue de Jésus dans notre triste monde, je pense une fois de plus aux pauvres gens des caves de Grozny et à tous les malheureux de la terre pour lesquels le mot « fête » n’a aucune signification tangible. Je suppose que mon frère avait raison hier soir quand il a minimisé l’importance de la marée noire qui va envahir des îles que nous aimons parce que la catastrophe écologique est peut-être dérisoire face aux atrocités auxquelles sont confrontés des millions de nos frères humains. Le 28 Décembre Au milieu de toutes les catastrophes naturelles ou voulues par l’homme qui nous assaillent, en plein désastre du Vénézuela, face à la marée noire qui a envahi nos côtes, au bombardement de Grozny qui n’a même pas connu la trêve de Noël (évidemment, les Russes ne suivent pas le même calendrier que nous), à la destitution manu militari du Président Bédié en Côte d’Ivoire, au mini ouragan du Nord de la France qui a déplacé ma parabole et m’a privée durant quarante huit heures des nouvelles du monde, ce qui n’était pas pour me déplaire...la mort et l’enterrement de Monsieur Couve de Murville sont passés quasiment inaperçus. Monsieur
Papon qui a sans doute la télévision ou la radio dans sa cellule doit se
dire qu’il y a dans notre monde deux poids et deux mesures. Non pas que
Couve de Murville ait envoyé sciemment des Juifs en déportation, il était
comme je l’ai dit dans ces notes, un haut fonctionnaire des Affaires Etrangères
durant toute la période de Vichy, un de ces hommes que le Général de Gaulle
a conservé auprès de lui pour qu’il n’y ait pas de vagues après la Libération
de Paris en raison des vues coloniales que les Etats-Unis avaient sur notre
pays. N’empêche, personne n’a jamais demandé de compte à ce personnage
qui fut le dernier premier ministre du Général et je suis bien persuadée
que pas un enfant des écoles ne connaît son nom. Qu’y suis-je une fois de
plus pour essayer de mettre une mini poussière dans les rouages du pouvoir ?
Je n’y parviendrai pas. Comme dirait le Cabrel des Guignols de l’Info :
l’homme (ou la femme en ce qui me concerne) n’a qu’à balayer devant sa
porte et oublier les princes qui nous gouvernent.
|