Lise Willar - Ecrits

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Un de mes amis bridgeurs, un excellent pianiste qui a repris des études de lettres et me fascine par ses connaissances qui valent bien plus que mes diplômes, m’a demandé de lui concocter une rencontre entre Don Juan et Casanova. Comme nous avions à peine dépassé Noël et que le Nouvel An était proche, je me suis dit qu’un conte ferait l’affaire et je l’ai intitulé « Conte de la Mille Deuxième Nuit. » Bien sûr, je le garde dans mes mémoires car cet ami bridgeur fait partie à plus d’un titre des évènements de cette année et que le conte me le rappellera quand nous ne nous verrons plus :

 

Conte de la Mille Deuxième Nuit

 

Il était une fois à Séville un homme appelé Don Juan Tenorio qui tua une nuit le commandeur Ulloa dont il avait enlevé la fille. Les Franciscains, après avoir enterré le commandeur dans la chapelle de leur couvent, y attirèrent Don Juan et le tuèrent à son tour. Ils firent alors courir le bruit que Don Juan était venu insulter la mémoire du commandeur et que la statue qui surmontait le tombeau l’avait englouti et entraîné en enfer. Cela se passait au XVème ou peut-être au XVIème siècle. En fait, personne n’a jamais très bien connu l’époque exacte où ces sinistres évènements se déroulèrent.

Toujours est-il que Don Juan ne devait pas beaucoup aimer l’antre de Lucifer où il avait échoué incidemment et contre son gré. Ce n’est pas tant que les flammes le brûlaient ou qu’il manquait de compagnes (n’est-il pas vrai que toutes les jolies femmes vont tôt ou tard en enfer ?) non, il pensait seulement qu’il n’avait pas accompli son temps sur terre et qu’il avait bien le droit d’y retourner de temps en temps si le maître des lieux lui en donnait l’autorisation.

Tout le monde sait que Lucifer aime les situations imprévues et, après quelques hésitations, il donna son accord à condition que Don Juan revienne de temps à autre lui raconter ses aventures. Notre homme avait toujours aimé les voyages d’autant plus qu’il s’y voyait bien des fois contraint et forcé quand un mari se rebellait ou que lui-même se lassait d’une belle. C’est ainsi qu’il se retrouva en Italie, à Paris, en Angleterre, en Espagne où, poussé par je ne sais quel démon (!) il rechercha la compagnie de nombreux écrivains, poètes, compositeurs, peintres, qui donnèrent en son honneur des festins à thème (Pierre, Statue, Barque...) dont le souvenir est vivace dans tous les esprits éclairés. Personne ne voulait être en reste, Tirso de Molina, Molière, Thomas Corneille, Sadwell, Antonio de Zamora, Goldoni, Glück, Righini, Mozart, Gounod, Byron, Delacroix... D’année en année, de siècle en siècle, on s’arrachait Don Juan qui ne savait plus où donner de la tête.

Ainsi qu’il en avait fait la promesse, il avait toujours soin après chacune de ces fêtes qui parfois tournaient mal quand trop de jolies femmes étaient présentes ou que l’ombre du commandeur venait le chatouiller, de revenir conter à Lucifer ses aventures et ses mésaventures. Ce dernier s’en délectait car il s’était pris d’une certaine tendresse pour cet homme, séducteur, fier, brillant, épicurien, sceptique, se moquant de Dieu comme du Diable (la qualité que Lucifer appréciait sans doute le plus chez son hôte privilégié), riant de tout, capable de tout, enlevant les femmes et tuant les pères ou les maris sans l’ombre d’un remord.                            

C’est au cours d’une de ses randonnées terrestres que Don Juan rencontra Jean-Jacques Casanova de Seingalt, chez Lorenzo Da Ponte si j’ai bonne mémoire. Casanova séjournait alors à Venise ou à Trieste, pas très loin de l’Autriche en tout cas. Don Juan était toujours jeune et fringuant à cette époque contrairement à Casanova que ses nombreux emprisonnements avaient affaibli et usé. Son séjour sous les Plombs du Palais des Doges à Venise en particulier l’avait rendu très vulnérable physiquement sinon intellectuellement. Il s’était si souvent grimé pour échapper à toute les maréchaussées de France, à toutes les polices d’Europe et de Turquie qu’on l’avait pris pour un espion plus souvent qu’à son tour. Cet homme qui avait eu comme amis les cerveaux les plus éclairés du XVIIIème siècle, Voltaire, Rousseau, Frédéric le Grand, Catherine de Russie avait tellement fui les sbires des rois, des princes et du sultan, s’était tant échiné à oublier les dames qui l’avaient fait jeter dans des cachots de plus en plus sombres et lugubres, soit qu’elles ne voulussent plus de lui, soit qu’elles fussent jalouses d’une autre ou de toutes les autres, bref il en avait tant supporté qu’il aurait aimé qu’on l’oublie car il ne se sentait plus, comme le dirait plus tard l’écrivain Giorgio Manganelli, que l’ombre de Casanova. Il n’avait qu’une envie à cette époque, fuir le monde et l’image que le monde avait de lui.

On a dit, et je veux bien le croire, que la rencontre et le dialogue entre les deux hommes furent décevants. Tout d’abord, Don Juan aimait peu la compagnie de ses semblables (j’entends par le sexe) et puis Casanova, lassé des femmes et de leurs entreprises, était devenu trop sérieux, trop préoccupé de livres pour le goût de son rival. Il venait de se lier d’amitié avec le comte de Waldstein, le neveu du Prince de Ligne, qui lui avait proposé la place de bibliothécaire dans son château de Dux, et il avait une furieuse envie d’accepter et de se mettre enfin à écrire. Jusqu’alors, il avait publié  « Une Réfutation de l’Histoire du Gouvernement de Venise » alors qu’il était emprisonné au donjon de Barcelone et, encore, certains mauvais esprits avaient déclaré que ce livre était de Amelot de la Houssaye. Ce sont sans doute les raisons pour lesquelles il trouva un prétexte quelconque pour échapper aux questions de Don Juan que son goût éternel pour les femmes lui rendait aujourd’hui étranger, comme venu d’une autre planète dont il n’était plus.

En fait, Casanova se rendit bien chez le comte de Waldstein et put enfin écrire les authentiques « Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt » qui ne parurent qu’après sa mort. Don Juan eut l’occasion de les lire à l’un de ses retours sur terre : elles étaient pleines de récits scabreux, de faits curieux pour l’histoire des moeurs qui auraient dû le ravir. Pourtant, dans le souvenir de notre séducteur, l’homme n’était pas (à son avis qui n’est peut-être pas celui des admirateurs de Casanova) à la hauteur de ses récits. 

Il l’oublia bien vite et reprit le cours de ses voyages et de ses rencontres, Alexandre Dumas, Prosper Mérimée, Edmond Rostand, Henry Bataille et de si nombreux auteurs et dramaturges allemands, Scheible, Braun de Braunthal, Wiese, Hauch, Nicolas Lenau, Holtei, Grabbe... si nombreux en vérité que je n’arrive pas à me rappeler tous leurs noms. Je crois en fait que Don Juan continua d’être persuadé qu’il demeurerait sans rival jusqu’au jour du Jugement Dernier. Ce jour-là, Dieu ou le Diable aura le mot de la fin mais le parangon du séducteur aura bien profité de toutes ses vies.