1998
Le 3 Janvier
Je suis rentrée hier soir de Djerba où j’ai participé à un open de bridge. Je crois que les bridgeurs appartiennent à un spécimen bien particulier de notre univers dont il serait bon d’étudier scientifiquement l’évolution. Prenons un couple bien normal (encore qu’on sache mal où se situe la normalité), disons un couple banal : ils semblent se plaire ensemble, ils ne parlent pas plus fort que d’autres, ils sont mariés depuis un certain nombre d’années, ils ont des enfants, des petits enfants, le mari gagne gentiment sa vie ou il jouit d’une confortable retraite, ils font des voyages, aiment les livres, le cinéma, la bonne chère... ils ont tout pour être heureux quoi ! Puis vient l’heure du bridge, l’heure fatidique où s’accomplit un changement brusque de leur personnalité : assis face à face et en quelques minutes, à la première faute de l’un ou de 1’autre où tout au moins à ce que chacun croit être une faute de l’autre, ces gens qu’on assimilait à des agneaux deviennent des lions, que dis-je des lions, des tigres menaçants. Ils se crient des horreurs, s’accusent mutuellement des crimes les plus pervers et se jetteraient bien à la gorge l’un de l'autre si leurs adversaires, non mariés ceux-là, ou un arbitre n’arrivaient à la table pour les prier de se taire. Malheureusement, l’intervention d’un tiers est peu faite pour les calmer, ils se retournent contre l’intervenant qui n’a plus qu’à se faire tout petit s’il ne veut pas recevoir de coup et entendre qu’ils n'ont de leçons à recevoir de personne. On pourrait penser qu’une première scène de ce genre va les calmer, mais non. Au cours de la partie, les « est-ouest » se déplacent pour rencontrer les « nord-sud » et le couple (s’il est en est-ouest) se dispute de plus en plus et de plus en plus fort au rythme de ses déplacements. Par voie de conséquence, il joue de plus en plus mal, la colère cadrant mal en effet avec la sérénité nécessaire pour pratiquer ce jeu d’ailleurs passionnant.
A Djerba où sévissaient de tels couple et trois ou quatre heures après le début des hostilités, le mari et la femme quittaient la salle, allaient dans leur chambre pour prendre une douche ou un bain reconstituant. Ils descendaient retrouver leurs amis pour le dîner et participaient à la soirée dansante. Enlacés, amoureux comme au premier jour, ils évoluaient sur la piste, tempe contre tempe. Comme ils étaient beaux et touchants... jusqu’au lendemain après-midi où la lutte reprendrait car c’est bien connu n’est-ce pas ? On se dispute au bridge comme de vrais chiffonniers, on crie à sa petite amie comme ce fut le cas vendredi dernier qu’elle est d'une bêtise indécrottable, on quitte la table en lui jetant les cartes à la figure, on ne s’aperçoit même pas qu'elle pleure à fendre l’âme (une première tout de même surtout venant de la part d'un des dirigeants) et, la partie terminée, on reprend la vie à deux (peut-être pas ceux dont je viens de parler tout de même) avec tout ce qu’elle peut comporter de tendresse. Alors dites-moi, Messieurs les scientifiques, n’y a-t-il pas dans ce comportement quelque chose de suffisamment étrange pour en faire l’étude ? Y porter remède est autre chose car le mal est ancré depuis des décennies et je ne crois pas qu’un vaccin pourrait le guérir. Les malades sont trop réticents ou trop heureux peut-être d’exercer cette lutte qu’en définitive ils préfèrent peut-être au jeu lui-même !
Le 4 Janvier
Grâce à l’open de bridge, j’ai fait une rencontre remarquable sur la plage de Djerba. Quelques personnes m’avaient conseillé de manger un poisson grillé dans un petit caboulot à deux pas de l’hôtel : une baraque bleu ciel, trois tables et des chaises devant la mer. Nous étions deux dames à commander un loup grillé que les pêcheurs livrent chaque matin après avoir tiré leurs filets remplis de pageots, de mulets et des fameux loups. Nous avons décidé d’un commun accord de déjeuner à la même table. La dame avait l'air distingué malgré sa tenue très simple et son comportement amical. Je lui demandai à quel hôtel elle séjournait et elle me répondit qu’elle venait pour la seconde fois faire une cure de thalassothérapie au centre que mes amies avaient visité la veille pendant que je gardais au soleil le chien Félix. M’ayant révélé son âge et son besoin de surveiller sa bonne condition physique, ma compagne ajouta que, de mère française et de père allemand qui avaient quitté l’Allemagne pour échapper au nazisme, elle était née dans notre pays et avait fait toutes ses études primaires et secondaires à Paris. Quand elle me dit qu’elle était chanteuse, j’eus aussitôt le sentiment qu’elle était une interprète de musique classique car la variété ne cadrait pas avec son apparence. Nous commencions à nous régaler du poisson quand elle me déclara le plus naturellement du monde que son frère était le directeur de l’Opéra Garnier et de l’Opéra Bastille. « Vous êtes donc la soeur d’Hugues Gall lui dis-je. » « Oui » me répondit-elle « Je suis Axel Gall. » J’appris alors qu’elle avait chanté le répertoire d’opéras sur toutes les scènes du monde et qu’elle appartenait maintenant à l'opéra de Vienne où elle réside depuis de nombreuses années, ce qui explique la petite pointe d’accent que je ne plaçais pas dans un français tout à fait pur.
Alors les souvenirs d’autrefois sont revenus en foule et je lui ai raconté mon époque Hugues Gall. Il était avec Marc Kahn, un ami natif comme moi de Besançon, décédé aujourd’hui, administrateur de l’Opéra Garnier au temps de Rolph Lieberman et j’étais avec mon fils et ses beaux-parents, cousins de Marc, invitée à toutes les générales, en particulier celles de la tétralogie dont j'ai vu successivement « L'Or du Rhin », « Ziegfried » et « la Chevauchée des Walkyries » qui sont restées dans ma mémoire comme les plus belles représentations que j’aie vues de ma vie, Lieberman ayant été un maître en la matière. Axel m’a dit alors de reprendre contact avec son frère mais je lui ai avoué qu’il y avait un grand pas entre l’administrateur d’autrefois et le grand ponte d’aujourd'hui. Le frère de ma belle-fille connaît intimement Hugues Gall et il sera peut-être le prochain directeur de nos théâtres nationaux car il s’occupe activement de concerts classiques. C’est lui qui avec sa femme, Jeannine Rose, organisatrice des concerts du dimanche matin du Théâtre des Champs Elysées, a fait venir à ce même Théâtre les Marionnettes de Salzbourg et programmer l’année précédente plusieurs opéras de Mozart. En un mot, j’étais avec Axel Gall en pays de connaissance et durant une heure elle m’a parlé de tessiture, du fait que sa voix avait évolué comme celle de toutes les chanteuses, insistant sur le fait que le public moderne veut une silhouette en plus du talent et qu’on fait chanter trop tôt à de très jeunes femmes certaines parties du répertoire que seule une cantatrice plus mûre mais peut-être moins juvénile d’aspect est en mesure d’interpréter. Elle m’a également parlé de l’atmosphère politique en Autriche, se plaignant de l’antisémitisme qui ne faisait qu’empirer dans le pays et dont elle déplorait l’évolution autant que son père, non juif, le fit avant la Seconde Guerre Mondiale. A la fin du repas, nous nous sommes séparées à regret car nous avions certainement encore beaucoup de choses à nous dire mais je devais rejoindre la cohorte des bridgeurs. J’aime à penser que cette heure fut précieuse et que, une fois encore, le hasard avait heureusement fait les choses.
Le 10 Janvier
Si j’ai parlé d’heures précieuses qu’on doit saisir au vol, c’est que la vie n’est pas douce. Dieu sait si je mets au premier plan, si je l’ai toujours fait, les victimes réelles que sont tous les peuples opprimés de la terre, les petits enfants qu’on égorge sans merci, les femmes qu’on viole, les vieillards qu’on achève à coups de hache, les hommes dont on brûle les corps en se réclamant d’une religion problématique qui relève plus d'une messe noire abjecte que d’une quelconque mystique... mais à mon âge, soixante quinze ans bientôt, viennent s’ajouter les faits quotidiens qui font d’autant plus mal qu’au lieu de se caparaçonner d'égoïsme, il semble qu’on devienne de plus en plus vulnérable.
J’ai eu tellement mal le lendemain de Noël que je ne savais plus si je devais partir à Djerba pour me changer les idées ou me pelotonner dans ma peine au fond de mon lit. Si j’ai choisi la première option c’est que je ne veux pas dégringoler trop vite au fond d'un trou d’où je serais incapable de remonter. Je n’en parle qu’aujourd'hui parce qu’il faut laisser du temps au temps et qu’il est même trop tôt peut-être pour évoquer l’instant, vingt heures environ après le déjeuner que j’avais concocté avec joie, où mon fils aîné m’a téléphoné pour me dire qu'il s’était brusquement séparé de sa femme, emmenant son fils avec lui. Je n’aime pas discuter ici de nos histoires de famille car elles se ressemblent malheureusement toutes et ne présentent en général que l’intérêt de causer beaucoup de peine aux proches mais, chez nous, il y a une petite différence due malheureusement aux temps incertains que nous vivons.
Mon petit-fils de vingt deux ans a découvert la religion très tard et a fait sa barmitzva à quinze ans au lieu de treize. A partir de cette époque et durant toutes les années qu’il a passées dans une école privée juive, il est devenu d’abord très religieux, ce qui compliquait la vie de ma belle-fille qui n’avait jamais été kasher, comme on dit chez nous. Par la suite, ses idées ont pris un tour extrême, extrémiste devrais-je dire, qui ne me plaisait pas du tout. Si je n’ai jamais mentionné mes craintes de le voir détourner les préceptes religieux dans un sens tout à fait contraire à mes propres idées libérales, c'est que le garçon a un caractère très emporté dont j’arrivais à contenir les excès quand il était petit mais que je ne saurais maîtriser aujourd’hui. Il approuve par exemple les projets belliqueux des conservateurs israéliens que je place au même rang que les extrémistes du monde entier tout en n’ayant pas un amour exagéré pour Monsieur Arafat que je considère comme un ancien terroriste. Seulement, je n’aime que la paix et je voudrais qu’elle se rétablisse au Moyen-Orient avant que tout n’explose.
Il est bien évident que les positions de mon petit-fils n’ont pas amélioré ses relations avec ses proches : la jeune fille qui l’aimait et dont il était lui-même amoureux l’a quitté car elle ne supportait plus les querelles incessantes et les reproches dont elle était l’objet. Les choses ont pris un tour véritablement tragique quand il s’en est pris à sa mère pour la millième fois de sa vie, 1’accusant de faits qui, même s’ils étaient prouvés - ce dont je doute infiniment - ne pouvaient justifier un tel comportement. Il a semble-t-il déchiré ses vêtements et hurlé que, considérant sa mère comme disparue du monde des vivants, il dirait tous les jours pour elle, le kaddish, notre prière des morts. Mon fils aurait dû immédiatement jeté le garçon à la porte car lui demander de faire des excuses était impensable dans l’état où il se trouvait. Qu’aurait fait mon petit-fils ? Je ne sais mais je jure devant Dieu que jamais je ne me serais mise dans la situation fausse d’accorder un crédit quelconque aux paroles insensées de ce garçon qui relève de la thérapie plutôt que de toute autre chose. Non seulement il a détruit sa mère, ce qui est impardonnable, mais il a fait peur à Jennifer, sa petite soeur qui, intelligente, équilibrée mais en larmes, a eu la sagesse d’appeler son grand-père à l’aide. Tout s’est terminé si mal que le père et le fils ont été priés de quitter les lieux dans l’instant : il était quatre heures du matin ! Je plains mon fils qui n’a pas su réagir sainement et qui est bien puni aujourd’hui car il ne supporte pas la séparation. Le couple venait de fêter ses vingt trois ans de mariage et sa femme avait toujours été une compagne compréhensive que j’ai souvent admirée car le caractère de mon fils n’est pas facile lui non plus. Si j'ai raconté cette histoire, c’est non pour étaler ma vie privée mais pour montrer combien la religion peut être néfaste quand on n’en comprend pas la signification profonde ou qu’on en détourne les préceptes. A son humble niveau mon petit-fils a besoin de l’analyse à laquelle devraient être soumis tous les êtres humains qui veulent exercer sur leurs semblables une force aveugle et obstinée. Les dictateurs ou les terroristes seront-ils un jour en mesure de comprendre que seules l'amitié, la compréhension, la tolérance ont quelque chance de forger un lien entre les hommes. J’en doute mais comme j’essaie de faire partie des gens de bonne volonté, je crois que nous devons essayer encore et toujours de leur marteler ces vérités dans la tête. A la fin et avant le jugement dernier ou le nouveau big bang, ils auront peut-être compris leurs erreurs.
Le 13 Janvier
J’ai regardé hier soir « D'un monde à l'autre », l'émission de Paul Amar sur France 2 et je n’ai pas pu aller jusqu’au bout car s’il était bon qu’une discussion animée s’installe à propos du drame algérien et qu’elle soit pour la première fois retransmise en Algérie, Paul Amar n’a pas laissé les gens exprimer leur pensée profonde à laquelle j’adhère complètement et qui est de dire toute la vérité, rien que la vérité, ce qui n’a pas été le cas. Tant qu’on a parlé des exactions et des crimes perpétrés par les Intégristes musulmans, tout allait bien, chacun avait le droit de prendre la parole. Jack Lang, Hervé de Charrette, le Dr. Boubaker, recteur de la Mosquée de Paris, se sont exprimés dans le même langage frileux : Il n’y a pas deux Algéries, celle des nantis, du pétrole et du gouvernement qu’on protège et celle des pauvres qu’on égorge. Quand un Français et une Algérienne ont voulu montrer que le FLN autrefois comme le gouvernement fasciste aujourd’hui, sont responsables de la situation au même titre que les terroristes, les premiers en ayant introduit dès la création du gouvernement provisoire un code inacceptable de la famille et pratiqué une politique anti-libérale, les seconds en exerçant un pouvoir absolu et en laissant faire sans bouger ou se déplacer pour sauver les villageois parce qu’en fait ils n’en ont rien à cirer, l’animateur leur a tout simplement coupé la parole. Il semble qu’on ne puisse attaquer le gouvernement alors qu’il est peut-être sur le point d’entrouvrir sa porte à des représentations internationales. Nous assistons une fois de plus à cette attitude choquante dont le but est de ménager les susceptibilités comme on 1’a fait en Extrême Orient, en Afrique ou dans l’ex Yougoslavie. Nos gouvernants ne se souviennent jamais que cette méthode est mauvaise et qu’un jour ou l’autre il faut mettre le doigt sur la plaie. Bien sûr nous ne sommes pas meilleurs que les autres et il est bien difficile de balayer le pas de la porte des nations quand la nôtre n'est pas encore lavée des fautes que nous avons commises mais aujourd’hui la question n’est plus là et elle doit se poser en termes forts : « laisserons-nous se perpétrer des crimes que le gouvernement algérien n’a rien fait pour stopper ou dirons-nous la vérité à ces militaires que le petit peuple, oui le petit peuple de l’autre Algérie, ne peut pas plus supporter que ses tortionnaires ? »
Le 20 Janvier
Si je devais aujourd’hui choisir une cause puisque nous sommes perpétuellement confrontés à un choix, je ne saurais où tourner les yeux face à toutes les détresses du monde. Il n’est pas dans mon propos de les énumérer aujourd’hui car elles sont trop nombreuses et j’y reviens de toutes façons trop souvent dans une sorte de litanie douloureuse. Je vais avoir bientôt soixante quinze ans et je me demande s'ils viendront jamais ces lendemains qui chantent qu’on nous avait promis.
Ainsi je me contenterai de poser des questions auxquelles je n’ai jamais trouvé de réponses : il y avait l'année dernière au mois de février autant de chômeurs que cette année. Pourquoi les grévistes en général et les gens sans emploi cette fois-ci choisissent-ils automatiquement un gouvernement socialiste pour déclancher leurs mouvements les plus dramatiques ? Monsieur Juppé aurait-il eu des réponses encore moins satisfaisantes à leur donner que Monsieur Jospin puisqu'ils ont choisi d'attendre une année de plus pour manifester alors qu’ils étaient dans l’ignorance d’une dissolution possible de l’Assemblée Nationale ? L’auraient-ils fait si le Président de la République n’avait pris cette décision qui a conduit au pouvoir la « gauche pluriel. » Je suppose que leur ras-le-bol était le même l’année dernière que cette année alors il semblerait bien que s’ils attendent peu de la gauche, ils n’espéraient rien de la droite. Après tout. Monsieur Chirac a fait durant sa campagne présidentielle des promesses bien plus importantes que Monsieur Jospin. Le gouvernement de Monsieur Juppé n’en a pas respecté une seule et pourtant c'est le leader socialiste qui supporte tout le poids et reçoit toutes les injures même quand elles ne sont pas méritées. Est-il juste aussi qu’au lieu de soutenir un gouvernement auxquels ils ont choisi d’appartenir, les communistes et les verts se joignent aux grévistes non pour les soutenir socialement mais pour mener leur traditionnelle politique d’opposition ? Ont-ils la moindre idée de ce qu’ils déclancheraient si la France n’était pas en mesure d’adhérer à l’euro en temps et lieu ? Peu leur chaut : les communistes ont-ils si peu changé de cap qu’ils en sont encore à mener une guerre perpétuelle contre les socialistes comme ils le faisaient au temps de Léon Blum ou de Pierre Mendès-France qu'ils détestaient ?
Je ne suis pas ici pour prendre la défense d’un homme ou d’un autre car je considère la plupart des princes qui nous gouvernent, de quelque tendance politique soient-ils, comme des amoureux du pouvoir mais je suis comme Gérard Miller qui, à l’émission de Laurent Ruquier, a clamé de sa manière forte mais à mon goût perspicace sa stupéfaction devant les cris de la droite qui se voyait traiter d’antidreyfusarde et ne le supportait pas comme elle ne supporte pas de s’entendre dire que la gauche a le monopole du coeur. Dans ce cas, je ne pose plus de question car je sais : les parents et les grands-parents des hommes politiques de droite étaient pratiquement tous antisémites et antidreyfusards. Ils l’étaient avant « J'accuse », ils le sont restés après alors que les gens de gauche qui connaissaient peu le capitaine Dreyfus avant la décision de Zola de prendre les choses en main se sont en général ralliés à l'écrivain dès qu’ils ont eu connaissance des faits dans leur véracité. Je répète ici, comme je l’ai fait précédemment, que si le père de Jean d’Ormesson était bien libéral et ambassadeur du gouvernement de Léon Blum, sa mère par contre lui avait chanté dans son enfance une berceuse où l’air de la Marseillaise était respecté mais où les paroles étaient un ramassis de calomnies antisémites. Nous le tenons de Jean d’Ormesson lui-même qui, à une émission dont le thème était l’antisémitisme après la proclamation des décrets Crémieux qui accordaient en 1870 la nationalité française aux juifs d'Algérie, a révélé l’existence de cette berceuse dont nous n’avions nous-mêmes aucune idée. Je lui reproche encore, à cet écrivain qui se dit à la fois libéral et de droite, d’avoir fait cette confession avec le sourire et sans même se rendre compte de ce qu’elle pouvait avoir de ridiculement sinistre. Je suis comme tout le monde, je crois que la droite d’aujourd'hui n’a pas la virulence de celle d’il y a cent ans mais ce n'est pas une raison pour qu’elle soit offensée quand on rappelle des faits incontestables. Et puis certains membres conservateurs ont de plus en plus tendance à vouloir, pour les élections régionales en tout cas, faire alliance avec le FN alors, comme toujours, je fais plus que me méfier, j’ai peur et je suis incapable d’y remédier.
Le 23 Janvier
Je ne veux pas m’étendre sur l’émission qu’Arte a consacrée hier soir à l’Algérie et qui avait pour cadre le Parlement Européen de Strasbourg : tous les éléments, les hommes et les femmes étaient en effet réunis pour attirer non seulement notre attention émue mais nous montrer combien la voix des démocrates et des journalistes est essentielle dans l’Algérie d'aujourd'hui. Plusieurs d'entre eux ont une fois de plus regretté que les médias occidentaux se refusent à mentionner la volonté démocratique du peuple, son désir de liberté, se repaissant jour après jour des atrocités commises par les terroristes sans essayer de voir au-delà. Il y avait hier au milieu des hommes politiques et des journalistes deux femmes dont l’une avait subi trente sept viols de la part de gens qu’on ne peut plus appeler des hommes mais dont le mari de l'autre était emprisonné pour cinq ans par les autorités officielles sur simple dénonciation de villageois, ce qui prouve la complexité et l’ambiguïté des problèmes.
Je voudrais simplement rendre une fois encore hommage à Bernard Henry Lévy qui paraît bien être le détonateur nécessaire pour que s’amorcent des discussions et nous l’espérons des luttes en faveur des victimes de tous les extrémismes de la terre. A croire que les intellectuels sont encore nécessaires et ne sont pas, comme certains de nos compatriotes ou de nos amis étrangers le supposent, les membres inutiles d’une communauté en voie de disparition. Les politiciens les narguent sans jamais aller aussi loin qu’eux sur le chemin de la pensée ou de l’action, sans doute parce que les écrivains et les philosophes n’ont pas le seul souci de garder le pouvoir, ce pôle d’intérêt primordial de nombreux gouvernants et peut-être la raison et l’explication de leur frilosité permanente.
Le 30 Janvier
J’habite depuis vingt ans Chaville, à mi-chemin entre la Porte de Sèvres et Versailles et je suis encore étonnée de la dichotomie entre les Parisiens et les habitants de ma commune que je me garderais bien d’appeler banlieusards mais dont certains ont je ne sais quoi de désuet qui parfois m’amuse et d'autres fois me déconcerte. Une de mes amies préside chaque jeudi aux destinées du club de scrabble qu’on joue dans la salle peu accueillante mise à la disposition des amateurs du jeu par la Mairie. Nous arrivons toutes deux une heure avant le début de la partie pour organiser la salle, mettre en place l’ordinateur et l’imprimante, ouvrir les boîtes de gâteaux et préparer le café avant l’arrivée des joueurs. Certaines dames qui viennent plus pour bavarder que pour s’adonner à ce jeu de lettres bien plus ardu qu’on pourrait le penser sont là très tôt et entament des conversations auxquelles bien entendu je prends part. Hier, comment ne pas aborder les derniers rebondissements du procès Papon. Disons tout d’abord que je ne comprends pas bien les réactions des avocats de la partie adverse comme ceux de la partie civile. J’ai eu l’impression aussitôt que Monsieur Serge Klarsfeld eût découvert les liens de parenté entre le Président du Tribunal et la famille d'une des victimes qu’il n'incriminait personne car sans doute ni l’un ni l'autre n’étaient au courant de tels liens mais qu’il voulait plutôt mettre en garde contre un certain favoritisme qui pourrait se créer vis-à-vis des victimes de la part du magistrat. J’ai d'ailleurs écouté l’interview d'une dame qui, après avoir communiqué avec un membre de sa famille, a reconnu simplement que Monsieur Klarsfeld ne s’était pas trompé : une cousine je crois avait en effet épousé un parent de Monsieur Castagnède ou le Président lui-même, peu importe. Je n’ai absolument pas compris pour quelles raisons les avocats ont accueilli aussi mal une simple constatation de faits avérés. Après tout, le Président du Tribunal belge qui jugeait l’affaire du violeur d’enfants a été récusé quand on a appris qu’il avait déjeuné avec une famille de victimes, un incident qui ne pouvait avoir que peu d’incidence sur le verdict final. Bien sûr certaines personnes ont manifesté pour que le magistrat soit maintenu mais il n’en a pas été question et je ne sache pas que les Français aient été offusqués par la décision des instances belges.
Après cette digression, j’en reviens à ma conversation avec les dames du scrabble. J’eus la naïveté de dire que pour moi le plus grand reproche qu'on pût faire à Papon était simple et sans contestation possible : il avait servi sous le gouvernement de Vichy, c’était là son plus grand crime et toutes les autres atrocités qu’il avait pu perpétrer découlaient de ce simple fait sur lequel il n’y avait pas à revenir. S’il ne voulait pas être jugé, comme dit la chanson, « il ne fallait pas qu’il y aille. » J’aurais dû tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de prononcer ces quelques mots et me dire comme je le fais habituellement qu’on ne doit pas faire de référence à des événements sensibles quand on s’apprête à jouer au scrabble ! J’eus droit à cette réponse de l’une des dames qui est, comme on disait dans mon enfance, une punaise de sacristie, « il fallait bien qu'il gagne sa vie, cet homme ! » ajoutant aussitôt et avec toute la hargne que peuvent avoir certains de nos concitoyens « et où étiez-vous pendant cette période ? », impliquant que, juive, je devais être bien au chaud, réfugiée dans un pays accueillant ou que je ne devais pas être très française à l’époque. Je n’eus ni le temps ni le goût de lui expliquer que ma famille était sans doute plus française que la sienne et depuis de plus nombreuses générations peut-être, je n’eus ni le temps ni le goût de lui décrire mon parcours de guerre mais je me dis une fois de plus qu’il ne faut pas rechercher des propos tels que les miens dans notre France profonde : certaines personnes sont là, tout près, à portée de la main, pour dire les phrases qu’on croirait directement sorties de la bouche de Madame Maigret. J’allais à ma place et je ratais les deux premiers scrabbles avant de me répéter une fois de plus que le jeu valait bien que j’oublie très vite ce que je venais d’entendre. Ceci dit, je ne cache pas que, susceptible comme je le suis restée, je n’arrive pas à minimiser les choses, d’autant plus quand il apparaît que rien en France ne changera jamais, en dépit des preuves accumulées ou des vérités incontestables, dans une partie constante et non négligeable de notre population.
Le 3 Février
Je suis d’accord avec tous les gens raisonnables qui, comparant le délit peut-être commis par le Président Clinton et les crimes ordonnés par les Présidents successifs des Etats-Unis durant leurs guerres néo-coloniales, pensent que le jeu n’en vaut pas la chandelle et que les deux forfaits n’ont pas de commune mesure. Nous avons toujours su que les Américains se réclamaient, inconsciemment peut-être, du puritanisme des hommes venus sur le Mayflower pour créer les futurs états de la Nouvelle Angleterre, nous les avons toujours surpris entrain de fouiller dans la vie de leurs candidats Présidents ou Présidents élus. Nous avons également constaté qu’ils ont passé outre sur certaines déviations quand leur auteur était une personnalité charismatique : le couple Kennedy par exemple allait cahin-caha dès le début de leur union, avant et après la naissance du deuxième enfant de la famille. Ceci dit, personne ne viendra nous dire que le Président n’était pas (comme d’autres que nous connaissons bien) attiré par les très jolies femmes et personne ne nous a précisé, bien sûr, ce qu’il acceptait de leur montrer... En résumé, nous sommes las de supporter la bivalence des Américains, c'est-à-dire la faculté qu'ils ont dans une logique (dont ils sont les seuls adeptes) de jouer un double jeu, l’un faussement naïf et puritain, l’autre dominateur et vindicatif.
Pour rester avec nos amis américains et en fait d’exhibitionnisme (celui-ci non avorté), j’ai regardé hier sur Canal+ le film de Paul Verhoeven, « Showgirls. » Je sais bien que le metteur en scène est hollandais d’origine mais il tourne aux Etats-Unis (où il réside) avec des acteurs américains célèbres et à l’intention tout d'abord du public américain. Alors, là, le puritanisme latent qui sommeille en tout Yankee conservateur doit en prendre un drôle de coup. Dans les revues françaises les plus coquines, je n’ai jamais assisté à une telle débauche de nues intégrales. « Chocking » me suis-je dit d’autant plus gué le scénario était loin d’avoir l’intérêt de « Basic Instinct », une histoire simplette de filles d’une troupe de Las Vegas qui se donnent des coups de pied dans les tibias pour obtenir le grand premier rôle si convoité, rôle déshabillé à souhait dont n’aurait voulu aucune de nos célèbres meneuses de revue, de Joséphine Baker à Zizi Janmaire, les bananes de la première et les plumes de la seconde n'ayant rien ôté à un talent dont paraissent dépourvues les héroïnes de « Showgirls. » Si les choses se passent ainsi, elles ont beaucoup changé depuis mon dernier séjour à Las Vegas dans les années 80. J’ai assisté alors non seulement aux shows spectaculaires du Ceasar Palace ou de MGM gui peuvent être considérés comme les équivalents du Lido, du Casino de Paris ou des Folies Bergères. Je n’ai jamais observé une telle débauche de nus, même pas dans les établissements de moindre importance qui n’auraient, pour des raisons d’espace, accueillir la troupe de « Showgirls. » Je me suis également régalée à des « one man show » donnés par des humoristes de talent et j’ai réussi à chacun de mes voyages à me distraire sans même toucher aux machines à sous. Une fois de plus je suis heureuse, étant âgée, d’avoir goûté aux joies que les Etats-Unis m’ont si souvent offertes à l’époque où l’on ne préférait pas à une étude sérieuse sur les risques prolongés de l’embargo les ébats plus ou moins réjouissants d’un Président volage.
Le 4 février
Les Américains qui veulent diriger le monde et se placent de par leurs traditions ancestrales et anglo-saxonnes de la « common law » (droit coutumier) au-dessus de nos lois écrites devraient bien balayer devant leur porte. Ils veulent punir Saddam Hussein et là je me pose une question : ont-ils tort ou raison d’avoir une telle envie de recourir à la force pour mettre à la raison cet homme qui naquit au sein d’une communauté socialiste Baas (« renaissance » en arabe) avant d'adopter pour les circonstances un extrémisme religieux non seulement inacceptable et dangereux mais contraire sans doute à sa nature ? En effet, si le dictateur iraqien me fait très peur et si j’appréhende ses actions en me souvenant des Kurdes qu’il a gazés ou des fusées qu’il a envoyées sur Israël durant la Guerre du Golfe, je plains de tout mon coeur la population si pauvre, si dépourvue de soins et de médicaments et dans certains cas sous-alimentée. J’apprécie moins encore que celui supporté par Cuba, l’embargo sur la nourriture qui frappe les pauvres gens d’Iraq. Bien sûr on dit que, même acheminés vers le pays, les vivres auraient peu de chance d’atteindre le petit peuple, le dictateur ayant intérêt politiquement à le dresser contre les Américains en continuant à l’affamer. Seulement je n’ai pas de preuves de cette assertion qui est peut-être sans fondement véritable.
En revanche il n’y a rien d’ambigu dans ma désapprobation des méthodes américaines en ce qui concerne « l’affaire Tucker . » Je ne nie absolument pas que cette femme ait été une grande criminelle et que son forfait devait être sanctionné par une peine sévère. Je vais même jusqu’à dire que sa conversion me touche peu et que cette façon de s’agenouiller devant les caméras pour implorer la clémence de Jésus m’a paru un rien théâtrale. Non, ce que je n’approuve pas, c'est d’une part la peine de mort et, dans le cas où elle est appliquée, le fait que certains condamnés doivent attendre leur exécution durant près de vingt ans comme ce fut le cas pour la personne en question. Si une longue attente était prévue parce qu’une grâce semblait toujours possible en fin de compte, on comprendrait le maintien en cellule des condamnés mais on constate que dans les Etats où perdure la peine capitale et au Texas en particulier, elle n’est jamais accordée. Alors pourquoi permettre dans certains cas (pas tous) l’évolution d'une personnalité de ce qu'on croit être le mal vers ce qu'on pense être le bien quand on est certain qu’on n’aura jamais à prendre à aucun moment de la détention ce facteur en compte et que sans dilemme, sans arrière-pensée, sans regret peut-être, on exécutera un être qui n’a plus de commune mesure avec ce qu'il était au départ ? Plus crûment, pourquoi se donner tant de mal et dépenser tant d’argent qui après tout est celui du contribuable pour maintenir en vie bon an mal an plus de trois mille hommes et femmes qui n’ont pas la moindre chance d’échapper à la chaise électrique, à la chambre à gaz ou à l’injection ? Je me sens assez abjecte en prononçant ces paroles mais n’est-ce pas ce que pense la majorité des Américains qui est pour le maintien de la peine de mort ? Leur a-t-on demandé leur avis en termes durs sans doute mais loyaux ? Je n’en suis pas si sûre.
Le 6 Février
Décidément les Américains ne me laissent aucun répit mais cette fois-ci c’est pour mon plus grand plaisir. Je viens de voir « Harry dans tous ses états » : J’ai aimé - comment pourrait-il en être autrement puisque je suis une fan inconditionnelle de Woody Allen - et je suis une fois de plus abasourdie devant ce qui me paraît de l’aberration : les Français ne comprennent pas les Américains, ils ne saisissent pas l’humour juif en général, encore moins l’humour juif de New-York dont Woody Allen est pétri depuis l’enfance et qu’il sait exprimer génialement mais dont Jacky Mason, un ancien rabbin que j’ai applaudi à New York il y a deux ou trois ans, est également un spécialiste de choix qui n’aurait aucune chance d’être compris de nos concitoyens. (Il l’est à peine des gens qui ne vivent pas à Manhattan et qui m’ont avoué à l’entracte leur difficulté à saisir à la fois le sel des histoires et le langage typiquement juif new-yorkais de leur auteur.) Alors, qu’on veuille bien me dire la raison pour laquelle Woody Allen ne cesse de répéter dans toutes les interviews qu’il a données depuis des décennies que le public français en général et parisien en particulier l’apprécie cent fois plus que celui de New-York ?
Si tel était le cas véritablement et qui suis-je pour mettre en doute la parole de l’acteur et du metteur en scène, pour quelle raison encore les meilleurs interprètes accepteraient-ils de tourner dans ses films, y compris Robin Williams, l’acteur flou, l’un des quatre vingt comédiens du film personnifiant quatre vingt personnages jaillis à la fois du vécu et de l’imagination d’Harry ? A mon humble avis, la majorité d'entre eux est persuadée à juste raison d'être au bon moment dans la meilleure production de l’année, « Titanic » compris si 1’on accepte le mélange des genres et si l’on peut comparer un film psychologique et intimiste avec une superproduction hollywoodienne. J’ai l’impression que Woody Allen pèche par excès de modestie et que les Juifs de New York qui sont tout de même très nombreux ne peuvent faire la fine bouche devant cette intelligence redoutable, l’homme qui selon moi sait aussi bien que Freud analyser ses fantasmes et sa sexualité, aussi bien que Bernard Henry Lévy fustiger le fanatisme religieux même et surtout quand il naît dans sa propre famille, à se demander (encore une question !) pourquoi l’homme et son double, le héros du film, fréquente un tel nombre de psychanalystes qui ne peuvent rien lui apporter puisqu’ils n’arriveront jamais à saisir sa personnalité aussi bien qu’il le fait lui-même. Bien sûr, j’ai adoré la fin, l’apothéose : l’écrivain réalise enfin que peu importe si les personnes de son entourage ne l’apprécient guère, détestent ses livres où ils se retrouvent et haïssent leur propre image, lui jettent à la figure des mots orduriers , font en un mot de sa vie un cauchemar car les personnages de ses livres existent presque physiquement pour l’aimer, l’entourer, le fêter, le réconforter et lui apporter toute la joie dont il a besoin pour survivre et continuer à écrire.
Le 7 Février
Un samedi de plus où j’ai écouté l’émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture : il a parlé d'éducation avec les philosophes B. Goetz et F. Savater, ce dernier venant d’écrire un ouvrage sur les méthodes sud-américaines et constatant que la dichotomie est encore plus grande entre élèves et professeurs dans les pays d’outre-Atlantique et en Espagne qu'en France. Alain Finkieikraut a fait une remarque qui m’a paru intéressante : il a dit que dans notre pays on ne parlait plus d’élèves mais de jeunes, le premier terme impliquant une notion de devoir, le second une notion de droit : les jeunes ont droit à l'école, droit au diplôme, droit au travail et s’ils s'en voient refusé l’accès, l’école, la société, les patrons, la famille, la pauvreté, le racisme, l’environnement... sont les seuls responsables de cet état de fait, les défaillances, la paresse ou le manque d’intelligence n’étant jamais pris en compte par les principaux intéressés.
J’ai souvent dit que je jouais au scrabble et que je participais à des tournois depuis quelques années. J’aimerais que le responsable et les invités de l’émission assistent une fois à l’une de nos rencontres régionales, nationales ou internationales. Ils seraient surpris de l’obéissance des participants, jeunes ou vieux, à un nombre peut-être excessif de règles qui paraissent chaque année dans le Journal de la Fédération et que les scrabbleurs se doivent de connaître sans qu’on ait à les répéter avant chaque rencontre. Ils seraient également surpris par le nombre d’arbitres juchés sur une estrade d’où ils dominent la salle comportant jusqu’à trois cents concurrents pour les tournois de moyenne importance, par les remarques lancées au joueur coupable de parler durant les deux heures fatidiques, de ne pas brandir son bulletin à la seconde sonnerie ou d’écrire après la dite sonnerie, par les avertissements envoyés au coupable avant que la sanction pour mauvais raccord, mauvais calcul... ne tombe !
Une centaine de joueurs de dix huit à trente ans que nous appelons les jeunes Turcs sont imbattables et nous les admirons mais ils doivent se soumettre comme les autres et plus que les autres aux injonctions nombreuses que le scrabble de compétition comporte. Je sais bien que, parlant d’une élite, je me place en dehors d’un point de vue général. Je veux simplement dire qu’à l'école, à l’université, au stade, dans la vie professionnelle comme dans la vie ludique, seuls les « volontaires » ont des possibilités de performance. Pour réussir il faut travailler, vouloir et accepter de nombreux sacrifices avant d’exiger. Je ne veux pas dire que les « jeunes » n’ont pas droit au départ aux mêmes chances que leurs aînés, je ne veux pas dire qu'on ne doit pas les aider de toutes nos forces mais s’ils ne travaillent pas pour transformer ces chances en réussites, ils seront toujours amers et mettront sur le dos des autres leur échec. Ma mère disait voici bien longtemps : « il n’y a pas de mauvais maîtres, il n’y a que de mauvais élèves. » C’était dur et peut-être injuste car elle a reconnu avec humour vingt ans plus tard que le foie malade d’une de mes institutrices la rendait hargneuse et vindicative mais cette réflexion m’obligeait à reconnaître la distance qui me séparait de celui qui enseigne et qui ne peut être complètement mauvais. Les méthodes ont évolué, les mots ont pris un autre sens mais les velléitaires demeurent et je crois qu’ils ne s’en sortiront pas dans notre monde en dépit de tous les nouveaux supports dont on nous dit qu'ils vont changer la vie et permettre à tous de réussir.
Le 8 Février
Je zappais sur l’une des nombreuses chaînes que m’offre ma connection au satellite Astra quand je suis tombée sur une nième émission consacrée - je voudrais pouvoir dire tout simplement à la verge de Monsieur Clinton puisqu’elle me semblait être la coqueluche du moment, mais non ! - consacrée dis-je au Président Mitterrand. Je me demande quand les journalistes, les écrivains, les analystes, les biographes, les adorateurs, les détracteurs... vont le laisser dormir en paix sans qu’il ait à pratiquer dans sa tombe une véritable danse de St Guy car il est fait référence à cet homme et à ses oeuvres beaucoup plus souvent qu’il ne le voudrait peut-être. Le seul participant qui m’ait attendrie est Pascal Sevran car je pourrais sortir de mes gonds comme il l’a fait à plusieurs reprises en faveur du grand homme. Il a hurlé que Mitterrand avait peut-être parlé à Bousquet, déjeuné avec Bousquet mais qu’il ne l’avait pas nommé ministre ou Préfet comme de Gaulle et Giscard l’avaient fait en ce qui concerne Papon, un homme encore moins recommandable et coupable jusqu’à plus ample informé de crimes contre deux communautés qu’il abominait, les Juifs et les Arabes. Je suis loin d’être une fan de Pascal Sevran et je ne regarde jamais son émission de l’après-midi qui me semble un peu désuète mais je suis de son côté quand il défend notre président avec cette différence peut-être : juive, je pourrais en vouloir à Mitterrand d’avoir été quelques mois à Vichy avant de rallier la Résistance et le Général de Gaulle mais je répète pour la millième fois et je ne cesserai de le claironner comme Pascal Sevran que nombreux sont les hommes qui n’ont pas évolué ou qui ont au contraire rétrogradé d’une pensée libérale vers une attitude réactionnaire (je pense à Marcel Déat mais il n’est qu'un exemple parmi d'autres). Alors pour une fois qu’un garçon de vingt cinq ans venu d’un milieu bourgeois conservateur a changé son fusil d’épaule en vieillissant, qui sommes-nous pour le fustiger sans cesse ? Ne se passe-t-il pas suffisamment de choses importantes à prendre en compte. Monsieur Frank Olivier Gisbert, n’y-a-t-il pas certaines urgences immédiates telles que mettre son nez dans les affaires algériennes et trouver une solution aux massacres, empêcher le Président Cliton et ce bon socialiste de Monsieur Blair de mettre le feu aux poudres dans le secteur du Golfe, j’en passe et des meilleures, pour qu’on arrête de gloser sur un homme qui, comme tous nos frères humains, eut ses qualités fort grandes et de nombreux défauts sans doute mais dont la personnalité marquera sans nul doute la fin de notre vingtième siècle.
Le 9 Février
Je voudrais être objective dans mes choix et mes jugements mais je n’y arrive pas toujours : quand j’ai entendu hier soir que Michel Field accueillait sur la 1 Jean-Marie Lepen, je n’ai pas pu m’astreindre à rester sur la chaîne même en me disant que l’homme serait peut-être fustigé autant que l’avait été naguère Monsieur François Léotard. C’est physique et psychique, je peux supporter une minute aux informations mais une heure c’est au-dessus de mes forces.
Je me suis donc réfugiée sur Arte où j’ai, comme presque tous les dimanches soir, regardé « Maestro. » Bien m’en a pris car pour une fois nous n’étions pas face à un chef d’orchestre ou un interprète célèbre mais à une jeune pianiste, Hélène Grimaud, extrêmement sensible et douée dans ses interprétations de pièces romantiques, meneuse de jeu bilingue pleine de verve et de mimiques très explicites alors qu’elle travaillait un concerto avec un violoniste américain apparemment aussi jeune et aussi doué qu’elle, mais également une grande amie des loups qu’elle vient retrouver non seulement parce qu'elle les aime et les respecte mais parce que leur environnement est propice au recueillement et à l’introspection nécessaire à l'artiste.
L’amoureuse de France Culture que j’ai été durant plus de vingt ans, je ne suis pas seule dans mon cas, ne peut plus regarder sa radio préférée de 9h à l0h du matin : Permis de Construire, Archipel Science, La Voix des Métiers, Le Corps Entendu, Zone Franche... sont des titres qui relèvent plus d’une chaîne du savoir que d’une chaîne culturelle. Je ne suis absolument pas contre le savoir mais je trouve qu’Arte remplit parfaitement son rôle sans qu’on cherche à l’imiter dans le Service Public.
Ainsi j'ouvre ma radio à dix heures et je retrouve alors et avec plaisir mes émissions préférées, en particulier « Les Grands Musiciens » et « Les Lundis de l'Histoire. » Ce matin, que Michel Field veuille bien me pardonner, Laure Adier recevait une historienne, Madame J. Garrisson et Michel Rocard pour leur « Edit de Nantes » et Jack Lang pour « François 1er ou le rêve italien. » J’avais vu le second chez Bernard Pivot à propos de ce même livre mais je ne savais pas que Michel Rocard venait de commettre un « Edit de Nantes » dont l’intérêt ne relève pas seulement du thème qui reste actuel et passionnant mais de la présentation de l’ouvrage : on peut trouver le texte même de l’Edit magistralement transcrit, paraît-il, par l’historienne d'un côté, le commentaire de Michel Rocard de l’autre en retournant le livre. Bien sûr je me sentais plus en communauté de coeur et d’esprit avec ces personnalités qu’avec Monsieur Lepen même si je trouve que Michel Rocard pourrait lui aussi mettre une sourdine à sa rancoeur contre François Mitterrand. En son temps j’ai parfois pensé que l’inimitié entre les deux hommes était attristante mais ce matin le thème de la discussion portait sur les leçons que la politique devrait tirer de l’histoire et personne n’a été nommément mis en cause, heureusement.
Il est évident qu’avec la fougue dont je suis capable j’ai toujours éprouvé une grande admiration pour Henry IV dont la politique était résolument tournée vers l’avenir, visionnaire même dans cette idée que la France devait regarder vers les Princes allemands plutôt que vers l’Italie ou l’Espagne. Je serais tentée de faire des réserves quant à François 1er mais il est impossible d’oublier que dans sa foi inconditionnelle pour la Renaissance italienne il a pratiqué une politique de protection des arts qui nous permet à la fois d’admirer dans nos musées les peintures des plus grands maîtres et de posséder les plus beaux châteaux du monde. Alors j’oublie puisqu’il n'y a pas à revenir là-dessus toutes ses conquêtes qui ont avorté en sacrifiant au passage trop de vies humaines comme l’ont fait bien avant lui celles d’Alexandre le Grand, le feront plus tard celles de Louis XIV et plus encore celles de Napoléon 1er. Le seul reproche que je pourrais adresser à cette émission est que Laure Adler et J. Garrison ont à peine pu, l’une mener le jeu, l’autre prendre la place à laquelle elle avait droit dans la discussion, tellement les deux hommes étaient bavards et occupaient tout le temps de parole.
Je ne puis m’empêcher de faire comme tout le monde en y allant de mon petit refrain sur la situation corse. Je déplore l’assassinat du Préfet comme je déplore tous les assassinats, de la plus humble victime jusqu’aux personnalités les plus en vue. En fait de réflexion, je donne la palme à Madame Claude Sarraute qui, dans l’émission de Laurent Ruquier, s’est proprement foutu de la gueule de Monsieur Jean-Louis Debray, constatant que cet honorable Monsieur voulait donner des leçons au gouvernement actuel alors qu'il a « fait dans ses culottes » devant les terroristes ou comme nous le pensons aujourd’hui devant les mafieux corses. Vive le bon mot d’aujourd’hui et merci Madame Sarraute de votre sagacité !
Le 10 Février 1998
II fallait bien faire un geste en faveur de la Corse : France 2, par le truchement de Paul Amar, a réuni au café Napoléon d’Ajaccio des Corses de toutes tendances. Si la plupart d’entre eux déplorait la mort du Préfet comme toutes les morts qui ont précédé, j'ai eu l’impression de me trouver devant l'ambiguïté du problème algérien, les uns tenant pour responsables les terroristes et la mafia, les autres l’Etat français pour son laxisme dans la conduite ou le jugement des affaires. Une dame est allée jusqu'à dire et je serais tentée de la croire que, n’était la personnalité de la victime, le Président de la République ne se serait pas dérangé, qu’il est venu pour apporter son soutien à la famille du Préfet et non aux Corses en général et que son discours n’était que la répétition de ceux qu’on avait entendus depuis Aléria, il y a déjà vingt deux ans.
Je pense que j’en ai plus appris ce matin sur la Corse avec (une fois de plus) Michel Rocard qui répondait aux questions de Michel Paoli et d’un certain nombre d’auditeurs. Il a éclairé ma lanterne sur une idée préconçue des Français qui reprochent souvent aux Corses d’avoir préféré devenir fonctionnaires sur le continent plutôt que de travailler la terre dans leur île, une façon élégante de dire qu’ils sont de fieffés paresseux : il a en effet dit qu’avant la Première Guerre Mondiale le statut de l'île n’était pas celui de la France métropolitaine et qu’on pouvait appeler sous les drapeaux des pères de six enfants. Ainsi les morts furent si nombreux parmi la population masculine qu’il n'y avait plus assez de bras au lendemain de la guerre pour s’occuper des champs ou créer une nouvelle génération de travailleurs. C'est la raison pour laquelle les Corses se virent contraints de « s’expatrier » afin de nourrir leur famille. Qu’on les ait traités plus favorablement que les tirailleurs sénégalais ou plus tard les harkis n’est tout de même pas étonnant : Ils étaient français après tout et c’est la France qui l’avait voulu ainsi en faisant comme à son habitude la conquête de l’île de Beauté en se battant non pas contre Gênes qui avait transféré ses droits à la France en 1768 mais contre l’indépendantiste Paoli (déjà !) vaincu par Bonaparte en 1769.
Je remercie Michel Rocard pour cette leçon d’histoire mais je dois noter aussi qu'il a été près pessimiste en ce qui concerne une évolution favorable des événements, les choses étant allées trop loin à son avis pour qu’il soit possible de les reprendre en mains même si pour une fois on arrête les assassins et même si on décide enfin de les inculper, de les juger et de leur infliger la peine qu’ils méritent. Les gouvernements français successifs ne peuvent pas impunément récrire une sale histoire dans laquelle ils sont impliqués jusqu’au cou.
Le 11 Février
II est bien évident qu’avec mes amis nous avons parlé de la Corse, pas au Café du Commerce bien sûr mais comme toujours dans notre club de Scrabble qui est, le lecteur l’aura deviné, « le dernier salon où l’on cause. » Je crois que la force des Juifs - et ce n'est pas l’apologie de notre communauté que je veux faire mais une simple constatation - réside comme je l’ai souvent dit dans notre faculté de ne pas oublier. Notre mémoire est non seulement notre bien le plus précieux mais est devenue en quelque sorte une faculté automatique : en effet elle ne s’applique pas seulement à notre propre expérience mais nous permet d’accepter les rappels de l’histoire en général. Ainsi en va-t-il pour la Corse : j’ai cru bon de dire ce que j’avais appris le jour même de la bouche de Michel Rocard, à savoir l’emprise coloniale que la France, brandissant ce fameux état de droit dont on nous rabat les oreilles, avait fait perdurer sur l'île en appliquant un statut spécial qui avait permis l’appel sous les drapeaux dès le début de la Première Guerre Mondiale des pères de famille nombreuse sacrifiés au nom de la sacro-sainte patrie dont ils étaient des sous-représentants, un peu à l'exemple des Malouins (anglais), cet état de chose ayant provoqué le manque de bras masculins pour exploiter les terres et la fonctionnarisation des hommes qui restaient. J’étais comme toujours fougueuse dans ma défense de ces victimes qui venaient d’entrer dans ma mémoire, rien n’y fit. Une amie que j’ai déjà mentionnée dans ces lignes a une fois de plus refusé de prendre sur ses épaules les erreurs de l’Etat et reparlé des subventions qui partent en Corse, y sont mal distribuées puisqu’elles vont en majorité aux mafieux, aux gens qu'ils « protègent » ou aux faux éleveurs de vaches, privant ainsi de ressources nos propres économiquement faibles et nos propres chômeurs, refrain connu puisqu’il fut chanté chaque fois qu’il était question d’aider les Africains ou tout autre étranger dans le besoin et comme si l’île n’était pas véritablement française.
A ce tarif-là pensai-je, nous ne devrions plus avoir de pauvres en France même ! et il me semblait de toutes façons inutile de répondre : ‘de toutes façons nous ne verrons pas la couleur de cet argent et si l’Etat français agit de la sorte c’est parce qu’il a mal géré les affaires et comme l’Etat c'est nous, la responsabilité de cette faillite nous incombe en partie’, inutile de répondre que si nous ne pouvions pas réparer personnellement les dégâts, nous pouvions en revanche essayer de comprendre le désarroi dans lequel était plongé la majorité de nos frères et soeurs corses qui se considère comme française à part entière. Inutile parce que je m’apercevais que nous échangions une fois de plus un dialogue de sourds dont l’apothéose fut : « Va pour l’indépendance puisqu’ils y tiennent tant mais qu’ils ne viennent pas se plaindre après quand les choses auront définitivement mal tourné pour eux ! », du déjà entendu la veille dans la bouche du libéral Monsieur Barre dont les propos n’ont été appréciés ni par les hommes de bonne volonté, ni par 80% des Corses. A croire que mon amie avait une rancune personnelle contre ces gens, ce qu’elle a reconnu aussitôt, ajoutant que certains membres de sa famille sont corses et qu’ils sont des fauteurs de troubles. Comme j’ai moi-même depuis plus de vingt cinq ans un gendre dont les grands-parents sont venus du nord de l'île et qui m’a causé pas mal de soucis (c'est le moins que je puisse dire), j’aurais pu abonder dans son sens mais non, cette sacrée mémoire me l'interdisait d’autant plus que mon gendre est un chauvin français bonapartiste et qu’il n’a pas la moindre attirance pour les indépendantistes même quand leurs vues s’expriment sans haine et sans armes, une preuve encore de l’ambiguïté de la situation : il semblerait normal que les Corses d’origine ne puissent être du côté de l’envahisseur mais la passion qu’éprouve mon gendre pour Napoléon et qu’il partage, j’en suis bien persuadée, avec de nombreux insulaires, montre que les Corses comme leurs compatriotes continentaux ont chacun leur opinion, que toutes ces opinions réunies transcrivent bien la complexité des choses et la difficulté de trouver une solution satisfaisante. J’ajoute que j’ai beaucoup visité cette île de beauté qui était pour moi la plus belle île du monde quand j’y allais pour assister aux récitals que donnait dans son parc d’Alziprato le Baron de la Grange, quand j’étais reçue chez des amis qui me sont restés très chers en dépit des années et qui, eux, sont restés en Corse en réussissant à faire prospérer leur famille là où ils étaient nés, quand j’y allais avec ma famille passer de merveilleuses vacances dans le golfe de Propiano tout près de la forêt d’Olmeto dont je comparais les sites à ceux de la côte dalmate, quand à Bonifacio je me régalais de succulents langoustes ou quand j’admirais près d’Ajaccio les calanques de Piana.
Le 11 Mars
Depuis un mois je n’ai pas accompli ma « mission » d’observateur parce que j’ai participé au tournoi de scrabble de Cannes et passé quelques jours auprès de ma fille à Montpellier. J’ai enfin connu sur la Croisette et dans le Palais des Festivals où j’oeuvrais pour la première fois ma minute de gloire car j’ai gagné ma série : le Président de la Fédération, mon ami Jacques, m’a appelée sur le podium pour me remettre un trophée sous le regard de mille participants et je dois reconnaître que j’étais ravie. Mes amis bridgeurs et moi-même avons fêté nos victoires mutuelles au restaurant du Grey d’Albion dont la table est délicieusement raffinée. Comme j’arrivais directement du Palais des Festivals en brandissant mon trophée, tous les dîneurs ont voulu l’admirer et, après quelques coupes de Champagne, nous étions prêts à croire qu’il y avait tout de même de bons moments dans la vie.
De retour à Paris, le choc est bien sûr venu des événements et des nouvelles tueries du Kossovo. Durant la guerre de Bosnie, j’avais précisé qu’une fois les choses réglées entre les belligérants, la Serbie se retournerait contre le Kossovo si l’on n’y prenait garde mais apparemment les paroles des humbles sont comme les feuilles de l’arbre : autant en emporte le vent ! J’ai entendu plusieurs fois dire autour de moi : « nous ne pouvons être les gendarmes du monde ! » Mais si justement, ne serait-ce que pour notre propre sécurité si celle des pauvres gens de là-bas nous importe moins qu’elle ne le devrait. Est-ce parce que je connais le pays et le Montégégro qui le jouxte où tous mes amis sont musulmans que je m’intéresse plus que le Français moyen à ces contrées qui furent autonomes ? Sans doute mais c'est également parce qu'une fois encore nous ne faisons rien pour mettre la pression sur le dictateur : nous savons tous qu'un embargo sur les armes n'est jamais efficace. Les machines à tuer nécessaires aux Serbes sont toujours arrivées par Bari, le port principal du Monténégro, et les Russes qui sont les alliés naturels des Serbes n'arrêteront pas de leur en fournir à moins que les Monténégrins musulmans ne se soulèvent. Seulement leur moyen d’action est plus limité que celui de leurs coreligionnaires de Bosnie ou du Kossovo car ils sont minoritaires et entourés d’orthodoxes qui ne les aiment guère. Je crois avoir dit ici même que la voisine de mes amis d’Ulcinj avait installé ses cochons face à leur jardin, les mettant ainsi dans l’obligation d’avoir à supporter la vue, l’odeur et le grognement de ces animaux vingt quatre heures sur vingt quatre. Je veux tout de même rappeler que le Kossovo, le Monténégro et l’Albanie ont des traditions, une foi et des intérêts communs et que si l’on n’y prend garde très vite, une nouvelle poudrière va éclater, aussi forte et aussi meurtrière que celle de Bosnie. Mais bien sûr les Américains sont plus intéressés par les méfaits de Sadam Hussein que par celle de Milosevic dont ils n'ont pas encore découvert la personnalité maléfique. Ils devraient tout de même se souvenir bien qu’ils nous aient rejoints pour d’autres raisons que la Première Guerre Mondiale a pris naissance dans les Balkans et que si les Serbes sont pires et autres qu’ils ne l’étaient à l’époque, les minorités musulmanes opprimées ont en revanche une soif d’indépendance qu’elles n’avaient pas alors et qui pourrait les conduire à durcir leur révolte.
Le 2 Avril
Je veux réagir à chaud après l’annonce des dix ans de condamnation infligés par la Cour de Bordeaux à Maurice Papon. L’arrêt en a été donné il y a quelques minutes et voici ce que je crois, en mon âme et conscience : il est bien que les plaidoiries tendant à prouver son innocence n’aient pas eu sur les jurés l’influence espérée par les défenseurs de Maurice Papon et qu’ils se soient prononcés non pour l’acquittement demandé à corps et à cris mais pour une peine relative qui, vu l’âge de l’accusé, peut être assimilée à la perpétuité. Je pense d’ailleurs avoir été plus choquée par l'assurance verbale du jeune défenseur, Maître Vuillemain, que par les paroles de commisération exprimées par son confrère plus âgé à l’égard de leur client. Il est toujours triste de voir un homme jeune prononcer en faveur d’un accusé des mots dont il ne semble pas mesurer la portée, dire qu’il l'aime autant que son grand-père par exemple et commenter à la légère des événements douloureux qu’il n'a pas vécus. S’est-il jamais mis à la place des victimes, celles du Préfet de Vichy comme plus tard celles du Préfet de Police ? Je persiste et je signe : la compassion n’est pas le fort de cet homme et je vois mal comment il pourra continuer avec la superbe qu’il a montrée devant les caméras de télévision. J’en arriverais même à penser que le coup dont il vient d’être lui-même la victime ne peut que lui être profitable : peut-être mesurera-t-il ses propos dans l’avenir.
Voilà, je ne veux pas trop m’étendre sur Maurice Papon lui-même que j’ai toujours considéré comme responsable et coupable à titre personnel de crimes contre des personnes innocentes et je répète ce que j’ai déjà dit : les fonctionnaires qui ne voulaient pas se salir les mains au service de Vichy pouvaient tout simplement démissionner. S’ils ne l’ont pas fait c’est qu’ils approuvaient implicitement tous les actes répréhensibles commis par l'Etat dont ils avaient volontairement choisi d’être les complices. Alors, qu’ils ne viennent pas aujourd’hui nous crier qu’ils ont obéi aux ordres venus d’en haut. Cette phrase, nous l’avons entendue dans la bouche de tous les serviteurs de Pétain ou d’Hitler, elle a un relent qui ne nous convient pas : nous ne comprendrons jamais de telles paroles car nous avons en mémoire l’innocence des enfants dont ces hommes ont impunément signé l’arrêt de déportation et de mort et notre mémoire est la preuve de la culpabilité de ceux que nous avons jugés ou que nous jugeons aujourd’hui.
Le 3 Avril
J’ai entendu depuis hier matin des commentaires qui ne m’ont pas convenu, tant de la bouche du condamné et de son principal défenseur que de personnalités comme Alain Fienkelkraut qui m’a fait de la peine car jusqu’à présent j’admirais le philosophe journaliste de mes samedis matins.
Pour ce qui est de Maurice Papon, il a mis la mort de sa femme sur le compte du procès. Si 1’on considère que mourir à quatre-vingt-sept ou quatre-vingt-neuf ans n’est pas si mal en terme de longévité, je trouve le reproche infantile. L’avocat est allé, lui, trop loin en parlant de son mépris pour la Cour et les jurés ou en affirmant que l’histoire jugera les hommes comme ils ont eux-mêmes jugé. Dans ce cas, peut-être dira-t-on qu'ils ont été trop cléments, n’en déplaise à cet homme amer qui a la manie de comparer son client à une victime expiatoire ou à un bouc émissaire. Quand j’entends les avocats de tels personnages commenter un verdict dont ils n’apprécient pas les termes, je me demande toujours s’il y a dichotomie entre les propos qu'ils expriment en public et leurs convictions sociales ou politiques. J’imagine mal comment ces défenseurs et leur famille auraient pu appartenir à la Résistance ou pourraient se réclamer aujourd'hui d’un quelconque parti gaulliste. Je suppose que l’Etat français dont faisait partie Maurice Papon convenait fort bien aux parents ou aux grands-parents de ses avocats car dans cette affaire plus que dans un procès de droit commun on reste persuadé qu’il y a eu réciprocité entre les idées exprimées au tribunal ou devant les caméras d’une part et la cellule familiale d’autre part aussi bien en ce qui concerne la partie civile composée de familles de victimes ou de défenseurs attachés depuis toujours à leur cause que la partie adverse, avocats et accusé confondus.
Un mot en ce qui concerne Alain Fienkelkraut : Ce n’est pas la première fois que j’entends parler de dissonance entre ses propos et ceux de ses collègues journalistes ou philosophes mais jusqu’à présent je n’avais rien entendu de mes propres oreilles qui puisse me faire sursauter. Tel ne fut pas le cas hier où j’étais devant ma télévision quand il a dit que de tels procès étaient inutiles et ne faisaient qu’apporter de l’eau au moulin des activistes sémites ou pro sémites dont les actions étaient néfastes pour notre mémoire collective. Je ne rapporte pas ses propos littéralement mais leur essence et je suis choquée de l’amalgame fait entre deux choses qui n’ont pas de commune mesure. J’imagine aujourd’hui que les faveurs d’Alain Fienkelkraut vont aux Palestiniens (ce qui m'étonne chez un juif même agnostique) mais que le procès de l’homme de Vichy le renforce dans ses convictions me semble pour le moins « far-fetched » (tiré par les cheveux) comme le scénario ou l’intrigue d’un mauvais film. Et puis les émissions hebdomadaires que je suis depuis des années sur France Culture m’avaient donné de lui une autre image plus en accord avec mes propres idées. J’en arrive même à me demander si j’ai bien compris les propos d’un homme à travers lesquels je n’ai pas reconnu le défenseur habituel de valeurs généreuses.
Le 15 Avril
Je reviens de Chamonix où j'ai passé une petite semaine. Il neigeait la nuit mais j’ai profité des Grands Montets dans la journée. Daniel, mon guide, a décidé que nous ne nous disperserions plus sur d’autres sites puisqu’aux Grands Montets j’ai droit en raison de mon âge, plus de soixante dix ans, à la gratuité complète. Je suppose que la générosité de la station est due au fait que les septuagénaires et les octogénaires ne doivent pas fleurir outre mesure sur ces descentes assez pentues du glacier mais c’est malgré tout une geste qu’il est bon de signaler car je n’ai rencontré nulle part ailleurs une telle générosité. Ceci dit, je dois reconnaître que je n’ai plus les jambes de naguère quand je pouvais refaire le parcours cinq fois dans la même journée et coûter cher à la station ! Deux ans d’absence des pistes m’ont appris que l’humilité est un bien nécessaire : je dois être heureuse, à soixante quinze ans bientôt, de skier durant trois heures et de me reposer en dégustant une croûte au fromage ou une bonne fondue. Il est évident que cette fois-ci j’ai pratiquement plus gueuletonné que skié ! Allons, ce n’est déjà pas si mal. J’espère toutefois que j’aurai assez de force pour descendre la Vallée Blanche avec mes enfants et mes petits-enfants dans une quinzaine de jours, une balade que j’ai faite à plusieurs reprises mais que ma progéniture ne connaît pas encore.
Le 17 Avril
Nous avons appris pour la seconde fois la mort du dictateur Khmer rouge Polpot. La nouvelle n’a rien de surprenant car les bêtes venimeuses ont la vie dure : elles piquent à mort mais leur venin ne paraît pas avoir d’action directe sur elles-mêmes et puis le fait que de tels bourreaux existent, vivent et meurent âgés n’est pas une constatation aberrante, toutes les époques en ont suscités. Je continue cependant et malgré tout ce que j’ai pu vivre et observer dans mon existence déjà longue à être surprise qu’ils soient automatiquement suivis par une horde de mercenaires prêts à exécuter leurs ordres inhumains. Quelqu’un disait avec juste raison que dans le cas des Juifs, s’ils ont été souvent trahis ou arrêtés par des hommes tels que Papon, si leurs droits civiques ont été bafoués par les mêmes hommes, les nazis ont été en dernier ressort responsables de leur mort. Au Cambodge, le génocide a été perpétré par les concitoyens des victimes et nous n’avons pas à faire à une épuration ethnique mais à l’exécution de gens de même origine par leurs frères de sang. Nous ne pouvons même pas parler de guerre civile car les victimes n’avaient aucune arme pour se défendre et elles ont été de véritables boucs émissaires expiant des crimes qu’elles n'avaient pas commis. La triste leçon que nous pouvons tirer de la mort d’un bourreau est une fois de plus et une fois de trop que la férocité n'est pas l’apanage des seuls animaux : l’homme en est pourvu, de quelque pays qu’il vienne ou de quelque race à laquelle il appartienne. Nazis, Khmers rouges. Serbes... même combat et j’ai bien peur qu’une poignée d’hommes justes dont le nombre ne varie pas plus que celui des bourreaux et lui est bien sûr inférieur n'arrive jamais à modifier la marche du temps et de la méchanceté des hommes. Les bourreaux suscitent les victimes et il semble que les premiers soient diaboliquement prêts à poursuivre leurs oeuvres néfastes.
Satan serait-il la face cachée de Dieu ? Ce n'est pas la première fois que je me pose cette question et dans ce cas, éternel comme lui, je ne donne pas cher de notre destinée. Après tout, s’il y a manichéisme même au plus de l’échelle, qui peut me dire quand et pour quelle raison le bien triomphera-t-il du mal ? Rien jusqu’ici, même la naissance problématique de Jésus et sa mort qui n’a pas changé les habitudes maléfiques des hommes d’un iota, ne peut me persuader que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. L’annonce du jugement dernier, de la récompense ou de la punition suprême ne semble pas avoir de prise sur nos actes. Avant de vaincre le mal, peut-être faudrait-il en finir avec le scepticisme : cette arme vicieuse, nous poussant à voir simultanément une chose et son contraire, ne peut que perpétrer une habitude sociale et politique qui n'est pas seulement notre apanage mais celle des princes qui nous gouvernent : « attendre et voir » sans prendre la décision énergique indispensable pour sauver les victimes actuelles et potentielles.
Le 21 Avril
Considérant avec tristesse la déliquescence de la droite française dont le Front National doit se délecter avec la puissance de haine qu’on lui connaît, je ne peux que constater la faiblesse des arguments présentés par ces hommes qui essaient de reconstruire leurs différents partis ou d’en créer d'autres. Je ne veux pas parler de Monsieur Toubon qui s’en prend aujourd'hui à la gestion urbaine de Monsieur Tibéri alors qu'elle n’est pas plus mauvaise que celle des autres cités mais oublie que nous avons, nous, des griefs contre le couple incertain qui a largement profité des grâces du même Toubon au temps où. Garde des Sceaux, il était l’ami et le défenseur du Maire de Paris et de sa femme. Non, je ferais plutôt référence à des hommes tels que Monsieur Alain Madelin, un libéral centriste qui se sent des affinités avec ce cher Monsieur Blair. D’ailleurs, chacun à droite fait aujourd’hui référence à la politique si prometteuse du Premier Ministre britannique qui semble porter des fruits si l’on n'y regarde pas de trop près et si 1’on ne découvre pas très vite les vers dont ils sont pleins.
Un Anglais auquel on demandait 1’autre jour combien son pays comptait de personnes économiquement faibles répondit sans la moindre hésitation : « 99% » ! Le chiffre est sans doute exagéré mais il faut tout de même reconnaître que Monsieur Blair et ses acolytes sont passés maîtres dans l’art de considérer que les petits boulots sont de véritables emplois et qu’il n'est pas question d'aider socialement et pécuniairement ceux qui les remplissent. Dès qu’un homme ou une femme gagne quarante livres par semaine (environ quatre cents francs français), le gouvernement anglais ne considère plus ces personnes comme des chômeurs et les raie de la liste des sans emplois. Inutile de dire qu’à ce tarif, les bénéficiaires doivent cumuler les petits boulots et il n’est pas rare de rencontrer des gens qui travaillent seize heures de suite pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Cette politique qui paraît bonne à la droite française libérale, riche ou suffisamment nantie en général, permet en tout cas de proclamer que les Anglais ne constituent pas comme les Français un peuple d’assistés.
La situation est pratiquement la même aux Etats-Unis où la dichotomie entre la classe riche et les millions de pauvres est encore plus apparente qu’en Grande-Bretagne et où les petits boulots permettent au gouvernement de proclamer que le chômage a pratiquement disparu dans l’Amérique de Monsieur Clinton. Un de nos ministres disait l’autre jour avec juste raison au Grand Forum de Philippe Gildas que nous allions créer des générations successives d’économiquement faibles si nous n’y prenions garde, à l’exemple des Etats-Unis où, plus de soixante ans après le krach de Wall Street et la Grande Dépression, les descendants des familles touchées par la catastrophe ne se sont jamais relevés et constituent à l’heure actuelle encore une frange de pauvres blancs dont le nombre a parfois atteint le chiffre astronomique de cinquante millions d’âmes.
J’aime beaucoup les polars américains car ils constituent un bon reflet de la société et ne sont pas tendres avec les nantis qui occupent les postes les plus prestigieux et les mieux payés de la terre. John Grisham, en particulier, dont on connaît bien tous les livres qui ont suscité autant de films, s’est attaqué dans son ouvrage le plus récent « The Street Lawyer » (littéralement « l’Avocat de la Rue ») aux énormes cabinets d’avocats payés grassement à l’heure de service et dont les membres ne gagnent jamais moins d’un million de dollars annuellement. A la suite d’une attaque par un SDF de l’immeuble cossu de Washington occupé par sa firme, attaque au cours de laquelle le pauvre homme dont la ceinture était ornée de faux bâtons de dynamite est assassiné par une horde de policiers, un jeune avocat promis à l’avenir le plus brillant, marié à une jeune femme médecin aussi belle que riche, décide après quelques hésitations de rejoindre un cabinet de « Street Lawyers. » Son apprentissage est d’autant plus difficile qu’il n’avait pas la moindre idée qu’une capitale aussi belle pût être également, à quelques centaines de mètres du Capitole et des beaux quartiers, le refuge de milliers de SDF ou de gens mis à la rue par des agences immobilières avides de profits juteux. Les avocats de la rue, de moins en moins nombreux d’ailleurs mais qui ont fleuri après la Guerre du Vietnam durant une période assez courte où les Américains ont éprouvé quelques inquiétudes de conscience, des scrupules puisqu’il faut les appeler par leurs noms, ces avocats de la rue donc assurent la défense des pauvres grâce à des fondations qui leur permettent de survivre sans avoir à réclamer d’honoraires à leurs clients. J’avais moi-même découvert il y a des années au cours d’un voyage la misère des Noirs de la capitale américaine qui me semblait pire et sûrement moins exotique que celle de Harlem. Le livre n’a fait que confirmer mes propres constatations et comme il a été publié en Mars 1998, c’est-à-dire il y a un mois (mon fils me l’a envoyé de San Francisco dès sa parution), je ne pense pas que les choses aient bien changé depuis.
La misère des sans logis et sans domicile fixe n’est pas la seule tare des Etats-Unis. La médecine de ce grand pays doit être également mise en cause. Ici encore, je me réfère à un livre écrit par Noah Gordon et publié en 1996 « Matters of Choice » (Matières de choix). Il est évident que je n’ai pas besoin d'un livre pour connaître les carences de la médecine américaine. J’ai découvert avec ma belle-fille, infirmière en soins intensifs dans le plus grand hôpital de San Francisco, la grande misère des malades américains pauvres : n’ayant pas droit automatiquement et même s’ils ont un emploi à la Sécurité Sociale , ils ne peuvent profiter des soins dont bénéficient leurs concitoyens fortunés et pourvus d'une assurance privée. Le livre dont j’ai mentionné le titre a toutefois l’intérêt de nous faire découvrir combien l’Amérique profonde manque de médecins généralistes. Je le savais depuis longtemps car un couple d'amis, lui médecin, elle infirmière, sont allés vivre dans le Dakota du Nord pour se consacrer à de petites communautés rurales trop éloignées de centres hospitaliers. C’était également après la Guerre du Vietnam et je pensais que les choses s’étaient peut-être améliorées depuis. Apparemment non puisque l’écrivain nous décrit le parcours d’une spécialiste d’un grand hôpital de Boston qui décide un jour de se fixer dans sa résidence secondaire et de revenir à la médecine générale. Elle est accueillie, comme le furent dans la réalité mes amis, comme le bon samaritain par des gens qui attendaient parfois qu’il soit trop tard pour se faire soigner en raison de la distance à parcourir pour avoir une consultation et du coût trop élevé des soins médicaux et chirurgicaux.
Devant cette carence de pays que la droite libérale française célèbre aujourd'hui comme des eldorados sans essayer d’y voir un peu plus clair et un peu plus juste, je suis heureuse d’être douée d’une certaine objectivité qui me permet de ne célébrer ni de noircir sans observer les faits dans leur réalité. Je crois que les hommes et femmes politiques devraient peut-être agir de même avant de distribuer des satisfecit improbables.