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Lise Willar - Ecrits |
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En passant par l'Acadie Après mon habituel « crochet » par San Francisco, onze heures et demie de balade chaque été pour voir mon fils, ma belle-fille et Sara, ma petite fille américaine aux grands yeux bleus, je me suis levée aux aurores dans l’espoir de prendre l’avion pour Toronto et Halifax en Nouvelle Ecosse, Nova Scotia comme disent les anglophones. Mon départ n’a pas eu lieu car après deux heures d’attente - de huit heures à dix heures du matin - le capitaine nous fit savoir qu’une indication de son ordinateur confirmait un mauvais fonctionnement des ailerons et qu’il se voyait dans l’obligation d’annuler le vol et de débarquer l’ensemble des passagers. On me dira qu’il valait mieux pour l’incident d’avoir eu lieu sur terre que dans les airs mais deux cents personnes à recaser sur d’autres vols, ce n’était pas une mince affaire et ça prendrait du temps. J’ai couru depuis l’avion jusqu’au guichet d’Air Canada pour être en tête de file mais je ne suis arrivée que douzième et j’ai dû attendre une heure avant qu’un employé ne s’occupe de moi. Il m’a proposé un Montréal via Chicago mais je tenais à mon Toronto-Halifax et je l’ai obtenu pour 23h30 du même jour. Je suis donc retournée chez mon fils qui m’a raccompagnée le soir à l’aéroport en me disant de le prévenir si de nouvelles mésaventures survenaient. Mais non, ailerons et pilotes ont sagement fait leur travail et à 8 heures du matin, le jour suivant, j’étais rendue en Nouvelle Ecosse. Le temps de récupérer mes bagages et je me précipitais chez les loueurs de voitures, Avis, Hertz, Rent-a-car, Budget... rien. Nous étions en été, les vacances battaient leur plein et tous les véhicules avaient été retenus à l’avance par des gens prévoyants comme je me refusais encore à l’être. Je commençais à pleurer de fatigue quand une bonne hôtesse du centre d’informations à laquelle je m’étais adressée en désespoir de cause découvrit l’oiseau rare à l’agence Hertz de Dartmouth qui acceptait de me le livrer le lendemain matin au Sheraton d’Halifax. Sauvée, je n’avais plus qu’à retenir une chambre, prendre un taxi et j’aurais la chance de pouvoir me jeter sur un lit Queen accueillant et prometteur de beaux rêves. Je pris tout de même le temps d’aller faire un tour sur les quais moins grouillants de monde que les « piers » 39 et 41 de San Francisco mais beaucoup plus British et d’attaquer avec délices mon premier homard. Nouvelle Ecosse, Nouveau Brunswick ou Quebec, peut me chaut: je me gorge de ce crustacé qui vaut en France des fortunes alors qu’il est dans les Maritimes ou en Gaspésie à la portée de toutes les bourses. Après une nuit reposante, onze heures de sommeil réparateur, j’ai reçu la voiture, payé (cher) la grâce qu’on me faisait d’en accepter la dépose à Montréal et je pus enfin prendre la route sans m’arrêter jusqu’à Shediac, mon premier village acadien où les deux endroits intéressants à visiter sont le Centre d’Informations devant lequel se dresse « Le Plus Grand Homard du Monde » sculpté par un artiste du crû et Paturel, une entreprise qui pêche le homard, l’exporte dans le monde entier et l’offre à la clientèle locale et de passage dans son restaurant du bord de mer. Mon Acadie à moi, je l’ai trouvée le lendemain à Bouctouche, le berceau d’Antonine Maillet, auteure bien connue des Français grâce à « La Sagouine, « Pélagie la Charrette », couronné par le prix Goncourt en 1979, « L’Oursiade », « Les Confessions de Jeanne de Valois »..., grâce aussi à Bernard Pivot qui l’a reçue plusieurs fois au temps d’Apostrophes. A côté de mon hôtel, l’auberge du Vieux Presbytère, dont la façade et la situation m’avaient fait renoncer à l’habituelle chambre d’hôte, j’ai photographié les tombes du cimetière aux noms si français que l’émotion m’a gagnée. C’est rare un hôtel entouré de tombes au bord d’une rivière et, dans le calme du soir, c’est infiniment beau. J’étais loin du temps présent, loin de l’Europe et de ses fureurs dans un monde merveilleux qui n’existe plus si ce n’est dans le coeur de ses habitants. Car l’Acadie, après avoir été colonisée par les Français à partir de 1604 devint possession anglaise après le Traité d’Utrecht de 1713. Les colons français qui avaient continué à s’opposer à la couronne britannique après le premier Traité de Rijswyk de 1697 furent déportés vers le Massachussets, l’Ontario, les Carolines et la Louisiane où leurs descendants sont les cajuns, ces chasseurs de gibier d’eau qui m’ont souvent emmenée en promenade sur leurs bayous et dont le langage s’apparente plus de nos jours au créole des Caraïbes qu’au français du Québec et des Maritimes. C’est la déportation de près de vingt mille âmes en 1755 qu’on appela « Le Grand Dérangement » : l’Acadie avait perdu son nom, ses frontières, son espace, immense puisqu’il couvrait la Nouvelle Ecosse, l’Ile du Prince Edouard et le Nouveau Brunswick, ne gardant au retour de la déportation qui se fit pour certaines familles avant la fin du XVIIIème siècle que son parler français. Mais là, rien n’y fit : les Acadiens le maintiendrait contre vents et marées. Comme le disent les gens d’ « icitte », l’Acadie est là où vit un Acadien et ce n’est pas facile quand le voisin dresse un mât où, pour affirmer son anglophonie, il arbore le drapeau canadien. Qu’à cela ne tienne, l’Acadien déploie son drapeau français portant à gauche l’étoile de la Vierge. Je n’aime pas en général les recours aussi ostensibles à la religion catholique mais dans ce cas particulier j’accepte et même j’approuve parce que la communauté acadienne a été jusqu’à nos jours une minorité opprimée. Je m’incline donc devant son drapeau et je serais prête à chanter son hymne « L’Ave Maria Stella » si on me le demandait, encore que certains Acadiens, en bisbille avec l’Eglise trop puissante à leur gré, voudraient laïciser le drapeau et l’hymne. C’est à Bouctouche que j’ai compris pourquoi Antonine Maillet revendiquait avec fierté son appartenance acadienne et j’ai pris le coeur en fête le chemin du « Pays de la Sagouine », un village construit au milieu de la rivière en hommage à l’écrivaine. Trois fois par jour, durant tout l’été, des artistes amateurs donnent les monologues concoctés par Tonine, comme ils disent. J’ai eu la joie d’écouter dans chacune des maisons construites en fonction du personnage « La Sainte » (nous disons en France « sainte-nitouche ») faire un cours hilarant de catéchèse, « Marie-Galante » raconter ses aventures de sage-femme et « Gapi », le mari de la Sagouine, dire ses expéditions de marin en brodant quelque peu sur les détails. Mais là où j’ai vibré c’est au souper-théâtre quand Viola Légère, la plus illustre Sagouine, professeur de Lettres à l’Université de Moncton (la première Université francophone d’Acadie), a donné trois des monologues les plus savoureux du recueil. Pour ceux qui n’ont pas lu Antonine Maillet je précise que la Sagouine est une humble servante du temps de la Grande Dépression qui faisait le ménage pour les riches et recevait en échange non de l’argent mais des fripes (des hardes, des haillons) dont ses employeurs ne voulaient plus et qu’elle n’avait pas elle-même le goût de porter après les avoir vus vieillir sur le dos de ses maîtres. Elle en vint ainsi, par le truchement d’Antonine Maillet, à critiquer le comportement des nantis et des prêtres qui faisaient eux-mêmes la part entre les riches et les pauvres qu’on parquait au fond de l’Eglise, le dimanche, les jours de fête et même à Noël. Dans « L’Enterrement », la Sagouine raconte les funérailles de leur ami Jos qui était allé en ville pour trouver un « entrepreneux des pompiers funèbres » et s’enquérir du prix d’un service de première classe qui s’avéra bien trop cher pour lui. Alors quand il mourut après être allé aux huîtres comme d’ « accoutume », Gapi et ses compagnons décidèrent de détruire la cabane de Jos pour en récupérer les planches et construire un « coffre » assez grand pour que leur ami puisse y être couché de tout son long, son rêve de toute une vie de labeur. Les femmes sacrifièrent leurs rideaux pour en tapisser le cercueil, la Sagouine accrocha des deux côtés les « poignées » de son poêle et tout le monde transporta Jos au cimetière en payant pour faire sonner le glas : « Même qu’il a sonné une partie de la matinée parce qu’ils avaient donné plusse qu’il fallait. » Cet humour populaire, si touchant qu’on ne sait plus si l’on doit en rire ou en pleurer, je ne l’ai pas souvent rencontré si ce n’est avec la famille Deschamps et leurs célèbres Deschiens qui le manient à merveille. En tout cas j’ai félicité Viola Légère de tout mon coeur et je lui ai dit que si j’étais venue à Bouctouche à la rencontre d’Antonine Maillet j’étais heureuse d’avoir trouvé pour dire ses monologues une conteuse aussi impressionnante. Viola était d’autant plus ravie que si les Français visitent beaucoup le Québec ils connaissent peu l’émouvante Acadie. J’ai en fait découvert à Bouctouche une nouvelle facette du talent d’Antonine Maillet. Si elle est une grande écrivaine francophone, elle a cette qualité rare d’être à la fois romancière et auteur dramatique. On trouve à Bouctouche beaucoup plus de livres d’elle qu’on n’en sort en France. J’ai compté en effet que si Bernard Grasset avait publié onze de ses livres entre 1975 (Mariaagélas) et 2000 (Chronique d’une Sorcière dans le Vent), les Editions Leméac de Montréal en avaient publiés vingt quatre entre 1972 (Pointes-aux-Coques) et 1996 (L’Ile-aux-Puces) dont neuf pièces de théâtre et ses traductions et adaptations de « Richard III » d’après W. Shakespeare, de « La Nuit des Rois », toujours d’après W. Shakespeare et de « La Foire de la Saint-Barthélémy » d’après Ben Jonson. Il faut ajouter à cette liste fournie et prestigieuse sa thèse soutenue en Sorbonne « Rabelais et les Traditions Populaires en Acadie », publiée en 1980 par les Presses de l’Université Laval à Québec. Si je n’avais pas su par ailleurs qu’elle avait soutenu cette thèse, j’aurais pressenti ce qui l’attirait vers notre humaniste comique en lisant « Le Hutième Jour », livre dans lequel quatre compagnons, Gros comme le Poing, Jean de l’Ours, Messire René dit l’Ancêtre ou Figure de Proue et Jour en Trop vivent des aventures dignes de Gargantua, Pantagruel ou Panurge et rencontrent même Gargamel enceinte au cours d’une de leurs équipées. Et ce n’est pas le seul de ses livres qui fait référence à Rabelais puisqu’elle a écrit en 1983 une pièce de théâtre : « Les Drolatiques, Horrifiques et Epouvantables Aventures de Panurge, Ami de Pantagruel”. » Je me suis pratiquement mise en colère quand, ayant consulté mon Encyclopaedia Universalis pour confirmer quelques dates, j’ai constaté que cet ouvrage classait Antonine Maillet parmi les écrivains du Québec. C’est faire injure à celle-ci qui revendique haut et clair son appartenance à l’Acadie que de mettre dans un même sac les deux provinces dont l’une a pu conserver son nom et dont l’autre ne l’a plus comme je l’ai dit plus haut que dans son coeur, son souvenir et son attachement au parler français. Le voyageur peut constater de visu comme je l’ai fait moi-même que Bouctouche et « Le pays de la Sagouine » ne sont qu’une première étape dans ce pays de la francophonie mais que les découvertes se succèdent au fur et à mesure qu’on remonte les Maritimes. En ce qui me concerne, ma deuxième rencontre avec le passé acadien se fit à Caraquet, la capitale de l’ancienne contrée, que j’atteignis en roulant le long du détroit de Northumberland qui sépare la terre ferme de l’Ile du Prince Edouard aux plages de sable fin. A Caraquet, j’ai été accueillie par Madame Dugas dont les ancêtres furent parmi les premières familles à s’installer dans le nord des Maritimes et qui a ouvert le premier gîte canadien. L’Auberge du Presbytère ayant constitué une exception, je reprenais mes bonnes habitudes, préférant aux hôtels ces demeures familiales où le confort est variable mais les chambres impeccablement propres, où l’on se partage la salle de bain mais également le petit déjeuner dont l’abondance n’a d’égale que la convivialité. La table du matin est garnie de crêpes, de pains perdus au sirop d’érable, de confitures maison et de plusieurs variété de fruits dont les célèbres bleuets qui sont de grosses myrtilles bleu clair. Autour de la table les convives refont le monde ou racontent leurs voyages avant de repartir pour une nouvelle étape. Madame Dugas m’a dit de me rendre au Musée de Cire et au Village Acadien. J’ai donc passé toute la journée dans ces maisons qu’on n’a pas construites pour la circonstance mais transportées depuis différents points de la Province et dans lesquelles des familles réelles accueillent les visiteurs. Le Village Acadien n’a rien à voir avec un quelconque Disney World. Les gens, revêtus de costumes du XVIIIème et du XIXème siècle, vivent sur place et cuisent leur nourriture comme dans l’ancien temps. Quand on a la chance de se trouver là entre 11h du matin et 2h de l’après-midi, les bonnes odeurs chatouillent les narines et les dames se font un plaisir de donner les recettes des mets qu’elles ont fait cuire sur ou dans l’antique poêle. Après le repas, les filles font la vaisselle et les garçons s’occupent des animaux, vaches, chèvres, moutons, chevaux. Les hommes travaillent à la forge, au moulin ou dans les champs. C’est un plaisir de passer d’une maison à l’autre, de l’école à la chapelle et à l’imprimerie. Curieusement, j’ai remarqué que nos accents manquaient dans les textes que j’ai parcourus. J’en ai d’ailleurs deviné la raison qui m’a été confirmée par l’imprimeur : jusqu’au vingtième siècle les fabriques de caractères comportant de tels accents n’existaient pas au Canada et les Anglais n’ont eu cure d’en créer pour les petits journaux des communes francophones. La vie au village était simple et tranquille et n’étaient les visiteurs on se croirait revenu au temps jadis quand les hommes travaillaient du lever au coucher du soleil pour produire une nourriture simple et naturelle, quand les femmes élevaient leurs moutons, les tondaient puis filaient et tissaient la laine pour fabriquer les vêtements familiaux comme elles l’ont fait sous nos propres yeux. Bien sûr je n’ai pu m’empêcher d’évoquer le souvenir de mon amie Zul qui faisait de même à quinze mille kilomètres de là. J’ai demandé où l’on conduisait les animaux pendant la fermeture du village. On me répondit qu’ils étaient vendus aux enchères au cours de la grande fête d’automne avant que n’arrive le rigoureux hiver. Au printemps tout recommençait et, avec la naissance des premiers bourgeons, le village se rouvrait et la vie reprenait pour les six mois à venir. Le soir j’ai eu la chance une fois de plus d’aller au café-théâtre. C’était différent de Bouctouche, moins littéraire mais tout aussi émouvant. Ti-Toine et les membres de la famille Landry nous ont accueillis en chantant des airs de la Vieille Province et en partageant avec nous le repas qui comportait une délicieuse chaudrée de poissons que j’ai refaite en France, ayant comme de coutume acheté un livre des recettes traditionnelles comportant quatorze façons différentes de faire la poutine dont la poutine râpée (préparation à base de pommes de terre), plus célèbre en Acadie qu’au Québec. Durant trois heures, nous avons mangé, bu, chanté en choeur avec les musiciens qui s’accompagnaient au piano, à la guitare et au violon. Les airs étaient assez simples et j’eus vite fait de les retenir, aidée en cela par mes compagnons de table qui étaient par chance de Caraquet même. En fin de soirée, après avoir comme il est de coutume demandé aux personnes présentes leur province ou leur pays d’origine (ils étaient ravis bien sûr d’avoir une Française dans l’assistance), les musiciens entonnèrent un chant apparemment très connu qu’un certain nombre d’Acadiens préfèrent à l’Ave Maria Stella, hymne trop inféodé selon eux à l’Eglise catholique avec laquelle comme je l’ai pensé ils voudraient prendre leurs distances, non parce qu’ils renient leur foi mais parce que le chant convenait à l’Acadie d’autrefois en but quotidiennement à la morgue du protestantisme anglais et qu’il ne cadre peut-être pas avec la conception d’une province moderne autonome. Au gîte, Madame Dugas m’attendait pour que je lui fasse part à chaud de mes impressions. Je lui ai dit qu’un de mes plus beaux souvenirs de voyage serait mon passage en Acadie. J’avais maintenant compris de visu l’erreur de la France qui n’a pas lutté suffisamment pour sauver les habitants si fidèles du malheureux pays. J’en ai voulu au conseiller de Colbert qui lui disait en parlant de l’immense Québec qu’on ne meurt pas pour quelques arpents de neige comme plus tard on a décidé de ne pas mourir pour Dantzig ou il y a tout juste cinq ans pour Sarajevo. J’en ai voulu à Louis XV qui abandonna l’Acadie aux Anglais et causa indirectement la déportation et la mort de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui parlaient notre langue et dont les ancêtres étaient venus de France. Je suis reconnaissante à Longfellow d’avoir été le premier poète anglophone à exprimer en 1847 dans « Evangéline » le désespoir des Acadiens déportés de leurs villages avant même que Rameau de Saint Père, un Français, ou Edouard Richard, un Acadien, n’écrivent leur Histoire. Mon passage en Acadie m’a permis de ressentir une émotion nouvelle car, avant de lire Antonine Maillet, j’ai honte d’avouer que je savais à peine où se trouvait l’Acadie, la confondant parfois avec l’Arcadie, cette région de la Grèce dont la tradition poétique a fait une région idyllique ou la prenant parfois pour un pays de légende comme je l’avais fait autrefois pour la Patagonie avant que mes parents ne s’y rendent en 1960 et ne me disent (Nicolas Hulot le confirma vingt ans plus tard) qu’Ushuaïa était la ville la plus méridionale du monde. Reviendrai-je en Acadie ? Je ne sais mais je suis heureuse d’avoir eu l’idée d’y venir et d’avoir traversé cette ancienne province qui a parlé à mon âme et m’a raconté l’histoire d’un peuple courageux dont je voudrais parfois que la France se souvienne en ne témoignant pas son attachement au seul Québec. Avant de la quitter, j’aimerais anticiper sur la suite de ce récit et raconter l’anecdote suivante : je venais de rentrer en France quand je tombai par hasard sur une émission de France Culture « Les Chemins de la Connaissance. » Le thème en était « Les Rendez-vous manqués du Nouveau Monde » et j’étais ravie d’entendre parler aussi vite et aussi inopinément des Provinces d’où j’arrivais quand une phrase lapidaire de la présentatrice, Madame Marie-Hélène Fraïssé, me mit en fureur, « On ne parle plus français en Acadie. » Je pris aussitôt la plume pour écrire à France Culture la lettre suivante:
« Je viens de parcourir les Maritimes de Halifax en Nouvelle Ecosse à la Baie des Chaleurs avant de me rendre comme chaque année en Gaspésie et au Québec et je vais faire le récit de ce voyage émouvant et inoubliable qui infirme l’assertion brutale de Madame Fraïssé. De toutes façons ces émissions constituent trop un survol de la présence française pour rendre compte de la situation actuelle qui évolue chaque jour. Certains Québécois que j’ai rencontrés après ma traversée de la Vieille Province m’on dit que les Acadiens en étaient dans la défense de leurs droits politiques et sociaux et dans la défense de la francophonie où ils en étaient eux-mêmes dans les années soixante et que cette lutte aurait d’autant plus d’impact sur la population que le référendum sur l’indépendance du Québec avait une chance de donner la victoire aux francophones déjà majoritaires en nombre.[1] L’émission d’aujourd’hui fut consacrée pendant quelques minutes aux écrivains francophones. Je suis tout de même étonnée de n’avoir pas entendu mentionner le nom de Madame Antonine Maillet dont l’écriture est pourtant une preuve tangible que le français, excellent de surcroît, n’est pas perdu en Acadie. Je ne connais pas non plus de site en France tel que celui du « Pays de la Sagouine » où durant tout l’été de merveilleux acteurs amateurs, madame Viola Légère en particulier, disent les textes d’un écrivain qu’on peut considérer comme l’un des meilleurs auteurs francophones contemporains. Ne fréquentant pas les hôtels, je suis allée de maisons d’hôtes en maisons d’hôtes. De la « Maison Touristique Dugas » sise à Caraquet au « Gîte du Barachois » dans la Baie des Chaleurs, j’ai été accueillie en bon français bien que j’admette la trop grande insertion de mots anglais dans le langage de certaines personnes telles que cette dame de Bouctouche qui accueille tous les jours dans son restaurant des anglophones et des francophones. Je trouve malgré tout qu’on devrait lui savoir gré de l’ardeur qu’elle met à parler français alors qu’elle pourrait s’en tenir facilement à l’anglais. Elle a déploré devant moi (nous avions joué ensemble au golf et elle m’avait gentiment invitée à déjeuner) cette habitude qu’elle a de ne pouvoir s’exprimer dans un français totalement dépourvu de mots « étrangers » mais je l’ai rassurée et lui ai fait compliment de s’accrocher comme elle le faisait à notre langue. Le joual lui-même comporte, je l’ai constaté en lisant les pièces de Michel Tremblay, plus de mots anglais qu’il y a quelques décennies. Je regrette infiniment que les Français choisissent plutôt d’aller au Québec et souvent ignorent pratiquement l’existence des Provinces Maritimes. Je les ai moi-même trouvées en allant à la rencontre d’Antonine Maillet mais j’espère que dans les années à venir les Acadiens se seront battus assez fort pour intéresser nos compatriotes à leur existence et que Shediac, Bouctouche, Moncton et son Université francophone dont Antonine Maillet conte l’histoire dans ‘Les Confessions de Jeanne de Valois’, Caraquet et bien d’autres sites connaîtront autant de touristes que Montréal ou Québec. » Je ne me souviens plus aujourd’hui si ma lettre a trouvé des échos chez mes correspondants mais elle m’a soulagée d’un grand poids et m’a permis de redire en quelques lignes ce que mon coeur a tenté d’exprimer dans les pages précédentes. Je peux maintenant continuer mon récit car si j’ai donné une partie de mon âme à l’Acadie, il m’en restait assez pour aborder avec joie la Gaspésie et les rives du St Laurent. Après avoir quitté Caraquet, j’ai pris à Dalhousie le traversier pour atteindre le Parc de Miguasha. J’étais arrivée à la Baie des Chaleurs ainsi nommée par Jacques Cartier qui sans nul doute l’atteignit en pleine canicule, ne pouvant imaginer (qui le lui aurait dit?) les froidures de l’hiver et les glaces qui auraient obstrué son passage à la mauvaise saison. Je me suis arrêtée à Carlton où le Gîte du Barachois jouxtait l’un des meilleurs restaurants de la ville « La Maison Monty. » J’ai donc sacrifié à la gourmandise d’autant plus volontiers que le forfait donnait droit à une entrée au Théâtre de la Moluque où l’on jouait « Six heures plus tôt », une pièce écrite par Marc Perrier et créée en 1982 au Théâtre du Lucernaire à Paris. Elle était adaptée par le célèbre écrivain et dramaturge montréalais Michel Tremblay dont je connaissais l’oeuvre la plus récente alors « Un Ange Cornu avec des Ailes de Tôle » dans laquelle il relate l’histoire de son enfance. L’un des deux acteurs était Jean-Louis Roux, la grande vedette québécoise, fondateur du Théâtre du Nouveau Monde et qui devait être élu peu après sénateur. Je passe vite sur la pièce que je n’ai pas beaucoup appréciée, regrettant peut-être les merveilleux amateurs de Bouctouche. Le lendemain j’ai joué au golf sur le beau parcours de Carlton dont chaque trou surplombe la mer. Apprenant que je voyageais la plupart du temps seule, des joueurs m’ont dit que j’étais courageuse ou imprudente ou que je devais m’ennuyer à force... Je leur ai répondu, mais ne l’ai-je pas déjà dit des dizaines de fois, que sur la route on n’est jamais seul: il y a le petit déjeuner convivial du gîte au cours duquel les amis d’un jour parlent de leur ville, de leur pays d’origine, de leurs étapes anciennes et à venir, des voyages qu’ils ont faits en Europe, à Paris, aux Châteaux de la Loire, en Normandie souvent et plus particulièrement dans le Perche où sont parfois leurs racines québécoises. Il y a les soupers où parce que je suis seule les dîneurs m’invitent à leur table, telle cette dame de Bouctouche qui voulait m’enrôler dans son club Richelieu dont je n’ai jamais entendu parler mais qui regroupe un grand nombre de gens de toute la francophonie. Il y a les partenaires que je rencontre au golf et qui m’invitent à dîner pour que je leur parle de la France ou de mes voyages, les amis avec lesquels j’ai lié connaissance au cours de mes précédents séjours et chez lesquels je m’arrête avec grand plaisir, les familles avec lesquelles je partage un pique-nique au bord de la route... Non, la route est faite de rencontres souvent précieuses et presque jamais sans lendemain. J’ai été souvent invitée dans des pays qu’en raison de mon âge je ne connaîtrai sans doute jamais. Qu’importe cependant si ces rencontres représentent un bonjour, une conversation, un au-revoir ou un adieu, c’est l’instant qui compte et dont on se souviendra plus tard quand le temps des voyages sera révolu et que subsistera seul le temps des souvenirs et de l’écriture. Ainsi j’ai poursuivi ma route et je suis arrivée à New Richmond dans une belle maison au bord d’un lac. Sur la route même qui conduisait au gîte se trouvait le musée du « British Heritage » de Gaspésie. Je n’ai pas eu envie d’y entrer car j’avais encore dans la tête les affres du Grand Dérangement et que les Anglais ne m’intéressaient pas pour le moment. La maîtresse de maison étant absente, j’ai poussé jusqu’au Musée de Bonaventure consacré aux Acadiens de Gaspésie et j’ai rebroussé chemin. Cette année encore, je sacrifierais la pointe extrême de la presqu’île et manquerais Gaspé avec sa falaise trouée près du Parc de Forillo. J’étais un peu fatiguée après ma traversée des Maritimes et j’avais décidé de prendre la route 299 qui traverse le Parc de Gaspésie au pied du Mont Albert. Dès qu’on quitte le littoral, le paysage est celui de montagnes vosgiennes qui s’étendraient à perte de vue comme autrefois autour du Lac Baïkal. Le voyageur est perdu dans un océan de sapins et de collines au milieu desquelles jaillissent des sources. Au détour du chemin un lac se prélasse au soleil, une preuve limpide que le Québec ne manquera jamais d’eau ! L’hôtel du Mont Albert était trop sophistiqué à mon goût pour que j’y fasse étape et j’ai poursuivi ma route jusqu’à Ste Anne des Monts chez un gentil couple dont le « chum » avait repris des études de sociologie. Ma chambre était une véritable bibliothèque avec des livres tels que « L’Insupportable Légèreté de l’Etre » de Kundera. Je venais de terminer « Monsieur Malaussène », le livre pittoresque de Daniel Pennac que ma belle-fille m’avait offert pour mes soixante douze ans. Je l’ai offert à mon tour et avec plaisir à cet amoureux des livres qu’était Denis de Ste Anne des Monts. Ma prochaine étape serait le Parc de Bic et mon gîte du Havre où Dominique m’attendait, Dominique qui l’année précédente avait fait partir des pétards en l’honneur du 14 Juillet à mon retour de l’Auberge de Mange-Grenouille. Partie le matin de Ste Anne des Monts, j’ai pris le temps de m’arrêter aux Jardins de Métis qui sont si beaux qu’on pardonne à leur créatrice, Madame Elsie Bedford, d’avoir été anglophone. Ces jardins où l’on peut admirer des plantes exotiques et tropicales, fait incroyable à une telle latitude nord, existent depuis 1926 et ils ont pour emblème le Pavot Bleu. J’ai appris que le microclimat permettant une telle floraison était engendrée par l’air humide provenant de la rivière Métis et du St Laurent. L’odeur des fleurs et la contemplation de toutes ces merveilles ne m’empêcha pas de quitter les jardins assez tôt pour déjeuner chez le « Cap’tain Homard » et savourer mon dernier crustacé de Gaspésie. A Ste Flavie où sévit le célèbre Cap’tain, on déguste outre les homards traditionnels des crabes aux longues pinces que les Québécois ont longtemps dédaignés jusqu’à ce que des Français de passage leur en disent l’excellence. Ste Flavie est également la dernière ville de Gaspésie quand on venait comme moi de l’Est. On entre alors dans le Bas-St Laurent dont j’allais suivre les contours jusqu’à Montréal. J’arrivais en fin d’après-midi au gîte du Havre où j’ai retrouvé la petite chambre dont les fenêtres donnent sur une baie entourée de collines qui en font un des plus beaux sites du monde. Le soir, après la pluie, la vapeur qui montait et flottait à mi-distance entre l’eau et le ciel donnait au paysage une apparence irréelle. Un bateau sur l’autre rive me fit songer au vaisseau fantôme : il était bien là pourtant puisque Jim le marin anglophone qui était venu couler des jours paisibles et améliorer son français près du St Laurent m’avait emmenée l’année précédente sur cette embarcation voir les bélougas au chant de sirène. Le lendemain j’ai joué au golf sur le magnifique parcours de Bic et je suis rentrée au gîte où une belle surprise m’attendait: Dominique avait demandé à deux amies de venir faire avec moi une partie de scrabble. Les Québécois jouent comme nous au scrabble duplicate. Je suis justement venue pour la première fois au Canada en 1988 pour participer aux championnats du monde qui avaient lieu à Québec même. Appartenant alors à un groupe, je n’avais pu me balader à loisir comme je l’ai fait depuis mais j’avais fait connaissance avec le pays de nos cousins et au moment de le quitter j’avais dit « je reviendrai. » Je ne savais pas alors que je le ferais aussi souvent et que je m’y ferais autant d’amis. En tout cas, cette après-midi-là, j’eus beaucoup de plaisir à jouer avec les amies de Dominique, deux anciennes enseignantes et, je l’appris plus tard dans la soirée, deux religieuses au couvent de Rimouski, ville principale du bas-St Laurent. J’étais d’autant plus étonnée que ces deux dames charmantes étaient « en civil », aucun signe distinctif si ce n’est une petite croix portée sans ostentation autour du cou ne laissant supposer qu’elles appartenaient à un ordre ecclésiastique. Elles m’ont raconté qu’elles avaient reçu de Jean XXIII l’autorisation de quitter le voile alors qu’elles enseignaient, ce qui était plus confortable surtout durant les fortes chaleurs estivales. Jean-Paul II n’avait pas cru bon de revenir sur une décision prise plusieurs décennies auparavant, ce qui convenait parfaitement à ces dames qui se seraient rebellées, m’ont-elles dit, dans le cas contraire. Les solides septuagénaires n’étaient même pas tenues de rentrer à leur couvent à heures fixes et pouvaient non seulement jouer au scrabble à leur club de Rimouski mais participer à des tournois provinciaux comme celui de Maria dans la Baie des Chaleurs qui a lieu en Septembre. Elles espéraient bien assister aux prochains championnats du monde qui devaient être organisés par le Québec près de Montréal, à St-Hyacinthe en Montérégie. J’en acceptai l’augure et nous nous quittâmes les meilleures amies du monde après avoir dégusté le repas que nous avaient gentiment concocté Dominique et sa femme pendant que nous jouions. Le lendemain je fis très tôt mes adieux à Dominique car j’avais réservé un passage à 9 heures sur le traversier qui va de Trois Pistoles sur la rive sud du St Laurent aux Ecoumins sur la rive nord. La balade prend une heure et demie et nous étions loin d’être dans la partie la plus large du fleuve. D’ailleurs à partir de Bic et plus au nord vers la Gaspésie on ne parle même plus d’embouchure, on dit clairement qu’on est au bord de la mer. La traversée de Matane à Baie-Comeau par exemple prend deux heures et demie et les passagers ont le temps de scruter l’eau avec leurs jumelles afin de repérer les bélougas et leurs dos blancs qui forment au loin comme de petits icebergs. Je ne connaîtrais jamais les grands espaces au nord du fleuve : le Manicougan ou le Saguenay-Lac St Jean. Je les imaginais en hiver, immenses et vierges : de l’Abitibi-Témiscamingue qui jouxte l’Ontario à Blanc-Sablon dans la région de Duplessis à l’extrême nord du golfe du St Laurent, une dizaine de villes seulement témoignent de la présence de l’homme sur des milliers de kilomètres mais dans ces quelques villes on parle français et je trouve cela émouvant et magnifique. Je suis attachée plus que je ne saurais le dire à ces « quelques arpents de neige. » Quittant les Ecoumins, j’ai suivi le fleuve jusqu’à Tadoussac. C’est de là qu’on peut remonter la rivière Saguenay jusqu’à Chicoutimi et au Lac St Jean qui sépare la réserve faunique des Laurentides de celle d’Ashuapmushuan. Ces régions sont, m’a-t-on dit, les plus belles de la Province mais encore une fois je me rendais compte qu’il faudrait des années pour pénétrer au coeur de ces espaces apparemment infinis. Je me suis contentée de déguster un sandwich sur la plage de Tadoussac qu’on atteint après avoir longé un cimetière et l’une de ces chapelles blanches et rouges si caractéristiques du Québec. Il était impossible sur cette longue plage de sable blanc d’où l’on ne voyait pas l’autre rive d’imaginer qu’on n’était pas au bord de la mer. Les approches du St Laurent sont très souvent sombres et couvertes de branchages. Tadoussac qui est un lieu particulièrement touristique avec un grand hôtel fréquenté par les Européens a cette chance de posséder une plage spacieuse et accueillante. A la sortie de la ville, j’ai pris un nouveau traversier pour franchir la rivière, la construction d’un pont posant trop de problèmes techniques en raison du courant qui pourrait entraîner une détérioration des piles, surtout durant la fonte des glaces. Je me suis habituée à ce mode de transport et je dois dire que les employés sont passés maîtres dans l’art de disposer rationnellement les voitures, permettant ainsi à la traversée de se faire rapidement et dans les meilleures conditions possibles. J’étais maintenant dans le Charlevoix où j’ai visité la papeterie St Gilles fondée par un prêtre catholique pour donner du travail à la population. Le papier, fabriqué artisanalement, est incrusté de fleurs naturelles qu’on trouve en abondance sur le bord des routes. Une jeune fille est chargée de détacher les fleurs mauves des tiges et elle accomplit avec beaucoup de patience cette tâche longue et répétitive, pour ne pas dire fastidieuse. Dans la même petite ville de St Joseph de la Rive, je suis entrée dans la boutique de santons où Bernard Boivin utilise pour confectionner ses gentilles figurines la technique très ancienne de l’estampage. J’ai acheté pour ma petite fille Jennyfer les animaux les plus connus du Québec minutieusement décorés au pinceau. Bernard Boivin m’a montré l’atelier où il travaille durant les longues journées et veillées d’hiver pour préparer sa collection d’été, la modifiant chaque année, ajoutant de nouveaux personnages, la base essentielle de ses créations demeurant la crèche comme chez nous en Provence, à des milliers de kilomètres de là. Face à la boutique de l’artisan, le traditionnel jardin de tombes aux noms français regardaient immuablement le fleuve. Mon étape du soir était Pointe-au-Pic : j’y fis la connaissance d’un couple sympathique avec lequel je suis descendue sur la plage après avoir traversé un sous-bois très sombre. La découverte du fleuve fut notre récompense, côte déchiquetée, rochers glissants, algues marines, grève jonchée de coquillages. J’imagine mal ce que ressentit Jacques Cartier en remontant cette immense étendue d’eau. Quand réalisa-t-il que de cette presqu’île qu’on appela plus tard Gaspésie jusqu’au lac qui devint le lac Ontario, il longeait le même fleuve ? En 1534, il repartit sans doute de la Baie des Chaleurs avant d’être pris par les glaces mais, en 1535, lors de son second voyage, quelle fut sa réaction quand il passa de l’été lumineux et doré de la St Martin à l’hiver si rigoureux ? Je crois que la plus grande difficulté pour le voyageur venu des zones tempérées est, encore aujourd’hui, de se représenter la nature verdoyante, les champs de maïs et de blé, les prés couverts de fleurs, les arbres dont le feuillage est en automne, durant l’été indien, d’une indescriptible splendeur, enveloppés soudain dans un manteau de neige. C’est en tout cas ce que j’ai ressenti à chacun de mes retours. Près du gîte était un des meilleurs restaurants du Charlevoix, l’Auberge des Templiers. J’y ai dégusté un filet mignon à la sauce brune aux trois fromages digne des plus grands chefs français. Entre Pointe-au-Pic et Québec, j’ai revu le magnifique Golf Manoir de Richelieu où j’avais joué sept années auparavant et dont tout le parcours domine le fleuve. Le sympathique chauffeur du taxi que j’avais pris à Québec et auquel j’avais demandé de me conduire à un golf hors de la ville m’avait offert de jouer avec lui et me fit connaître ce terrain inoubliable, ma première rencontre avec les golfs du Québec. Je n’ai pu résister à la tentation de contempler le superbe trou N°1 qui descend à pic vers des fairways bordés de fleurs. Avant Québec, j’ai fait une petite halte à Ste Anne de Beaupré puis, après un arrêt de quelques minutes à mon hôtel de Ste Foy sis à proximité du centre ville, j’ai filé droit par le Boulevard du Laurier vers les restaurants de la Grande Allée parmi lesquels j’ai choisi « Les Vieux Canons » qui n’ont rien de belliqueux mais dont j’aime les longues flûtes à bière maintenues en équilibre par un socle de bois. Le lendemain, j’ai pris mon petit déjeuner sur une place du vieux Québec près de la Basilique. J’étais assise depuis quelques instants quand une dame m’a demandé si la place à côté de moi était libre. Telles de vieilles amies, nous avons bavardé une bonne heure en dégustant des crêpes puis nous avons repris notre chemin chacune de notre côté. J’ai revu cette partie de la ville très belle mais très touristique autour du Château Frontenac et je suis allée me distraire une heure dans une des librairies de la Rue Laurier. Cette année-là mes auteur québécois préférés, Yves Beauchemin et Michel Tremblay, n’avaient pas écrit de nouveaux livres et je me suis contentée de parcourir les différentes sections, un plaisir auquel j’aurais du mal à renoncer. Le temps pressait et je dus entreprendre la dernière partie de mon beau voyage qui m’a conduite de Québec à Montréal, par petites étapes tout de même puisque je me suis d’abord arrêtée dans un gîte où l’hôtesse vivait entourée de ses chats. La région est une terre à blé où chaque ferme a son propre silo lui permettant d’engranger ses propres récoltes. En ce qui concerne le lait, des coopératives commençaient tout juste à se créer au Québec où l’économie est pratiquement aussi libérale qu’aux Etats-Unis dont la province subit forcément l’influence en raison de sa proximité. J’avais personnellement été surprise dès mon premier séjour par le fait que même les autobus qui transportaient les enfants des écoles fussent de la même couleur que ceux des Etats-Unis, à tel point que parfois je me demandais si j’étais bien au Canada. L’environnement se fit plus chaleureux autour de Joliette où je fus accueillie dans une belle maison, le Manoir aux Pins, dont les chambres étaient plus luxueuses que dans un grand hôtel et dont le jardin comportait une piscine où s’ébattaient tous les enfants du voisinage. Le soir, le maître de maison a grillé de la guimauve dans son âtre du jardin (une habitude également très américaine) et nous avons fait la veillée avec deux jeunes enseignantes qui étaient arrivées au gîte à vélo: elles avaient parcouru près de cent kilomètres dans la journée, une rude mais sympathique façon de bien connaître leur pays. Nous avons bavardé tard dans la nuit et j’eus une fois de plus le sentiment qu’il était facile de s’intégrer dans cette immense province où les Français n’ont pas à subir les barrières du langage. Qu’en est-il quand ils ne sont plus touristes mais demandeurs d’emploi? Je ne saurais répondre à cette question car je suppose que s’ils sont les bienvenus dans certains secteurs de l’économie, la Province étant assez grande pour accueillir de nombreux francophones, il y a tout de même des limites à une immigration importante, ne serait-ce que pour une question de climat. Griller de la guimauve dans un jardin auquel le soleil ardent de la journée a gardé sa douceur est une chose mais vivre l’hiver entre -20 et -40° en est une autre et je connais peu de nos concitoyens qui, tel ce garçon shampouineur dans mon salon de coiffure parisien, attendent impatiemment que leur lac préféré soit pris par les glaces pour aller à la pêche dans un trou creusé à cet effet. Quittant Joliette, je me suis dirigée vers St Gérôme où j’ai fait une courte halte à « Canadiana », une pâle imitation « British style » de mon village acadien de Caraquet mais sans la vie intense qui régnait dans les maisons, les champs ou les entreprises artisanales. Je suis arrivée à temps au golf de Cedar Brook où je devais retrouver mon amie montréalaise, Diane, qui y travaillait durant l’été. Nous avons fait le parcours avant de rejoindre le joli village de Mont tremblant où elle possédait un « condo » (appartement en copropriété.) Les quatre jours qui suivirent furent consacrés au repos, à la promenade et bien sûr au golf. Je n’ai pas manqué de me rendre à l’atelier d’Alain Plourde, un artiste joaillier cloué sur un fauteuil par un terrible accident de ski survenu quand il était un champion d’une vingtaine d’années. Je lui ai acheté comme à chacun de mes passages une de ces jolies bagues en or et argent que je porte chaque jour et qui me rappelle le bon temps du Québec. Malgré son handicap, Alain fait de l’autoneige et il m’a invitée à me joindre à lui le prochain hiver. L’engin qu’il conduit à plus de cent à l’heure lui permet de connaître à nouveau la griserie de l’espace et de la vitesse sur les immenses champs de neige alentour. Il m’a fait cette proposition quand je lui ai dit combien je regrettais de n’avoir jamais participé à l’excursion que mon ami Daniel, guide à Chamonix, organise chaque année dans les Rocheuses du Nord, en Colombie Britannique. Alain Plourde, en bon Québécois, m’a dit alors : « Pourquoi partir si loin quand je peux vous faire connaître les joies de la neige du Tremblant ? » Il était dit que je ne retournerais plus au Tremblant, que je ne ferais pas de l’autoneige avec Alain, que je ne mangerais plus la célèbre viande fumée de chez « Schwartz », l’incontournable charcuterie juive de Montréal, que je ne me promènerais plus dans la rue St Laurent ou la rue St Denis et que l’Ile des Soeurs où m’accueillait Diane ne serait plus qu’un souvenir cher à ma mémoire. Mon amie savait depuis dix ans qu’elle était en sursis et je suis heureuse qu’elle ait profité pleinement de sa vie jusqu’à la fin, je suis heureuse aussi qu’elle m’ait fait partager quelques unes de ses joies, en hiver au Colorado ou en Floride, en été sur les beaux parcours de golf du Québec. Je lui dédie ce dernier séjour car, avec le temps qui passe et le poids des années, je ne suis jamais sûre de l’endroit où je serai demain. Mon fils aîné vient pourtant de me dire qu’il allait à New York dans quelques semaines et m’a proposé d’y partir avec lui. Quand il a ajouté que nous ferions venir son frère de San Francisco, je me suis dit que mes voyages ne s’arrêtaient peut-être pas ici: je nous vois déjà, mes deux grands fils et moi-même, arpenter les rues de Manhattan comme autrefois, comme au temps de tous les voyages et de toutes les aventures.
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Il semble que ce voeu d’un grand nombre de Québécois n’ait pas été
exaucé puisqu’ils n’ont pas obtenu la majorité au référendum faute
d’un petit nombre de voix exprimées par ceux qui préfèrent le maintien
dans l’actuel Canada pour des raisons sans doute purement économiques. Je
suis retournée en Juillet de cette année 2002 à Québec et à Montréal
pour les championnats du monde de scrabble francophone et je dois avouer que
j’ai trouvé la « belle province » encore plus tournée vers
les Etats-Unis et l’anglophonie qu’elle ne l’avait jamais été
jusqu’à présent, surtout à Montréal où pourtant débutaient les
Franco Folies. J’ai honte de dire que le français m’a paru cette année
tenir plus du folklore que d’une langue officielle. J’espère me tromper
mais j’ai l’impression qu’un referendum en faveur de l’indépendance
n’aurait aucune chance d’être ratifié aujourd’hui.
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